A M. LE PRINCE DE DROGLIB
Pftri»,:T Juillet isn.
Mon cher eoFant, nous \ivotons et noas grelottons. jOn n'entendait plus ces derniers jours que la voix de M. *" qui annonçait à la. chambre des pairs la bonne nouveile du laissez faire et du laissex passer- Les gens timides, qui ont les oreilles fines, disent qu'on entend de sourdes rumeurs dans les bas-fonds de la société, que le mécontentement est grand et qu'un matin nous nous réveillerons en révolution. On fait remarquer que ces grandes secousses arrivent communément au moment qu'on s'y attend le moins, et à ces signes je reconnais qu'en effet l'heure est venue. S'il arrive quelque chose à Rome un de ces matins, ce ne sera pas dans les mCmes circonstances. Tout cela a l'air de se noircir beaucoup. Les histoires des journaux sont fausses et il n'était pas du toutquestion d'égorger tout le peuple romain afin de l'empêcher à tout jamais de donner dans les erreurs criminelles du libéralisme. II est venu des dépêches de M. Hossi qui rectifient tout cela. Il païatt que le vrai, c'est qu'il y avait une grande agitation et de grandes inquiétudes dans les esprits de toutes les couleurs sur ce qui arriverait le jour anniversaire de l'amnistie. Chaque parti se figurait que l'autre voulait faire un mauvais coup. On a sagement déte'rminé les libéraux à demander qu'on s'abstint ce jour-là de toutes fêtes et de toutes dé-
186 LETTIIES.
monstrations et, pour mainlenir l'ordre, on a armé la garde nationale qui, dans cette journée du 17, a occupé une vingtaine de corps de garde sur les priu- ' cipaux points de la ville. Le rez-de-chaussée des (grands palais, sur l'offre des propriétaires, a servi de corps de garde. Tout s'est passé paisiblement, et, s'il y a eu quelques arrestations, elles n'ont été que momentanées et pour emp/iclier surplace quelques commencements de trouble.
Malgré toutes ces atténuations, il me semble que cette petite fièvre d'accès n'est pas de bon augure. Si je sais des détails, je te les enverrai.
Âvez-vous lu le discours de M. de Lamartine à ceux qui boivent et mangent dans la ville deMâcou? Il a bien Tait de dire, avant de débiter ces vieilleries paradoxales, qu'il n'était pas Hérodote; mais je ne serais pas étonné que ce radotage enluminé ne fit du ravage parmi les sots. A présent qu'après de longues révolutions on a forcé les gouvernements k faire le moins mal possible les choses humai^ies données, on va leur demander de faire que les choses humaines aillent toujours parfaitement bien. On va frapper sur le dos des gouvernements pour les forcer k obtenir de Dieu qu'il retire du monde la part de mal qu'il a voulu y laisser. 11 faut donc que M. Guizot et M, Duch&tel se mettent en prières, et plus tard, après avoir bien prié, et probablement prié en vain, il faudra livrer bataille aux communistes, socialistes, et tous les îsles qui veulent que le monde aille mieux que la Providence ne l'entend.
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A H. LE DUC DE BBOGLIE (ïICTOb).
Puis, 4 ao&t 1841.
Je vais relire les instructions de Frédéric II à ses officiers généraux et aussi tout M. de Guibert et M. Jomini, si M. Tbiersme le veut prêter. J'entends résoudre ce problème sur Pierre et Paul à 1» tête de deux grandes armées et cherchant à se tourner. Ce qui vérifie vos soupçons, c'est le grand nombre de batailles gagnées par Pierre et par Paul à la lois. Les faits sont pour vous et voilà pourquoi sans doute M. Cousin s'écriait : 'i Je vous jure, messieurs, qu'il n'y a point eu de vaincus à Waterloo I » J'ignore si M. le duc de Wellington est de cet avis, mais il n'est pas métaphysicien. M. le maréchal Soult, qui a l'es- " prit plus tourné aux grandes spéculations, pense comme vous les jours où il est vainqueur de Toulouse.
