A H. LE PRINCE DE BROGLIE
Coppet, mercredi SI septembre 1818.
Mon cher ami, je ne comprends rien à cotte lettre que t'a écrite M. le duc d'Harcourt pour engager M. Rossi à prendre les ordres du général Cavaignac. Il me semble que j'ai vu quelquefois M. Rossi jouer aux échecs avec son successeur à l'ambassade de France. J'ai quelque souvenir que c'était M. Rossi qui ' gagnait d'un air nonchalant, et M. le duc d'Harcourt qui perdait d'un air affairé. Ainsi, c'est M. Rossi qui est aujourd'hui le bouclier de l'Église? Je conçois qu'il se soit laissé tenter par la chance de débrouiller un peu ces grandes et malheureuses affaires; s'il ne s'endortj s'il peut veiller une heure avec le Pape, il peut conduire mieux qu'aucun Romain probablement la barque de saint Pierre à travers l'orage, mais toujours est-il, qu'on m'aurait bien
.surpris, il y a dis ans, si l'on m'avait annoncé que M, Rossi tiendrait les trois clefs. Je voudrais être à Rome, pour le voir étendre et faire sécher le long du Tibre ses (ilets rompus. Quoiqu'il tente là une grande aventure, le jeu vaut bien la chandelle; il peut se
.faire une grande gloire au moment qu'il semblait en avoir fini avec la vie politique ; ce n'est pas une petite puissance que d'être généralissime du clergé de tout
J'univers par cette saison ; mais gouverne t-on le clergé? Peut-être bien, et tu le sais mieux que moi, si cela est.
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. . . Les révolutions dans la vie privée accompar- -goent les révolutions dans l'ordre général, pauperum tabemas regumque turres. J'ignore si le prince Louis Bonaparte élèvera- une forte tour dans Paris, mais, en vérité, il est bien honteux pour un pays que les ' yeux se fixent sur un homme de cette taille comme sur ce qu'il y a de plus considérable sous le soleil à deux cents lieues à la ronde. Ces dernières élections jle Paris ne sont pas à l'honneur du suffrage univer* sel; un choix bëte et nn choix vraiment cnmjnel, c'est à peu près le résultat des pensées de deux cent mille électeurs. J'avais tant dit que le maréchal Bugeaud ne pouvait pas être nommé, que j'avais Uni par l'espérer un peu, en vertu de ce contre-courant qu'on a toujours au fond de sot; mais il est visible que j'étais loin de compte avec mon contre-courant. Je n'aime pas beaucoup à voir notre présent gouveriiemenl s'affaiblir. Il pourrait bien prendre des convulsions et les gens tranquilles recevoir de mauvais coups; les poissons ont un dernier coup de queue à quoi il faut prendre garde ; mais, à regarder autour de nous, je commence à croire qu'on peut très bien rester au milieu d'un quart d'heure, quoi qu'on en -ait dit.
Je finis toujours mes lettres un peu avant d'avoir envie de finir, par la rage d'être prêt pour le moment du départ du courrier. Vous vous moquez de ces manières pressées, vous autres gens qui êtes toujours en retard et qui trouvez qu'on arrive toujours assez tôt. Je ne t'ai point parlé de M. Baulin qui tient néanmoins ici une place considérable. li' ' passe sa vie entre les roses, les clématites, les vignes du Japon, autrement dites vignes vierges, les aristoloches et les ouvrages du docteur Wiseman, les fleur>
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des champs et les fleurs mystiques. 11 est aimable comme de coutume et modéré jusqu'à l'emportement, suivant son habitude. Généralement, il se promène autour de la ville, disant, '< encore quarante jours et Ninivo pourra bien aller à tous les diables,» après quoi, revenant à des sentiments plus humains, il déclare que les hommes de bonne volonté sur la terre, en faisant leur devoir au jour le jour, peuvent très bien ramener la sérénité sur la face du monde.
A H. LE COHTB D HAUSSOKVILLE.
Coppet, samedi 30 septembre 1848.
