‹ LettresChapitre 25 sur 52 · A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL · texte numérisé non relu

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Broglie, aimai I8iS, lundi.

Voici aujourd'hui au matin votre lettre de jeudi. Elle est très bien accueillie et on lui fait grande fête, par ce temps de point de cOté et de révolution. Il faut que M. Mercier en finisse avec ce point fe côté ; ponr la révolution et l'esprit de révolution, c'est autre chose, tout admirable médecin que je le. sais.

Ici l'on vit tranquillement. Les charbonniers Bt bûcherons de la forêt voulaient absolument faire renvoyer M. Louvel et ils criaient à bas Louvel de toute la force de leurs poumons. On leur a parlé bien et ferme, et à présent ils se tiennent tranquilles et sont fort satisfaits, bien que M. Louvel reste h son poste. Les autorités du bourg et de Bernay ont montré beaucoup de bonne volonté dans cette affaira et ont contribué à la bien terminer. J'ignore si les autorités sont aussi décidées ù Paris. M. d'Uaussonville m'écrit qu'il est encore dans ce Paris avec beaucoup de garde nationale de Gurcy et des environs. Tout le monde est accouru au bruit qu'on se battait à Paris. Ce bruit s'est trouvé faux, mais ils restent pour voir

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comment se passera la fôte de dimanche (hier). Nous n'en avons pas encore de nouvelles, M. d'HaussonvUle les nourrit chez lui. Cette marée de garde Datîonale de province se lèvera certainement vers Paris de tous les points dès que la violence y régnera. C'est une excellente disposition. M. Haulin a gagné le cœur de cette milice. Il est modéré, humain et résolu et on crie avec lui ; Vive l'Assemblée nationale. Il dit quelques mots de religion, d'égalité, de fraternité, qui sont sincères et qui font effet. M. de Viel-Caslel était à la séance du IS. Il est resté dans les tribunes avec toute cette troupe furieuse qui les avait envahies, mais, à peine a-t-il pu trouver une issue, qu'il est allé au pas de course chercher son fusil et son uniforme et il a cour.u encore plus vite à son rang pour répondre, au besoin, à coups de fusil à tout ce qu'il venait d'entendre dire par le sage Barbes, le noble BUnqui, le doux Sobrier et le gracieux Louis Blanc, qui prétend n'être pour rien dans toute cette affaire, mais dont le sort causait cependant une vive inquiétude au sobre Albert qu'on a (Conduit à peu près ivremort à Vincennes.

Vincennes a vu rarement des captifs qui bussent tant d'eau-de-vie. Pour M. Piscatory, il n'était pas dans les tribunes au moment de l'invasion, mais il est arrivé devant la grille du côté du pont quand les brigands faisaient leur sabbat dans l'Assemblée. 11 paraît qu'il a plutôt arraché qu'enfoncé la grille et, qu'avec une quinzaine de ses camarades de la 10' légion, brisant toutes les clôtures devant lui, il est arrivé tapant comme un' sourd sur la canaille qui présentait humblement une pétition pour obtenir deux heures de pillage. Il ne s'en porte que mieux à présent et boit de l'eau et du vin avec la même viva-

cité que de coutume. Je ne sais trop ce qu'on va faire clés gâns arrêtés. Je doute beaucoup qu'on les juge. Il est dur, pour les membres de l'exêcutir, d'avoir à sévir contre des hommes avec lesquels on épanchait tout son cœur la veille de cette tentative héroïque. Je ne comprends, et on ne comprend rien â^ Paris à tous ces hommes pris eu flagrant délit le 13 mai et reUchés subrepticement, mais ce qui résulte de tout ce qu'on entend de loin c'est que la masse des gens sensés et bonnëtes ne se laissera faire que ce qu'elle trouvera bon. Les succès d'un mauvais coup ne dureraient que vingt-quatre heures. Ufaitici un froid terrible après les ardeurs de la canicule. La nature est triste. Je n'imagine pas que ce soit de l'arrestation de Barbes. Il n'y a que les oiseaux de proie qui puissent avoir du chagrin de ce qu'un pareil homme n'ait plus les mêmes facilités pour faire égorger ses frères. îi' axez- ■ vous pas admiré cette garde mobile ? Ils sont entrés tambour battant dans la Chambre de; représentants et ont congédié les perturbateurs avec une résolution et un sang-froid parfaits. Il y avait neuf cents baïonnettes qui jetaient des éclairs h la place des neuf cents députés. Les neuf cents députés en rentrant dans la salle ont remercié' poliment ces bons jeunes gens qui leur avaient si bien gardé leurs places. Il s'agit maintenant de ne plus se laisser mettre dehors. On dit que l'adresse des représentants proposée par M. Bérard est de la plume de jM. de Rémusat. C'est lui aussi qui est allé chercher les dragons du quai d'Orsay,