Paris n'est point désert, comme vous croyez bien. Nous sommes tout contents de vivre encore, après avoir échappé à l'émeute qui nous menaçait poui l'anniversaire dé Juillet; mais les gens d'émeutes sont meillenrs citoyens qu'on ne croit généralement. On leur avait fait accroire que la France était dans un état pitoyable, mais ce qu'ils ont tu aux fêtes de Juillet les a tout à fait désarmés. Us ont reconnu l'injustice de tant de déclamations sur la faiblesse du gouvernement, à la vue d'une si belle cavalerie et d'iine si forte infanterie . Ces lances qui sont aiguisées
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pour percer, ces sabres qui sont affilés pour trancber, toute cette masse de soldats forts, bieu exercés, contents et prêts h fafre feu même contre des gens qu'ils ne connaissent pas, toute cette magnificence guerrière a touclié la fibre nationale des gens les plus endurcis, et ils sont rentrés en eux-mêmes où ils continuent leur petit commerce sans troubler présentement le public qui aime les feux d'artifice et la comédie en plein air.
Pourquoi n'avez-vous pas fait nommer M. Macaulay ? Il paraît qu'il a succombé pour avoir aimé la justice, mais il sait bien, sans doute, en qui il s'est confié et probablement il sera élu par des gens moins scrupuleux en fait d'éducation publique.
A UÀDAUE LA COMTESSE D HAUSSONTILLE
(D0D*1B1ÈRB).
Paris, août iSiT.
CHÈBB MADAME,
J'aurais voulu vous écrire dès votre arrivée à Gurcy. J'ai pensé bien souvent h toute la tristesse de ce retour pour vous, à cette vie dont tous les détails reviennent les mêmes à chaque heure comme les années précédentes, quand tout a changé si cruellement au fond. J'ai passé mon temps à lutter contre cette malheureuse santé qui me fait changer de pcojets à toute heure, et me voici croyant que je vous deman- ' derai bientôt la permission d'aller passer quelque temps auprès de vous.
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Albert de Broglie écrit de Londres que son père y est bien établi et satisrait de son genre de vie. Il médite, je crois, quelques courses en Ecosse et peut-être m&me en Irlande. En attendant, il jouît d'une grande ville dont la société s'en est allée pour faire les élections. Ces élections tournent assez visiblemeat à l'avantage du gouvernement des whigbs, bien qu'un ministre, M. Macaulay, soit testé sur le carreau; mais on le transportera sur un autre point du territoire où il ressuscitera certainement. Celui-là a été victime de son esprit de tolérance ; il a voté des mesures pour la bonne éducation des sectes dissidentes, et les protestants d'Edimbourg ne veulent de bonne éducation que pour eux ; aussi les zélés catholiques de la chambre des pairs de France ont-its bien tort de porter envie à ïextréme liberté religieuse de l'Angleterre ; ils prétendent qu'ils sont mal éfevés en France, et j'admets qu'ils le prouvent par leur langage et leurs manières, toutefois ils ne le seraient pas mieux en Angleterre, quoi qu'ils en disent. La chambre des pairs ici ne veut pas s'en aller. M. de Boissy la tiendra en session, à ce que je crois, jusqu'aux prochaines élections. Cet homme ne se décourage point. M. de Montalivet.lui a prouvé l'autre jour qu'il ne savait ce qu'il disait quand il prétendait que la liste civile avait volé environ soixante-quinze millions à l'État. Il en est convenu, mais il s'est jeté immédiatement sur une autre question qu'il n'entend pas davantage et qu'il traitera une heure ou deux tous les jours jusqu'à la consommation des siècles, si on ne le fait pas taire. Vous avez vu que nous avions bien passé les journées de juillet. On assure qu'il y avait, de certains côtés, bonne envie de faire du brait, mais les plus malveillants ont été touchés à la vue des belles troupes
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iSO LETTRES,
