‹ LettresChapitre 2 sur 52 · A H. A. T. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A H. A. T. SCHLEGEL

Gupcy, 15 aoûtlM3.

Ce qu'il vous plait de nommer de la neige froide est une pluie de roses brillantes ; vous les avez jetées dans la direction de Parts, et, à mon grand regret, elles me sont arrivées un peu tard et par ricochet. Klles n'en avaient pas moins gardé leur premier éclat et leurs fortes épines. Je tiens toujours que vous êtes souvent très injuste pour les pauvres gens dont vous vous moquez ; vous avez un pressant besoin de passer quelques mois à Paris pour toucher, au doigt votre injustice. Nous allons demander, ne vous en ai-je pas déjà informé? votre extradition pour avoir jugé nos Chambres et précédemment nos académies avec peu d'équité; nous obtiendrons des tribunaux que vous soyez condamné, pour dommages et intérêts, à passer un an avec nous et vous serez ici d'an grand secours à l'Académie française pour la rédaction de son dicltonnaireélym«logique. Vous voyez que nous n'entendons pas trop mal nos affaires..

J'ai reçu exactement le cahier bleu que vous avez la bonté de me confier. J'ai été extrêmement frappé de cette leclure. J'y vois partout la marque d'on esprit énergique et pénétrant. Mais ne trouvez-vous pas que,sur de tels sujets, la pensée peut aller successivement d'une extrémité à l'autre, selon le biaisjar lequel on

LETTRES. n

regarde les choses ? Le système que vous attaquez avec tant de force ne vous a-t-il pas paru quelquerois aussi comme les linéaments un peu indistincts d'un ordre magnifique? Je ne conteste presque rien de ce que je trouTe dans les cent pensées. Mais j'entrevois seulement que la rnSme puissance d'esprit qui fait trouver ces arguments contre pourrait aussi, à un autre point de vue, trouver de grandes raisons pour. Vauban aurait pris Jérusalem d'assaut, mais, s'il s'était jeté dans Jérusalem, il aurait pu aussi rendre la place inexpugnable. La force des intelligences supérieures donne on peu de scepticisme à ceux qui les regardent développer celte force. On dirait que, selon qu'elles donnentleurimpulsioud'Orienlen Occident ou d'Occident en Orient, elles peuvent changer toutes les perspectives des choses. Je voudrais bien être autorisé à montrer le cahier bleu à quelques-uns de vos amis, mais je ie tiens sous'les sept sceaux jusqu'à nouvel ordre et j'attends la suite avec impatience.

Nous avons relu ici le Wilhelm A/et'sto' de Goethe. Je me suis promis de vous demander voire avis sur le fond et sur la forme; de la forme, je n'en suisju{;e en aucune manière, mais, pour le fond, ai-je tort dé trouver cela excessivement décousu et chimérique ? Ai-je tort de penser que vous avez ouvert h la littérature allemande des routes plus larges, plus droites et qui mëneraientplus loin? On n'a guère avec Goethe le sentiment d'avoir pied sur la vérité. C'est comme un voyage en l'air où on ne sait si ce sont les objets ou la tête qui tourne.

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Gurcy, IS août 1843.

Vous 6tes, à cette heure, mon cher anji, au milieu des préparatifs d'une noce, et, probablement, tous trouvez que ce n'est pas très gai. Je voudrais, du moins, être sûr que vous n'avez porté à Reims ni la fièvre ni les maux de tête qui vous tracassaient. De quoi vous mètez-vous, d'être malade? Laissez donc faire aux gens qui en ont l'tiabitude. Quoi qu'il en soit, dites-moi : Je n'ai plus ni fièvre, ni maux de tète. Quant aux causes de ia maladie, je me réserve de les apprécier avec vous un peu plus tard, *

Quanti dolci pensier. guanto dtsio Menô eoaloro al dolofoso passa.

