A UADAHE LA BARONNE A. DE STAËL
Gurcy, 34 août 1819,
Je réponds à la petite lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de Coppet. Les catalpas qui sont Eur la terrasse sont-ils toujours aussi beaux? Le ruis-
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seau contjnue-t-il toujours son bruit aimable et monotone? Il est probable que rien n'a changé de tout cela. Si la natnre changeait ses allures, nous en ferions des plaintes, trouvant qu'elle, du moins, ne devrait pas passer; nous ne trouvons pas bon, non plus, qu'elle demeure la même au milieu des changements qui nous travaillent... Quelle tristesse que ce pauvre ménage de "*. 11 était fait pour avoir une petite vie i(^éale à l'ombre de ses bîgnontas, et au milieu d'une famille en paix. Personne, presque personne du moins, n'a la vie pour laquelle il était né. Il y a" toujours un moment oil l'on perd, sans plus pouvoir le retrouver, le sentier qui menait à la paisible demeure qu'on voyait de loin en imagination. Le mieux est encore de s'en rapprocher le plus possible, mSme quand on sait qu'on n'y arrivera plus. Il ne faut re- . noncer, à aucun moment, à son îdéal en tout genre ; c'est un animal doux et sauvage, qu'on ne fait jamais qu'entrevoir à travers les, arbres; il s'enfuit dès qu'on approche, pour reparaître bientAt encore, mais toujours d'un peu loin. En fait de plans de vie manquée, il n'est ni bon ni raisonnable dejeterle manche après la cognée. Chaque effort pour s'en rapprocher entretient, du moins, l'idée de ce qui est bien. Avec les débris de sa première demeure il faut s'en refaire une autre, et l'orner des dessins de ce que nous aurions souhaité et qui nous manque. Il y a beaucoup à glaner dans les champs du pauvre, mais pourvu qu'on se mette à glaner. Nul ne doit renoncer à être le moins malheureux possible. Il n'y a de malheur véritable que dans la résolution de ne plus chercher à raccommoder ce qui est cassé. On s'attache à ces objets raccommodés d'un autre sentiment, mais aussi vif que ce qui a précédé.
LETTRES. 30a
Adieu ; à bientôt. Je sors d'une migraine telle que je n'en ai jamais connu avant les bnins de mer. J'ai gagné à la mer deux choses qu'elle devait chasser, le mal de tète habituel, etun froid swé/'ec/î/ assez fréquent. Tout cela fait que je ne suis bon à rien du tout.
A HADAHE LA COMTESSE s'HAnSSONVILLE.
Paria, dimanchB 12 novembre IS49.
Vous avez pu voir que nous ne sommes pas si près de l'Empire que vous pensiez. J'ai toujours cru fermement à la durée de la République pour beaucoup plus de quinze jours, quoique les esprits prompts à conclure la vissent déjà parvenue à son terme.
Mon œil D'aTait point vu les aigles propbtitiqnss Descendre aa doigt de Dieu sur les palais de Tyr.
Vous avez pu, d'ailleurs, lire dans le Moniteur que ceux qui avaient l'insolence de dire : Voilà un Empereur, étaient d'indignes calomniateurs. On a juré de maintenir la Constitution ; la Constitution repose surle granit de la foi jurée ; les mauvais propos et lo soufQe des gens pervers ne la renverseront pas sur cette base inébranlable. Je viens tout à l'heure de voir passer dans le brouillard un tourbillon de cavalerie qui escortait une voiture. C'était un président de la République qui passait et non pas un Empereur. Vous danserez cet hiver dans les Tuileries, mais ce sera sur le pied de l'égalité et de la fraternité. Nous voilà donc en paix pour quelques jours. Quels que soient les des-
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seins qu'on voudrait prêter au Président, il est bien clair qu'il ne peut pas, après cette déclaration publique, faire enfoncer de quelque temps les portes du conseil des sept cent cinquante par ses grenadiers.
