‹ LettresChapitre 15 sur 52 · LXXI · texte numérisé non relu

LXXI

A M. RAULIN

Gurcy, 31 septembre 184C.

Mon cher ami, votre lettre du 3 septembre est une admirable lettre... Vous avez donc montré au dîner donné à M. le prince de Joinville qu'une &me guerrière est maîtresse Au corps qu'elle anime dès qu'il s'agit défaire sacourauxprinces de ce monde. J'ai raconté à Albert ce qu'on dit ici de votre entretien avec le jeune amiral sur la musique et la peinlure. Je n'y reviendrai pas, pour ne pas tomber dans les répétitions... Que je vous dise donc, hors de propos, que vous écrivez comme un chat. Vos principes s'étendent à voire écriture, ce qui est simple, en un sens, puisque l'écril-ure est une sorte de peinture, mais le vous en conjure, gardez cette écriture humaine dont vous faisiez usage autrefois... A quoi sert-i! d'écrire de manière à me donner une inflammation aiguë des yeus, à moi qui ne veux pas perdre une ligne de ce que vous me dites? Du reste, je conviens

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que ce n'est pas trop payer vos vues de Rome. Que n'étais-je à cûté de vous lorsque vous avez prêché le cardinal Gazzi sur la musique et, au moment dn dessert, alors que vous demandâtes la permission de ehimter quelque cbose selon le mode ambrosienf Vous avez agi prudemment en ne réclamant ce& retours aux premiers siècles qu'après qu'on aura pourvu aux plus pressantes nécessités de la politique. Je suis mille fuis de votre avis sur la manière de regarder les choses. Vous dites bien, it ne faut pas se bâter de juger. Les impressions qu'on a laissées dormir cinq ou six mois sont les meilleurs juges"; le reste est du pédantisme. En jugeant sur-le-champ, avec les principes qu'on apporte, on risque de garder ces principes et de perdre l'instruction nouvelle qui sort de la vue des objets nouveaux. Vous parlez avec beaucoup de vivacité de votre nouveau jugement sur la superstition des petites pratiques en fait de religion. Vous savez que je n'y ai jamais eu beaucoup, d'objections et que je les tiens pour parfaitement d'accord avec la constitution humaine. Nous ne nous querellerons pas beaucoup sur ce sujet. Même, à dire vrai, je suis étonné que ces habitudes tournent assez mal . aux peuples qu'elles dominent. J'aurais cru, aprion\ que tout ce qui entretient l'idée de l'invisible dans le monde est un bon acheminement à une civilisation élevée. Le mal qui nous travaille de ce côté-ci des monts est précisément la difficulté de croire à l'invisible. C'est la vraie maladie qui donne aux arts d'aujourd'hui l'air rachitiqne. On ne peut plus dire de la peinture : Eteœlo (en-as ostendic, et œthera terris. Une croyance déterminée à ce que l'œil ne voit point fait converger sur ce point tous les rayons de l'imagination, et le Jupiter invisible que le regard n'atteint

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pas sur les hauteurs, de l'Olympe est pourtant un modèle supérieur pour Phidias, et fait le Jupiter olympien. De notre temps, on ne voit rien dans la profondeur des cieux qui fixe la pensée, et l'idée de l'infini ^flenos conceptions et ne nous êclajre point... Il est bien possible que depuis quelque temps, !e Diable habite le monde sous la forme de l'utilité. II a pensé, dans sa malice, que c'était le plus mauvais tour qu'il pût jouer au Beau. 11 est vrai qu'il se promène encore de temps en temps sur les grandes voies romaines sous la forme d'une demoiselle d'Albaito ou de Genzano, mais c'est pour surprendre quelque Ame d'élite que ne séduisent point les basses vues de l'utile. Encore est-on bien attrapé. Au moment du plus vif éblouissemeut, survient un honnête moine mendiant qui propose à l'âme d'élite une visite dans une église ignorée qui recèle quelque grande mosaïque, et l'âme d'élite revient aux pensées sévères. Le père de tout mal s'était dit dans sa fureur;

Forsitan illum ' Pardacant aliqae elitbuU id Gortynia vaccae.