M. Piscatory ne va pas chercher les dragons, mais la nature lui a donné deux fortes mains qui lui permettent de briser les portes d'airain. Il est dit 46 Cyrus : Je èriserai les parles devant toi mais ;

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M. Piscatory fait les choses lui-mCme. On est heureux d'étro de la race des géants. Louis Blanc, qui n'en est pas, a eu mille petits désagréments le jour de la bataille. II nomme cela des indignes traitements. La vertu n'est pas immédiatement rémunérée en ce mondes

Tout le petit monde d'ici te bien. Votre chambre est déserte et voilà le mal.

A U. BAULIN.

Broglio, mardi 33 nisl 1848.

Mon cher ami, j'ai reçu hier votre lettre du 20. C'est un acte de civisme que de nous écrire souvent. Que voulez-vous que deviennent de pauvres habitants des forêts qui entendent un bruit infernal du côté de Paris et qui ne savent pas si c'est Subrier qui boit à la liberté et à la fraternité sur les débris des maisons en feu. Vous vous êtes vaillamment et humainement conduits dans la journée du 15. Je voudrais savoir encore plus exactement tous les lieux que vous avez parcourus ce jour-là le fer à la main. Sans doute, le journal exact d'un bon soldat n'est pas l'histoire d'une campagne, mais une narration précise de ce qu'il a fait, vu et entendu, permet de reconstruire tout ub ensemble avec ses vraies couleurs beaucoup plus fidèlement qu'on ne peut y parvenir avec la pompe des rapports généraux... Je suis de votre avis sur l'état général. On n'y voit goutte. On dirait qu'on se bat dans une nuit profonde, ne sachant sur qui tirer,

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ne sachant pas surtout si celui qui arme son pistolet à côté de vous ne va pas vous brûlerla cervelle. Il est pourtant clair qu'il y a beaucoup plus de Blanqui et de Sobrier qu'on ne croit, et qu'il y en a partout. Je conçois que cette terreur de ne savoir avec qui on vit, produise l'immobilité un peu effrayante qui sjic- ' cède au 15 mai. J'avais peur qu'il ne sortit encore quelque bourrasque de la fête de dimancbe. Où étiezvous le jour de la TSto î Avez-vous escorté les cinq cents charmantes filles qui représentent l'innocence des temps nouveaux? M. Garnot a de drôles d'idées sur l'éducation des filles. Assurément Fénelon n'aurait pas songé i ce moyen d'entretenir les vertus de famille dans les demoiselles des classes pauvres. On doit rentrer chez soi dans un singulier état d'esprit quand on a été ainsi promenée sous les yeux de toute une population armée, ivre de joie, et peut-être aussi de vin. A propos, donnez-moi des nouvelles de notre - régénérateur Albert l'ouvrier. Est-il un peu reposé? il a bon cœur. 11 était inquiet de M. Louis Blanc et demandait sans cesse ce qu'il était devenu. Cela est d'autant plus beau qu'ils différaient complètement d'opinions et qu'il est évident que M. Louis Blanc n'a songé toute la journée du 15 qu'à respecter l'Assemblée nationale dans les moindres nuances de sa liberté. M. Albert la voulait faire sauter par les fenêtres ; mais ce sont des nuances qui n'empêchent pas de s'entendre sur le fond de la polrtique.