qu'entretient le gouTemement. Ils ont reconnu que tout n'allait pas si mal qu'on disait ; que ta garnison de Paris avait de magnifiques ré^ments, de beaux fusils bien brillants. Cette vue réconcilie les &mes les plus rebelles en leur prouvant que le gouvernement ne néglige rieo pour la tranquillité et la gloire de la nation. Il n'y a point de honte à se rendre à des preuves convaincantes. On continue pourtant à assurer dans les journaux que rien' n'est plus corrompu que notre gouvernement et qu'il n'y a point de fonctionnaire public qui ne soit prêt à faire le mal moyennant un prix raisonnable. Le danger de ces bruits absurdes, c'est qu'ils donnent aux gens tranquilles et bètes une telle défiance, que toute calomnie sera acquittée par le jury, et tout calomnié condamné par ce même jury, qui n'est pas souvent composé de l'élite des gens sensés. Le mal du jlernier procès est de faire prendre aujourd'hui le plus léger soupçon pour une certitude. Heureusement que cette manie passera comme j'en ai déjà vu passer tant d'autres. Les peuples sont malades imaginaires comme les individus. Us passent rapidement d'une inquiétude à use autre.
Voici le moment des départs qui s'approche. Je ne sais pas pourquoi les gens ont la rage de se disperser. Moi seul je témoigne de mon désir de ne quitter personne de mes amis; je ne bouge pas de place ; mais, si personne ne veut rester avec moi , il faudra' bien que j'aille retrouver ceux qui s'en sont allés, et je commencerai par Gurcy.
A M. LE DDC DE BROGLIE (victoh).
Paris, mardi 9 août ISiT.
Vous allez en Ecosse et sur le théâtre des romans de Walter Scott, mais ce théftlre va jusqu'aux îles Shetland et j'espère que tous n'irez pas jusque-là visiter les éléments ou les prétextes de l'idéal. Ëvreuz vous attend trop tôt pour entreprendre un tel pèlerinage. Pour Evreus, si l'on y trouve jamais de quoi faire un idéal, cç sera la preuve qu'il ne faut pas même de prétexte pour s'élever au beau quand on en a l'instinct. J'ai longtemps pensé, quant à l'idéal, que le monde réel était comme un livre dont les caractères éveillent des idées d'un certain ordre suivant l'arrangement des lettres, bien que cet arrangement n'ait aucune ressemblance avec les images ou les pensées qu'il provoque dans mon esprit. Je prenais, à la lettre, l'expression de livre de la nature; mais j'entrevois beaucoup d'objections aujourd'hui à cette manière de faire de Dieu une sorte d'imprimeur. En tout cas, ce serait un livre grand format et avec de belles marges que le sien.
Quel triste tableau de l'Angleterre ! Il est bien possible que le double effort de l'industrie et de l'égalité aplatisse un peu les nations. On ne peut pas non plus avoir un beau taillis et une belle futaie dans le même lieu, en même temps. L'ancien monde, le monde d'abus tel qu'il était organisé partout il y a quelques cent ans, était dans le sens de la nature; les grands arbres y croissaient librement, tuant tout ce qui était
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sons leur ombre. L'eau venaif alors à la rivière et vous aviez de belles masses d'eau, devant de beaux châteaux crénelés, avec une grande solitude à l'entour. N'est-il pas de principe, à jjrésent, que l'eiiu n'aille que le plus tard possible à la rivière 7 Autrefois, on donnait onze canards à manger au douzième et on avait un magniBque canard plein de force et du plus beau plumage. A cette beure^i, on soigne les douze canards, ou plutôt, les douze canards se soignent. Les plus forts n'ont pas plus à manger que les plus faibles. Gela fait une moyenne' de canards occupés de mille soins, sans superflu, sans esprit d'entreprise, un peu maigres, un peu dolents, élevant des canetons qui héritent de la faiblesse de leurs pères et qui la propageront; des canards qui aiment à être bien assis, bien couchés, à aller à un sermon qui soit moral et point dogmatique, qui travaillent le jour durant pour dormir dans un bon lit; le vent emporte leurs plumes,- ils meurent, et ils n'ont rien dit et fait qui vaille. Lucain dit : ffumanum paueis fivtt genus. 11 est bien possible que le désordre apparent des anciennes sociétés fût une loi secrète de la nature pour se débarrasser des faibles et garder les plus beaux échantillons.
