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A H. LE COMTE D HAUSSONVILLE

Coppet, If septembre 18tS, jeudi.

Moucher ami, ëtes-vous demeuré dans vos jardins de Paris pour composer au bruit des cascades que Gabriel promène sur vos prés? Êtes-vous retourné à " Garcy, afin de travailler loin du bruit, ou bien à " Sainte-Eusoge comme vous l'aviez décidéî A Sainte- Eosoge, vous ne manquerez pas de cette malveillance un peu grognon que doit rechercher un auteur qui •aime la perfection dans son œuvre. Madame d'Harcourt, par exemple. Montrez lui ce passage si vous êtes ■à Sainte-Eusoge et soyez convaincu qu'elle le prendra ■au grand sérieux et qu'elle le croira un chef-d'œuvre de malveillance. Seriez-vous resté à Paris pour voir les élections? Je ne vous crois pas si curieux de voir

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tirer la loterie. Je ne comprends rien à l'opinion du Jownal des Débats en matière d'élection. J'ignore pourquoi il ne veut point avoir d'avis à lui et se borne à être de l'avis d'un autre. Gomme il choisit cet autre, il n'eu fait pas moins acte de libre arbitre en mettant sa décision à. la merci de l'intejligence ou des instincts de son voisin; mais, après tout, je suis de l'avis des Jansénistes et des Calvinistes en fait d'élection à présent, et je crois bien que le libre arbitre a beau faire; c'est un coup de la grâce, non pas d'en baut pour cette fois, d'en bas au contraire, qui décide tout.

Vous n'avez pas d'idée à quel point tout est ici h la même place où je l'ai laissé il y a qu; tre ans. Toutes les trombes des révolutions ont passé sans agiter un pli des petits rideaux de mousseline discrètement fermés aux fenêtres de toutes les maisons. L'eau du ruisseaucoule aussi rapide, ni plus ni moins, et aussi claire que d'habitude. Les vaches passent à six heures du matin, montre en main, faisant sonner leurs clochettes, avec le môme calme qu'autrefois. Personne même, autant que j'ai pu voir, n'a vieilli ni changé. Je rencontre chacun là où je l'ai quitté. Le lac n'obéit qu'au vent des montagnes qui ont régné sur lui de tout temps ; et le Mont-Blanc, qui ne'sait rl"n de rien de nos petites affaires, regarde avec satislaction cette immobilité de notre petit coin de terre. Ce n'est pas que le canton de Vaud soit partout bien raisonnable, pourtant. Les têtes sont liviëes à la fermentation du radicalisme, du communisme, du socialisme et de tout les ismes qui dévoreront peut-être le monde entier en quelquescinquante ans; mais les dehors sont paisibles. On ne sait, icibas, ce qui dure ni ce qui passe. Tous les c.

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général Cavaignac n'ont-ils pas laissé une glace

intacte au premier étage d'une maison qu'ils foudroyaient? Elle réfléchissait toute cette scène de terreur, intacte et immobile. Je ne sais si les gens qui ont voté le premier préambule de la Constitution se sont mirés dans cette glace; ils y auraient vu de fiers imbéciles. Dieu sait ce qui sortira un jour de ces gros œufs d'autruche qu'ils nomment les principes constitutifs. Pour les œufs de poule qui viennent en forme d'articles pratiques, je ne sais s'il y en aura de mangeables par cette chaleur malsaine qui règne en temps de révolution.

Que faisous-nous de l'Italie? Après lui avoir tant parlé d'amour à l'ombre de ses oliviers il faudrait donc planter là la pauvre fille, lui faire épouser un ■archiduc et lui dire que c'est pour son bien, que nous ne sommes pas à notre aise et que notre famille ne veut pas que nous la prenions à notre charge. C'est très bien de parler de ses grands parents à une belle demoiselle, mais il ne faut pas la conduire dans des bois d'oliviers.

A H. FOIRSON.

Coppet, 19 septembre 1848.

Mon cher ami, je veux vous demander des nouvelles de votre petite trinité avant que vous rentriez dans le grand train des affaires universitaires et que vous recommenciez à veiller sur les directions de l'intelligence humaine qui n'est pas florissante en ce mo-