Trop heureux que tout cela finisse par un mal de tête. D'ailleurs, je ne sais pas bien ce qui s'est passé dansles champs des Pharaons, au milieu des beaux vallons; peut-être ne s'est-il rien passé du tout; mais un air de Haydn, un sourire, la pensée du temps qai s'envole, je ne sais quoi qui rappelle le passé et qui n'est plus le passé, cela suffit pour avoir un peu de fièvre. Les murs de la Jérusalem céleste sont beaux, mais nos yeux ne s'accoutument qu'avec peine à ces monts glacés qui cernent l'horizon. Ce vent froid et salutaire qui scuffie suf ceux que la fièvre passagère du tfsmps échauffe encore n'est pas agréable, à ce que je crois, dans les premiers jours. On a bien du mal à se per-

snader qne la beauté qui passe n'est que le reSet de la beauté qui dure. On confond souvent la lumière d'un jour qui brille dans dos yeux noirs avec les purs rayons de la lumière éternelle. Pour être vraiment chrétien ou vraiment philosophe, il faut livrer une bataille qui nefinit pas avec toutes les erreurs de perspective pour lesquelles on dirait que nous avons été faits. Et voilàjuslementpourquoi votre fille est muette et pourquoi tous avez mal à la tète. Toujours est-ii que je me garderais comme du feu de Handel et de Jules Romain, car le plus sûr pour s'élever k l'éternelle beauté dont parlent Platon et les Pères de l'Église, d'après lui, c'est de contempler ici-bas la laideur qui passe.

Tons avez grand tort de trouver si mauvais que Napoléon soit populaire auprès des commis-voyageurs. Il ne faut pas se dégoûter des choses parce qu'elles sont populaires. C'est mSme une chose à apprendre de bonne heure quand on a l'esprit au-dessus des autres, que de se défendre contre le dégoût que les lieux communs inspirent pour ce qui est sous les lieux communs. Toutes les plus hautes vérités se promènent par le monde en redingote grise.

Pourquoi n'êtes-vous pas sur la liste des membres du conseil d'Élat condamnés aux vaea'ions? S'ui l'idée que vous vous êtes arrangé pour faire la besogne de M. Hochet, sans que cela vous compte comm.e service devacations.LepostedeM.Piscatory, à Athènes, n'est pas non plus une sinécure, mais je crois qu'il vaut mieux être surchargé de travail en Orient que même libre de tout son temps dans nos misérables climats. Il y a des jours où j'aimerais mieux Être un galérien, un simple galérien à Civila-Vecchia, qu'un bon bourgeois bien à son aise aux Batignolles ou à Saint-Mandé.

Croyez-vous qtie les occidentaux soient tout & fait des. hommes et les occidentales tout à fait des fepi mes? A. propos de septeulrionaux, savez-vous que des savants russes (car il y a des savants russes, à ce qu'il paraît), ont trouvé en Sibérie, l'autre jour ou l'autre nuit, un bel éléphant antédiluvien, mais parfaitement conservé, l'œil vif, desv poils longs, des chairs intactes? Nous n'avions jamais vu que les os de l'autre éléphant, trouvé en 1798, dans les glaces dupftic; les chiens avaient mangé les chairs avant qu'on ait eu le temps d'y regarder, mais celui-ci est complet. Voilà un personnage respectable. Nestor est un petit gamin en comparaison et Adam ne lui va pas à la cheville même pour l'antiquité- 11 a vécu avec des êtres beaucoup plus forts qu'aucun de nous ; il était en familiarité avec les ptérodactyles; il voyageait dans des allées droites bordées de fougères gigantesques; le soleil se levait à d'autres points de l'horizon, et d'autres mers battaient d'autres rivages. On ne connaissait alors ni marguilliers, ni conseil d'État, ni curé de Saint-Louis d'Antin;il n'y avait point de chambre des vacations el nul mastodonte n'était retenu deux mois à Paris quand tons les autres mastodontes allaient se promener en Suisse, h Bade, à Spa, à Milan, à Alexandrie, etc., il n'y avait pojnt encore de marquis de La Valette, consul à Alexandrie d'Egypte..

Bonjour, mon cher ami ; pardon de mes rCveries antédiluviennes. Je n'aime pas beaucoup les vers de M. de Musset adressés à M. Charles Nodier et que je trouve dans la Revue des Deux Mondes.

Garcf, 3 eepteinbre 1S43.

Je TOUS croyais quitte de toutes les joies de ce monde et j'étais convaincu que vous aviez marié tous les v6tres. Il parait qu'il n'en est pas ainsi et les notaires sont là qui retardent tout et laissent brûler en pure perte les flambeaux d'hyménée.

