‹ LettresChapitre 17 sur 52 · A H AS AU E LA PRINCESSE DE BBOGLIE · texte numérisé non relu

A H AS AU E LA PRINCESSE DE BBOGLIE

Paris, 1& novembre IH6.

J'ai reçu l'Aventin, madame, et il m'a vraiment charmé. Je l'avais laissé couvert d'une sorte de petit brouillard un peu triste, et vous avez la bonté de me, l'eavoyer comme dans les plus beaux jours. Si j'avais ce talent de peintre, je peindrais et dessinerais toute la journée, mais je ne pourrais vous envoyer que des vues de neige, des rues brillantes de verglas par lesquelles on voit tomber tous les passants. J'ai bien reconnu les deux petits animaux noirs qui causent en 11. . 10

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vue de l'Aventin. Ce sont certamement des enfant» de Cacus qui avait autrerois son domicile dans la montagne. C'était un personnage peu estimé de ses voisins, fort rusé et assez violent quand on voulait lai reprendre le bien d'autrui. Il était établi sur les bords du Tibre sans l'autorisation du conseil d'État de l'époque, et lorsqu'on a voulu le faire déguerpir, il a jeté feu et flamme comme vous savez. Prenez donc garde à ces petits Êtres noirs qui n'ont l'air de rien, mais qui sont extrêmement méchants quand ils ont intérêt à Vôtre. Pour M. Raulin, ii n'est pas médiant; il vous êlâve ici des autels. 11 admire tout dans Rome, personnes et peintures... Je crois bien qu'il vous préfère aux plus terribles mosaïques, ce qui^n'est pas peu dire, comme vous pouvez en juger.

Nous allons avoir la session et^redevenir des personnes dignes d'intérêt. Paris commence à se peupler un peu. Le S4 probablement, M. de Rémusat fera son discours de réception à l'Académie française. C'est là qu'il y aura de belles dames I On verra comme le public éclairé se plaît à la métaphysique quand il est bien averti que c'est un homme d'esprit qui en parle. M. Dupaty, qui le reçoit, raconte sa première entrevue avec M. Royer-Gollard. C'était pour solliciter sa voix pour l'Académie française. M. Royer-CoUard le reçoit d'un air froid et gardant un livre ouvert à la maiu. M. Dupaty lui décline son nom et M. Royer- Collard répond froidement : « Le nom est plus connu que les ouvrages. » Malgré ce début, l'entretien finit bien. Ce trait est bien de M. Royer-Collard. Si tout le reste du discours le peint aussi bien, ce sera un portrait ressemblant.

Madame d'Haussonville vous dit-elle qu'elle est au milieu d'études sur l'économie politique? Elle U

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Adam Smith, qui était ud très grand esprit et qui parlait habiluellement tout seul, comme fait Albert. Voua ne pouvez vous dispenser d'étudier l'écoDomie politique. L'éducatidn d'un Hls vous en impose le devoir. On ne peut pas enseigner de trop bonne heure aux enfants comment se forme la richesse publique et surtout la ricbesse particulière. C'est daas l'économie politique qu'on touche au doigt et à l'œil, combien c'est un beau spectacle qu'un pays qui n'est point peuplé ou presque pas; là, l'homme engraisse et prospère sans querelle avec ses voisins parce qu'il faut mettre un grand scrupule à faire la charité, parce que lâchante soustrait souvent à la faim et àla mortdes gens condamnésparles lois générales de l'économie politique, ce qui est de mauvais exemple; enfin, c'est une science qui rend le cœur dur et l'esprit clair, sauf exception. Albert vous dira que je parle bien h mon aise de l'économie politique que je ne sais pas.

A It. BAULIH.

Paris, 3) DOTembre 1146.

