‹ LettresChapitre 37 sur 52 · M. le marquis de Saint-Aiilsira · texte numérisé non relu

M. le marquis de Saint-Aiilsira

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répondu dès qu'il a tu à quel déluge il s'éLait exposé en entrant dans ce commerce de lettres avec moi. Ce sont les personnes qui ont la main fatiguée de me répondre qui prétendent que je n'aime point à écrire, je suis comme les b&tons de Goethe qui apportaient à la maison plus d'eau qu'on ne leur en demandait, et puIsqu'oD m'attaque si souvent devant vous, on vous aura peut-être dit que j'étais long et sec comme ces mêmes b&tons, mais il faut laisser dire mes ennemis. Je suis bien Hatté que M. G. veuille être irrité contre moi ; c'est encore une marque d'attention et la seule, peut-être, sur laquelle on puisse encore compter quand on avance dans la vie, dans la maladie et dans l'insigniQance. Aussi, je ae sais où Albert va chercher cette crainte qu'on ne me gâte ; il faut qu'il ait une terrible sollicitude pour le perrectionnement d'autrui en matière d'amour-propre. Vouiez-vous le lui dire à son passage à Paris qui sera le 20 7 Le pauvre garçon n'a pas pu résister à la tentation quand il a vu passer son père et ils s'en sont allés bras dessus bras dessous à Goppet, toujours causant et toujours

courant

Oui, je pense tous les jours au planque vous me recommandez de faire : j'y pense sans cesse avec beaucoup de colère contre vous sur la manière dont vous vous traitez. Pharaon ne traitait pas si mal, à beaucoup près, les Hébreux durant leur séjour en Egypte, nies faisait travailler de leurs mains, mais il ne les tracassait pas moralement et intellectuellement toute la sainte journée, et pourtant, à force d'être surmenés, ils avaient perdu toute force extérieure : « Moïse raconta tout ce qu'il avait entendu » aux enfants d'Israël, mais ils ne l'écoutërent point V à cause de l'angoisse de leur esprit et de leurs

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u pénibles travanx. n J'espère que ce texte est Aécisir en faveur de l'obligation où l'oo est de se conquérir du repos et du repos d'esprit. Voilà des gens qui, à force detravailleret de travailler innocemment et par devoir, en apparence, se rendent incapables de comprendre Moïse. Sans être prédicateur de mon état, il m'est impossible de ne pas voir là pour vous une nécessitéde vous tenir au moins deux heures par jour et de suite dans un repos agréable où l'on cultive son esprit sans effort, et où l'on endort le mieux possible ses agitations intérieures. Ce sommeil de l'âme est, au moins, aussi nécessaire que l'autre sommeil; mais, à quoi bon vous conseiller une suite de lectures déterminées tant que vous n'aurez pas conquis ce lieu de sûreté contre les visites, les petits devoirs, le bruit des enfants? Tant gue vous n'aurez pas posé des sentinelles inexorables autour de ce lieu de repos dont Vii^île a dit :

" Sub vertice late jSquora (ula nient .

u Là une grande psii^ et un grand silenco régnent «or les

En fait de lectures, il ne faut suivre que sa. fantaisie et le tour particulier de son imagination ; obéir à ses instincts intellectuels ; rechercher les choses qui plaisaientavantcette vie agréablement traca!isée,mais tracassée par l'immensité des soins d'une famille et d'une maison : Avant que les jours mauvais n'arrivassent, desquehvovs dites: j'y prends un très grand plaisir. A mesure que ce repos agira, vous retrouverez au dedans cette lumière vive et tranquille dans laquelle planeSt les peo-

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séea de la première jeunesse. L'agacement de nerfs fait disparaître ce milieu limpide et éclatant où se jouaient les idées. On a beau laisser aux autres la même impression de son esprit, on sent, au dedans, je ne sais quoi d'aride et d'irrité qui 6te tout plaisir intérieur à l'exercice de l'intelligence. C'est un chant qui n'est plus soutenu par l'accompagnement. On est obligé de faire comme les souverains qui ont perdu de grandes batailles ; on rappelle, en fait d'idées, ses soldats licenciés. On a encore une armée moins jeune, moins animée, qui ne court plus'dans le soleil à ia conquête de l'Italie. Enfin, il faut cesser de surmener son âme, pour faire face à tout. C'est un devoir de négliger certains devoirs apparents. C'est dans ce sens qu'il est dit (pardon !) : « Les yeux du fou sont à » toutes les extrémités de la terre, a Pénelon a bien raison de dire à une belle dame, dans ses Lettres tpinlmlles : h II ne faut pas mener votre âme comme » on traite à la maison la Gendrillon da Rossini, Ce- » nerenlola par-ci, Cenerentola par-la; on sonne de tous » côtés à la fois; on ne sait à qui entendre. La pauvre H fille maigrit et s'épuise pour satisfaire à tant de den voirs contraires. Dieu, ajoute Fénelon, n'est pas » comme don Magniflco, Il veut de l'activité, mais il » veut du repos pour tous les membres de sa famille. » La sérénité, qui ne peut naître dans le tumulte, est » aussi bien une vertu chrétienne que le eouraje/peut- » être même est-elle plus dans l'esprit du christia- II nisme ; Marie semble préférée à Marthe pour marn quer cette supériorité. Tout se fait sans trouble, en ». ordre, et avec mesure, dans un monde parfait. Les a anges, dans leurs actions les plus vives, n'ont l'air ■» ni pressé ni agité ; ils prennent leur temps pour i> tout. Qui s'agite, doit réduire te champ de son ac-

