‹ LettresChapitre 4 sur 52 · A. H. LE PRINCE DE BROQLIE · texte numérisé non relu

A. H. LE PRINCE DE BROQLIE

Paris, vendredi 19 janvier 1844.

Mon cher ami, je comptais l'envoyer un grand récit de la défense héroïque des légitimistes à la tribune, mais comme il n'y a pas eu de défense, c'est à peine si l'on peut eu faire un magnifique récit. Pour M. Guizot, dans cette affaire, il a paru à tous ceux qui l'ont entendu, au comble de la perfection pour la gravité, la mesure, la hauteur, et un certain dédain superbe qui n'était pourtant pas blessant pour les personnes.

J'ai entendu dire hier que, malgré une si grande défaite, on veut proposer un amendement qui retranche le mot flétrir, mais quodscriplum est, scriptum esf. Avanthier, M. Thiers a traité d'autres sujets. 11 n'a pas eu un très grand succès. On a pourtant trouvé cette conversation facile et agréable. M. Duvergier était dans la joie de son cœur ; il ôtait et remettait ses lunettes à chaque minute, et suivait avec anxiété le progrès du discours, battant la mesure de cette harangue qui a peut-être été faite pour sa satisfaction personnelle. Il s'agitait durant la réplique de M. DucbAtel que je trouve bien faite ; il donnait des notes à M. 'Thiers pour la réplique, enlin, il semblait servir sa messe ; il sonnait de toute la force de sa sonnette, et disait de tout son cœur : et cum spiritu tuo. . . M. de Tocqueville accusait hier le gouvernement d'ennuyer la France ;

On avait un froid de chien pendant son violent discours. M. Villemain a réchauffé un peu l'Assemblée. En tout, il n'y a nulle part grande ardeur. On a beau mettre toutes les voiles au vent, il n'y a point de vent. Tout dort et l'armée et les vents. Je te conseille de prendre ton plaisir dans les agitations des Gortès et de n'attendre rien d'ici.

Je dois te dire que des gens qui t'écrivent faisaient l'autre jour une dissertation sur ce qu'il ne fallait mettre dans des lettres pour Madrid ni faits, ni idées. Point de faits, parce que les journaux te les donnent tous ; et point d'idées, d'abord parce que tu les as toutes, mais aussi parce que les idées se fanent dans un voyage de deux cents postes. J'ai écouté cet entre-

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tien avec plaisir, après tout, me rendant ce témoignage qu'il n'y a ni faits, ni idées, dans tout ce que je t'écris.

AU HËHB.-

Paris, dimanche 18 Janvier 1841.

Eh bienl mon cher ami, on ne t'écrira que le lundi, puisque tel est ton désir. On vous écrivait, comme à l'ordinaire, par le courrier de vendredi, mais on a brûlé sa lettre, qui n'aurait plus éié présentable trois jours après. Ce n'est pas que mes lettres aient un grand air de jeunesse, et, comme les personnes laides, elles pourraient fort bien vieillir sans trop changer.

Nous avons eu ici, vendredi, un bel orage constîtiitionnel. Il n'était pas à la plus grande gloire des gouvernements libres. Ccii:e qui ont assisté h ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meule de chiens de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre M. Guizot. Il fallait voir l'indignation vertueuse de M. Jo!y. Enfm, la sainte cause de la morale a pourtant succombé et le lion a fait taire les chiens. Vraiment, il paraît que M. Guizot a été très beau. Les journaux n'ont rien rendu du bruit de cet ouragan.Lelendemain, samedi, tout était rentré dans le calme. M. de Lamartine a endormi tous les flots en colère et, h la place des flots, je me serais endormi aussi. M. deLaRochejaquelein donnera-til sa démission ? Il me semble qu'il ne peut pas s'en dispenser, et j'ai idée qu'il n'en fera rien. Ses pauvres coUÈgues ne sont pas tous en mesure non plus de se faire réé-

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lire ; plusieurs resleraieut probablemeut sur le carreau, et il n'est pas agréable de rester sur le carreau avec son dévouement. Du reste, je vois aujourd'hui bien des personnes tout épouffées de la signification on peu brutale de ce verbe flétrir. Il est possible qu'on pût mieux choisir parmi les trente mille mots dn vocabulaire. Il faut môme qu'il ne vaille pas grand'cbose puisque M. Ducos qui, dit-on, l'avait introduit dans la phrase de la commission, a voté bravement contre, en définitive. Ou ne peut pas Être plus discipliné.