Vous êtes revenu auprès de cette petite couvée, mon cher ami. Il parait que tout y va à merveille et c'est un grand plaisir de voir les choses aller si bien. Pour vous, vous me tracassez assez avec cette jambe qui ne veut pas vous suivre dans vos courses après les Vielles. M. de Bourgoing dit que vous en ave» héroïquement souffert, mais il faut mieux être un héros en puissance qu'en action, parce qu'il est préfé-

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rable de marcher sur deux jambes fortement tendues que de marcher sur sa patience et sa vertu ; ce sont de belles béquilles, mais,ce sont des béquilles. Je désire beaucoup n'avoir été qu'qn snt lorsque je tous ai dit que vous seriez arrêté en Italie, non par les brigands, mais par les rhumatismes. Voilà que M. Rossi retourne à Rome. Je vous crois un trop vif sentiment du devoir pour céder à ses conseils etne pas revenir au logis au terme fixé. Il y a décidément trop longtemps qu'on ne vous a vu. Vous ave^ été d'une parfaite bonté ; vous avez écrit comme si vous aviez été dans votre repos au coin de votre feu, en face de votre portrait qui n'a pas l'air, comme vous, d'avoir été en Italie. J'ai reçu voire immortelle cueillie dans les ruines du temple de Vénus. Vous étiez bien libre de choisir parmi tous les temples de toutes les divinités de tous les temps; vous avez choisi celui-là. On m'avait bien dit que vous donniez des signes de cette préférence dans vos regards incessamment tournés vers les femmes étrangères, mais je ne reviens pas de votre oubli d'Amalfll Je vous dirai toute ma vie: n Si vous n'avez pas vu Amalfi, vous n'avez pas vu l'Italie, » à ce que je crois, du moins, moi qui n'ai vu qu'Amalfl! Hélas! que je vais 6tre petit garçon devant vous, avec le peu d'Ilalia que j'ai vue et que je sais, tandis que vous, vous avez été de la cave au grenier dans toutes les maisons honnêtes et tous les lieux célèbres de la Péninsule. Un me dit qu'à Naples vou» avez été dans un lieu fort malhonnête. Est-il possible? Quoi ! avec tant de sujets de distractions, le Vésuve, Nisida, Ischia, lePausilippe, et cette douceur de l'air, et celte mer gaie et plaintive à la fois ! Tout cela n'a pas suffit à votre criminelle activité. Vous vous levez dès l'aube du jour pour aller visiter quoi?le.musée

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réservé. Poyr moi, je n'ai point tu ce musée Borbonico riseroato, et j'ai vu Amalft. On peut juger deux hommes sur ces deux faits contraires, bien que 4a premier, celui qui a visité le musée, prêche habituellement le dogme et la morale.

Malgré cette curiosité dangereuse, les gens qui voyagent avec vous disent que vous êtes non seulBrment le plus aimable, mais le meilleur des compagnons de voyage. On dit qu'il vaut mieux être en querelle avec vous que d'accord avec un autre. Je vois avec une joie sensible que vous n'avez pas perdu la totalité de vos vertus dans cette Italie corruptrice. Je suis sûr que vous avez été très aniigé de cette mort de M. d'Haussonville le père. Elle nous a constem(5sici. Rien ne préparait à un tel événement. Il paraissait plus jeune, plus fort, plus vivant, plus durable que tous ceux parmi lesquels il vivait. La douceur et l'entrain de l'esprit éloignent les idées de la mort. I! semble, et il semble k tort, que l'homme est défendu par ses qualités aimables. Le monde n'est pourtant pas fait sur ce plan, et il n'est que trop facile de s'en convaincre. Gurcy a comme perdu son soleil. On dit qu'on aura peine k l'habiter encore, tant cet excellent homme y était partout, à toutes les l]eures, avec son activité, sa bonne humeur, son esprit aimable, sa mémoire infinie de ce qu'il avait vu, lu ou entendu. Ces pauvres gens de Gurcy sont revenus bien tristes. Madame d'Haussonville n'a pas beaucoup la force de reprendre k quelque chose. Elle est fort simple et fait de son mieux pour Être le moins mal possible, mais une vie commune de quarantecinq ans qui finit tout à coup à l'entrée de cette route toute noire de la vieillesse laisse un vide qui n'est pas facile à combler.