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« tivité, car la paix, c'est-à-dire le mouTement libre a et facile de la pensée dans la contemplatioD de tou- H tes les vérités, est le but final! »

Ainsi parlait Fénelon sortant de l'Opéra Italien, et qui osera le contredire?

Adieu, madame, je vous en dirai davantage sur la direction spirituelle quand vous aurez fait la conquête de ces deux heures, qui doivent être iaèou, comme parlent les juifs. N'allez pas croire que vous vous soyez fait ua mal ni sensible pour les autres ni peu réparable pour vous par ce que Fénelon nomme « la vie de Generentola u dans son langage un peu libre.

A H. RAULIH.

Broglle, IS août ISS'i.

Probablement ma lettre vous trouvera à la campagne, mon cber ami, falsaut des bouquets, mais non pas à Iris, j'espère. On ne sait plus oti vous prentjre. Jamais, je crois, mattre des requêtes n'a tant aimé l'orée des bois et le cresson qui croît au bord des fontaines et le nymphœa qui flotte sur les eaux. Je suis sûr que M. Daguesseau, un si grand homme et un si élégant écrivain, aimait moins la nature que vous ne faites. Il avait un goût plus prononcé pour les ûeurs de rhétorique que pour les fleurs parmi lesquelles vivatant Rousseau, Linnée, Bernardin de Saint-Pieire, et les lapins et les hérissons. Vous croyez donc que Nabuchodonosor était tout simplement un botaniste, et que c'est ce que veut marquer l'écrivain sacré

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quand il lui fait dire : « Je fus béte sept ans? » Je n'aime pas beaucoup ce genre d'application qui sent furieusement le naturalisme.

Voici qui est bel et bon, mon cher ami, mais quand venez-vous ici où tout le monde vous désire avec passion, passion honnête, j'imagine, mais passion véritable? Laissez donc là les marais du fiatave ;vous n'y trouverez que des rhumatismes, demandez au premier médecin veau. Ce n'est plus la vieille Hollande avec l'admirable entêtement et l'exquise propreté qui distinguait les Provinces-Unies. Ce n'est plus ce paysoîi le duc d'Albe évangélisait avec le fer, le feu, les chevalets, les croix de fer. Ce n'est plus môme le pays des peintres que voifs n'aimez guère. Les plus belles toiles de ses artistes sont dans les grands châteaux -d'Angleterre, au bord de la Tamise, de la Tweed. Laissez M. A. courir à travers toute l'Ecosse et ne le dérangez pas dans ses plans de voyage. C'est un homme de beaucoup d'esprit avec qui il doit être agréable de courir le monde, mais nous ne sommes pas tous ennuyeux ici, non plus. Voilà les premiers jours de septembre qui viennent, je vous ai annoncé pour ce moment-là. C'est un engagement que je vous ai fait prendre, peut-ôlre sans votre autorisation, mais enfin, vous ne voudrez pas manquer à ma parole. Les fleurs qui couvrent les collines, et les plaines et les ravins, et les bords des mares et celles qui bordent le lit des ruisseaux, s'entretiennent de votre prochaine arrivée. C'est à qui d'entre elles figurera dans voire herbier. On les entend, quand le vent passe, se dire : « Sais-tu que le fameux botaniste Raulin va venir par ici? u Et toutes les ellébores se pavanent en murmurant : « C'est nous qu'il cherche. ■ Adieu, mon cher aqii. Vojus me dites, je para le 19 ou le 16. Donc, ma

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lettre sflra obligée de courir après vous. Elle n'en vaut pas la peine.

Braglie, 30 aobt 1B50.

On vous attend ici avec impatience, mon cher ami. On souhaite que vous vous trouviez mal établi dans ces campagnes que vous ne nommez point et oti vous avez dessein de passer cinq ou six jours. Vous serez reçu aussi bien et peut-être mieux que M. le Président de la République ne l'a été au bal des balles à Besançon.

Qu'esl-ce que cette névralgie pour laquelle le médecio de votre quartier vous a traité si rudement? Guérissez à fond. Ne laissez pas cet hôte incommode SB naturaliser chez vous.