Tu n'as pas idée de la splendeur des jeudis àe ta sœur. Les lundis ne sont pas moins beaux. Ton père dit, vers huit heures et demie : « Tant mieux ; il ne viendra personne, » et, à dix heures, on étoutTe et on s'étouffe; les chambres, les armées de terre et de mer, les cours royales, la cour de cassation; et pourtant on cause et ce n'est pojnt ennuyeux.

ParU, dimtnche i février 1841.

Je t'ai envoyé hier M. de Bavignan. Il est parti dans le même paquet que la Revue des Deux Mondes. Ils se mangeront probablement en chemin... Je ne sais pas bien ce qui a brouillé le gouvernement et la Bévue des Deux Mondes. Ce sera sans doute quelque point de haute métaphysique, sur quoi on n'aura pu s'entendre... A propos de métaphysiqueje te trouve bien dur pour cette pauvre philosophie... Tu dis qu'on ne

découvre janaais rien en philosophie... Veux-lu bien te tîiîre et ne pas dire de ces vilaines bêtises. . . Je ne sais trop que te répondre sur le débat entre M. de Montalembert et M. Micbelet. Sur de telles hauteurs, la tfite se trouble et l'on ne peut jouer avec de tels noms. Pour M. de Rémusat, il ne pense pas à toutes ces disputes. Il vit dans la solitude du cloître et s'entretient avec Abélard sur les catégories d'Aristote; il s'efforce de raconter la philosophie du moyen âge, sans lui donner rien des temps modernes et rien de ce que le moyen fige ignorait de la philosophie ancienne. Ce tableau a le genre d'intérêt d'un vieux portrait qui reprend l'air des vivants quand on enlève habilement la couche de poussière et de fumée qui le couvrait. Cette scolastique n'est pas si méprisable qu'on l'imagine à la première vue; avec son appareil bizarre, elle s'inquiète pourt.tnt bien des vrais problèmes. Elle poursnit les mêmes papillons que nous poursuivons aujourd'hui ; seulement, la gaze est mal agencée et un peu trouée et les papillons s'envolent plus souvent. M. de Rémusat me semble avoir mieux fait sur Abélard que M. Cousin sur Platon dans ses arguments. On voit que Platon a passé quelque temps à Paris et qu'il a causé en Sorbonne avec M. Cousin. L'Abélard de M. de Rémusat (j'entends celui des gros mémoires sur la scolastique) n'a pas vu autre chose que le couvent de Saint-^jildas en Bretagne, avec sa très sombre bibliothèque qui n'a de vue que surlamer.Voilà presque une dissertation. II est vrai que tu m'y encourages. Ne me dis-tu pas : Vos idées seront bien venues, car il y a ici une vieille actrice dont on applaudit les minauderies à outrance? Tu vois que je cède à ces encouragements.

As-tu là le Don Quichotleî Ne le trouves-tu pas

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comme moi, qui ne l'ai lu que dans la traduction, très supérieur à tout pour le sérieux du dialogue?'

AU UËHE.

Paria, dimanche IT mars 1SU>

Mon cher ami, le morceau sur le conseil d'État part avec le courrier qui t» porte la Revue des Deux IVondes. Il y a dans cette Revue un petit récit de M. Mérimée qui m'a fait souirenir d'une grande course que nous avons faite au cap Misène le i" janvier 1840, et où t'oD a agile toutes les questions de la philosophie à propos d'une petite nouvelle de madame Sand. Aujourd'hui, on ne dispute plus guère, et les harpes suspendues languissent tout à fait détendues. Quoi qu'il en soit de ce petit conte de M. Mérimée (lequel conte ne me frappe pas tant que Colomba), toujours est-il que M. Mérimée est de l'Académie française. C'est toute une campagne que cette élection de M. Sainte- Beuve et de M. Mérimée. D'abord, tous deux avaient passionnément envie d'y entrer- et en convenaient de fort bonne grâce ; m&me M. Mérimée avait tiré le sort dans Homère, ouvrant le livre au hasard et prenant le premier vers de la page comme un présage sur son élection. A présent qu'il est élu, tous les vers prennent un sens parfaitement clair en faveur de sa nomination. M. Sainte-Beuve séchait sur pied, et il eût fallu être bien méchant pour ne pas lui donner sa voix. Ces méchants se sont rencontrés en asseï grand nombre, quoique, heureusement, en minorité. Ceux