Quand venez-vous ici ? Est-ce que vous ne pourrez pas venir passer huit jours entre deux batailles, s'il y a bataille, ce qu'à Dieu ne plaise, mais je crains bien qu'il soit en ce moment le Dieu des batailles.

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A H. LE COMTE d'haBSSONVILLE.

Broglie, mercredi 34 mû 1S4S.

. J'ai reçu trois lettres de vous, durant yotre séjour à Paris; trois lettres qui aviiient la brièveté militaire convenable à un chef de corps campé devant des ennemis tels que M. Barbbs et ses pareils ; mais elles nous ont fait grand plaisir malgré leur brièveté. Je vous ai écrit de mon côté le 20 à Gurcy. M. Etienne Arago vous aura-t-il envoyé ma lettre? Il a été bien occupé toute la journée du 15, mais, depuis, il a pu se livrer aux minces détails de l'administration. M. Raulia me dit que vous êtes reparti dimanche, pour reprendre vos quartiers dans les plaines de Brie. Il dit des amours de vos gardes nation'aux de Donnemarie. On ne saurait Taire trop de sacrifices pour entretenir la bonne volonté de ces soldats du bon ordre. Si Barbés avait réussi et achevé son idylle, Paris aurait envoyé des commissaires de sa façon pour mettre la terreur à l'ordre du jour dans l»s départem£iits.. C'est un jeune homme trop bien élevé pour ne pas suivre les grands exemples du passé, et l'ombre sacrée de Gouthon et do Saint-Just aurait guidé tous ses pas dans la carrière qu'il voulait s'ouvrir. Il est donc au moins naturel que les provinces fassent de fréquents voyages à Paris pour voir ce qu'on décide de leurs têtes. A la prochaine tentative d'égorger les membres de l'Assemblée nationale, il se peut bien qu'on n'aille pas chercher M. le procureur général de la République, et que les enfants de perdition soient traités

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à la façon de l'inlerdit qui est décrété dans les livres de Moïse. J'achève ici les Mémoires de madame .Ro-, land; je ne lis que des livres de révolution et les journaux d'aujourd'hui qui n'en difFârent pas beaucoup. C'est le même courant et les mêmes rivages qu'on voit à droite et à gauche. On dit les mêmes choses sur tes vents, Ie> flots et les étoiles; c'est le même p&te-mËle de hardiesse, de timidité, de craintes, d'espérances; la même douceur perfide dans l'air par moments, et de grands nuages noirs encore immobiles à l'horizon. Après tout, cependant, tes manœuvres de l'équipage peuvent faire aujourd'hui ce que n'ont pas fait ceux qui ont péri dans ces eaux noires et turbulentes; mais il me semble que les pilotes dorment à cette heure.

Que faites-vous quand vous ne campez pas sur les places de Paris? Tout le monde est comme un malade qui ne peut compter raisonnablement que sur deux ou trois mois d'existence. On n'arrange guère sa demeure quand on se dit qu'elle sera peut-être occupée par les Icaricns et Icariennes sous les lois sensées de M. Cabet. On n'émonde point ses arbres qui'd'un jour à l'autre peuvent couvrir de leur ombre les aimables songes de quelque CoUot-d'Herbois qui viendra se reposer à midi du tracas des affaires.

Pour moi, je recommence ici à ressentir la petite fièvre qui me minait l'an dernier. Je ne suis pas fait pour vivre dans lei bois. Je n'y comprends rien, car j'aimerais la campagne à la folie si je n'y souffrais sans cesse.

A H. BAULIN.

