A MADAME LA COMTESSE D HAUSSONVILLE
Co|ipct, dimanche S octobre 184*.
Pourquoi dites-vous que vous ne savez ni ce qu'on fait, ni ce qu'on veut faire, ni ce qu'on fera ici? On vous écrit pourtant très exactement; à la vérité, les postes marchent cette année à pas de tortue, j'aime à croire que tout va de travers cette année-ci...
Il est venu ici une lettre scellée de mon propre cachet. A cette vue, avec tout l'esprit de Zadig, j'en ai tiré la conséquence que j'étais moi-même à Paris. La logique le voulait ainsi, bien que mon sentiment extérieur protestât un peu, et, en effet, j'ai bien vu par ■la suite, qu'il ne faut pas toujours mépriser l'instinct, même quand on a le raisonnement contre soi. La lettre était, non pas de moi, mais de M. Courgeon, qui n'ayant pas de cachet à lut sous la main et habitant probablement ma chambre de Paris, avait cacheté sa correspondance du sceau de mes armes, qui sont un X. D., sur un champ de gueules, quand j'emploie la cire rouge. Je ne dis plus : Athènes, mon Athènes eu It pays du jour, depuis que les sorcières de Macbeth
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y ont mis le pot au feu, non pas pour y faire un Roi, à la vérité, mais un demi-million de rois, qui ont bien de la peine à gouverner leur État
Je reviens à l'article de M. d'Haussonville.
Il est pourtant doux de vivre dans un temps où l'on puisse dire ce qu'on pense avec ce degré de clarté et avec tant d'ouverture de cœur. Il dit ses impressions avec une parraite loyauté. 11 n'est poîat Qatteur dans ses jugemaats sur l'origine des pouvoirs. Il ne déclame point et donne à chaque temps ses véritables couleurs. Pour un écrivain ordinaire, les auteurs d'une révolution ont une- sorte de grandeur de convenlion un peu monotone. C'est toujours le serment du Rutli, ou la liarangue de Brutus à la famille de Collatin ; mais ici, les physionomies sont bien plus vivement caractérisées. Mille louches fines et délicates achèvent les portraits en miniature de nos libérateurs. J'aime jusqu'à cette légère fumée de tabac qui ondule audessus de leurs têtes ; ce sont bien les jours et les hommes d'aujourd'hui, et non pas ces paysans sobres ■et pauvres de la Suisse du moyen âge, ni ces patriciens altiers de l'ancienne Rome ; c'est bien cette allure vive et un peu déréglée de la race qui cultive les coteaux du Maçonnais, du MédCtc ou de Suresnes, et une liberté de manières et de langage qui ne s'acquiert point dans l'enceinte étroite d'une aristocratie. L'oriflamme de la liberté est attachée à une queue de billard, symbole brillant de la facilité des mœurs et de la fierté des Ames. Ce tableau qu'a fait M. d'Haussonville ne permettra jamais de confondre notre dernière révolution avec aucune autre, pas plus que le splendide éclairage d'un estaminet bien chauffé et bien achalandé avec la sombre clarté qui tombe des étoilesetle brouillard bleuâtre qui enveloppe les trois
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paysans devant qui s'est enfuie la maison d'Autriclie. Vous dites donc que U. le général Cavaignac ne veut pas qu'on fasse d'ovation au prince Louis Bonaparte? II n'est pas besoin de me le défendre et il pourrait bien vivre cent ans avant que je songeasse à lui proposer de monter dans le moindre cbar, cabriolet, Tinaigrette, chaise àporteur sou brouette de triomphe. Je n'ai de couronne à offrir b. qui que ce soit pour le moment, ou plutôt, je n'ai qui que ce soit à qui offrir une couronne. En revancbe, je sais une foule de gens fort connus aujourd'hui à qui je ferais volontiers ' donner les étriviëreSj si les étriviëres dépendaient de moi, mais,
Los étriilères Buap^ndnes LangaiBWDt détendues.
Vous me direz que la mesure n'y est pas ; c'est que je ne veux garder aucune mesure avec Lcdru-RoUia et ses semblables ou ses pareils, si vous aimez mieux. Je voudrais lui voir donner le fouet sans mesure: Imperium sine fine dedi.