A MADAME LA COMTESSE' d'hAUSSOBTILLE.
Paris, 10 août ISW.
J'ai l'air d'un ingrat de répondre si tard à votre
1. H. le comte d'Haueaonville itnit m jtre decomte pssua à son AU, le vîcomt
lettre. J'ai été mal portant tous ces jours-ci. J'espère que cela ne durera pas assez pour m'empCcher de vous aller voir procbaineinënt et peut-être avec Albert à la Sq de cette semaine, si Albert peut faire cette course à Gurcy. 11 est seulement attiré par un aimant très puissant qui se compose d'une femme et d'un enfant situés en Périgord, et quand il sera là, les chaînes un peu froides mais très fortes du devoir le tireront vers Rome. Il faut bien aller voir oti en est ce pauvre Pape qui veut donner le bien-être temporel à ses peuples. S'il ne réussit pas à cette fois, l'Italie sera forcée d'attendre quelque guerre universelle effroyable pour être mise sur ses pieds. Je donne d'avance ma malédiction à tous les Italiens qui ne seront pas d'une extrême modération dans ces jours difBciles. Mais la patience et la modération sont des vertus rares. Je ne sais pourquoi on donne le nom ' de héros & ceux qui montent à une échelle sous le feu, et plantent un drapeau sur une muraille au milieu des balles. C'est l'affaire d'une demi-heure, après quoi on va se coucher sur des lauriers tout frais. Il faudrait n'appeler héros que les gens qui ont la vraie patience et la véritable modération. Voilîi les grandes batailles. C'est là une lutte qui dore longtemps. On couche des années entières sur des noyaux dépêche, ayant le doute à sa>droite, et à sa gaucho la foule qui vous dit que vous n'avez pas de sang dans les veines, et qui, de temps en temps, veut vous couper le cou pour s'en assurer. Il est vrai qu'il y a aussi] de faux modérés qui voudraient joindre beaucoup de gloire à une parfaite tranquillité. Ceux-là seront dans un bain tiède durant l'éternité, et, à la longue, vous ne savez pas comme un bain tiède est débilitant. On dit que, pour le moment, lesplus remuants do l'Italie
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19i LETTRES.
sr,nt les gens de Toscane. Ils sont communistes, ra- Jicaux, socialistes, et quelque jour ils en feront tant qu'ils g&leront la bonne cause et amèneront les Autricliiens, qui viendront monter la garde au palais Pitti, et dans le corps de garde des Lanzi.
J'ai vu passer l'autre Jour une foule de fourgons qui se dirigeaient Sur Gurcy. On m'a dit que c'étaient tous les livres louchant l'Italie que vous aviez fait tirer, vous et votre mari, de toutes les bibliothèques publiques de Paris, afin de traiter, l'une, de Savonarole, et l'autre, des moyens par lesquels les Italiens n'ont, pas pu constituer un gouvernement cbez eux depuis une trentaine d'années. Nous comptons, pour l'hiver prochain, sur une belle vue de Florence à la fin du xv° siècle. Nous verrons les troupes de Charles ¥111 campées sur les hauteurs de Fiésole; nous verrons le couvent de Saint-Marc et le prieur A'rômeSavonarole se-^Tomenant dans ce joli cloitre d'un air doui et grave, se promettant d'eiterminer les Médicis : nous le verrons brûler les écrits du Dante et de Pétrarque, et puis, nous le verrons brûler lui-même, par une jolie matinée du mois de mai, pendant que les oiseaux chantent sur les terrasses et dans tous les palais de Florence. Pour Othenin, son travail est plus considérable. Il paraît que son plan est d'expliquer toutes les combinaisons politiques qui ont échoué pour rétablir la liberté en Italie. Il donnera une idée de toutes celles qu'on aurait pu aussi essayer vaine* ment, et il en résultera un enseignement précis sur ce qu'il faut tenter pour réussir, attendu que la somme de tontes les erreurs possibles sur un sujet étant d'un cAté, il ne reste de l'autre que la vérité. J'ai traité cette méthode d'arriver à la solution des problèmes dans mon cours du grain de sel sur la queut de Foiseau.