qui savent que la colère des rois esl comme celle du lion, ont voté pour M. Vatout ; M. Mignet a d'abord été pour M. de Vigny contre M. Sainte-Beuve. Je ne sais où il a été chercher son admiration pour cet auteur poudré, frisé et musqué A'Elaa. Il entrera néanmoins à la première vacance, ce chantre A'Eloa. Pour M. Mole, il a été parfaitement bien pour les bons choix et n'a pas bronché devant la colère du roi.

Nous aurons donc six beaux discours d'ici à six semaines. M, Saint-Marc Girardin travaille à force à la gloire de M. "", qui ne l'aide guère, le pauvre homme 1 On dirait, qu'il est encore vivant. Ces trois dernières élections de l'Académie française déplaisent mortellement au parti qui, dans l'Institut, s'intitule le parti des hommes de lettres, par opposition fi ce qu'ils nomment le parti politique. Ils prévoient que, dans un, avenir prochain, on ne verra plus dans l'Académie que des hommes connus ailleurs par leurs travaux. Enfin, on ne sera plus chez soi ; on ne pourra plus se lire de petits vers au coin du feu. iM, Diipaty, M. Etienne, M. Scribe, sont douloureusement atfectés. Ah 1 il va falloir que M. Sainte-Beuve se mette sur son beau style dans son discours. Il faudra qu'il taille ses diamants selon les règles du clivage, et qu'il coupe de droit fil les cheveux qu'il coupera en quatre; mais, qu'il écrive plus ou moins naturellement, il n'en a pas moins beaucoup d'esprit et il est très heureux d'être nommé. Je comprends le plaisir qu'on peut trouver à s'appeler membre de l'Institut. En vieillissant, on se rabat sur les lieux communs de ce

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monde, et l'on retombe sous le consensus omnium. Au fond, comme la grande eslime qu'on fait de soi-même en commençant de vivre s'affaiblit progressivement, il est simple qu'on finisse par s'en rapporter plus volontiers aux autres. Je demande donc instamment toutes les dignités et toutes les distinctions de cette terre, et si lu peux me les envoyer par le prochain courrier, lu me feras grand plaisir. J'ai dit adieu à l'espérance, et je demande des litres, des fauteuils dans les académies. N'est-ce pas là la forme de la mélancolie et du découragement aujourd'hui? Un asile d'ut jour, pour attendre la mort, c'est-à-dire une place à l'Aciidémie française, et la Chambre des députés, et le conseil d'État.

M. d'Estourmel, non pas M. Alexandre, mais M. Joseph d'Estourmel, vient de pnblier le journal de son voyage en Orienl Avec ma rage de voyages (de voyages qu'on lit au coin du feu, s'entend), je me suis jeté sur ces deux volumes à peu près in-4% ornés d'une immense quantité de dessins qui doivent Être ressemblants, car ils ne sonl pas des plus beaux. Le texte n'a rien du faste oriental qu'on peut trouver chez Babiu, le marchand de coslumes, ou chez M. de Lamartine. Il raconte simplement et ne redit pas ce qu'on a redit cent fois. Il est plein de petites anecdotes comiques et dites avec esprit. Ainsi, àCorfou, il propose à un certain Démétrius. qu'il a pris pour le guider à travers l'Orient, et qu'il croit très pieux parce qu'il s'est donné pour le fils d'un papa grec : Je lui proposai d'aller à la messe, mais il nie répondit qu'il la connaissait.