M. Raulln est arrivé vendredi dernier. 11 revient de ses longs voyages avec une douzaine de volumes infolio d'un herbier. Je ne crois pas que vous en soyez arrivées là, vous et Matbilde. Je serais très heureux de vous avoir donné la passion de la botanique. C'est une passion que le sort ne peut plus traverser. II y aura presque toujours des herbes des champs. Quand les socialistes mettraient le feu partout, sachez qu'il y a des plantes qui, précisément, ne croissent que sur les ruines des habitations incendiées. Si j'étais Jeune et fort, je courrais le monde pour me faire un herbier. L'herbe serait ma nourriture habituelle. Je ferais la Flore de la Grèce ; j'aurais des fleurs de myrte cueillies dans les débris de Lacédémone, autour de la maison d'Hélène. J'irais chercher à travers la Palestine des fleurs de l'anet et du cumin, les lys qui croissent dans la vallée d'Hébron, des petites roses qui couvraient tous les environs de Jéricho, des boutons doranger que Judith mettait dans ses cheveux tout noirs; mais, probablement, si je devenais savant en botanique, cette fleur de poésie qu'on voit si loin dans les champs^ que l'on n'a point traversés n'entrerait pas dans mon herbier. Je ne sais que Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre qui aient gardé un vif sentiment de la nature en étudiant la nature. M, de Candolle n'avait pas beaucoup plus la passion de la campagne que ne l'a un notaire de campagne ou un percepteur des contributions. Continuez-vous toujours votre admiration pour la petite Fadette? J'oubliais que madame Sand a aussi gardé quelque chose de
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LETTRES. 31t
poétique malgré la connaissance détaillée des plantes.
Je ne sais pas ce que vont devenir les accusés de Versailles '. Tous les avocats, comme vous voyez, s'en vont justement indignés de ce que le président de la cour ne veut pas laisser établir, par M. Michel de Bourges, le droit qu'a tout citoyen de faire feu sur le gouveroement quand il n'en est pas content. Il est pourtant bien clair qu'il n'y a pas de société possible si on ne peut pas mettre tout à feu et à sang dès qu'on n'est pas parfaitement d'accord avec les pouvoirs publics ; mais si tout cela est bel et bon pour les accusés qui sont sûrs d'être condamnés, il est un peu dur pour ceux qui ont le désir et l'espoir d'être acquittés en se défendant bien, de se voir plantés là par leurs défenseurs, pour la plus grande gloire de l'insurrection facultative.
Adieu, madame. Vivez-vous comme nous dans un épais brouillard 7 Hier, personne n'est sorti le soir. Les chevaux et les hommes^ perdaient leur voie à tout moment. Il me semble que nous vivons dans un brouillard de ce genre depuis plus de dix-huit mois.
A M. LE COUTE D'u AUSSONVILLIC.
Paris, 14 novembre 1849.
Mon cher ami, je ,vous aurais écrit quand bien
1. Its'agit du procès fait k l'occasion de l'insurrection dite du Conservatoire des Arts-et-Mstiers. V. plus haut la lettre du 16 juin.
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même vous ne m'eussiez pas répondu. Les gens ont grand'raison de rester ce qu'ils sont par nature ; on finit par s'y faire et par prendre leur manière d'être comme une loi du monde pareille à la gravitation.
Noua vivons ici dans un grand repos. Peut-être estce la tranquillité qui règne la veille des grands accidents, mais il n'y a point lieu do le penser. Quand bien même M. le président de la République n'aurait pas daigné nous dire de sa propre bouche qu'il n'y a que d'abominables calomniateurs qui paissent le croire capable d'affecter l'Empire et de méditer l'oppression de son pays, nous aurions d'autres motifs encore de nous rassurer sur la pensée d'une attaque violente aux pouvoirs, bien ou mal constitués, qui nous régissent. On tient pour certain que la résolution de M. Bonaparte est de vivre en bonne intelligence avec la République jusqu'à un conflit quelconque entre lui et l'Assemblée, et, quand ce conHit arrivera, bien loin de venin, la force à la main, cbasser la cbambre des représentants, c'est lui qui s'en ira. Il donnera sa démission et laissera la parole au sulTrage universel. On verra alors si la nation est reconnaissante, et tout se dénouera par le suprême' arbitre des cboses, à savoir tout le monde.
Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes.