Continuez -vous à écrire sur l'ancienne Italie pendant que madame de Belgiojoso écrit sur cette pauvre Italie d'hier qui n'est déjà plus aujourd'hui? Il n'est pas bien raisonnable d'écrire sur les affaires courantes qui ne vont pas du tout, mais il est impossible d'écrire sur des sujets où les intérêts actuels ne soient pas engagés. Vous verrez que d'ici à cinquante ans il ne s'écrira pas un livre de littérature, j'entends un livre qui soit lu encore un an aprts son apparition. Les hommes vont vivre comme les lièvres, entendant . du fond de leur sillon les chasseurs de toute espèce qui viennent armés de bfttons, de fusils, et suivis de
cbiens de toutes sortes. Jamais lièvre, quoi qu'en ait dit La Fontaine, n'a pu méditer sur un sujet désintéressé. 11 a d'autres chiens non pas à fouetter, mais à fuir. Quiconque manque d'un sentiment de sécurité pour son leodemain, ne peut ni penser, ni faire une œuvre qui dure. De grandes catastrophes dans le passé, et un grand repos devant soi, voilà les époques où les esprits se déploient avec la profondeur et le calme qui fait la beauté. Le souvenir des guerres civiles, de la bataille de Philippes, des proscriptions derrière soi, une jolie maison sur les coteaux de Tibur, les cascades de l'Anio, la vue du Soracte d'un côté, de Rome dans une poussière dorée de l'autre, pour le présent ; et, pour l'avenir, l'empire d'Auguste tenant toutes choses en repos par de belles armées hérissées de fer, de belles flottes sur la merde Misëne et la mer de Ravenno ; avec ces conditions qui ne sont pas en perspective sur les hauteurs de Montmartre, on fait des odes qui ressemblent à de beaux nuages se promenant lentement dans un ciel vaste et tranquille. Je doute que le Camoëns, que je n'ai pas lu, ait fait une œuvre magnifique avec la chance continuelle de ■périr d'une manière ou d'une autre dans la journée. Les derniers vers de Ghénier empruntent un peu de leur tristesse poétique à ce que nous savons du poète. Sénëque est tendu et pressé comme un homme à qui, d'un moment à l'autre, on peut demander de quitter ses beaux jardins, ses cabinets de marbre et d'or, pour s'ouvrir les veines dans un bain chaud ou tiède h sa volonté. Jamais Virgile, sur les bords de ce bain chaud, n'aurait rêvé la tranquillité sauvage des bois de l'Aventin, ni le règne d'Évandre, ni les malheurs de Didon dans le soleil de Carthage. Racine ne s'attarderait pas dans les forêts avec Phèdre au bruit du
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rappa), du canon, du tocsin ou bien des discours du Chalet qui lui donneraient la crainte légitime que sa petite famille ne fût pas traitée avec égards par les amis d'un nouveau genre de piopriété et de relations toutes nouvelles entre les hommes. La Vénus d'Ingras n'est pas sortie par un jour de tempête de la Méditerranée; parle vent et la pluie, je n'ai jamais trouvé sur la plage de Trouville que des crabes et des débris d'algues. Je crois y avoir aussi rencontré M. Cape- Qgue, l'historien ; j'aurais pu y voir aussi M. Hugo, le grand oiseau, moitié aigle et moitié chouette, mais tenez pour certain que vous ne verrez de longtemps en France que des canonniers, des bombardiers, des hallebardiers, des cuirassiers, des fabricants de poudre, des débitants de salpêtre, de bitume, de fulmicoton et autres denrées nécessaires à la vie. C'est ce que je vous souhaite à tous, et que Dieu vous fasse la grâce de vous en servir contre vos ennemis !
A M, LE PHIMCE DE CBÛGLIE.
Coppet, mercredi 11 octobre IBiS.
Maintenant qu'il est décidé que le président sera élu au suffrage universel, il faut se préparer à suivre le vol de l'aigle de Folkestone :
Quoique je ne sache pas bien ce que nous avons,
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à perdre, je voudrais qu'on me dit ce que nous gagnerons à ce suffrage universel qui va Taire planer sur la France un dindon téméraire qui se croit un aigle... Vous verrez sortir de cette grande marmite électorale une figure étrange, qui ach&vera de rendre la Franc* tout à fait folle. L'Assemblée aurait probablement fait un cbois à moitié sensé. C'est beaucoup en comparaison de ce qui arrivera suivant le modo décrété. Je suis loin, et si je dis des sottises, comme il est probable quand on est loin, tenez que je n'ai rien dit. Vous ne me dites pas pourquoi M. de Lamartine ~ est redevenu l'amour du genre humain. Ce n'est sans doute pas à raison de sa dernière harangue qui est, à la vérité, assez ricbe en idées, en images, en mouvements de tout genre, mais qui ressemble à une boutique d'apothicaire en désordre, à un péle-mSIe de poisons et de contre-poisons généralement connus. 11 faut qu'on ait des raisons autres que soa langage de le croire converti au bien, puisqu'on le loue avec cette vivacité qu'on ne trouve que dans le journal, dans les psaumes de David 'et dans les hymnes de Santeuil. Si celui-là ressuscite dans la gloire, il sera bien vrai de dire qu'il n'y a qu'à vivre pour se tirer d'affaire. Il a la mine d'un fleuve babillé en charlatan, et tenant une urne intarissable de paroles.
J'ai commencé le livre de M. Thiers. Je ne l'aï pas assez avancé pour ne pas 6tre inquiet de ce que devient sa définition du droit. Avec cette définition, ja' me chargerais de forcer la boutique du boulanger et du marchand de vin, la première fois, qu'Être pensant, je serais pressé par la faim ou par la soif. Si ce qui est indispensable à l'hochme pour son développement est par là même son droit, nous voilà encore sur le chemin du grand chemin et du vol à main . armée.