Louise est toute flère d'avoir reçu récemment une lettre de toi. Elle se désolait, hier, de ne pas jouer, suivant son idéal, le r61e de Victorine. Je l'ai trouvée

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toute rSveuse au coin de son feu et dans les transes d'une répéLition qui se préparait pour le soir. Il n'était encore que cinq heures. Othenin est arrivé de la Chambre, et, sans mot dire, il a sonné, a faitsigne à un domestique de repousser son bureau au fond de la bibliothèque. On a rangé les chaises, et, comme un homme accoutumé à ne faire que cela, il s'est mis en scène, sa femme a tiré son mouchoir de poche, a pleuré comme pleure Viclorinc, el moi qui complais avoir des nouvelles de la Chambre des députés, j'ai appris que le fils du Philosophe sans le savoir allait se battre en duel. Ne reviendras lu point pour assister, vers le mois de juin, à la première représcnlalion qui aura lieu dans !a grange de Sainl-Presles, près Gorcy ?

Ah! ce sont les traits généraux et communs qui te . frappent dans les choses ! Tu prends la bonne part, et tu nommes cela un défaut, pour qu'on te la laisse sans contestation. Monsieur est comme un beau jeune homme de la Grèce héroïque traversant les pays barbares. C'çst le même principe qui fait que Louise se contente du pauvre petit rôle de Victorine dans la pièce en répétition, et ellele joue parfaitement * quoi qu'elle en dise.

Four M. Mérimée, il n'a encore publié qu'Ar-'ène Guillol. 11 doit donner prochainement deux volumes qui iront de la guerre sociale à la conspiration de Gatilina, je veux dire jusqu'à la défaite de Catilina. Ce serait le cas de faire une petite nouvelle sur Catilina et quelque belle dame romaine. Le temps y prête; tout le monde avait ces jours-ci des passions académiques. La cuisinière de M. Mérimée (de l'âge de madame Blanchard, entendez-vous) a fondu en larmes en entendant qu'il élait élu.

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Bonjour, mon cher atni, je te croyais revenu

d'Aranjuez.

Pari», 1" avril 18i4.

Un vrai 1" avril. Un joli soleil, un air doux, un gros rhume, el le marronnier qui va demain ouvrir ses boulons, et ta lettre qui arrive tôt, depuis qu'elle part lard. Tu viens donc de passer des jours de fête, c'est-à-dire des jours de tribulation, comme dit l'Ecciésiasle, qui dit très bien. Ces journées passées avec l'uniforme jusqu'au cou, comme tu dis, ne laissent pas un bien agréable souvenir; c'est d'elles qu'on peut dire qu'elles passentlentement et sontvile Bubliées ; sauf que dans vingt ou trente ans d'ici, à propos de quelque révolution d'Espagne, tu seras bien venu à raconter avec détail à tes petits- enfants que la reine d'Espagne étant allée au-devant de sa ■ mère à Aranjuez, etc. Enfin, et ob'm memmisse juvaàit. La Providence s'est arrangée pour que plus tard nous prenions plaisir à nous rappeler tout ce qui a été ennuyeux ou pénible dans le présent. Dans un récit, on est bien aise d'avoir couru des dangers dont il n'est pas probable que nous puissions nous tirer ; bien aise d'avoir eu une maladie mortelle pour tout autre; bien aise d'avoir été en prison sans feu, sans lumière, sans pain et sans livrer [je remarque que, sans lumière, les livres importent peu); enfin, bien aise d'avoir souQert, et quiconque nous contesterait la

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moindre aggravation de sonfTrances serait mal venu. 11 ; a quelque chose de singulier caché au fond de cette disposition, et si M. Garnier ou M. Damiron ne font bientôt un traité sur ce point, je le ferai moimême ; peut-être qu'après il me sera doux deme souvenir que mon traité a fait bâiller universellement, et olim meimnùse juvaiii. Ce demi-vors devrait être aussi célèbre que le non ignara mali, mais habent srm fata ii«rs(m/i'. Quant à l'Italie, vous avez tort de comparer le souvenir qu'elle vous laisse à un vieil habit qu'on retrouve tout joli parce qu'il a longtemps dormi dans une armoire. Vous la trouvez belle aujourd hui parce que les lignes du cap Misëne, de Sorrente, de Pouzzoles étaient alors tout obscurcies par l'immense désir que vous aviez d'Être licencié en droit UQ an plus t6t. A présent que ces nuages qui vous cachaient l'horizon sont passés, cette terre vous apparaît dans sa sérénité. 11 surfit de la cheminée de la cuÎBine pour cacher les plus beaux paysages.

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