Eh bien, pas du tout, et il sufUt d'un moine mendiant pour dissiper ces prestiges, etl'on ne va pas du cûté de Gorlyne et l'on revient le soir le cœur un peu triste, mais satisfait cependant d'avoir échappé au piège. Personne ne me parle plus depuis deux ou trois lettres de l'aimable dame de la villa Aldobrandini. Je suis plus curieux de ce qui la concerne que du discours que les révérends pères jésuites ont fait le jour de leur Académie. G'est une drûle de race. 11 est bien singulier qu'ils soient les enfants de ce don Quichotte de Saint-Ignace. On aura changé en nour-

rice los Sis de cet excellent et singulier homme. Pourquoi me demandez-vous si j'ai tu les cryptes de Saint-Pierre? Sans doute, et tout ea parcourant ces souterrains, qui ne sont pas tristes, j'entendais les psaumes chantés dans l'église supérieure. Il me semblait que tout cela c'était le demi-jour et le demi-bruit qui arrive encore à ceux qui sont dans les tombeaux. C'est une jolie idée d'avoir gardé cette bumble église sous les magnificences du nouveau temple. Nous ne ferions pas de ces choses chez nous où l'on fait toujours toutes choses nouvelles. Nous avons bien des guenilles, mais point de vieilles choses. J'aime les vieilles choses proprement conservées. Vous voyez que, par de certains eûtes, je ne hais pas les traditions. Je m'aperçois que je ue vous dis rien de Paris. C'est tout au plus s'il y a encore un Paris. Ici, on mène une petite vie modeste et agréable ; on parle de vous autres ingrats qui ne songez guère à des paysans de la Brie.

A HADAHE LA FBIHCESSB DB BHOGLIE.

Parîi, 15 octobre 1816i

Je me figurais, madame, que je serais fort en colère si je recevais une lettre de vous. Je pensais que je serais indigné de vous voir manquer à toutes nos conventions. Le fait est pourtant que j'ai oublié, tout en la recevant, que vous aviez promis de ne pas vous fatiguer à écrire. Il est vrai que votre lettre a l'air vif

comme les oiseaux de l'air, et cela éloigne toute idée

de fatigue.

M, Rossi nous est enfin arrivé. Je ne le trouve pas changé, comme on disait. Je ne le trouve pas si maigri que le disait M. Raulinl II raconte très agréablement tous les détails de Eome, avec cette lenteur que j'avais oubliée un peu, et qui donne pourtant du prix à toutes les circonstances d'un récit. Il parle de vous, madame, avec une lenteur qui ressembla à de la vivacité contenue.

J'ai laissé Gurcy dans une paix profonde, mais sans ennui, et tempérée par des coups de fusil de chasse tout le jour hors de la maison, et au dedans les airs du Mariage seci-et et de Don Juan que joue incessamment madame votre sœur. Réellement la vie qu'on y mène est douce et agréable ; vous n'en avez peut-être pas gardé de souvenir, mais vous pensiez dans ces jours-là que vous étiez à passer vos examens devant un tribunal de bétes féroces ; vous vous figuriez qu'il y avait là un banc des moqueurs oîi on 'comparaissait pour être condamné. H me semble que c'est vous, finalement, qui vous êtes assise dans le banc des moqueurs... Vous êtes priée de ne pas trop nous mépriser , pour vivre ici au mois d'octobre. Nous n'en voyons pas moin^ très grand monde, malgré la saison... Il y avait hier chez madame de Staël, entre neuf et dix heures du soir, deux ambassadeurs et deux ambassadrices, et point de femmes de chargés d'affaires; ce sont de trop petites gens pour nous... Presque tout ce beau monde avait dîné chez M. Guizot avec lord Normanby qui n'a point déclaré la guerre au dessert, comme s'y attendent elle souhaitent des journaux de l'opposition. Avez-vous lu, dans la Revue nouvelle un fragment de Mathilda, qui est un roman de lord Nor-

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manby? Il n'y a rien de bien nouveau ni dans les personnages, ni dans les pensées, nidans les Événements, ni dans les descriptions. L'imagination des hommes n'est pas si capricietise qu'on le dit. Un écrivain qui se livre à toute l'impétuosité de ses fantaisies fait exactement, sans s'en douter, la même chose que son voisin, et les romans se ressemblent encore plus que l'histoire de chacun dans la vie réelle.

A H. BAULIK.

Paris, n octobre 1816.

Mon cher ami, je vois que Naples et tous les environs oiit été secoués par un orage épouvantable et que beaucoup de monde a péri dans le désastre. J'espère q^e TOUS étiez tranquillement dans un bon lit durant ces agitations. Je ne vous remercie pas bien des charmants récits que je vous dois. Je préfère de beaucoup vos dessins aux dessins de M. Alligny; je les mets audessus des tableaux du Poussin, quand bien même vous devriez en enrager. Pour moi, Je ne puis vous envoyer qu'un petit traité de nosologie pratique. J'ai été malade comme un chien à Gurcy; je ne savais que devenir par excès d'irritation nerveuse. Cela a duré sept ou huit jours et je suis venu à Paris où la pesanteur de l'air qui me convenait m'a assez bien remis. L'étber subtil de la campagne ne me convient pas. J'ai vu M. Rossi qui se flatte de vous arracher aux mains du garde des sceaux et de vous garder à Rome jusqu'il l'éternité. Je ne l'entends pas ainsi. Si vous ne revenez