J'ai votre leltre du Hl octobre de Florence. Vous 6tes bien bon de préférer mon griflonnage aux vierges même de Giotto, Je me sens fort au-dessous de Giotto ; c'est l'effet de la maladie. Vous n'avez donc point rencontré de belles figures depuis Naples jusqu'à Florence? Le hasard vous aura mal servi, car on n'est laid nulle part en Italie. À Naples, k la vérité, ce n'est pas la coutume que les dames des classes moyennes courent la ville. On y a prévu qu'il y a des étranger^ effrontés qui lorgnent avec une attention gênante tout ce qui peut ressembler aux figures des tableaux d'église, mais il n'en est pas ainsi à Florence, autant qu'il m'en souvienne. Je suis curieux de votre impression sur Fiesole; il n'y a rien que de vieux murs et une vue admirable, mais Fiesole est une ruine parmi les ruines. Elle était déjà en décadence quand la Béatrix du DauLe était belle. Que de générations ont cessé d'être belles depuis, ce temps-là! On s'extasie toujours sur les débris des monuments ; pourquoi ne s'extasie-t-on pas toujours à la vue d'une vieille dame qui a été parfaitement belle? Quand vous voyez ce qui reste du Palatin, il vous passe devant les yeux toutes les pompes de Elome, bien que vous n'ayez devant vous à l'heure même que les cailloux qui servaient à remplir l'intervalle des murs de marbre. Une vieille dame a bien aussi bon air que les murs du Palatin, et pourtant elle ne vous dit rien et vous ne lui dites rien non plus; elle ne vous rappelle pas,les beaux jours qu'elle a vus ; vous ne songez point à l'éclat de ses yeux dans le passé. Pourquoi, je vous prie? C'est une assez grande question d'esthétique. A propos, un bomme qui méprise beaucoup le Beau, c'est le dominicain de Saint- Marc. Le pauvre homme avait donc planté de gros

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clous dans les fresques de Fra Angelico et il y avait suspendu des grappes de raisin et du linge sale. Non seulement cet homme préfère l'utile au beau, mais aussi la malpropreté à la propreté. Dans l'ordre de l'utile, je crois bien que les trois quarts de la propreté s'en vont. La propreté est un commencement de beau. Avez-vous lu, dans la Revue des Deux Mondes, la dissertation de M. Planche sur Andréa del Sarto dont TOUS me dites qu'il égale souvent Raphaël? Il me semble pourtant que ses figures n'ont pas la beauté saine de celles de Raphaël. Elles font toutes une petite grimace bienveillante qui m'est restée dans l'es prit. Pojir .M. Planche, il est devenu terne en devenant riche. Sa muse était la malveillance; l'argent Tend bon et doux; alors son genre de talent est parti. Les critiques dans les arts sont ordinairement lourds et techniques; enfin leurs livres sont le contraire des idées qu'ils traitent. La race des commentateurs a été ainsi faite jusqu'à nos jours, mais à présent, les critiques ont l'éclat des plus beaux papillons. Des Jiabits rouges, de la musique, surtopt de la grosse caisse et des trompettes, un beau cabriolet. Ce sont les artistes qui sonLcomparativement pâles àprésent. Ce sont les papillons qui commentent les chenilles; mais M. Planche est un critique de la vieille roche. 23 novembre. Vous ne vous, figurez pas combien nous souffrons dans notre Occident avec un thermomètre à 0°, après l'avoir eu à 30° Réaumur jusqu'au mois de septembre. Mais j'ai tort de vous faire ces aveux, vous ne voudrez plus revenir.

Paris, !T novembre 1816.

Monsieur, ceci n'est qu'un en-cas jjour les circonstances les plus estraordinaires, et qui, j'espère, ne se présentenont point. Si ma lettre vous trouvait encore à Rome, elle ne pourrait vous y trouver que le plus coupable des hommes. Vous auriez affiché insolemment dans la capitale du monde catholique le mépris de tous les devoirs. Vos pauvres devoirs sont tous ici; ils vous attendent; ils disent entre eux d'un air inquiet : Crois-tu qu'il revienne? Us lèvent les yeux au ciel d'un air de doute. Us fuient dans l'omhre quand M. le garde des sceaux vient à passer. Ainsi je ne peus pas croire que vous ne soyez pas à cette heure sur toutes les routes. d'Italie, afin de profiter des passages qui sont encore libres, tantôt sur une rivière, tantôt sur une autre. Vous aimez Rome comme une magnifique image de la loi morale, u'est-il pas vrai? C'est pour vous une raison décisive de la quitter pour aller en mission là oii la loi morale vous appelle, c'est-à-dire en l'hôtel du conseil d'État, puis rue de l'Université, n° 90, où vous devez venir rendre compte. Ne laissez pas croire à ceux qui vous vénéraient, que votre soumission pour la mère de toutes les Églises n'est, après tout, qu'un effet caché de la convoitise des yeux, d'autres y ajouteraient peut-être une attache criminelle de la concupiscence, car on a parlé de romaines, et des

