A UAQAMB LA MARQUISE D HARCOURT
Lundi, !3 Jain 1^1.
M. et madame d'Haussonville, qui sont revenus de Londres l'autre jour, sont cbanués de ce qu'ils ont vu au Palais de Cristal, mais plus charmés encore de leur Tisite à Claremont et lieui circonvoisiâs. Ils sont extrêmement toucliéa de tout ce qu'ils ont trouvé ïh de bonté, de bonne grâce, de laideur d'esprit naturelle et d'élévation. Sans doute, chacun y juge les choses humaines ou inhumaines de France à son point de vue, maïs sans ombre d'amertume contre ceux qui ne jugent pas de même. Cette douceur ne se montre pas uniquement dans le silence, mais bien par une parfaite .ouverture dans la conversation. Enfln, ce sont des gens très bons et très aimables.
On m'a dit que vous aviez fait venir dans vos bois les lettres de M, de Maistre. J'ai été tout surpris de lui voir les instincts d'un excellent homme. 11 parle de sa femme et de ses enfants avec une vivacité d'affection qu'on n'attend pas d'un homme qui n'exci-IÎ8 dans ses écrits que dans les formes de la haine et du mépris. 11 ne faut, hélas ! se hâter de juger personne en mal. Je dois pourtant dire que les efforts de ce magistrat savoyard, pour arriver à la légèreté du prince de Ligne ou du chevalier de SoufQers, ne sont pas heureux dans les lettres aux belles dames de son endroit. Il est plutôt né pour anathématiser que pour danser lestement. Il prend plus aisémentle ton de Baruch ou de Joël que les airs de marijuis. Il n'y a
pas grand mal à cela. Je viens de relire tout autre chose que les Soirées de Saint-Pétersbourg : ce sont les Affinités électives de Goethe. Je n'oserais pas vous en parler si le nom de Goethe ne couvrait tout, 11 faut qu'il ait dans sa langue uo grand mérite de style, car, hors de là, cela est plus que singulier, en morale d'abord, et puis, même les idées qui ne tiennent pas directement à la morale sont ou lourdes, on fausses, ou puériles. C'est sincèrement que je dis que proba< blement je n'y comprends rien. Un homme qui ne pleurait pas à un sermon qui faisait verser des torrents de larmes aux autres assistants, disait froidement : Je ne suis pas de la paroisse, et cet homme avait peutêtre raison. Chaque nation a ses cordes sensibles parfaitement étrangères aux étrangers. Vous ne seriez pas étonnée, après une longue absence d'Étiolés, en y revenant avec une Anglaise ou une Polonaise qui ne l'auraient jamais habité, que ces dames fussent moins émues que vous du je ne sais quoi que ces murs, ces bois, ces champs ont pour vous. Chaque peuple reconnaît ce^e ne sais quoi dans ses écrivains. Nous en avons moins que les autres nations; c'est peut-être une des raisons de notre universalité. Nous nous sommes, depuis longtemps, chargés de dire à l'univers des généralités qui peuvent plaire. Nous fai- ' sons les gros meubles et les articles de modes; mais les mille riens qui touchent les fibres secrètes d'une famille, d'une province, nous ne les avons pas. La boucle de cheveux d'une personne déterminée ne peut pas émouvoir tout le monde. Je suis donc fort insensible aux affinités électives, mais je n'ai pas la sottise de ne pas croire au talent de Goethe; seulement, pourquoi Werther a-t-il agi sur tout le monde, et sur toutes les paroisses de son temps?
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A U. SAINT-MAHC GIRARDIN.
P»m, 3! Juillet 1S51.
Mon cher ami, je ne me consolerais point de ne pas vous voir, si je ne remarquais que nous avons beau ne pas nous voir, au bout de cinq secondes de conversation, il semble que nous ne nous sommes jamais quittés.
Tout cela est bel et bon, mais il ne faut point abuser de cette invincible solidité d'une amitié qui se ■ perd dans la nuit des âges. Venez donc un matin en passant, et arrangeons quelque chose pour que je vous voie un peu plus souvent. Je ne peux pas courir loin en voiture. La t6te me tourne incessamment, mais ce n'est pns d'admiration pour l'Assemblée nationale.
On me dit que vous avez bien voulu vous charger do parler de M. deBacourt an Journal des Déàals.iele recommande à votre bienveillance. C'est un homme d'un esprit solide, délicat çt très aimable dans le commerce de la vie, 11 n'a nulle prétention littéraire. Le comte de La Marcklui a fait promettre, il y a vingt ans,' de publier ses papiers, et il les publie pour rem~ plir un devoir d'amilié. Ce que vous direz du livre sera comme un jugement définitiT. Parlez-en bien suivant votre conscience, bien entendu. La rudesse des jugements que portent ïlirabeau et le comte de La Marck sur beaucoup de personnes, dont les familles sont constituées en dignité, fera des ennemis au publicateur, qui ne prend pourtant pas ces jugements
DginzoocCoOglc
à sa chaire. Compensez celte malveillance inévitable parce que vous avez d'autorité sur les jugements volages de ce monde, et sur les esprits solides aussi.
HG LA HA'RQDISE D UAHCOltttT.
