AU HÉ1IE
BrogUe, samedi !!! juillet 1S4B.
Je ne sais comment tous faites pour savoir tant de nouvelles et pour les raconter avec tant de détails intéressants. Nous vivons sur vos lettres qui valent mieux, même pour les nouvelles, que les journaux. Les journaux ignorent que M. Proudlion a été élevé par lâ charité d'un propriétaire philanthrope. Quel serpent ce propriétaire envoyait à l'école! Je compte que, dans la discussion, on écrasera la tête audit reptile. Ce n'est pas que j'aime les discussions en forme contre les principes absurdes. Les mauvaises doctrines d'aujourd'hui ont un grand air de simplicité et d'évidence grossière, dans leur état de théorie ; elles vont, comme un gant, aux esprits étroits; le bon sens est plus compliqué et ne va pas moitié si bien à la main d'un sot. De lâ, la nécessité de huer les ipauvaises doctrines ; les huées prennent les hommes par le sentiment; elles sont plus efficaces que les discussions en Tëgle. Il ne faut pas laisser prendre des airs de principes à des sottises dangereuses. 11 faut les mettre à la porte, non pas avec des fleurs et des couronnes comme des poètes de Platon, mais avec quelques coups de pieds. Vous racontez bien aussi les magniSceuces de la première réception de M. le général Cavaignac. 11 a raison de s'environner d'un peu de pompe militaire. L'homme est un animal insolent qui n'aime l'extrême simplicité que pour lui grimper
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sur les épaules. Un insolent qui demande une audience rabat la moitié du caquet qu'il se proposait de montrer quand il passe par des cours où de graves soldats font une garde régulière; par des anticbaimbres oti des huissiers graves lui disent à demi-voix de s'asseoir et d'attendre ; par des salons d'attente où il rencontre une foule d'officiers en grand uniforme dont il n'a pas l'honneur d'êlre connu, et qui le re- • gardent froidement. Tout cela lui donne une idée salutaire du peu de place qu'il occupe naturellement en ce monde et lui fait sentir uLilenient son néant. Les chefs des sociétés doivent être environnés de tous les signes qui disent à tout moment qu'ils représentent toute la société. Si j'étais, par accident, chef des peuples, je crois que je vivrais au milieu de la foudre et des éclairs, surtout 'dans les temps où les idées d'égalité absolue auraient miné le monde. Même, si j'étais tout à fait un grand homme, ce que je ne suis peut-être pas, quand j'aurais gagné cent batailles, je n'aurais que des moments très rares de simplicité, bien sûr que si cette simplicité durait longtemps, vous vous mettriez à me regarder des pieds à.la tète et à me trouver des ressemblances avec les autres hommes, au lieu de rester sous le sentiment de mes différences. Sylla disait qu'il pouvait se passer de licteurs ayant encore chez lui son bouclier d'Athènes et son javelot d'Orchomène. Je suis sûr qu'au bout de quinze jours le fils de son valet de chambre tambourinait sur son bouclier d'Athènes, et allait à cheval sur son javeloUl'Orchomëne comme sur un manche à balai. Le prim:e en tout pays doit s'appeler Légion. J'ai pris un plus grand goût que Jamais à l'étiquetle depuis qucj'ai vu culotter tant de pipes par les pasteurs éphémères des peuples. Après cela, chaque
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temps demande une pompe diiférenle. Celle d'aujourd'hui doit être une image un peu effrayante de la force régulière, afin de répondre à l'extrême élévation des intelligences et des imaginations. Un nuage d'encens surilsait comme barrière dans le vieil Orient ; à présent, il faut préparer de beaux escadrons qui lancent au besoin le fer et le feu avec une fureur savante, des canons froids et silencieux que le moindre bruit peut réveiller de leur sommeil, toutes les magnificences endi^ d'une citadelle où les pas réguliers des sentinelles ne se taisent ni jour ni nuit. C'est le Versailles des jours nouveaux que *" noua a filés de ses doigts longs et maigres. Allez donc avec tout le conseil en grand uniforme présenter vos respects à M. le général Cavaignac. Dites-lui que je soubaite qu'il soit le plus longtemps possible le roi des épouTantements,'par ce siècle de fer.
