‹ LettresChapitre 3 sur 52 · A H. LE PRINCE DE BBOGLIE · texte numérisé non relu

A H. LE PRINCE DE BBOGLIE

Broglie, mercredi 6 déeembra IStJ,

Mon cher ami, je reçois ce matin ta lettre de Bayonne... Te voilà donc au milieu de cette marmite encore bouillante? C'est une singulière chose toujours que de voir de ses yeux ce qui a occupé l'imagination. Tu ne dois trop savoir où donner de la téta dans un pays où tout t'est si nouveau, le ciel, la terra.

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et tous ses habitants... J'ai tort de t'écrire dans lea premiers moments de ton séjour au milieu de tant de nouveautés. Je ne sais rien de rien. Je devrais attendre que ton ébloaibsément fût passé. Ici, les dernières feuilles sont tombées ; on abat les derniers arbres de la grande allée qui est devant les fenêtres. Le soir tombe vite ; on se sent transi ; on a des idées d'un gris foncé pour le njoins. On a tout le long da jour le malaise qui prend dans l'en Ire-chien- et-loup. Voilà le fond de la vie, tandis que vous avez couru triomphalement par toutes les Bspagnes, qu'on vous a tiré du canon, qu'on vous a envoyé des escortes, que vous voyez peut-être le soleil, que vous allez haranguer une jeune reine. Enfin, l'hiver est triste à la campagne, et j'ai peur qu'il ne soit pas beaucoup plus gai à la ville. Gomment t'acclimates'tu? Depuis combien de Jours n'as tu fait aucun usage de la logique et de l'aimable ligure qu'on noiiime la réduction à l'absurde? Il me semble que j'ai fait là une grande découverte, et je croîs bien que le raisonnement est une des supériorités qui font le plus d'ennemis. J'ai trouvé cela depuis que j'ai perdu la vigueur de l'esprit, à ce que je crois. Je te prie, en tout cas, de ne pas croire que cette logique soit le seul souvenir que je garde du secrétaire de l'ambassade de France à Madrid ; mais j'ai toujours mieux aimé dire des choses désagréables que d'autres ; c'est le moyen de- n'avoir que des amis à toute épreuve.

As-tu lu, dans la Revuedes Deia Mondes, un article de M. Cousin sur Vanini 7 11 est tout plein du sentiment que le feu brûle et que ce n'est pas toujours un métier très sûr que celui de philosophe. Je crois pourtant qu'on ne brûlera encore personne ni cette année, ni l'année prochaine.

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BoQJoar, mon enfant. SI je ne t'en dis rien, tu ne m'en mangues pas moins à toute heure du jour.

A H. E. DE SAHUNË.

Broglie, 9 décembre IRtî.

J'ai dit à Albert, cher monsieur, que vous aviez la bonté de songer à lui écrire, et il vous en remerciera procbaiuement d'avance. C'est un grand acte de charité que d'écrire à de pauvres gens qui vont dans ces pays sauvages. Depuis que l'affaire de M. OloKaga ' est bien expliquée dans les journaux, je commence h. n'y rien comprendre du tout. Si cet homme a fait ce dont on l'accuse, il est, à coup sûr, fou à Hep; s'il n'est pas coupable de cette iibsurde violence, que penser de ses accusateurs? Enfin, nous en saurons peut-être davantage quelque jour, mais c'est toujours une histoire qui a l'air do venir du fond de l'Orient. Les premières séances des Cortës ne sont pas non plus très calmes et nous avions tort de croire que ce pauvre pays était un peu rasséréné. Vous avez bien raison de vous mettre à cultiver la philosophie, et je ,suis fâché d'apprendre que M. T. est un adversaire de la philosophie ; il est vrai que c'est aujourd'hui la grande mode. Il faut lui lire la fin de l'indroductiori de M. de Rémusat. Ce n'est pas que je ne m' explique ce découragement des sciences métaphysiques. On

1. H. OlozaKa, >lora premier minUtre, était accusé d'aTOk Toulu employer la violence pour faire signer un décret à la Jeiiae raine Isabelle. H perdit aa place et es réfugia ï l'étranger.

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s'était imaginé, au dix-huitième siècle, qu'au moyen de la philosophie on chasserait sous peu, et à tout jamais, le mal de ce monde; on est étonné que nous ayons encore de temps en temps la ûëvre et la migraine. A présent, on croit que les sciences physiques vont renouveler le monde, et on en verra le bout, comme de la philosophie.