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pas au terme fixé, j'écrirai une petite brochure contre les fonctionnaires qui passent leur vie dans les églises byzantines et autres, au Heu de s'acquitter des devoirs de la vie civile. Je deviendrai méchant et féroce comme un dogue. Voilà déjà bien longtemps que vous lorgnez les beautés de l'Italie. Il faut enfin revenir aa bercail et vérifier des bulles, au lieu de contempler des horizons bleus et roses. Vous dites d'un air mélancolique : la vie est un voyage; mais moi je vous dis qu'un maître des requêtes est tenu à la résidence . Dieu a fait les oiseaux pour voler par-dessus les dômes de Saint- Pierre et tout à travers les campagnes de Rome, maisila fait les mattres des requêtes dans un autredessein. Si vous étiez M. Alexandre Dumas, je trouverais très simple que vous couriez le monde. Vous pourriez être alors chargé d'une mission pour l'Espagne et l'Algérie ; vous asseoir à la droite des princes dans des fêtes royales ; marcher le premier dans Notre-Dame d'Atocha afin de donner au monde une grande idée de la France; mais vous n'êtes pas M. Alexandre pumas, c'est moi qui vous le dis. Le génie seul a de pareils privilèges et vous n'avez pas le génie d'Alexandre Dumas. Les lettrés, comme dit M. Victor Hugo, tiennent une jolie place dans ce monde. Que sera-ce quand ils sauront parfaitement bien lire et écrire, comme il arrivera par suite du progrès de l'instruction primaire. Vous devez prendre beaucoup de plaisir à l'extrême simplicité avec laquelle on raconte le voyage de H. le duc de Montpensier dans les Gastilles. Quoi qu'il en soit, lord Palmerston enrage un peu. C'est une chose inouïe que de voir l'audace de ces Français qui se marient sans son consentement. Je ne sais quelle sottise fera cet homme pour se vMiger, mais il fera certainement une sottise. Le méchant fait habituelle-

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ment une œuvre qui le trompe ; ainsi je crois que nous pouvons dormir au bruit de la colère de ce grand ministre ; en&n, s'il y a des fous, il y a des sages, Kr&ces à Dieu. Votre Pape est un sage. Si tous les papes avaient valu celui-là, l'bistoire de l'Église n'offrirait plus aux libertins l'occasion de faire des difficultés.

Je dois vous avertir que votre appartement a ud peu changé de face ou, du moins, de perspective. A. votre retour, vous verrez toute la place de Bellechasse enfermée dans une immense cloison. Vous verrez de grands amas de pierres vives; vous entendrez le cri dé la scie, le bruit des marteaux, les clameurs des ouvriers. Sainte-Glo tilde s'élève majestueusement. Vous ne verrez plus l'image du monde qui passe, ni ce jour vif qui ne brille que pour s'éteindre, ni cette verdure de jardins qui n'a qu'une grâce passagère et qne le vent d'automne disperse par les rues. Vous aurez sous les yeux la figure grise elmassive de ce qui ne passe pas. Il est peu de spectacles plus sains pour l'imagination, à ce que je vous ai entendu dire.

AVez-vous enSn vu Amallî, Trani et toutes ces côtes si charmantes? Qu'est devenu le jardin de l'église des Capucins qui regarde du cAté de Pœstum ? 11 est clair que c'est U qu'il faut vivre.

Adieu, mon cher ami. Revenez donc.

Avez'Vous vu la catastrophe de la pauvre ville de Genève? Le gouvernement qui périt dans cette bagarre peut bien dire ce qui est écrit à Saleme sur le tombeau de Grégoire VII ; « J'ai haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil. >< Les radicaux vont avoir la majorité et ce n'est pas une race pacifique. Cette histoire de Genève est lamentable, mais vous vous Mes peut-être endurci le cœur depuis que vous vivez dans les fêtes de l'imagination. Un beau tableau vous

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paraît sans doute plus important à conserver que le meilleur gouvernement. Les artistes pourraient bien, comme les savants, finir par ne se soucier d'autre chose que de la beauté. Tâchez de ne pas vous laisser gagner par la maladie. Allez donc à Pompei et rapportez-moi, ou envoyez-moi plutOt, quelques feuilles des plantes qui croissent dans les degrés du théâtre qui est au bout de la ville. Ce théâtre a l'air encore plus solitaire que le reste de ces murs abandonnés' Par instants, dans les rues de la ville, on ne serait pas étonné de voir sortir de sa maison quelque vivant d'autrefois. Vous auriez là un joli quart d'heure de conversation. Parleriez-vous à ces gens de l'an 70, ou de l'ancienne vie romaine ou de la vie nouvelle qu'ils mènent dans un autre monde? Cela dépend si vous fites plus archéologue ou plus théologien. Toujours est-il que je vous souhaite de rencontrer une belle demoiselle de la grande Grèce, dans les rues de Pompei ou sur les degrés des églises de Pœstum.

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