Mon cher amî, j'ai la mauvaise habitude de vous répondre courrier pour courrier ce qui fait que vous ae vous croyez pas plutût en règle avec moi que c'est t recommencer. Ce qui m'enhardit, c'est que le joug de l'exactitude ne pèse que très légèrement sur votre tète et vous n'êtes point né pour vous tourmenter d'avoir une ou deux lettres en retard sur votre bureau. J'en ai vu davantage dans le beau temps où vous étiez si malheureux avec vos électeurs. Je ne pense pas que jamais de votre vie vous ayez encore affaire aux électeurs. M. de Broglie part demain matin pour Paris. Il pense y arriver mardi, y passer le mercredi et être jeudi de bonne heure à Evreuz ■pour y trouver et y embrasser les trente et un nouveaux conseillers généraux que la nature lui a donnés. Quand je dis nouveaux, il y en a pourtant beaucoup d'anciens, mais enfin, ce sont des hommes nouveaux
en masse, en ce sens qu'ils ont été régénérés dansles eaux du sull'rage universel. Les eaux de ce suffrage aniverael qui coule dans Paris ne ressemblent pas mal aux ruisseaux de la capitale à voir avec quelle ardeur elles ont poussé Raspail sur les marches de l'Assemblée nationale. C'est bien triste de songer qu'une âme si douce et si élevée est captive dans les tours d'une forteresse. S'il pouvait fhettre à exécution ce qu'il rêve pour notre plus grand bien, nous serions promptement guéris de tous nos maux. L'amour du genre humain eSt une des passions qui porte le plus violemment à tordre le cou à ses semblables. On pourrait trouver des explications k ce tour singulier . des grandes âmes telles que Babœur, Marat et M. le D' Raspail, s'il est docteur; en tous cas, il est docteur en extermination. Ce dernier discours de M. Ledru- RolUn dont vous me parlez est une des pages les plus mélancoliques de l'histoire. Yoilâ plus de six mois qu'un homme de son activité est à la besogne. Il a renversé un empire; il l'a battu trois mois durant comme les bouchers battent les animaux qu'ils ont tués pour en rendre la chair plus tendre ; il a dépêché ses garçons de révolution dans les plus petites localités avec le pouvoir suprême de faire tout pour le pis et pourtant il lui semble que tout est à recommencer comme le premier jour. Il se sent un grand vide à l'âme. 11 voit que l'idéal du mal est bien difficile à réaliser et que les hommes de bonne volonté sur la terre ont toutes les peines du monde à accomplir l'œuvre des ténèbres. H va bientôt dire, comme le second Brutus : «Je veux que le diable m'emporte s'il est possible de mal faire sur une grande échelle, h Aveivousjamais cru qu'on pût en arriver avec les hommes au degré d'insolence qui leur fait débiter sérieuse-
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ment les abominables sottises qu'il leur dit avec accompagnement de trompettes I Je suis fftché que M. le général Cavaignac ne lui ajt pas répondu par des arguments beaucoup plus respectables et plus logiques que les siens, à savoir, par une compagnie de lanciers rouges ou de chasseurs bleus ou de dragons verts qui l'auraient conduit à Vincennes pour flagrant délit d'appel à la révolte; mais les temps sont durs et on ne peut pas aussi bien arrêter un manvais sujet qu'on pourrait faire un honnête bomme.
Envoyez-moi donc ces vies de Plutarque que vous terminez. Je ne sais pas au juste si vous avez été longtemps à Sainte-Eusoge ou même si vous avez fait autre chose qu'y apparaître. Ce qui me fait croire que votre séjour y a été long, c'est qu'il me revient ■de tous côtés qu'on y a été parfaitement aimable. Or, il manquerait un trait marqué à ce parfaitement si vous n'y étiez compris. Vous avez donc fabriqué un peu arbitrai rem enl un héros dans votre galerie de grands hommes l Vous avez fait tout autrement que dans la cuisinière bourgeoise et pour faire ce héros vous avez pris quelque chose comme un lièvre; mais, ce que je dis là n'est qu'une vieille habitude de moqueries sur des gens dont je prétends ne plus me moquer. J'ai beaucoup dit tout cela autrefois sans en être bien sûr. L'esprit de parti n'y regarde pas de fort près ; peut-être est-ce un jeu où l'on ne peut pas y regarder de fort près, mais il ne faut pas garder ses rancunes quand les partis sont rompus. Dans les que- ' relies politiques on ne traite avec les gens qu'ii vingtcinq pas ; or, il y a des qualités et des défauts de vi- - sage à vingt-cinq pas qui disparaissent quand on se voit de près. On peut n'être pas fait pour paraître -à vingt-cinq. pas et avoir, de près, une charmante
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.figure. Je ne soutiens cela que pour le passé, car, en ce qui touche le présent, je^tiens pour sûr et certain que M. Thorê est à portée de pistolet aussi désagréable qu'à portée de fusil.
Adieu, mon cher ami. Dites bien des tendresses autour de vous. Vous n'êtes pas mal de loin, naais ma fantaisie serait devons voir de près.