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femmes qui puisent une eau limpide dans les fontaines d'Âlbano, et de celles qui filent le coton sur les coteaux d'Anxur, et de celles qui recueillent les fruits de l'olivier vers Tibur abondant en colombes, et de celles qui habitent "sous le chaume de la campagne de Rome brûlée par le soleil, et de celles qui boivest les eaux de l'Arno, du Velino, du Carigliano, du Vulturno. J'arrête ici mon dénombrement qui n'est pourtant pas an complet, à ce qu'on affirme. 11 faut vous arrachera ces funestes images, et venir ici flier vos regards, par exemple, sur le visage de M. l'évêque de "*, fécond en brochures...

Vous n'avez plus rien dit depuis Florence... Les . splendeurs du ciel et de la terre ne vous font pas grand'chose, à une seule exception près, et l'exception porte précisément sur ce qui passe avec le plus de rapidité. Il est vrai, toute plaisanterie à part, que ce qui passe a, pour l'imagination des hommes, un charme particulier. Je vous ai plusieurs fois proposé de chercher pourquoi il en était ainsi. Une rose que le vent emportera demain agit sur l'esprit non seulement par sa beauté, mais par sa fragilité. Nous qui regardons avec saisissement un obélisque qui n'a d'autre mérite que de défier l'action du temps, nous éprouvons quelque chose d'analogue ev voyant le temps emporter dans un tourbillon les feuilles d'hier. Est-ce que ces deux contraires ne sont que les deux côtés de la même idée, de cette idée de la durée qui nous inquiète sans cesse? Est-ce simplement que, créatures fragiles, nous aimons c9 qui a le même sort que nous ? Est-ce que tant d'éclat épuisé dans ce qui ne dure qu'un jour nous donne une plus magnifique idée de la science du peintre qui colore le monde? Est-ce que... mais me

voilà bien loin de mon texte. Je m'égare, comme M. l'évfique de "*. Je voiilais tous dire une chose sensée qui est de revenir bientôt, et je me mets à ' parler de ce que j'ignore, de ce que tout le monde ignorera toujours.

Il ne se passe en France rien de digne de vous être raconté.' Gracovie et l'humeur de lord Palmerslon passeront, mais la beauté des montagnes qui vous environnent ne passera pas, de longtemps, du moins.

Allons, arriveï, chargé des dépouilles-de l'Italie. Il faut partir, linquenda lelius et placcn»... placers, quoi? Vous n'avez pas d'idée, vous n'avez plus d'idée dti charme de Paris. Saint-Paul-hors-les-Murs vaut-il donc mieux que Saint-Louis d'Antin? Âuriez-vous la faiblesse de mettre le Colisée au-dessus de la place Louis XV avec ses belles lanternes qui tournent devant les yeux éblouis? Toutes les petites maisons blanches qui avoisinent Paris, cette belle teinte du plâtre de Montmartre, plaît-elle moins à vos yeux que le désert mélancolique qui se fait autour de Romo, et où l'on ne voit ni omnibus, ni voitures de blanchisseuses, ni ces longues files de chariots qui entretiennent chez nous la propreLé des rues? Voilà ce que sera un jour Rome, quand elle aura un bon conseil général et municipal du département de la Seine.

Quelle horrible race, pourtant, que les gens dits civilisés! J'en conviens.

Tout ce que je viens de vous dire est mal écrit, maisKi'est pour vous ornerl'esprit et vous répéter que je vous regrette fort, car, sincèrement, k votre place, je vendrais mes meubles de Paris, je donnerais ma démission au garde des sceaux, j'enverrais Saint-Louis d'Antin à tous les diables, et j'irais tous les jours à

la messe à Saint-Sébastien, vers les Catacombes. Vivre ici dans la boue, lire l'Univers, voir passer des députés crottés, et puis passer un matin entre les mains des pompes funèbres pour dormir quatre ou cinq ans d'un sommeil troublé dans un cimetière d'où M. de Rambuteau me chassera pour cause d'abattoir et d'utilité publique, ce n'est ni vivre ni mourir. Si vous voulez m'acheler un petit tombeau dans le jardin qui avoisine le laonument des Scipions, j'arrive, je m'y fais placer pour l'élernité. Vous en ferez murer la porte, de manière à ce qu'il passe quelque brin de lierre et quelque petit rayon de soleil à l'intérieur, et vous pourrez ensuite repartir pour Paris, si vous voulez.