Vous verrez le bord des eaux couvert de plantes aquatiques qu'on ne trouve que sur les bords de la Charentonne, ainsi qu'il est mentionné dans la Flore française. Voilà l'été qui s'enfuit, et je ne sais quoi de triste qui se répand sur tout le paysage dès que le soleil décline. Voilà aussi qtie le Roi, en mourant, semble finir l'histoire commencée en 1830. Le peuple qu'il a gouverné si sagement et si doucement durant dix-huit années ne donnera pas cinq minutes de son attention à ce triste événement. L'homme naturel ne se souvient que de ceux qui lui ont coupé un bras ou une jambe, et qui lui ont donné beaucoup de coups de fouet. On jouit d'un prince doux, éclairé, qui

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laisse toute liberté à chacun, comme on jouit de la santé sans en savoir gré h personne. Un bourgeois qui ne sortirait pas après le coucher du soleil de peur de s'enrhumer, se plaint qu'on ne l'ait pas couvert de gloire par la guerre et parla conquête. Je suis persuadé qu'à la nouvelle de la mort du Roi, tous les petits marchands de la capitale sont tombés d'accord que c'était un prince qui manquait de grandeur, et qui avait méconnu la hauteur et la noblesse de leurs instincts. — A la bonne heure.

J'ai une affreuse migraine aujourd'hui, et je ne serais pas de force à présider le moindre conseil municipal, ce qui est beaucoup dire, pourtant.

A HADAHE LA 1

Broglie, mardi 4 septembre 11S0.

Je ne sais comment il se fait que je ne vous aie point écrit tous ces jours-ci. J'ai été ce que vous nommez gringe de l'autre côté des montagnes. Nous voilà déjà entrés dans les défilés de l'automne ; il a fait froid tous les jours depuis trois semaines et les nerfs qui ne sont pas d'airain s'en ressentent. Tout va bien ici. M. de Broglie arrive aujourd'hui 1res probablement. Il a dû attendre à Évreux le passage de M. le Président de la République, en sa qualité da président du Conseil général. Bien qu'Évreux ne soit pas exempt d'un très grossier républicanisme, on pense néanmoins que l'on n'aura pas trop mal reçu le

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seul représentant du bon ordre dont nous jouissions aujourd'liui. Ce Président passe à Bernay tout à l'heure et il a fallu^ qu'Albert mît son uniforme de chef de bataillon et montât à cheval pour conduire sa garde nationale sur son passage. Il aimerait mieux être au coin de son feu à lire les Pères de l'Église grecque, mais la Providence ne parait point disposée k laisser du loisir à ceux qui veulent étudier sa marche dans les premiers siècles de l'Église. Enfin ce soir, probablement, le tourbilloo de cavalerie qui va voir les vaisseaui de Cherbourg faire feu de tous leurs canons sera passé, mais on ne vit jamais tranquille. Voilà qu'il est arrivé ce matin une lettre de M. Raulin, dictée par lui et signée d'un main fort incertaine. Il dit k Albert qu'il est malade au Colombier d'une reprise de cette névralgie dont il avait souffert récemment à Paris. Le ton de la lettre a une certaine gravilé triste qui donne du souci.

Voilà l'avenir commencé pour ce pauvre excellent Roi. On commence h en parler comme on aurait dû en penser toujours. Il est bien temps, après l'avoir chassé avec le fer et le feu, de dire que c'a été un des meilleurs princes que les peuples aient jamais connus. Les bourgeois de Paris, tout en le regrettant, ont toujours l'insolence de dire qu'il manquait de grandeur. Je voudrais bien savoir qui il aurait trouvé pour le suivre s'il avait eu ces fantaisies de grandeur dont on parle si sottement. On lui reprochait déjà, avec la plus grossière violence, le peu qu'il pouvait employer à peindre sur les murailles de Versailles les grandes histoires des autres temps. On aurait poussé de beaux cris s'il avait voulu faire lui-même avec les bourgeois d'aujourd'hui une suite à ces tragique; aventures. Ce que nous avons toujours souhaité.

DginzoocCoOgli:

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c'est d'être bien nourris, bien T6tus, bien coucbés et couchés de bonne heure, et de marcher en même temps pieds nus et sans pain à la conquête de l'Europe. C'est un problënte que ni César ni Bonaparte n'auraient pu résoudre apparemment.

Adieu, mille et mille respects et mille et.mille tendresses,

A LA UËME,

BrogUe, 30 teptembre I8SD.

Il me semble que tout est bien changé et tristement changé depuis que je ne tous ai écrit, il y a seulement quelques jours pourtant. C'est le premier eflet d'une grande perte * dans la vie. Notre pauvre ami Raulin manque partout, lui qui faisait si peu de bruit et ne demandait aux autres que de l'amitié! 11 avait une chaleur de cœur et une ardeur d'esprit qui agissaient, m&me de loin, comme une température douce et amicale. Nous ne verrons personne qui lui ressemble pour la sincérité, l'énergie, la douceur, la Tidélité dans l'amitié avec le scrupule le plus délicat, tous les agréments d'un esprit rare avec tant d'élévation morale. Il est resté jusqu'au dernier jour ce qu'il avait toujours été, et, dans les angoisses de cette cruelle maladie, il perçait avec effort le nuage qui l'environnait, et on retrouvait cette âme courageusement bienveillante qui se préoccupait des autres avec sollicitude, et regardait avec calme tout ce qui la menaçait. Nous n'avons vu que trop ce tri^e dernier

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