‹ LettresChapitre 26 sur 52 · A MADAME I.A BARONKB A. DE STAËL · texte numérisé non relu

A MADAME I.A BARONKB A. DE STAËL

Paris, dimanche lajoUlet ISiS.

Jd vois que ce n'est pas assez que nous écrivions peu ; il faut encore que la poste me prenne vos lettres et les garde... Dites-moi, je vous en supplie, la date à peu près de cette lettre afin que je fasse bien mon compte et que je voie st je dois, en toute conscience, faire des imprécations contre M. Etienne Arago. Pour moi, il est vrai que j'ai perdu, depuis quelques mois,

oa[>,Coogli:

ma belle habitude d'écrire. J'aî des soucis de toutes les couleurs et pas beaucoup da force physique pour lutter contre. Le temps est un peu plus léger àprésent et peut-être que je vais reprendre mon petit entrain accoutumé. Les temps uouTeaux ne sont pas faits pour remettre en équilibre les gens qui ont un peu de peine naturellement à se tenir sur leurs pieds. Le mois dernier a été un terrible mois et il fera, même dans une grande histoire, une terrible époque. Paris n'a, sans aucun doute, jamais été exposé à un plus atfreuï péril que durant les quatre jours auxquels a mis Un le canon de M. le général Cavaignac. Durant les deux jours que je viens de passer à Paris, j'ai pu lire le commencement et le progrès de cette terrible histoire sur les murs de toutes les rues où la bataille s'est livrée. L'œil ne peut guère trouver un espace large comme la main qui ne soit sillonné parune balle ou un boulet. Dès l'entrée de la rue Saint-Antoine, par exemple, on voit encore un grand nombre de maisons dont les rideaux vont et viennent au gré du vent, faute de vitres ou de fenêtres. Si vous avez vu 'des vignes ou des blés ravagés par une grande grêle, vous pouvez vous ftgurer assez bien l'état des quartiers où la guerre a porté. Les honnêtes gens, et il y en a partout, qui habitaient ces quartiers, ont été pris durant quatrejours comme dans un filet de fer et de feu; trop heureux si on ne les obligeait pas à travailler aux barricades sous les menaces les plus terribles, comme, parexemple, de pendre leurs parents ou leurs enfants. ■Tous les monstres qui restent au fond de la mer dans les lois de l'équilibre reviennent au-dessus quand cet équilibre est rompu. S'il y a eu des choses efi'royables sans nombre faites parles brigands, il y a eu aussi du côté des honnêtes gens des actes d'héroïsme, de dé-

oa[>,CoOglc

vobement, de sang-froid au milieu des périls les pins extrêmes, qu'on ne saurait compter. Les meilleurs et les plus mauvais senlimenta de la nature humaine se sont battus durant quatre jours, comme dans les batailles du ciel qui sont indiquées dans l'Apocalypse. Le diable ne l'a point emporté non plus à cette fois, main il grince encore borriblement des dents, et quoique le meilleur de ses griS^es lui soit arraché, qu'il soit lié fort et ferme, il essayera encore plus d'une fois de donner un mauvais coup à la société. Heureusement cette société est armée jusqu'aux dents et ne se relâche d'aucune précaution. Avant-hier au soir, en entrant chez moi par la rue de Bourgogne vers dix heures, j'ai trouvé des vedettes h tous les coins de rue et, à l'entrée de la rue de l'Université, près du palais de l'Assemblée, un dragon immobile sur son cheval, le pistolet à la main, dans l'attitude de la méditation. C'est l'appareil d'une place de guerre durant un siège, mais tout cela a aussi un aspect très paisible et point contraint. Les voitures vont et viennent comme à l'ordinaire, bien qu'en moins grand nombre. On se promène nonchalamment dans lesChamps-Ély-' sées par les belles soirées comme l'an dernier ; seulement, en remontant le pont de la Concorde, on voit deux belles pièces de canon qui allongent leur museau curieux à la grille de la chambre des Représentants, et l'on entend hennir les chevaux d'artillerie tout seilés qui sont rangés le long du mur du jardin de la Présidence. C'est en regardant tout cela que M. de Broglie a manqué le trottoir en montant et qu'il s'est fait au front une écorchure assez grande qui nous avait ennuyés quand il est rentré... Voici trois jours de ce petit accident, et il n'y en a de traces que l'écorchure.

b,GoogIc ■

Oui, j'espère que nous vivrons assez longtemps sous la dicLature militaire. Elle vaut moins que les gouvernements libres et légaux, mais elle est une perle de grand prix comparée à la chance d'être dévorés un jour ou l'autre par les troupes de bfites féroces qui hurlaient autour de toutes les maisons de Paris il y a quinze jours. Comment voulez-vous contenir avec le fil de la légalité ces animaux menaçants et altérés d'un bien-être impossible?