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Yotte père me dit qu'il s'en va voir la patrie de Waverley, de Nigel, de Oldback, de Rob-Roy, de Marie ' Stuart, de Reid, de Ghalmers, de Smith. Il verra Abbotsford et les descendants des chiens de Walter Scott. J'entends dire que les hommes d'aujourd'hui, en Ecosse, ne valent pas les hommes d'autrefois. Le désir d'être bien nourris, bien couchés, bien vêtus, 4)ien et rapidement voitures, fait qu'on mène une vie très fatigante qui ne laisse ni repos au corps, oi, développement à la pensée. Le monde s'agite; mais ce n'est pas Dieu qui le mène pour le quart d'heure. 11 s'agite comme les chiens qui tournent, tournent, pour être bien couchés. Je lui souhaite une bonne nuit.
A M. LE DUC DE BBOGLIE (ïictob).
Garcy, mardi 1T août I84T.
Vous avez eu la bonté de m'écrire dans les préparatifs d'un long voyage au fond du Nord, avec mille alTaires^pressante^, grandes et petites, à régler, et C'est Jaire beaucoup plus pour moi que je ne mérite.
Vous avez vu que la cour d'assis^ n'entend pas plaisanterie sur le commandement : u Tu neferaspoïnt de faux témoignage, « Elle a envoyé à la réclusion, pour dix ans, un jeune gentilhomme que M. Granier de Gassagnac couvrait pourtant de sa protection. Les temps sont durs. Un pauvre diable de gentilhomme de lettres ne pourra bientôt plus mentir en justice ni tuer un homme en demi-guet-apens sans tÛre pourquoi.
J'ai suivi votre exemple. Je me suis remis ici à lire Platon avec quelque suite. Malgré la grandeur el l'eaprit, c'est certainement une philosophie d'enfants. Les mots y jouent presque partout un plus grand rôle . que les idées. M. de Bonald a dit que les pensées -étaient une parole intérieure. Cela n'est vrai qu'à moitié, comme ce que M. de Bonald a pu dire de plus raisonnable en sa vie. 11 y a toujours, derrière cette parole intérieure et plus au fond de l'esprit, quelque chose de plus vif qui la surpasse et qui réclame sourdement contre l'insuffisance du langage extérieur. Or, il semble que les anciens aient été complètement de l'avis de M. de Bonald et que, toutes les fois que l'artifice du langage avait pu donner des grandes difficultés qui se présentent à l'intelligence une solution apparente où la symétrie dés phrases avait atteint une certaine perfection, ils se tenaient pour satisfaits et prenaient la précision des termes pour la précision des idées elles-mêmes. On dirait même qu'un arrangement heureux de paroles leur était comme une preuve de la réalité des idées exprimées. Entre les idées et la langue, c'était encore la langue qui était la plus forte. C'est peut-être le plus grand progrès des modernes d'avoir brisé ces petits talismans de paroles bien arrangées qui figuraient la vérité. Je crois pourtant qu'il en reste on assez grand nombre dans la cirr culation, mais toutefois, l'instinct de la vérité résiste plus souvent chez nous aux séductions d'une formule savante. C'est une chose singulière qu'il ait fallu vieillir pour entrer en possession des instincts naturels. On eût plutôt cru d'avance que les peuples jeunes devaient avoir des instincts assez sûrs et que les peuples fatigués d'une longue civilisation tomberaient sous l'empire des formules. C'est pourtant le
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contraire qui arrive. Les anciens sont comme enivrés par les combinaisons habUes des mots. Dè^ que les mots s'arrangent bien ensemble, ils eo concluent que' ce qu'ils représentent s'arrange aussi à merveille. Si on leur démontre verbalement qu'ils sont un poisson, ils en tombent d'accord et reconnaissent, comme Jocrisse, qu'ils sont dans leur tort. Cette disposition à dormir sur la foi des mots est peut-être une des grandes preuves que le monde n'était qu'un enfant au temps de la grande prospérité de la Grèce. On prenait pour une réalité la comédie que les mots peuvent jouer, et ces mots, avec toutes leurs combinaisons, avaient sur cette jeunesse la même autorité que les cbiQres ont dans les mathématiques.