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ment. Je tiens à' savoir votre histoire privée dans ces derniers temps. En fait d'histoire politiqne, je la vois assez clairement par les journaux. Je ne vois rien là qui n'ait été prédît dès longtemps dans toutes les nosologies politiques. Les événeoieats qui se succËdent prouvent assez bien que l'enseignement de l'histoire n'est pas une vanité. J'ai entendu décrire tout ce qui arrive, Iruitjours après la révolution de Février. Quand M. Ballanche méditait de nous donner une formule au moyen de laquelle on pourrait prédire toute la suite des faits politiques à venir, il se trompait peat^ être sur sa propre capacité, mais il ne rêvait pas l'impossible. Quand le courant des eaux a acquis une certaine force, il suit sa force d'une façon irrésistible, et il emporte avec soi tous les efforts des petites volontés qui s'agitent et se noient finalement. Un Bonaparte lui-même élait obligé de regarder longtemps couler ces eaux débordées avant d'essayer des digues et des écluses. Cela n'empêche pas que, devant Dieu, il n'y ait un assez joli petit tas de coquins qui seront responsables à son tribunal des actes de leurs libertés perverses, et aussi un certain nombre d'honnêtes gens à qui il sera tenu compte de leurs bons vouloirs; mais le boulet suit sa route, et ce ne sont pas nos petites mains qui l'arrêteront. On pevrt empêcher et surtout on peut ne pas faire les révolutions; seulement, une fois que la détente est partie, le projectile suit les lois de la parabole' et casse les bras et les jambes qu'il rencontre, suivant des règles fixes. Â quoi ai-je la tète de vous dire mes pressentiments sur des faits déjà accomplis pour vous? C'est là l'effet des distances :

Le moment dont je parle est déjà loin de- vous.

Votre passé est encore notre avenir. Tout ce qai

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accélère les comtniinicatioiis ôte aux bummes l'occasioD de dire bien des sottises. Nous ne saurons ces élections que dans trois ou quatre jours. Je ne sais pourquoi je m'y intéresse, dans le point de Tue à peu près fataliste oii je suis en ce qui touche la première impression des révolutions. On a beau Être fataliste sur ceci ou sur cela par raisonnement, l'instinct, qui n'est qu'une bête, est pourtant le plus fort; par instinct je suis curieux comme une chouette de tout ce qui se passe à Paris; j'écoute ce que djt m6me M. Ledru-RoUin, et je lis même les jolis morceaux de philosophie, d'économie politique, de n^ô,rale, de statistique, qui servent de préface à la Constitution. Ce n'est pas une préface à l'Encyclopédie, c'est l'Encyclopédie qui sert de préface à la Constitution. Ces encyclopédistes-là n'ont pas l'esprit qui animait ceux du dix-huitième siècle. 11 faut néanmoins convenir que le droit au travail n'y est pas posé avec l'insolence que montraient au début les défenseurs des absurdités nouvelles ; il a dégénéré en une exhortation à la République de secourir les arsigés. Je fais

.comme vous faites prohablement, men cher ami; ji vis souvent bien loin de ces misérables temps où noi^s sommes, me promenant dans les champs du passé. Je viens de passer cinq ou six jours dans le cloître de Port-Rojal-des.^^hamps que nous raconte M. Saintefieuve. L'espèce humaine est d'une inépuisable variété

-puisqu'elle produit, à seulement deux siècles de distance, laflxité des idées de M, Arnauld, de M. de Maistre, de M. de Sacy, et ce tourbillon de fantaisies contradictoires qui passe en agitantcette harpe éolienne qu'on nomme M. de Lamartine. Je ne m'attendais pas qu'un temps viendrait oii ce peu de jour qui entre à travers les vitraux de la petite église de Port-Royal me pa-

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raitraUplus agréable que ce grand soleil de lalibertéde pensée. Mais il est certain que ce grand soleil a dévoré les idées; ce ne sont plus que des feuilles mortes,

■ avec lesquelles joue le premiersouffle d'air qui s'élève, L'intelligence affranchie de toute entrave est devenue comme le Juif-Errant marchant toujours et n'ayant jamais plus de cinq sous dans sa poche ; ne pouvant s'arrôler nulle part, elle ne s'attache à rien , veiut timbra/ sicul nubes. 11 ne restera bientôt plus dans ce temps-ci en fait de talent que le talent de critique ; celui-là

'gagne à l'impartialité et à l'étendue de l'esprit, mais "cette impartialité aussi va tourner, en s'exagérant, à l'indifférence; cette étendue, en s'accroissant démesurément, ne sera plus que le vide; et, à force de n'être que des spectateurs, de n'éprouver rien pour ■notre propre compte et de tout juger sans rien croire,

■ nousperdrons mëmela règle desjugeménts,et,comme 'PerrinDandin, nous deviendrons simplement fous de

la fureur de juger les autres. Los conseils de guerre ne sont pas encore fous ; ils décident les affaires avec une sévêritêut.ile et mesurée pourtant. On dit que vous allez envoyer par la France des commissaires du gouvernement autrement choisis que ceux de M. Ledru- Rollin. 11 ne suffit pas qu'ils soient autres, et je crois qu'on ferait mieux de n'en point envoyer du tout. On va créer quatre-vingt-six petits foyers d'agitation autour de la grande fournaise de Paris. Tout cela n'est pas pour'reodre l'air plus doux et plus respirable.

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A UADAHE LA COMTESSE D H AUESONYtLLE.

Coppei, Ï3 septembre IS18.