Que vous avez raison d'aimer Les Fiancés de Manzoni I On n'a pas rendu justice à ce livre en France. Je n'ai jamais compris pourtiuoi on trouvait que les personnages de ce roman ne sont pas vivants. Lucie n'est^elle pas vivante ? Sa mère n'est-elle pas très vivanteavec toutes ses pauvres petites préoccupations de ménage? Et le curé Abbondio, et sa servante, et le procureur, et le capucin? Je vois d'ici la maison du curé et les petits jardins derrière les maisons et le lac et le cbâteaii du petit brigand féodal. Les conversations sont charolantes. C'est souvent Walter Scott, mais dans ces beaux paysages du Midi, avec des bomm^s que les coutumes n'ont pas modifiés des pieds à la tête parce qu'au midi la nature est plus ' vive ft résiste mieux au travail de la civilisation. Lucie est bien plus une bonne et bonnSte Dlle, selon le cœur de Dieu, que toutes les petites figures p&les et blondes des bérolnes de Walter Scott. Ce n'est pas pour dire du mal de Walter Scott à qui j'élèverai une chapelle «n de ces jours, mais pour rendre justice au Midi. J'aime mieux enfin des amandiers en 'fleurs

qu'une haïe d'ifs et de bous, si bien taillés que soient ces IFs et ces bous. Cependant que je parle si légèrement de l'Angleterre, vqilà que sa petite Reine aux yeux bleus et aux cbeveux blonds, avec son petit mari aux cbeveux blonds et aux yeux bleus, vient visiter notre drftle de pays. C'est la visite de la reine de Saba à Salomon. Salomon va faire feu des quatre pieds. Tout l'appareil de guerre que l'on préparait il y a trois ans contre l'Angleterre va servir de parure dans le nouveau Camp du Drap d'or. Les canons qu'a fait fondre M. Thiers vont tonner dans des fêtes toutes pacifiques. Qui vous aurait dit que la poudre qu'on fabriquait en hâte et en colère, il y a trois ans servirait k des feux d'artifice en l'bonneur de la reine d'Angleterre? mais on ne peut pas toujours menacer et il faut bien aussi se réconcilier. Les journaux ne pourraient-ils pas recommencer leur tapage sur le droit de visite? C'est une idée comme une autre car qu'est-ce que cette femme vient faire ici, si ce n'est exercer le droit de visite ?

Inspecta» domoB vonturaque desnper urbi,

comme il est dit du cheval de Troie...

Vous ai-je dit que j'avais lu avec plMsir un roman de Fielding que j'ai trouvé ici ? C'est Amélia. L'avezvous lu? Celaa dû être assez commun dans son temps mais il commence à y avoir si longtemps que l'air de nouveauté lui est revenu. C'est la vie d'une pauvre famille dont le mari est officier en demi-solde et la femme fort jolie et fort honnête. On y voit toutes les formes de la misère et de la méchanceté humaines du XVIIl' siècle de l'Angleterre. C'est un tableau de l'Albane en comparaison des œuvres de M, Eugène

Sue. J'ai remis le n«z dans la Théodicée de LeibniU. C'est un trésor d'idées de détail bien fines et qui vont loin; il y a beaucoup à dire sur l'ensemble. Quoi qu'il eu soit, il y a là-dedans plus d'esprit que dans Candide, qui prétend le réfuter. Je suis sorti du Paradis du Dante; je le relirai bientôt pour ramasser toutes les fleurs dont il a semé les parvis du ciel, mai| les personnages ne sont point aimables.

Décrivez-moi donc ce cloître de moines que vous alliez visiter en finissant votre lettre. M. de Périgord a eu bien tort de le dévaster pour y bâtir un édifice moderne. Je ne sais rien de charmant et qui fasse plus rêver que ces longues galeries dans une cour intérieare. Le soleil y marque plus vivement qu'ailleurs la fuite de la journée par le jeu des ombres. J'ai vu de ces grands cloîtres avec un petit jet d'eau au milieu de la cour et des buissons de roses qui s'épanouissaient dans une grande solitude tout à l'entour; la place Louis XV avec sou faste paraitr&it petite et grotesque à c6té. Pourquoi les arcbitectes ne nous rendent-ils pas les cloîtres 7 11 est vrai que l'homme n'aura bientôt plus pourse faire une denaeure que l'espace qu'on donne à une paire de ciseaux dans un nécessaire. Je crois vraiment qu'il n'est pas bon que les hommes soient si près les uns des autres. 11 leur faut autour d'eux des espaces inutiles, comme il faut du loisir à l'esprit. Les villes de province sont, sous ce rapport, supérieures à'Paris, par exemple. Ce ne sont pas des fourmilières comme Paris. Il y a des jardins, des cours plus grandes qu'il ne faut, plus de chambres qu'on n'en habite. Il y a des chambres dont le souvenir du passé semble sortir et venir au-devant de vous quand on les ouvre, Cîomment voulez-vous que le sentiment du passé