A HADAHE LA PRINCESSB DE BBOGLIB.

Paris, se mua ISIT.

Votre lettre du mois de janvier ne paraissait pas du tout venir d'un pays où il n'y avait ni Ceurs ni soleil, madame. Vous criez tous au froid, et je suis sûr que nous nous ferions un printemps très agréable de vos plus mauvais jours.

M. de Lamartine fait un grand bruit durant sa vie. Ses Girondins, dont je n'ai lu que des fragments desquels je suis médiocrement content, ont à Paris un prodigieux succès. Vous savez la gravité, le calme ' et le sens froid et droit de M. de Canouville ; il oe parle de ces Girondins qu'avec enthousiasme. M. de Broglie, qui n'est favorablement prévenu ni pour

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l'auteur, ni pour ses idées, trouve dans ce dernier ouvrage beaucoup d'esprit et beaucoup de vues, el aussi beaucoup de talent. !1 n'approuve assurément pas tout, mais il dit que, dans ce genre, personne en France n'en saurait faire autant. Enfin, la première édition est déji épuisée, el ou ne parle plus ici que de Vergniaud, de Gensonné, de Buzot, de Grandet, de madame Roland et du général Dumouriez. Vous avez déjà fait la connaissance de tous ces personnages dans M. Tliiers et dans M. Mignet, mais vous ne les avez jamais vus dans les phrases de pourpre et d'or que fait M. de Lamartine. Bien que je n'aie fait qu'entrevoir ce livre, il m'a paru qu'il y avait mis ses pensées sur toutes les choses créées et incréées. I! y a là la matière d'un derai-million de poèmes pour le moins ; des thèses pour et contre tout ce qu'on tient pour vrai et pour faux dans le monde. En bonne logique, la moitié des idées qui y sont . énoncées doit être rigoureusement vraie, car l'autre moitié se forme d'idées diamétralemenl contradictoires aux premières. Vous prendrez pourtant plaisir & ce magnifique délire. C'est donc dans les moments perdus qu'on pense àla chambre des députés?.. J'imagine que, de loin, vous prenez plus d'intérêt aus discussions des chambres. C'est une des formes du mal du pays que de lire les journaux.

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A MADAME LA MARQUISE d'hARCOUBT.

PiriK, ISjuin Itil.

Vous entrez dans mes plans, assurément, mais la petite difficulté, c'est que tous ne savez pas quand TOUS irez à Sainte-Ëusoge, et que j'ignore quand j'irai aux bains de mer. Je me laisse donc ballotter sur cette petite mer d'incertitudes. Vous me direz ce que TOUS croyez probable et je bâtirai un cbftteaa sur ces probabilités. Je suis, à peu près sur tous les sujets, de l'opinion des seconds académiciens, dont TOUS n'êtes pas obligée d'avoir entendu parler. Cicéron avait adopté cette école. On y viTait dans une foi un peu incertaine fondée sur les grandes probabilités de ce qui a l'air parraitemeot vrai. Cette situation d'esprit est assez humaine. §ans doute il fait bon d'avsir quelques points un peu plus solidement fixes, et tout le monde en a probablement, mais, sur la plupart des sujets, la disposition des seconds académiciens rend tolérant et laisse l'esprit ouvert à tous les soupirons nouveaux sur les grandes questions. Pardon de cette brusque métaphysique.

Gomment se passent ces premiers jours dans ce triste lieu qu'on dit charmant? On a une sorte de superstition qui fait croire qu'une nature riante défend contre les malheurs, mais la nature parait occupée d'aulre chose que de nous par moments. C'est pourtant un mouvement naturel que d'avoir le cœur serré et une crainte secrète à la vue des lieux tristes, et

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l'impression contraire devant un paysage doux. On ne sait à quoi se fier daqs les images de ce inonde.

A U. LE DUC DE BROGLIE (viCTpn].

Paris, ZO JoiUet |g)T.