Hier, c'était jour de deuil sur la montagne. Ces habitants des hauteurs n'ont pas eu le cœur de rester en séance dès qu'ils ont appris la décision du jury. Us sont allés pleurer en liberté, dans les corridors de la Chambre et autres lieux, la grande erreur de la justice humaine. Le jury qui a jugé si cruellement tant de grands citoyens fera bien de ne J»nats paraître
à son tour devant les prétoires de la justice démocratique et iosociable. Du reste, tout a été paisible dans Versailles à l'heure du jugement. Il est vrai que le présent gouvernement qui se défle de tout et qui manque essentiellement, d'amour, avait disposé de fortes patrouilles de cavalerie et tout un appareil de vedettes avec la carabine au poing qui ne sont propres qu'à comprimer l'élan des sentiments naturels.
paris, jeudi 2Î novembre 1849.
Chère madame, M. de Sahune nous dit que vous avez retardé votre départ jusqu'à jeudi prochain. Nous avions fait notre compte sur un moment plus rapproché et M. .de Sahune a été mal reçu à nous annoncer cette prolongation de séjour à la campagne. A ne vous rien déguiser, j'ai vu avec plaisir ce matin qu'il avait gelé tout de bon ; j'ai pensé que le froid vous parlerait plus haut que nous ne pouvons faire. Ici, il fait un peu plus chaud qu'à Gurcy dans un autre sens. Depuis deux jours, les gens de la montagne poussent des cris féroces tout du long de la séance, sans savoir pourquoi, mais suivant l'instinct des bétes sauvages qui rugissent pour se désennuyer. M. le président Dupin a fait des prodiges d'énergie pour les retenir dans l'ordre, mais comme il ne peut employer ni le fer ni le feu aux termes du règlement, toute son énergie a été en pure perte. M. de Ségur d'Âguesseau
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a raison de penser du bien des gardes municipaux lues ou blessés en février, et toute vérité est peut-fitre bonne à dire, mais il la Faut dire en son temps. Il n'est peut-être pas sans incouTénient de montrer au public une Assemblée livrée habituellement à un effroyable tumulte que rien ne peut calmer. Il n'est pas bon qu'on puisse dire que cette Assemblée ne discute rien et n'est bonne à rien. Ce serait un prétexte de plus aux mauvaises entreprises si quelqu'un avait de méchants desseins sur l'Assemblée, ce que je suis très loin de croire, assurément, puisque leMonùeur a pris la peine de m'avertir, il y a quelques jours, que de semblables idées ne pouvaient venir qu'à des niais. Toujours est-il que M. de Ségur d'Aguesseau a parlé bors de temps. Les hommes accoutumés au train plus poli et plus' régulier des anciennes Assemblées rentrent chez eux le cœur serré et l'air humilié après tant de cris, d'injures abominables et de violences absurdes. La séance d'avant-Mer, où le jeune et intéressant M. Raspail avait fait ses premières armes, n'était que jeu à côté de celle d'bîer.
Je pense que nous passerons un biver assez ressemblant à ces jours deraiers. Une grande agitation, toutes les anxiétés qui précèdent une crise et point de dénouement. Les hommes sont bien fatigués par toute l'Europe. Cependant on dit que le grand citoyen Lagrange, lui-même, trouve que la République qu'il a rêvée toute sa vie et qu'il croyait tenir enfin est en péril. Il n'approuve pas, quoiqu'il les partage, les excès de paroles de son parti. Il n'est rassuré, dit-on, que parce qu'il tient dans sa poche l'acte d'abdication du roi, qu'il a pris, je ne sais oîi, dans la bagarre de février. Ce papier précieux pour lui ne le quitte point. Il montre la place qu'il occupe, dans sa poche gauche,
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LBTTRRS. 318
à la fin de tous ses entretiens sur la politique et conclut en disant : mais heureusement, j'ai là son abdication, c'est dommage qu'on ne puisse pas dire de cette pièce : Le bon billet qu'a la Châtre /
Madame de Staël revient de Genève oh, le jour de soiî départ, les électeurs modérés ont été plus ou moins maltraités en allant voter. A l'un d'entre eux qui avait le malheur de s'être converti à une politique honnête, après avoir été des leurs, ils ont, à peu près, littéralement arraché tous ses habits et il n'a pu donner son vote que vêtu d'un débris de gilet et de pantalon. 11 n'est pas facile de bien faire dans ce temps-ci.