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reste sur les sis pieds de terre qui sont à peu prfes accordés à l'homme à Paris? Et puis, quand j'ai bien dit tout cela, je dois pourtant convenir que l'imagination ne brille pas dans les provinces de couleurs beaucoup plus vives qu'à Paris. L'engourdissement de l'habitude fait là son travail coramo ailleurs. Rien ne vaut rien : TOilà ce que je pense quelquefois du fond des choses humaines.

Vous écrivez bien, mais vous écrivez peu, monsieur.

Gurcf, e «eptembre 1843.

Mon cher ami, faites le compte de vos œuvres et vous verrez que c'est vous qui êtes lent à répondre et cela est d'autant plus étonnant qu'il ne parait pas à vos lettres que vous soyez ni (risle, ni fatigué, ni abattu. Vos lettres sont lestes et pimpantes, et de lemps en temps ont un petit air effronté, malgré de beaux endroits sur la philosophie de Platon. Vous tenez donc beaucoup à. ce que les âmes soienb rondes et à ce qu'elles tournent en cercle durant l'éLernité. Pour le coi^ï), VÉlysée antique, malgré CAateaubriandj parait plus poétique, j'en ai mal à la tête rien que d'y penser. Il est certainement «rrivê à Platon de dire beaucoup de sottises, et sous cette gaze d'or et de soie dont il entoure toutes ses imaginations, il me semble voir Vaglter bien des formes qui n'ont ni queue ni tête. Vous me direz que c'est en effet la forme par excellence, le cercle parfait qui n'a ni queue ni tête, et je

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n'ea disconviens pas. Le plus prudent est de ne pas trop chercher le sens de beaucoup d'idées de l'antiquité ; nous ne voyons tout cela que dans le crépuscule, de loin. Il faut attendre le jour; mais quand viendra le jour? je n'en sais absolument rien.

Albert prétend que vous êtes k Paris et vous afSrmez que vous êtes à Reims. Qui donc de vous deux a raison, mon cher ami ? Je crois que c'est Albert. Il voit plus de monde et il doit €tre mieux informé que vous. Je suis bien aise que vous ayez terminé vos affaires de malrimùnio. Je vois que ce ne sera pas le malrimonio segreloel que vous allez donner des fêles comme k Eu. 11 parait donc que cette jeune reine d'Angleterre est charmante. Trouvez-vous respectueux de parler avec un si grand détail des dents, du col, des cheveux et du teint de cette reine des mers? Aprè& tout, je crois bien qu'elle n'en est pas fâchée et on a beau régnerdepuisles environs de Labore jusqu'au Canada, on n'est peut-être pas fftchée d'être trouvée jolie par les journaux de France. C'est un agrément que n'aura pas eu la Reine de Saba dont vous parlez, car Salomon n'était pas homme à donner des journaux à ses peuples. Il n'y avait probablement alors dans ces montagnes ni Globe, ni Presse, mJValional, ni peut-être même d^ Journal des Débats. Avez-vous vu une analyse du Roman de la Rose par M. Ampère dans la Revue des Deux Mondes?jiioiez que je parle incessamment de la Revue des Deux Mondes.Donc, cette analyse du Roman ■de la Rose n'est pas très vive, mais il y a dos choses «urieuses. On voit passer mille idées dans ces ombres du moyen âge, comme on voit tomber des étoiles ■dans la nuit. Les derniers venus n'ont-ils pas tort d'être si insolents? Peut-être que ces gena-là nous valaient bien. Voilà qui vous fait plaisir, j'espère?