Broglie, I* juin 1S48,

Je vois que la pluie tombait si fort à Paris avant- ' hier qu'on ne s'entendait pas dans l'Assemblée nationale. Je ne sais si le bruit de la pluie nous a fait perdre beaucoup de vérités utiles. Ici il fait un temps si variable que je suis retombé dans mes plus mauvais jours de nerfs. J'ai,, ou je crois avoir, la fièvre tous les jours. Je ne vous serais pas d'un grand secours pour enlever la plus petite batricade. Cet état de santé m'est un vrai supplice, mais M . Proudhon m'a la mine d'être encore plus malade que moi. Je n'avais encore rien lu de ma vie qui eût le caractère de la fureur à ce degré. Quand vous viendrez dans nos pâturages, apportez ce volume. II faudra le dédier ,au diable. Est-ce que M. Proudhon fait cas du diable? Il doit avoir un emploi à sa cour et probablement il est le fou du diable lui-même. Les sottises monstrueuses n'ont pas beaucoup d'importance dans les temps tranquilles, mais quand il y a beaucoup d'électricité dans l'air, ces absurdités peuvent faire sauter une centaine de cerveaux détraqués. J'ignore si l'on a consulté dans la nouvelle économie ce que nous nommons la morale publique; dans l'affirmative, on pourrait faire fouetter M. Prondbon sur la place de la Concorde; mais on a bien d'autres chiens à fouetter. Est-il possible que cette bagarre des ateliers nationaux finisse sans collision? Tout est possible sur la terre de miracles oii nous vivons.

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Vous ne m'avez .pas dit pourquoi M. Lacordaire avait renoncé aux pompes et aux œuvres d'un représentant du p'euple. Si son confesseur lui a conseillé de se retirer de ces tentations, il a un sage confesseur. Il est des tempéraments à qui certains climats donnent des maladies violentes qu'on peut éviter en allant ailleurs. On peut rfiver le bien en toute pureté d'âme dans un cloître silencieux en regardanfle coucher du soleil et en écoutant VAve Mai-ia dont les noies tristes se prolongent dans les campagnes romaines. Les- Ames les plus faibles gardent leur équilibre dans ce grand et mélancolique repos de la nature ; mais autre chose est le soleil derrière les bois de la villa Pamphîli ; autre cbose est Sobrier entrant en jurant dans l'Assemblée nationale et demandant pour ses pauvres, s'il vous plaît I le pillage de Paris. La foule déguenillée qui crie : Vive Lacordairel à la porte du palais des représentants n'évoque pas dans. l'esprit d'un jeune lévite les mêmes pensées que les cigales qui bruissent autour du tombeau de Livie, vers la voie Appia; les cinq cents demoiselles qui chantent et frétillent au Champ-de-Mars les jours de fête, ne disent pas les mêmes choses que l'ombre de Cecilia Metella autour de la poussière éclatante de son monument ; voilà pourquoi il ne faut pas entrer étourdiment dans ces foules violentes et grossières, d'où sort, comme du puits de l'abîme, une vapeur qui exalte et obscurcit les intelligences. 11 faut, dans ces lieux, des organisations de fer et d'airain, des âmes froides et fermes qui tiennent la règle du devoir comme un cftble durant la tempête, et non des âmes vives et remuables qui cherchent leur étoile dans tout le ciel et qui suivent le vent qui passe.

J'aimerais certainement mieux dormir sur les

baïoBQettes de votre légion que dans les petits bras d'un père tel que Louis Blanc.

Gvn.

AU HËHE.

Broglie, vendredi 9Jmn I84S.

Que faites-vous dans une ville de guerre, avec un bras malade? Vous voilà comme M. Sauvageot quand il disait que la foule des libérateurs allait peut-être entrer chez lui pour lui emprunter les objets précieui de son cabinet. Vous pouvez craindre que les amis de Louis Bonaparte ne viennent décrocher vos tableaux, à la façon des socialistes. Je croyais que ces socialistes n'oseraient plus relever la lÊte, et voilà qu'il en sort des élections quatre ou cinq des plus insolents. Pour ce Proudlîbn, qui prétend n'être pas socialiste, j'espère qu'il aura affaire au bon Dieu qu'il a si stupidement insulté. Qui aurait cru aussi que Louis Bonaparte avait un nom menaçant pour nous? Les gens actifs n'ont besoin d'aucun esprit pour faire un énorme dégât. Avez-vous jamais réfléchi, sous le point de vue du gouvernement du monde, à l'extrême facilité avec laquelle un sot peut faire le mal, et h l'excessive difficulté qu'un homme sage et de beaucoup d'esprit . rencontre à faire le bien? Certainement le monde irait mieus sous une loi contraire. Vous avez une jolie montre de Bréguet qui ne dévie pas d'une seconde en une année ; un manant met le pied dessus dans un mouvement de vivacité et bonsoir la montre de Bréguet. Tous les bons citoyens qui passent et bl&ment

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l'action du manant ne sauraient probablemeDt pas rajuster cette montre en mettant leur pied dessus. Que nous serions plus heureux s'il fallait tout le travail et toute la science de Bréguet pour disloquer une montre et un simple coup de pied pour la faire!