La plus grande nouvelle que je sache, est qu'Albert vous est arrivé à Londres aujourd'hui, mais vous le savez encore mieux que moi, je pense. C'est dommage que la condition de temps soit nécessaire pour qu'un homme puisse être en deux endroits; nous l'aurions gardé volontiers ici. Subjectives ou non, les conditions de l'espace et de ladurée, mises il tout, sont assez désagréables. Si jamais elles disparaissent dans une économie quelconque, c'est pour le coup qu'on ne se quittera plus, et que le mot ; « Je n'ai pas le temps, u (Rangera absolument de signiCcation . Alors, je n'ai pas le temps, voudra dire ; Prenons-en tout à notre aise. Ce sera toute une langue à refaire, mais j'ignore si on pouira s'y accoutumer, l'habitude supposant ta succession, et la succession n'étant pas très intelligible hors du temps.

J'ai lu sans étonnement un article sur les vicissitudes de la philosophie hégélienne en Allemagne. II parait qu'on fait sortir aujourd'hui de Vidée pure l'athéisme, le matérialisme et l'égoïsme le plus brutal. Cette philosophi e est d'une admirable fécondité ; j'en ai déjà vu découler le c atbolicisme, le calvinisme et les théories'les plus nobles. C'est la gr&ce des systèmes absurdes qu'ils se prêtent à tout. Un habit

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mal fait va tellement quellement à toutes les tailles. J'ai TU, parmi les beaux' habits rouges de votre livrée, un habit sur le dos duquel était écrit: 2* valet, taille tnoyenne.ha premier venu mettra cet habit-U et pourra se présenter décemment partout. On fait des boîtes vides, qui représentent à peu près les contours de toutes les grandes difficultés des problèmes ; on nomme cela des principes et il n'est pas bien étonnant que ces prétendus principes s'appliquent à peu près au dos des difficultés ; mais il y a quelque esagé- TatioD à donner à ce jargon le nom de solutions philosophiques. C'est plutôt une manière confuse d'exprimer son ignorance. 11 faudrait mettre à la dernière page de cette métaphysique : « Voilà pourquoi la nature, cette sœur de l'bomme, est muette. »

Le volume VII de M. Tbiers vous est-il arrivé de quelque côté? On n'entend dans ce volume que le pas de charge d'un demi-million d'hommes et le bruit de douze cents pièces de canons. Mais cela vaut mieux que les petits airs mélancoliques que Robespierre joue sur sa musette dans les Girondini.

AU HËHE.

Puis, mardi IT Juillet IS(T.

Nous D'avons pas toutes ces magnifiques cérémonies de l'Angleterre ni personne en état de les décrire avec cette vivacité et cet éclat. Il est vrai qu'il pleut à torrents depuis deux fois vingt-quatre heures, et que les harpes suspendues, s'il y a des harpes, doi-

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vent être extrêmement détendues. M. de Lamartine est allé jouer de la sienne vers Mâcon. Les airs qu'il a chantés sont prévus par les lois de septembre, mais ce que n'ont pas prévu les lois de septembre, c'est une déclamation si abondante et si vide. Dans l'ordre de la déclamation, cet homme est le père des fleuves. 11 a fait feu supérieur contre un orage épouvantable et une pluie diluvienne. Le tonnerre a dû se retirer tout mouillé et bien attrapé d'avoir trouvé son maître. Il y a, dans les généralités qu'il a débitées, un fond de sottise naturelle qui doit être assez contagieux. II donne son congé au Roi, sans la moindre cérémonie, comme on ferait à un domestique qui manque de probité et de sobriété. J'ignore S) le Roi a fait sou paquet et se l'est tenu pour dit. C'est beaucoup d'insolence pour une seule personne. Il se compare, sans façon, à Hérodote, elles habitants de Mâcon, à la fleur des Grecs. Il est certainement le premier qui ait inventé que la pluie de M&con valait le soleil d'Olympie; mais peut-être que vous n'avez pas lu M. de Lamartine? Celal'étonnerait, mais ne m' étonnerait pas du tout. Vous avez mieux à faire que d'apprendre que les réactions sont le recul des idées.

Ici, nous ne voyons pas les merveilles d'une chambre des pairs en robes rouges et en pantalon» de toile à matelas. On ne parle plus de rien, d'abord parce qu'il n'y a rien et ensuite parce qu'il n'y a plus personne pour en parler. M. Teste, M. de Cubiéres et M. Parmentier sont aussi oubliés que s'ils n'avaient jamais existé. La main retournée, la chambre des pairs ne pense plus au coup qu'elle a frappé.

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