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Rien n'est plus indispensable qu'un petit écu i. un pauvre homme qui ne peut penser à rien ayant faim et voyant sa femme et ses enfants mourir de faim. Ce petit écu est aussi indispensable à l'existence de rhomme que la liberté elle-même, pour parler comme M. Thiers. On peut, je le sais, se tirer d'affaire un moment, en disant que l'exercice de ces droits est limité par les conditions mêmes de la société. Alors, c'est la société qui a définitivement tous les droits, chaque homme n*a aucun droit absolu, et si sa propriété est utile à un meilleur arrangement de la société, la société peut la lui retirer. J'imagine que ces petites difficultés sont levées dans la suite de son récit. Je sais bien qu'il ne faut pas procéder k la rigueur avec le sens commun, mais je sais aussi qu'il ne faut pas que le sens commun se fasse à demi philosophe et métaphysicien .
Je vois la foudre de M. Sénard tomber sur le conseil général de l'Eure. Quel affreux événement! Lui a-t-on accusé réception de sa foudre ? Ministre de l'intérieur, quel coup vous venez de faire!
"a h. le comte d'hacssonville.
Mercredi, 13 ocLobre 1848-
Mon cher ami, si tous ne m'avez pas envoyé votre premier volume, je crois bien que ce n'est pas dans le dessein de me le cacher; aussi l'ai-je lu, sans croire faire une grande indiscrétion, j'en ai même dit tout le bien que j'en pensais, et je n'ai pas encore trouvé de
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contradicteurs. Sans doute, je ne suis pas beaucoup d'avia qu'on écrive, surtout sur le passé. Je crois que le vent est trop fort pour mettre en dehors les toÛes déliées d'idées fines et compliquées, mais ce n'est pas votre avis ni celui d'autres excellents esprits. Je crois que ce n'est pas l'heure de tendre de belles tapisseries devant la porte de sa maison quand il s'agit seulement de protéger cette porte contre lesmortiers, les maillets etlesmonseigneurs(peut-être faut-il dire mejse/^neurs). Le livre de M. Tbiers qui traite des choses les plus indispensables à la vie me semble dans le seul genre qu'on puisse traiter en cette saison. On ne sème pas de bons blés sur une plaine submergée. On peut y mettre de gros blocs de granit qu'on retrouvera quand les grandes eaux seront écoulées, mais enfin, j'ai probablemenl tort; il ne faut pas que le fou parle selon sa folie. Je vous parlé donc suivant votre sagesse. Le sujet admis, vous l'avez traité avec une vigueur et une netteté parfaites :
Si sur leur tombeau
Je mets écriteau, La pointe de mon couteau Ne les poindra pas en beau.
Les gens dont vous donnez le signalement à la postérité, ne feront pas comme cet Anglais qui était si content du signalement joint à son passeport qu'il en demandait copie pour l'envoyer à sa femme. Toili pour le présent. En ce'qui touche le passé, il me semble que vous avez traité les amours-propres de chacun avec les égards infinis qu'il y faut mettre. Je -voudrais savoir comment tout cela a été accueilli par les divers partis qui l'ont lu, mais vous écrivez des lettres avec la même brièveté que le général' Bona-
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parle, le ne sais plus l'ien tsn détail; je n'ai affaire qu'à de grands esprits qui ne me disent que les traits les plus généraux des choses. Qui sut se borner ne sut jamais écrire à ses amis. J'aurais aipié qu'on me dit les diverses impressions de chacun sur l'eftet de ces écriLs. C'est un. des grands plaisirs de la polémlquo de suivre le degré de joie ou de peine qu'on cause à ses amis et à ses adversaires. Quand pourrezvous vous astreindre au détail? Je hais les gens qui ne sont pas un peu tatillons.
M. de Broglie dit que vous travaillez avec une ardeur infinie. J'attends ce f" novembre avec impatience. Tout le monde ici vous dit mille amitiés. H. Raulin en particulier, il ne partira que le 4 novembre. La malle-poste est d'un abord très difficile. Je ne croyais pas qu'il y eût tant de concurrence pour aller à Paris. Je le comprendrais mieux si c'était pour aller à Gurcy, qui est le centre de la civilisation ; mais, vous avez beau être civilisés, vos lettres sont trop courtes. Je vous traite comme vous me traitez, «t je ne vous en dirai pas davantage.
A MADAUE LA COMTESSE d'HAUSSONVILLE.
Coppet, dimancbe 29 octobre 18iS.
Pour l'élasticité d'esprit de M. de Broglie au milieu de ce tracas d'empire, j'en ai été frappé comme vous. C'est un ressort que nul poids ne peut rompre. Cette force est certainement un don naturel, mais il est certain aussi que les ailes repoussent