Albert est en Alsace. Il m'a demandé, en partant, de vous adresser ces articles sur l'éducation. C'est un sujet qu'on peut traiter avec utilité, car nous avons affaire à des gens médiocrement élevés.
A MADAME lA BARONNE DE LASCOUBS.
Puris, 35 décembre IStS.
Est-ce que vous n'avez pas remarqué, chère madame, qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit? J'avais mené tout ce printemps et tout cet été une vie si misérable que je ne trouvais rien de bon à dire à mes meilleurs amis. Enfin, tel que je suis, je prétends vous écrire et vous demander directement comment vous êtes tous, et ceux qui sont près et ceux qui sont loin.
Je n'ai rien à vous dire de Paris que vous ne sachiez
comme nous. Il n'y a point de faits particuliers qui puissent inquiéter ou rassurer par ce temps de la République; tout se passe entre trente-six millions d'hommes. Si !a baleine est tranquille, si la baleine donne des coups de queue plus ou moins violents, tout le monde le voit et le sent, et l'on n'a nul besoin de microscope pour en juger. A cette heure, le monde socialiste a l'air de dormir. On dit qu'il a pris un goût extrême pour la lecture. Il distribue à ceux qu'il veut évangéliser une foule de petits romans, tirés sur papier gris, qui ne se vendent que quatre sous et qui laissent encore au vendeur un profit de quelques centimes. Ces volumes sur papier gris, ornés de gravures, contiennent parfois quatre de nos volumes ordinaires. C'est, par exemple, Jacques le fataliste, de Diderot, ou ta Heligiense, du même, ou bien encore un roman de composition récente montrant, bien entendu, comment un homme riche a mis le désordre dans une famille pauvre, et comment, pour s'emparer de la femme, il a fait mettre aux galères le mari, qui est la perie des hommes et des maris. La police poursuit de son mieux ces aimables productions, mais les socialistes ont l'agilité des puces. Ils se dérobent au moiâent où on va mettre la main sur leurs pacotilles et vont infester le fond des campagnes de leur abominable littérature. On écrit de son mieux, parmi les honnêtes- gens, pour combattre' l'effet de cet apostolat criminel, mais le bien marche comme une belle armée régulière, avec quelque lenteur, tandis que les guérillas du mal trottent de rocbers en rochers. Lisez-vous le Messager de la Semaine ? Vous y verrez des noms qui ne sont point du tout inconnus. Dans ce Messager on voit siéger ensemble bien des gens qui sont fort étonnés du tumtdguilesrassemàle...
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M. de Vàlmy, M. de Broglie, M. A. de Broglie, M. de Biancey, M. Piscatory, l'abbé Ledreutl. On t&cba de ne point se quereller. Les gens ne se baissent souvent que faute de se voir. A la vérité, on finit quelquefois par se baïr pour se voir trop, mais enfin, ici ce n'est point le cas. On est occupé assez souvent de l'ennemi commun; onne pense que le moins possible au passé; il n'y a pas de quoi songer à l'avenir; c'est déjà beaucoup d'avoir un présent; on le défend de son mieux, et ce mieux n'est probablement pas assez. Au reste, malgré tout, je persiste dans mon ancienne impression que nous ne périrons pas, mais je reconnais qu'il me serait assez difficile de justifier cette fa^on de penser, car nous ne ressemblons pas mal à des fourmis qui travailleraient,, avec espérance, contre une marée de l'Océan,
GXLIV,
MADEMOISELLE DÉSIRÉE LACOMBLÉE'.
Paria, 29 décembre ISiS.
Ma bonne Désirée, je te soubaîte une bien bonne année. Les temps ne sont pas très agréables pour le moment présent, et le monde ne va pas sur roulettes, mais j'espère du moins que tu te portes passablement et que tu te trouves commodément dans ton petit appartement.
Tu trouveras ci - joint un billet de deux cents ' fcancs.