GXIII.

A H. BAULIN.

Sroglie, IT Juillet 184S.

A peine arrivés, voici que je vous écris. Ce n'est certainement pas pour vous donner des nouvelles, sinon que nous arrivâmes hier au soir en bonne santé, chacun selon ses forces, et sans avoir été ni broyés par le chemin de fer, ni culbutés par la diligence, ni égorgés par aucun élève de Proudhon ou de Pierre Leroux que nous aurions pu rencontrer au coin d'un bois. Du pays dont je vous écris il n'y a point de nouvelles. Les petites centaurées, les verveines, les héhotropes y sont en fleurs comme les autres années et les écureuils montent et descendent dans les arbres sans demander ce qui se passe à Paris. Pas un seul ' n'est abonné au moindre journal. Pour le dire en passapt, croyez-vous qu'il y ait des commotions sociales parmi les bêtes de l'air, ou des champs, ou des eaux? Gela serait bien possible et j'en serais fâché; il plalt plijs à mon imagination que les écureuils vi-

.h/Googlc

S48 LETTaES.

vent aujourd'hui ainsi qu'ils vivaient dans les dômes des 6ois d'Éden, mais je vous ai dit déjà qu'à une époque assez voisine du temps où nous vivons, une race de rats, plus forts que ceux qui habitent parmi nous, étant venue, par aventure, sur un bâtiment de commerce qui arrivait des grandes Indes, a chassé toute l'ancienne population des rats qui avaient vécu sous nos anciens rois. On ne retrouve plus aujourd'hui la vieille race que dans des fermes isolées. Ce ne sont plus les rats qui rongeaient les manteaux des chevaliers du moyen âge. Demandez à quelque professeur du Jardin des Plantes ce qu'il en pense.

Quand je dis que tout est tranquille ici, j'ai tort, car les hommes, sinon les bêtes, y étaient fort soucieux de ce qui devait arriver à Paris le 14 juillet. Le bruit courait partout qu'il y avait eu du bruitdans la capitale, et, au passage delà diligence beaucoup de petits propriétaires étaient sur le pas de leur porte attendant leur journal, pendant que leurs vaches paissaient paisiblement dans leur pré sans se douter qu'il y eût au monde un Ledru Rollin ou un Louis Blanc qui veulent recommencer l'univers sur un meilleur modèle. I^et empressement à savoir ce qui se passe à Paris est un signe habituel des teqjps malheureux. Aujourd'hui, on est naturellement bien aise de savoir si le petit champ où l'on a planté de beaux arbres ne sera pas, au soleil levant, la propriété de quelque soldat obscur de l'obscur Sobrier. Autrefois, du moins, c'étaient des vétérans do Sylla ou de César qui prenaient la maison de Virgile ; à présent, ce sont des vétérans de Sobrier qui menacent la maison de Victor Hugo. Les temps déclinent de toute façon.

On vous regrette fort. Comment avez-vous quitté les acacias d'ici pour les conseillers d'Etat de Paris-?

.h/GoogIc

LETTRES. Si9

Savez-vous que nous avons rencontré les voyageurs de Saint-Aubin au débarcadère de Saint-Pierre-de- Louviers? Nous avons, à notre grand étonnement, vu ces deux oiseaux voltiger autour des wagons. Nous nous sommes empilés tous dans cette diligence que tous savez. Le pauvre Albert a voulu monter sur l'impériale; il y était en nombreuse société : un vétérinaire, élève de l'école d'Alfort, très mal appris et débitant des sottises socialistes qui ont déterminé le conducteuràle mettre à pied surlos chemins ; un garde municipal qui rentrait dans ses foyers, grand et bel homme, car c'était le tambour-major lui-même de la garde municipale; il n'aurait fait qu'une bouchée du petit vétérinaire socialiste ; une vieille femme qui déménageait tous ses vieux meubles : cage à poulet, poêle à fnre, édredon de plumes de poules, un bois de lit; et enfin une foule d'autres citoyens pariant politique à tue-tête et assez senséinent.

J'ai des ■ nouvelles de Suisse. On avait dit que le chef du gouvernement, M. Druey, était mort; mais c'était heureusement un faux bruit. Cet homme éminent n'était qu'ivre-mort. Il s'est réveillé de là en parfaite santé et a été rendu à l'amour et au respect de ses concitoyens. Nous aurions aujourd'hui aussi pour pasteurs du peuple des gens ivres-morts sans la froide et longue épée de M. le général Cavaignac.

Page 1