Vous ne m'accuserez pas, pour l'instant, de caresser vos idées à rebrousse-poil. Attendez pourtant, car je suis convaincu que, dans une discussion réglée, H. Cousin battrait Abélard et qu'un régiment d'artillerie mettrait en fuite toute la chevalerie du moyea Age. Je viens de relire une petite notice de M. Cousin sur Kant dans sa vieillesse. Cela est curieus quoiqu'un peu puéril. Vous y verrez comment le philosophe de Kœnigsberg attachait ses jarretières pour ne point gêner la circulation du sang ; vous y verrez qu'il déjeunait tout seul, comme vous, et qu'un de ses amis étant venu lui demander à déjeuner, le pauvre Kant, qui n'avait pas été à pareille fête depuis cinquante ans, le pria de se mettre derrière lui pour manger, vu qu'il n'était accoutumé à voir personne à l'heure qu'il était de la matinée. J'avoue que ces détails n'aident pas à comprendre la Critique de la raison pure, mais je ne peux pas me guérir de ma passion biographique. Si je savais oti l'on voit combien de grains de sel César mettait dans son œuT, je partirais sur l'heure pour aller chercher ce précieux document; je vous avertis que j'ai mauvaise idée des grands esprits qui n'aiment pas les petits détails : ce sont des pédants. Ils s'imaginent toujours qu'ils gagneront la bataille d'Arbelles ou d'Austerlitz ou qu'ils feront Œdipe roi, ou le Novum organum, en faisant fl des détails. Ils mériteraient bien qu'on ne les fti dîner qu'en grand et qu'on leur nt gr&ce du détail. Pour moi, je regarderais une heure de suite l'aile d'une mouche ; aussi ai-je la meilleure idée de moi-mèoie. Sachez que je chasse fort bien le lapin, mais j'avoue que je fais les choses en grand. Je tire dans l'espace inBni et mon plomb obéit à la double et sublime loi de la projection et do l'attraction, et les lapins se moquent de moi. J'en ai vu un

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l'autre jour de si près, que je suis bien aise de l'avoir

lanqué ,' il s'est élancé dans son terrier c lapin qui sent tout le prix de la vie et des plaisirs de la famille. Je vous ai peut-être raconté déjà cette existence de chasseur, mais c'est que j'ai tous les jours des aventures qui se ressemblent. KDes n'en sont pas moins différentes quant au temps et cela vous doit suffire, puisque vous êtes philosophe. Ne dites à personne que je ne tire pas très bien. II y a un tas de gens qui s'enhardissent à vous contredire quand ils savent qu'on ne tue pas à coup sûr un lièvre à vingt pas; ainsi, que ces lapins manques soient entre vous et moi.

Est-ce que vraiment M. à'HaussonvîIle ne. vous a point encore écrit? Il vous aime pourtant, mais il est beaucoup plus sensible à ce que vous avez d'aimable dans l'esprit et dans le caractère, qu'au plaisir d'écrire une lettre. Il a ses électeurs; à ceux-là il faut bien leur écrire ; c'est que chacun d'eux a une si belle vois qu'on ne peut rien leur refuser. Où sont vos deux Espagnoles avec leur belle voix et leurs cheveux noirs et leurs grands yeux noirs et leurs grandes dents blanches? Voilà, mauvais sujet, les électeurs qu'il vous faut à vous. Ne seriez-vous pas revenu si volontiers à Paris, parce qu'elles ne sont pas à Reims? J'ai repris la vie de lord Byron. Vous direz tout ce que vous voudrez, j'aime à relire les mêmes livres. Vous me direz de relire saint Thomas d'Aquin ; à quoi je réponds que j'aime mieux les mouvements de l'bomme dans sa méchante et orageuse liberté que cette momie tout enveloppée de bandelettes logiques, attachées de travers encore ; et puis, je cherche ■ vainement le bleu du ciel dans la Somme de saint Thomas- Il fait tenir son univers sur des raisonne-

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ments qui n'ont pas l'air d'ôtre d'aplomb, et l'on a une peur do tous les diables que cet univers tout gris (le vous tombe sur le dos avec une pluie de distinctions qui ont la forme triste de chauves-souris. Dans la vie de Byron, j'entends le galop des chevaux, je vois les maisons de Venise qui se mirent dans l'eau, l'Albanie et ses forêts sauvages, toutes les jeunes Anglaises d'alors, qui sont vieilles aujourd'hui, Voilà une leçon que je ne tirerais pas de saint Thomas d'Aquin, ni même de saint Thomas de Cantorbéry. Voyez comme le temps passe rapidement, et si c'est la peine d'avoir une jolie figure-. Byron est d'hier et la terre s'est'renouvelée. Miss Chaworlb est une vieille femme. Ada a trente ans. Ce n'est plus la peine de parler des cheveux blonds de. madame Guiccioli. Sic transt'l ghria; mais je ne vois pas cette fuite du monde dans les ténèbres théologiques de saint Thomas, de saint Bernard, de saint Dominique. L'enseignement ecclésiastique a un inconvénient; un bon prêtre vous prend affecluen sèment par les deus mains le dos tourné au monde, et il vous dit : k Mon cher enfant, ne regardez pas derrière vous; c'est un spectacle très séduisant, mais très dangereux; à première vue, c'est plus beau que tout, et l'on croirait que c'est Dieu même qui a fait ces merveilles apparentes (ne vous retournez donc pas, mon enfant, quand je vous parle); c'est l'œuvre du diable, mais d'un coloris si trompeur I {Voilà encore que vous vous retournez !)i)