C'est probablement le 31 de ce mois ou le I" août que je retournerai à Paris pour aller h Coppet. 11 y a bien longtemps que je n'ai revu les lacs et les^ montagnes. Comment les retrouverai-je? Rien de tout cela n'a changé, sans doute, mais ce qui revient plus qu'au même, j'ai dû, moi, changer beaucoup. Parmi tout ce qu'on regrette du passé, on regrette surtout l'éclat du miroir intérieur où se peignaient les champs d'autrefois. Chaque année, je ne sais quelle vapeur terne qu'on ne peut chasser ternit de plus en plus celte glace. Dans quelque coin par-ci par-là on reçoit un instant quelque rayon de l'ancienne lumière qui s'éclipse bien vite, et qui ne sert qu'à faire mieux sentir la tristesse du jour qui s'éteint. J'espère toujours qu'il y a de la santé dajis cet affaiblissement des couleurs. Je compte sur l'eau froide
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LETTRES. SSÏ
pour chasser ces vapeurs. Et vous, qui n'ôtes point environné de brouillards et qui restez dans la lunaière éternelle comme les sommets des DiabiereU (pourquoi ai-je choisi ce nom parmt tant de belles montagnes comme la Yuugfraii, la dent de Jaman, le mont Rose, la Furca?) vous, quand croyez-vous pouvoir nous rejoindre au delà du Jura?
A. M, LE PHIHCE DE BBOGLIE.
Coppet, mercredi 13 septembre 18i8.
Je compte t'écrire plus souvent que je ne l'ai fait depuis mon départ de Paris, mon cher ami, vu que je ne t'ai point écrit du tout. Les ans en sont la cause, c'est-à-dire toutes les misères dont je souffre, et auxquelles vous ne voulez pas croire. Du reste, vous n'avez guère besoin qu'on vous écrire au milieu des splendeurs de Broglie. N'allez-vous pas donner un peu de jalousie à M. Marrast? Vlllustration nous a donné des gravures magnifiques où l'on voit, à l'œil nu, les mille et une nuits de ses réceptions à la présidence.
De cette nuit, Phénice, as-lu vu la splendeur I Tes yeui ne sont'ils pas tout pleins de bu grandeur!
Mais pourquoi n'aiméz-vous pas ce troisième volume de M. Sainte-Beuve? Je l'ai lu avec grand plaisir. U y a bien longtemps que je n'ai rencontré dans les rues de Paris des hommes comme M. de Tillemont,
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Nicole ou Arnaud. Nous sommes si légers que le présent ne nous suffit point. Tout en sentant combien la génération qui règle aujourd'hui nos destinées est supérieure à tout ce qu'ont vu les autres &ges, oo sa blase un peu sur les figures qu'on voit tous les jours. On va cbercher dans le passé des visages qui ne soient pas de connaissance. Un jour aussi viendra où ce que nous voyons sera enfoncé dans ce passé qui donne un charme particulier à tout et à tous. Alors, un autre Sainte-Beuve nous montrera dans leur forme poétique véritable les hommes d'à présent, et ceux qui habitent vers Tortoni, abondant en huîtres, et ceux qui boivent les eaux de Cognac, à l'esprit de feu, et ceux qui fument le Maryland cultivé sur une terre de liberté, et ceux qui mâchent le Latakleh préparé par des mains serviles, et ceux qui s'animent dans les vapeurs de i'orge et du houblon dont la fleur a fermenté sous les signes de Mars, et ceux qui font marcher tes autres au combat au cri bizarre de sacrebleul mot dérivé d'une source religieuse et qui se trouve aujourd'hui dans la bouche de plusieurs fon- ■ dateurs de la liberté; mais, encore un coup, le vernis des siècles manque à ces grandes Jigures ; j'aime donc Sainte-Beuve et tous ses amis de Port- Roy al-des- Clhamps pour le moment' Quant à l'auteur, le voilàqui va professer à Liège. 11 faut donc qu'il laisse là et l'Académie française, et la bibliothèque Mazarine. H sera plus près de la maison de Jansénius, mais ce n'est pourtant pas une raison suffisante pour faire un si grand déménagement.
Pour Paul, il traduit Démosthëne. Je ne sais pas s'il expliquerait aussi couramment le dernier discours de M. de Lamartine sur, pour et contre les riches «t les pauvres ; sur, pour et contre ceux qui ne chercbeat
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que le bien d'antrui. De sa lettre à ses électeurs, je n'ai Traimenl pas le courage d'en rien dire. C'est bien le cas de prendre pour épigraphe ; ubi lapsus, qmd fui. Quelle humiliation pour un paratonnerre d'avoir à démontrer qu'il n'a point soutiré le moindre billet de 500 francs! Lui, qui disait naguère : Ertpui Causn- . diero fulmen sceptrumque tyrannù.
Tout cela est bel et bon, mais je veux savoir comment se portent les oiseaux qui habitent les chênes de Broglie battus d'un ventéternei. Comment font-ils les honneurs de leurs bois aux évëqucs, aux peintres et & tous les hauts fonctionnaires de la nouvelle France?