La cha,mbre des députés commence-t-elle à s'éveiller ? Entend-on déjà les bruits sourds qui précèdent les éruptions des volcans ? Ai-je tort de croire que vous aurez la session la plus paisible du monde ? Je ne pense pas qu'on soit assez résolu pour mettr&à la porte ceux qui vont saluer un autre roi que le nâtre. Tous disputerez-vous sur l'Église et sur l'État? Les esprits ne sûotl pas tournés à ces hardiesses-là. Vous causerez donc dans la salle des conférences, et vous lires les nouveautés que M. Beucbot vous procurera ; vous irez voir les fid/ons flollanls et si M. Berryer parle bien, vous l'applaudirez. Quand je dis vous, ce n'est assurément que par cette figure que nous nommons tontmunication dans lespavoles, car je sais que votre vous à vous est autrement disposé. Savez-vous si tout le tapage est âni au cours de M. Hossi? Le Français n'aime pas que les gens de talent soient hien placés. Il trouve probablement que, quand on a de l'esprit et de la science, c'est bien sulfisant et qu'il faut donner des places comme consolation à ceux qui n'ont ni l'un ni l'autre. C'est bien du bruit, d'ailleurs, pour un titre de doyen, qui ne semble pasune insi- ~ gne faveur et qui donne, je crois, à peu près exclusi-. vement du tracas et de l'ennui. Ce qui m'a donné de l'ennui, c'est ce livre de M. de Custine, sur la Russie^ défiez-vous de ces quatre volumes. Quoi qu'on en dise,, à tout prendre, il vaut mieux lire Homère; sans

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comparaison, j'ai repris le Voyage en Orient de M. de Lamartine; on voit pourtant assez distinctement les lieui, quand on écarte celte forfit d'épithètes au milieu de laquelle il marche.

J'espère bien ne pas passer longtemps dans ce froid et vous aller revoir bientôt.

BrogUe, mardi 13 décembra IS43.

Mon cher ami,- voilà bientôt la fin de mon séjour ici. On ne sait jamais ce qu'on veut. Je serais bien aise d'être à Paris, et j'aimerais fort aussi à n'y être pas. Pourquoi je désire d'être à Paris, tous y avez une assez grande part pour vous en douter, et puis, avec cette stupide disposition à l'hypocondrie, je n'aime pas non plus à être au milieu des grands bois avec des communications si difficiles; mais, d'uH autre cAté, à Paris, les gens dont on ne se soucia presque pas vous boivent, comme les cousins, le meilleur de votre sang., On a à faire, à Paris, une foule de choses qui seraient faites si on n'y était pas, c'est-àdire une foule de choses que personne ne vous demanderait de loin. On a fait une satire sur les embarras matériels de Paris, il reste à en faire une, en beaux vers, sur les embarras sociaux. Ces beaux vers, je ne les ferai pas ; peut-être que vous non plus vous n'y réussiriez pas du premier coup; ce ne sera pas davantage M. de Lamartine ni M. Barbier; peutêtre bien que M. de Musset ferait mieux, mais enfin 11. 3

j'enrage de revenir à Paris, et j'ai envie d'y revenir. Telle est la contradiction et la malice de cceur d'un pauvre diable habilanUa Normandie. Cherchez dans saint Jean Chrysoslome s'il n'y a pas quelque chose qui s'applique à ce fait parLiculier.

Je vois avec plaisir que vous avez pris du mauvais côté les discours du comte *", Si le jeune écrivain entre en paradis, cène sera pas par la porte où passent les âmes humbles et pacifiques. Ce ne sera pas non plus par la porte aux esprits droits et simples.- Avec ses airs délibérés, il pourra bien se faire qu'on lui Tasse croquer le marmot dehors avec beaucoup de philosophes orgueilleux dont il n'a pas le talent.

Je suis bien aise que vous soyez content de la Vierge qui vient de si loin. La pauvre femme a déjà vu pleurer bien des gens probablement; elle a vu passer les troupes d'Ibrahim; elle a vu passer de pauvres jeunes Grecques, plus belles qu'elle, emmenées à Conslantinople en esclavage ; elle a entendu le canon de Navarin ; elle a dormi pendant des siècles au fond de quelque église autour de laquelle on vivait, on se mariait, on mourait sous le bâton des Turcs. A-t-elle fait quelque miracle pour la triste postérité de Philopœmen? J'aime à le croire aussi, Piscatory fait humainement des miracles. II se conduit merveilleusement et son influence est excellente. C'eût été dommage qu'il restât à enrai^er dans la chambre des députés. C'est Dieu qui faisait faire àseséleçteura cette grande sottise de ne pas le renommer... Si les électeurs de Piscatory eussent été des gens sensés et reconnaissants, Piscatory ne serait pas là ù si bien faire. N'allez pas en tirer des conséquences extrêmes, ni faire de vous-même, mon cher ami, des sottises en pensant que cela aidera peut-être quelqu'un à faire

de grandes choses. Vous avez l'esprit si rigoureux que l'on a peur de ce que l'on tous dit... Il serait mieux de ne rien faire absolument.

Adieu, mon cher ami, écriveï-moi avant que je parte. Une lettre qui arrive le matin quand le givre couvre tout ce qui est devant mes fenêtres fait fondre cette gelée et dissipe les brouillards. Je parie de vos lettres et non de toutes les lettres, car j'ai toujours eu horreur de l'heure de la' poste, qui vient souvent, & bride abattue, vous apporter de mauvaises nouvelles ou des désagniments. Quand j'ai reconnu votre écriture, je sois comme si je croyais rencontrer des voleurs sur le grand chemin et que je reconnusse un ami qui aurait un bon château dans le voisinage, où l'on soupe auprès du feu et où l'on cause tard de toutes choses.

Bonjour encore. Je salue les Muses et tous vos saints, et en particulier la petite Byzantine.

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