En voilà assez du sermon. Vous savez le reste. Comment roulez-vous qu'on ne se retourne pas en effet? Prenez donc votre'parti; regardez les séductions du monde et sa malice; regardez les forêts où flotte un vent tiède. Quand l'hiver viendra et que vousverrei

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les pauvres feuilles emportées par l'ouragan, Tcmi saurez mieux que tout cela est d'un jour. J'entends bien que vous me dites d ici : « Mais si je vais dans ces jardins d'Armide, j'y resterai; » et je conviens que c'est là la difficulté. Mais si vous voulez me faire toujours tenir le nex contre la muraille de l'église sans regarder d'où viennent tous les bruils que j'entends du dehors, je n'écouterai point les prières et je serai horriblement distrait. Laissez-moi donc me promener un peu. Je rentrerai de bonne heure, je vous le promets.

La morale de tout cela, c'est qu'on n'a goût à ce qui dure que quand ou a éprouvé 1^ peu de valeur de ce qui passe. J'ai vu à Cologne, sur un autel, des colliers, des bracelets, des couronnes que de grandes princesses étaient venues déposer là dans leurs soucis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'elles avaient vu toutes les splendeurs du monde et qu'elles ne valaient pas la sombre sérénité du temple 7 Encore faut-il avoir porté ces rubis, ces émeraudes, pour savoir qu'il arrive un moment où les yeux n'y prennent plus de plaisir.

Si vous ne lisez pas la vie de lord Byron, tous ne saurez pas bien que de beaux chevaux, un grand génie poétique, l'art de tuer an pistolet une mouche à vingt pas, les grands yeuxde laFornarina, les forêts qui pendent sur la vallée de Lacédémone. toutes les recherches de la civilisation et tous les plaisirs de la vie sauvage, laissent un grand ennui au fond de l'âme. Faites venir alors saiut Thomas d'Aquin. Mais Je trouve l'air bien pesant à cet ange de l'école. J'aime mieux saint François de Sales qui me parlera encore un peu des lis de la vallée et des oiseaux voyageurs.

Avez-vous jamais rien lu de plus ennuyeux que cette lettre? Je pourrais 6tre jaloux aussi de M. de

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Ravlgnan conimo M. de Montalerobert déclare que M. Cousin doit l'Clro de tous )es curés de toutes les paroisses de Paris, lesquels ont eu, suivant lui, beaucoup plus de succès dans }a dernière saison que pas un philosophe.

Adieu, monsieur le secrétaire général. N'ëtes-vous pas un peu superbe de ce grand titre? Mais celte gloire aussi passera, car

Céair n'a point d'asile où sa cendre repose,

et un secrétaire générallui-méme, même par intéi'im, voit le bout des choses humaines.

A H. Ll! PRINCE DE BROGLlk'.

Gurcy, vendredi 8 septembre 1843.

Nil novi.. Nous vivons sur l'air idem, eadem, idem; mais j'aime cette monotonie, excepté la lecture du soir, qui me fait un grand sentiment de Troid, sans réaction, ce qui n'est pas très bon pour la sapté. Ton père est très bien aussi ; je crois qu'il s'est remis à ses essais philosophiques. Il écoute avec plaisir les idées fondamentales poussant chacune l'Une contre l'autre le cri de contradiction. C'est le contraire de l'harmonie dans laquelle se sont bercés tant de philosophes; mais il parait bien qu'on dort sur les contradictions comme sur les harmonies, sinei-e mundum ire et conlradicere de domino prio7-e. Parmi les grands esprits, il est un de ceux qui auront fait battre en- Bçmble le plus d'idées qui n'y pensaient pas.

