A HADAKE LA COMTESSE D'HAUSSONVILLE
I Paris, 24 novembre ISiT.'
Je suis décidément Je plus ingrat des hommes. Vous avez la honte de m'écrire sans tenir compte de mon long silence. Il est vrai que, si je ne vous ai point écrit, c'est qu'il y avait, suivant les Proverbes, un lion dans la rue, chaque fois que je voulais vous écrire.- EnSn, vous avez la. bonté de m'écrire, et voilà que je me dis, en recevant votre lettre, que c'était par un dimanche que vous avez fait cette lettre, que le dimanche- était votre jour de correspondance, et que, n'ayant à écrire Ik personne, vous avez fait comme^
oa[>,CoOglc
les petits castorg du Jardin des plantes qui continuent, par instinct, à b&tir des digues dans un lieu parfaitèmenl sbc, comme s'ils étaient encore au bord du lac Ontario. Je voudrais me cacher à cent lieues sous terre pour avoir eu de ces idées abominables.
Vous aurez Burlamachi, s'il y a un fiurlamachi au monde; mais c'est un point douteux, bien que cet historien soit cité par des auteurs graves. U est des auteurs graves qui citent légèremenL. Toujours est-il qu'on remuera toute la poussière de la Mazarine pour y trouver ce grand homme inconnu. Le petit Savonarole e?t-il toujours au berceau et en nourrice? Il faut qu'il croisse pour faire son éducation. Faites donc bien vite un grand canevas de cette histoire. Bien ou mal, que tout ce canevas soit fait d'abord, et sans lacunes, sans quoi toutes vos idées, et même vos noies, s'en iront>au gré des vents. Il faut une toile bien faite pour prendre des mouches. Le système de composiLion des araignées me semble donc excellent. Toute idée qui ne sait où s'arrêter s'envole comme un oiseau de passage; le vent passe, tl le suit. Ayez un grand filet, alors tous les oiseaux prendront plaisir à venir s'y placer à leur rang. (Voilà une figure heureuse et bien continuée I) G' est par le procédé que j'ai l'honneur d'exposer devant vous que BuCTon a fait un chef-d'œuvre de ses Époques de la Nature. Il les a recopiées quatorze fois de sa main, c'est-à-dire qu'il a «ommencé par faire une esquisse informe, mais cette esquisse a attiré aux places marquées des idées accessoires qui sont venues se placer dans la seconde épreuve, et ainsi de suite, les traits devenant à chaque fois plus fermes, plus précis, plus profonds, la précision du trait attirant à soi la vraie couleur; enfin, h la quatorzième fois, c'était un tableau dont M. Raolin
.h/Googlc
trouve l'éclat merveilleux. Je ne donne pas BufTon pour le premier, ni .même pour le second des écrivains /rançais, mais je donne son procédé pour un mécanisme parfaitement en accord avec le mécanisme de l'intelligence. On produil ainsi sans Tatigue et avec un progrès continu, N'ai-je pas déjà prêché -ce sermon un autre carême? je n'en sais rien, mais c'est ce que je vous souhaite à tous si vous voulez aller sans trop d'efforts au bout de votre esprit. Pardon; c'est ime manière de dire malheureusement en usage, car vous comprenez bien que je n'admets pas qu'il y ait un bout à votre esprit.
. J'ai lu aussi, et plusieurs fois, avec grand plaisir, les Mémoires de Benvenuto Cellini. Ils ne sont pas d'une grande gravité de langage, surtout dans le texte, car le traducteur a reculé d&vant l'extrême liberté de langage de cet étrange personnage. Ce n'en est pas moins probablement un portrait très vivant des Italiens du seizième siècle et une image très exacte de l'Italie. On y voit vivre les bourgeois d'alors, comme dans un roman de Walter Scott ; on vit dans toutes les petites familles de Rome et de Florence, comme pourrait le faire un artiste qui se met en pension chez un marchand de la Via ripella. Avec tout cela, cet homme passe pour un grand menteur et un grand fanfaron en tout genre, mais il a menti, et il s'est vanté suivant les probabilités morales de son temps. 11 passe dans ce livre beaucoup de figures gracieuses qui ne sont certainement pas d'invention. Elles ont peut-être servi de modèles aux grands peintres dont vous admirez les tableaux aujourd'hui, 11 m'arrjve souvent, devant ces tableaux qui sont au fond de la galerie du Louvre, vers l'école italienne, de penser que la plupart de ces Sgures-Ià ont eu réellement leur place dans le
monde. Nul ne saura jamais leur vrai nom ni leur traie vie. Tout cela dort en poussière dans les églises et dans les cim&tières d'Italie, pendant que leur ombre
3ttire les yeux des belles dames d'aujourd'hui qui isitent les galeries.- Qui aurait dit à quelques-unes de ces pauvres filles qui servaient de modèles que cette figure qu'elles regardaient dans un miroir cassé rayonnerait à tout jamais dans les palais de France ou d'Angleterre, ou même sur le ma!tre-aatei de quelque cathédrale? Voit-on tout cela d'un autre monde? En ce monde-ci, il n'y a rien de bien nouvea^. Les radicaux continuent de faire des infamies à Frihonrg, mais ce n'est pas nouveau non plus.