Il devient probable que ce n'est pas dimanche prochain qu'on dressera cent mille couverts sous les canons de Vincennep. Ce petit festin entre amis avait tout l'air d'être une manière d'ouvrir la tranchée devant cette place. Je ne serais plus étonné du tout, à présent, de voir enlever une citadelle formidable à la pointe de cent mille fourchettes. Cédant arma togœ, et toga, c'est une blouse en français, suivant l'intei^rétation des meilleurs critiques. A ce que je vois, Louis Bonaparte qui, jusqu'à ce jour, avait miraculeusement imité les manières de son oncle, comme un neveu respectueux qu'il était; qui^vail cru qu'il ne pouvait conquérir la France qu'à l'aide d'un chapeau militaire b. très petits bords et d'une paire de bottes à l'écuyëre, accompagnés d'une aigle impériale apprivoisée, Louis Bonaparte, au lieu d'arriver, toujours suivant la tradition de son oncle, avec les drapeaux arrachés en Italie des mains des Guelfes et des Gibelins, avec les étendards conquis sur les Mameluks au bord du Nil, s'en vient offrant à cent mille hommes pour tout appât un morceau de veau froid et un verre de piquette à ta belle étoile dans le village de Vïncennes. QKantum mutatus ab illo Bectore! Il est vrai aussi que la génération présente n'en demande pas davantage.

Un bon aovper et sartoot un bon lit.

C'est toute la question sociale. Je trouve raisonnable qu'on soit en souci du vivre et du couvert, maii;

il ne faut pas prendre pour cela de grands airs de dévouement, ni croire imiter Hampden, ou lord Russell, ou Bailly, ou Desaix, ou Kléber. Si Louis Bonaparte a promis aux électeurs qu'il payerait les quarante-cinq centimes de toute la République avec son argent de poche, on n'est pas très avancé dans les bruyères sur le calcul et il paraît tout simple qu'un neveu de Napoléon paye ce petit tribut pour tout le monde, sans se déranger en aucune sorte. Nous ne sommes pas familiers avec ces grands nombres.

Samedi, 10 Juin.

Pendant que j'écrivais ces mots, S. M. Louis Bonaparte faisait un joli chemin. Le voici donc représentant du peuple. S'il parle un peu dans l'Assemblée, il est sûr de perdre beaucoup de son prestige... La roue de la fortune tourna piaintenant avec une rapidité inouïe...

AU HËHE.

BrogUe, 13 Juin JS4S.

Mon cher ami, comment vous portez-vous? Tous les détails sur votre santé nous sont venus par mademoiselle de Pomaret qui dit que Louis Bonaparte n'a point de rhumatisme aigu. II me paraît possédé de la fureur d'être empereur de quelque chose et de quelqu'un. Il est têtu comme un onagre (je parle poliment de crainte qu'il soit un jour mon maitre) et je crois qu'il a fort peu d'esprit. II n'est pas rare d'avoir peu d'esprit, mais il n'est pas commun d'être têtu en

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France. Heureux ceux qui sorti têtus, car ils posséderont la terre f k qui veut entrer dans une maison, s'il cogne toutes les cinq minutes à !a porte, il arrive toujours un moment où la porte entr'ouverte. cède. Reste à savoir ce que l'on fait dans la maison quand on y est eutré. J'espère qu'on en est rais dehors par les épaules, mais ce n'est pas sans dégât:

Avec quoi avez-vous charmé votre solitude durant vos jours de captivité? Vous avez regardé élever quelques pierres de l'église dé Sainte-Clotilde, cela ne suffit pas pour tromper l'aclivité d'un homme qui marchait depuis trois mois au pas de charge, la baïonnette au bout du fusil, 'dans les rues de la capitale. Pouvez-voùs continuer le docteur Chalmers au milieu de cette tempête? C'est pourtant ce qu'il faudrait faire. Il n'y a pas d'époque oii il soit plus nécessaire d'avoir une haute retraite où les vents de la terre ne soufflent plus. 11 faut pour les âmes une haiite retraite et une petite cachette pour son argent. On est ainsi à l'abri des hymnes de Proudhon et des mains fortes de Sobrier. Ici, on vit dans une ■ grande paix sous les lois d'un huissier qui est un fort bon homme. Il n'abuse et n'use môme pas de la hache et des faisceaux que M. Ledru-RoUin lui avait remis pour en user selon les inspirations de sa conscience. Il n'est pas porté à verser le sang. Il fait des exploits tout le jour et gouverne un peu à ses moments de loisirs. C'est plus que n'en fait habituellement la commission du pouvoir exécutif.

Adieu, mon cher ami. Ne redevenez citoyen que quand vous ne serez plus du tout rhumatisé. Le"vent de la République est aigre et froid. 11 ne fait pas marcher le vaisseau de l'État, mais il peut donner un coup d'air à qui n'est pas bien portant.

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A H. POIRSOH.

Broglie, H Juin I84S.

Mon cher ami, je suis encore ici jusqu'au commeacement de juillet et, puisque je ne reviens pas immédiatemeat à Paris pour avoir de vos nouvelles, je viens, par écrit, vous en demander quelque peu ; reste à savoir si vous pourrez admettre ma requête ; les citoyens de Paris n'ont pas beaucoup le temps d'écrire des billets du malin. J'entends d'ici le rappel des douze légions. On raconte qu'un petit César de deus sous veut monter au Gapitole au milieu des acclamations des soldats ; il ne lui manque que des victoires et des soldats; il n'a pas du tout les traits de son oncle au 18 brumaire. 11 ne sufSt pas des lauriers de Strasbourg et de Boulogne-sur-Mer pour ébjouir trente-trois millions d'bommes. Vous me direz que ces trente-trois millions d'hommes ont la vue assez débile, et qu'un rieo leur peut donner dans l'œil. Je suis obligé d'en tomber d'accord ; aussi depuis quelques jours je me réveille tous les matins avec une inquiétude vague d'appartenir à un tout petit empereur; Faut-il croire les cousins de ce prince, lesquels disent à la tribune qu'il est un jeune homme trop bien élevé pour songer à renverser la République ? 11 se peut bien que tous ceux qui crient vive l'Empereur dans les rues, ne soient pas des partisans de la famille de Napoléon, et les amis de Barbés et do Sobrierqui demandaient mélancoliquement deux heures de pillage, peuvent fort bien prendre le nota de

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Louis Bonaparte comme une manière d'engager la partie-, ils profiteraient du tumuUe pour faire des visites d'amitié aux riches dont la Réforme a bien voulu leur donner l'adresse. Ce qui est certain, c'est qu'à vingt lieues de Paris, au bout de quinze jours d'absence, on ne comprend plus rien h ce qui se fait dans cette belle capitale. On commence à déraisonner sur l'origine et la portée des sottises qu'on fait à Paris. Je commence à croire que ce qui constitue le provincial c'est de chercher des raisons de bon sens ou de logique pour expliquer les mouvements capricieux des immenses volées d'étoumeaux qui nicbent vers Paris. 11 y a de bien mauvais garnements mSlés h ces étourneaus. Comment êtes- vous content de vos auditeurs étoumeaux dans votre cours d'histoire de FranceîKe craignez-vous pas de jeter des perles devant des citoyens mal propres à les apprécier et à en faire leur profit. Le Français né malin aime infiniment mieux le vaudeville que les histoires de Tacite, les discours de Machiavel et \'Esprit des lois. Le vaudeville lui dit qu'il est beau, spirituel, bien pris dans sa taille, désintéressé, magnanime; qu'il est terrible comme les lions du désert, rapide comme le vent ; que quand on a le bonbeur de naître dans la rue Coquenard, ou-\a rue Guénégaud, ou la rue Quincampoix, on est de toute nécessité un foudre de guerre et un prodige d'epprit. Voilà l'histoire que les peuples aiment à lire.

ex.