Ne pourriez-vous pas venir tous passer l'hiver de ce siècle au bord du lac? Je suis convaincu qu'on aura bien peu d'occasion de filer des jours d'or et de soie sur les rives de la Seine, ou du Loing, ou de la Marne, durant la mauvaise saison. La République est un enTant violent et très difficile à élever, qui'deviendra encore beaucoup plus méchant au moment du sevrage. Quand la nourrice n'aura plus de lait, ce sera une grande affaire, je vous jure. Voilà, en attendant, que l'ÉLat demande tous ses conseils généraux pour causer avec eux de contributions directes, et probablement M. de Broglie partira le 1°' du mois prochain, pour régler dans quelle proportion chacun doit contribuer au bien public. N'étant point membre d'un conseil général, je crois que je resterai encore ici quçlque peu. On nous assure que Paris a nommé pour ses représentants M. Thoré ou M. Raspail, et certainement le prince Louis Bonaparte. Ce prince a l'air d'être îlevenu l'amour du genre humain qui n'y pensait pas il y a six mois. L'aigle, ou plutôt la linotte impériale, vole de clocher en clocher. On a bien raison de dire que, si le cœur est vide, le premier venu y rentre sans difficulté. Je ne crois pas pourtant que la France passe du côté de sa gloire de quelque temps, mais il pourra diviser, s'il ne peut unir, et qui ne peut pas faire le bien n'est pas incapable de

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faire beaucoup de mal. Reste à savoir si l'Assemblée laissera cet aigle percher sur les bancs du palais na-' lional et démocratique. Reste à savoir si M. le général Gavaignac supportera qu'il y ait quelqu'un dans la Chambre qui puisse dire incessamment : Mon oncle de Marengo par ci, mon oncle d'Austeriitzpar là ; et cela, avec la prétention d'ôtre l'héritier de cet oncle. Pour l'oncle de M. Baspaii, c'est le démon lui-mCme, et, s'it est difficile, il n'est pas impossible de vivre en paix momentanément avec cette famille, d'autant qu'il est, si je ne me trompe, dans le donjon deVincennes (non pas le démon assurément, mats M. Raspail). J'ai reçu l'autre jour une lettre de M. d'Haussonville qui me dit qu'il est occupé à peindre trois grands tableaux pour la chapelle de M. Buloz. Ce M. Buloz parle des personnes de ce monde avec une liberté qui sent le libertinage !.,. Le mieux, cependant, est de ne rien écrire par ce tempsci. Noé, ou ses enfants, auraient bien vainement publié des brochures plus ou moins acérées à l'époque du déluge. Il n'y a pas de brochures qui puissent servir de digue aux eaux de l'abîme. L'esprit nouveau, ou, si vous voulez, la bêtise nouvelle, se nomme légion et ce genre d'esprit ne peut être conjuré avec une plume et de l'encre. Le plus sensé est de se tenir dans l'arcbe, quand on a une petite arche à soi, d'y parler entre soi des choses éternelles et d'ouvrir de temps en temps la fenêtre pour regarder si l'on voit quelque cime de montagne qui pointe sous les eaux. C'est, du reste, ce que vous faites. Vous vivez depuis quinze jours dans une arche où il n'y a que des gens d'esprit. Vous trouverez vous-même que le temps y a passé comme un éclair. Je vous vois de loin dans le Fond du tableau du Décaméron de Winterhalter, mais un

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Décaméron irréprochable, bien entendu, oùles Ûgnres sont beaucoup plus aimables et les discours plus sérieux. Je ne soupçonna pas même M. de Viel-Castel de trop de liberté dans son langage. Est-il encore à Sainte-Eusoge à cette heure? Comme M. de Sabune ne m'écrit point, j'en conclus qu'il esL parfaitement bien, car si je voyais une lettre de lui, je croirais le monde renversé et je ne la recevrais point sans quelque effroi. Je n'écris point à madame d'Harcourt qui ne doit ni lire, ni écrire, ni faire beaucoup d'actes de volonté dans la journée afin de se reposer un peu; elle ne peut pas dire, comme M. de Lamartine, en ses Méditations poétiques, je crois,

Tai trop ri, trop dansé, trop dormi dans la ïie. C'est d'elle, au contraire qu'il aurait dû dire :

Par un instinct trnp Tort dana l'inSni lancée...

Mais il n'y a pas un médecin qui ne sache que ce régime-là entretient les santés délicates,

Avez-vous des lettres de Normandie? Je n'ai reçu qu'une lettre d'Albert qui avait M. l'évoque d'Évreux et qui attendait M. Schnetz. Ce sont des hOtes qui ne se ressemblent pas. Avez-vous vu dans la Revue des Deux Mondes un petit récit de la vie de Léopold Robert et incidemment^de M. Schnetz à Rome? Ce ne sont point là des vies d'évèques.

Madame votre tante vous écrit à Gurcy, ne se faî-sant pas au juste une idée de vos résolutions. Elle croit que l'horrible ennui qui règne à Sainte-Eusoge . vous en aura chassée plus tôt que plus lard, mais il se peut bien que la République garde nos deux lettres, auquel cas vous ne saurez rien de tout cela, je TOUS en avertis.

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