Est-ce qu'on a causé à Eu du principe des contradictions? Ce ne.serait pas, pour d'aussi grands princes, le moyen de s'entendre. Nous lisons attentivement le récit de ces jurandes fêtes, hes descriptions plus ou moins poétiques du Journal des Débals sont trop dans le style de René et des Martyrs. Il faut parler plus simplement d'un goûter ou d'un déjeuner. Il y a pourtant dans Milloq un déjeuner d'Adam et Eve décrit avec cette vivacité de couleurs et ce luxe de comparaisons ; mais c'était une des premières fois <|u'on déjeunait dans ce monde. C'était le déjeuner dans le sens vraiment étymologique; il y a six milleans, suivantle calcul leplus modéré d'Ussérius, qu'on boit et qu'on mange tous. les Jours. La reine d'Angleterre s'en va, et nous allons rester tout seuls. Il faudra t&cber de se distraire les uns les autres. Nous sommes encore trenle-lroîs millions; mais je gage que personne ne va plus parler lyriquement du déjeuner de personne.

Quoi qu'il en soit, cette petite reine a l'air aimable. Les rédacteurs du Journal des i)^éa(î l'ont dévisagée avec leur admiration de détail ; on en parle comme on parlerait d'une bayadèro. 11 n'en paraît pas moins qu'elle est fort jolie. Pourquoi donc a-t-elle dit à M. Guizot : Je suis bien aine de vous voir ? Si M. Guizot était réellement bon Français, n'était-il pas naturel que ta reine d'Angleterre lui dît : Monsieur, voire visage me déplaît, et allez à tous les diables ? Voilà comme on s'exprime avec nn bon citoyen. Tout Français que je suis, c'est ce que j'aurais envie de dire à M, Ledru- Rollin. Ainsi M. Guizot est un traître, et M. Ledru- Rollin un citoyen de premier ordre, ou, pour parler comme lui, probablement, du premier numéro.

J'entrevois encore dans le Galignani que M. le mi-

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nislre des afTaires élrangëres a porté le châ)e de 1» reine d'Angleterre dans une promenade. S'il avait le moindre sentiment de dignité, n'eilL~iI pas dit; Portezle vous-même. Est-ce que je suis votre sujet ? Je ne suin le sujet de personne, entendez-vous ?

De* cheTiUere français, tel eat le otractèro.

Que diable!

Brogite, vcniiredi i décembre \H't,

Mon cher ami, vous êtes ui\ homme parfait. Je crois mSme que vous en Êtes à ce point de perfection qu'on nomme l'inamissibililé des saints, mais non nostrum est de disserter sur de pareilles matières.

Je relis toujours M. de Lamartine ; je vis en Orient, et, comme j'ai un peu de fièvre, je prends cela pour l'effet du soleil du Liban. Quoi que j'aie pu dire, cet / bomme décrit bien parfois, mais il a. toutes les imaginations, c'est-à-dire qu'il n'a pas d'imagination à lui. Il pense vert, ou rose, ou bleu, de dessein prémédité. On pourrait mettre en marge de ses peintures : Voyez le Dante, M. de Chateaubriand, M. de Lamennais, le Tasse, Pierre Leroux, lord Byron, Homère et la Bible. Voilà M, Pierre Xeroux en bonne société, j'espère. Ce n'est pas que tous ces grands esprits aient passé dans le sang de Lamartine. A ce titre, il serait dans son droit, et cette transmission est parfaitemontlégi-

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time ; mais autre chose est avoir du sang du Daote par transmission, autre chose est savoir qu'il y a eu un poète de ce nom et imiter ses poses en écrivant. Racine était cousin de Sophocle; mais ni M. de Jouy ni M. Etienne ne sonl cousins de Voltaire.

Je suis terriblement de votre avis sur le pédantisme. II est' certain que c'est l'habit qui Tait le moine beaucoup plus qu'il n'est vrai que le moine fait l'habit. Certainement on connaît M. M"' dans tous les arrondissements de France, mais de vous et de moi, pardon ! ^ eut-fitre qu'il n'y a pas cent personnes qijj sachent notre existence. Après cela, dissertez sur la gloirel On disait l'autre jour ici que le public, à la longue, était parfaitement juste. 11 paraît qu'à la longue veut dire à la consommalion des siècles.

Que cette lettre du comte est aimable 1 et quel temps fut jamais plus fertile en miracles!' Jamais vous n'écrirez de ce ton, ni moi. Aussi, il faut vous passer de gloire ; prenez-en votre parti.

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