A MADAME LA COMTESSE d'hAUS SONVILLE.

Broglie, Hjuln 1848.

Il est bien ïrai que c'est à moi de vous écrire, mats on me dit que vous tirez cette vérité du principe de l'égalité. Il n'est pas juste de faire sortir la hiérarchie de l'égalité. C'est faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère. Vous ne raisonnez pas en vraie républicaine. Seriez-vous, par hasard, une républicaine du lendemain? Que dites-vous des vicissitudes de l'Empire' Avant-hier, nous étions dans de vives alarmes, nous pensions que la Commission executive était en péril et que César menaçait la liberté. Hier, nous apprenons, avec joie, qu'au bruit de trois coups de fusil, M. de Lamartine a t'ait presque décréter l'exil de ce César, et voilà qu'aujourd'hui on nous dit que l'Assemblée a décidé, à une immense majorité, que ce mfime Louis Bonaparte siégera dans son sein. Les trois coups de fusil d'hier se réduisent aussi à un seul coup de pistolet, ce qui est fort différent pourles deux capitaines sur qui on n'a pas tiré du tout et ce- qui n'est pas différent quant au vote des fonds secrets qui demeurent votés comme si nous avions tiré trois coups de fusil. Il sera bien habile et aura une grande sagacité l'historien qui racontera clairement les trois mois qui viennent de s'écouler. Celui qui pourrait me dire aujourd'hui ce qui arrivera demain serait aussi un homme assez intelligent.

Je ne veux plui d'un inonde où toat change, où tout pasie.

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aussi ne sais-je où aller. Si j'étais paratonnerre, je ne chercherais pas à attirer M. Raspail, ni M. Barbes, ni M. filanqui, ni M. Proudhon, l'ennemi particulier de Dieu.

Au reste, dans la séance d'aujourd'hui, M. deLamartine, répondant aux réclamations de M. Raspail, a déclaré que c'était purement au figuré qu'il avait prétendu être un paratonnerre, et que, en parlant ainsi, il n'avait nullement entendu blesser M. Raspail, M. fiarbës, ni M. Blanqui dans leur considération. Je m'en rapporte à M. de Lamartine, mais je ne sais pourquoi il a voulu leur soutirer leur électricité. Dans la séance des fonds secrets d'avant-bier, le parafonnerre s'était brusquement transformé en un simple aimant pour attirer à la Commission, executive les sommes nécessaires à surveiller les ministres à qui elle a donné toute sa confiance. C'est un joli phénomène d'électro-magnétisme que d'attirer des millions en espèces d'or et d'argent, Toute la physique de M. Arago n'en serait pas venue à bout. En temps ordinaire, je croirais que la Commission du pouvoir exécutif, battue si outrageusement sur l'exil dcLouis Bonaparte, va renvoyer sa pourpre et ses faisceaux au président de l'Assemblée nationale; dans ce temps extraordinaire, il est probable qu'il n'en sera rien. Les grandes vertus républicaines ne connaissent pas les petites susceptibilités du point d'honneur ; d'ailleurs, M. de Lamartine croyait avoir entendu partir trois coups de feu ; c'était là ce qui l'avait déterminé à dresser la veille le décret d'exil ; maintenant, il est prouvé qu'il n'en était rien ; eh bien, la Commission ne s'en fâche pas; elle garde ses fonds secrets; l'Assemblée nationale garde ses convictions ; et tout est dit, et vive la République I