J'ai honte d'envoyer à Edimbourg ces pauvres petites remarques philosophiques.
A HADAUE LA HARQUISE D DAttCOURT.
Gurcj, (8 août 1SI7.
Je ne sais comment j'ose vous répondre ai tard après que, le 26 du mois de juillet, vous avez eu la bonté de m'écrire une lettre dont j'aurais dû, assurément, me montrer plus reconnaissant. Je pourrais, sans doute, m'aller cacher, mais je n'aurais plus chance de vous voir si je persistais dans ce dessein, et j'aime mieux vous prier de me pardonner et de ne pas me croire un ingrat. Voici un mois que j'habite sur te bord de tous les chemins, il paraît que l'incertitude est une maladie qui accompagne les maladies
nerveuses. Quand je me portais bien, j'étais extrêmement décidé, si je m'en souviens bien.
Si on croyait le National, on mettrait toute la France en accusation. On devrait envoyer en pays étranger les sages qui nous trouvent dans un état si affligeant; nous serions débarrassés d'eus, et ils en verraient de belles ailleurs.
Vous n'avez donc qu'une passion modérée pour le Passé et le Présent? II y a là beaucoup de roses d'il y a vingt et quelques années. Il faut de fières roses pour vivre vingt-cinq ans. II y a aussi beaucoup d'esprit qui est devenu le patrimoine de tout le monde. Les paradoxes des gens supérieurs deviennent les lieux communs .de la génération__qui les suit. On trouve aussi dans ce recueil les défauts babituela de l'auteur, une émotion très fugitive qui s'évapore quelquefois en rbétorique élégante, et des chemins perdus pour aller à la vérité. La grande voie romaine que suit M. Cousin, par exemple, est inconnue à M. de Rémusat. Il court par des sentiers de chèvre. Ce n'en est pas moins un esprit rare, et ses défauts annoncent plus de supériorité que les qualités de bien d'aulres. Je n'ai trouvé ici en fait de livres nouveaux que Platon. Ces Grecs sont de drAles de gens. Us ont parfois l'air de n'avoir pas au plus petit degré le sentiment de la vraie vérité. On dirait que ce sont des Allemands de premier ordre; seulement, les nuages grecs, ont une teinte d'or et courent légèrement dans un ciel limpide; les nuages allemands ressemblent à un troupeau de boeufs marchant lentement sur la route de Poissy.
Albert est en route pour le Périgord, puis, vers les premiers jours de septembre, il repassera les monts. II ira voir où en est le pauvre Pape qui mérite qu'on
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s'inquiète de lui. Les connaisseurs ne sont pas inquiets présentement de l'état de l'Italie, Elle donne pourtant des signes d'agitation gui me la font croire bieD malade. Si ceci tourne mal, il faut désespérer de& bonnes intentions, et si ce Pape-ci manque son coup, ses successeurs ne feront pas mieux, attendu que les siècles ne sont plus prodigues de papes un peu libéraux.