Ce n'est pas que nous soyons tyrannisés ici, au II. li

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moins. On y vit dans une rraternité fort polie. S'il y a des Raspail ou des Barbes dans le canton, ils ne se montrent pas encore, et, n'étant point paratonnerres, nous ne cherchons pas à les attirer. Le soleil se lève dans la grande allée de la forôt et se couche derrière la maison de M. Louvel comme par le passé. La nature n'a pas l'air de savoir que M. Ledru-RoUio règne sur nous. Elle n'a rien changé à ses bahitudes. Poursuivez-Tous tos travaux accoutumés? On dit qu'en lisant l'histoire Mainte tous trouvez que nous sommes revenus au temps de Babel. Personne n'est capable aujourd'hui défaire le rez-de-chaussée de la tour de Babel. Tous les ateliers nationaux ensemble ne feraient pas la besogne de dix ouvriers de ce temps-là. Je ne crois pas non plus qu'ils se dispersent faute de s'entendre, comme on tlt alors, mais, pour M. de Lamartine, il pourrait être assurément professeur d'éloquence à l'université de Babel.

15 juin. — Albert est à Paris depuis hier ; j'espÈre qu'il n'aura point trouvé un trop grand désordre. Au récit des journaux, il n'est pas aisé de se promener paisiblement par la ville. C'est un rude métier que l'extrême liberté. On n'a pas un instant de repos, et nul ne peut faire sa volonté, à moins qu'il n'ait la volonté de mal faire. Avez-vous approuvé la Soi sur les attroupements et la loi sur les'crienrs publics? Je compte que nous aurons une loi sur les banquets. J'en suis d'avis. On a beau faire et beau pirouetter, il faut en revenir un jour ou l'autre au centre de gravité. Les républiques mêmes ne sauraient, un jour ou l'autre, se passer d'un peu de bon sens.

A HADAHE LA BARONNE DE LASCOUES.

Broglie, samedi 17 Jnin 1S1R.

Chère madame, ces boones nouvelles de Lascours nous foDt grand plaisir. Vous êtes contenle de votre petit nid d^DS les montagnes; vous vous portez tous bien, même M. de Lascours qui n'y est pas plus sujet que moi; vous n'entendez que de très loin le bruit des partis qui se heurtent et se menacent, heureusement sans en venir aux mains. On se compte, et ceus qui se sentent les moins nombreux vont se coucher, attendant que la majorité passe de leur côté le lendemain. Après tout, il serait souverainement absurde de s'égorger quand personne, excepté deu^ ou trois mille bandits, n'a le moindre motif d'en vouloir il la vie de qui qiik ce soit. Je suis seulement fâché que M. Joly, dans vos contrées, ait érigé en crime un petit doute innocent sur la grandeur et la stabilité de la République. Pour sa stabilité, je n'en sais rien, et il me semble que Louis-Napoléon frappe à la porte avec un mélange de force et de discrétion qui pourrait déterminer à le laisser entrer. Pour la grandeur de Cette même République, je né vois presque personne qui en soit ébloui. Un M. de Fourmont qui voyageait en Grèce vers le milieu du dix-huitième siècle, je crois, écrivait à Paria : « J'ai employé quarante ouvriers à détruire tout ce qui restait de l'ancienne Sparte. « Ce M. de Fourmont n'était pas pour cela tin très grand homme. Le gouvernement d'au-

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jourd'bui, si ce nom de gouvernement n'est pas bien pompeux, fait comme M, de-Fourmont. M. Joseph de Lascours doit vous écrire que Paris n'a pas bon air. On dit qu'il commence k ressembler à un grand village d'Orient un jour d'émeute. On ne nettoie pas même les dehors de la coupe et du plat. La ville est d'une malpropreté révoltante. Je ne sais ce qui arrivera de cet épisode de Louis Bonaparte. . . La démission qu'il vient de donner, afin, dit-il, de ne rien troubler dans son pays, ne lui fera assurément point de tortr. C'est une déclamation bien placée...

L'Évangile dit que l'homme ne vit pas seulement de pain. C'est bien vrai. Il vit aussi de déclamations, mais les médecins remarquent qu'à ce régime il décline et maigrit à vue d'œil. Je ne me porte pas garant de cette manière de voir qui pourrait bien être un peu séditieuse.

Tout le monde va bien, mais on est terriblement éparpillé.

CXIL ^

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