Je puis bien vous assurer que si je ne vais pas vous voir, ce n'est pas faute de bonne volonté. J'ai été chaque jour sur le point de me mettre en route et chaque jour arrêté par ces insupportables angoisses de nerfs que je ne peux calmer. Je vous prie d'avoir pitié et surtout d'être juste pour les malades qui ne paraissent pas l'être au degré voulu pour exciter l'intérêt. Un malade méconnu est un être bien misérable. Les gens qui ont l'&me vraiment charitable devraient taire une institution pour défendre cette classe de malbeureux si peu intéressante aux yeux de la société.mangeaote, buvante et agissante. Il faudrait savoir braver ce qu'ils ont de monotonie, d'idées fixes, d'idées cbangeantes, de fausse sagacité, de découragements absurdes, de raisonnements. rigoureux et bêtes aussi. Qui ferait cette institution avec un bon règlement ferait vraisemblablement son salut. Mais on n'aime à travailler qu'au soulagement et ù la conversion des Gentils. On n'a pas plus tôt passé la fleur de la jeunesse et l'âge des grandes espérances que tout le monde dit : « Mais il n'est pas malade; il a très bon visage ; de quoi se plaint-il ? i> Qu'est-ce que vous faites dans Étioles? je crois
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bien que yons ne vous y ennuyer point du tout. Quand je me figure que j'ai une heure agréable, le fond du paysage est toujours Étioles... J'ai vu mercredi M. d'Harcourt qui s'en allait en Angleterre comme un homme qui aimerait incomparahlement mieux rester à Étioles. C'est une dure responsabilité devant le monde que l'argent et les chances d'augmenter son bien. Ce monde vous regarde pour vous mépriser et vous anatbématiser si vous manquez d'ardeur un seul moment pour soigner ce qu'on nomme le patrimoine des enfants. Pour moi qui crois que tous les instincts très positifs et très généraux sont providentiels, je commence à croire qu'il y a une vertu, une vertu morale à être riche, sans quoi le chœur des hommes ne dirait pas continuellement : c'e.'t une des familles les plus riches, les plus respectables de notre département ; et, en effet, il y a du vrai là-dessous. Ce vrai ne simplifie pas du tout les problèmes qui pèsent sur le genre humain où il est de toute nécessité que les neuf dixièmes des hommes aient juste le nécessaire pour ne pas mourir de faim ; le socialisme serait un pauvre remède à ce mal universel puisqu'il ne saurait donner au mieux qu'un genre humain où il n'y aurait plus de riches du tout et où chacun aurait l'air bien peu respectable dans son arrondissemejit, avec la petite portion congrue qu'il mangerait paisiblement dans une manière d'hospice universel. Enfin, est-ce que dans le plan de la Providence Lucain aurait raison dédire : Humarmm paucis vivil genus? ce qui signifierait, à le bien entendre : tout tend et concourt à produire un petit nombre d'hommes triés, pour ainsi dire, dans ces millions d'ébauches qui meurent sans nom, sans développement moral, m^me sans avoir connu le bien-être;
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un petit nombre d'hommes éclairés et de moears délicates; un petit nombre d'êtres heureux et vertueux; un plus petit nomhre d'hommes de génie; en UD mol, Alexandre, Scipioa, César, Pascal, Racine, Leibuilz, Newton et la petite société d'élite qui les comprend à peu près ; voilà un monde un peu étroit, quoique fort brillant, et cette doctrine a l'air un petl abominable. Il n'y a, en sa faveur, qu'une doctrine à peu près semblable dans l'ordre relig:ieux, c'est celle dupetitnombre des élus.Les Jansénistes disaient bien avec Lucain da monde & venir : Bumanum paucâ vivit gema.
Faites-raoi le plaisir de me dire par quel hasard je vous dis tout cela? C'est certainement pour causer et comme Je ferais si nous nous promenions dans vos allées d'Etiolés, qui ne sont pas grillées, noircies, arrosées à la mécanique comme les Champs-Elysées. Comment voulez-vous que je sois volontairetnent à Paris?
Ah ! je suis sûr que vous ne lisez pas'l' i^'ifoi're de la Restauration, de M. de Lamartine. Vous le lirez pourtant avec intérêt ce livre que voijs dédaignez; il y a des pages bien pathétiques et trop pathétiques sur M. le duc d'Enghien et sur le pauvre petit dauphin. Jq l'ai mis dans les bagages de madame de Stael qui part aujourd'hui ou demain pour Londres. Je suis sûr que ces paragraphes d'une teinte un peu vive sont efficaces contre le mal de mer. Avez-vous vu dans le numéro d'aujourd'hui de la Jtevue des Deux Mondes, avec quelle fureur M. Cousin parle des femmes du dixhuitième siÈcle? Je voudrais savoir ce que madame d'Épinay, ou madame du DefTand ou mademoiselle de Lespinasse lui ont fait de particulièrement désagréable. Je voudrais savoir aussi ce que les grandes
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dames de la Fronde ont fait pour lui. Il a l'air d'avoir , été le maréchal d'Hocquincourt avant que d'avoir été professeur de philosophie ; et puis, c'est un emportement contre les femmes maigres qui passe vraiment tontes les boroes, et aussi un dédain sourd mats profond pour madame de Sévigné quand il la compare à cette génération de géantes rebondies. Qui m'aurait prédit, il y a vingt ans, que M. Cousin s'occuperait à ranger les femmes des quatre derniers siècles suivant leur poids? toutes ces singularités sont mêlées d'impressions assez originales.
Adieu, madame, dites ce que vous faites, ce que vous ferez, et si vous êtes mieux... J'ai idée que mademoiselle Marie m'a pris en grippe. Je ne le lui rends pas, contre ma coutume.
A H. E. DE 8AHUNE.
Gurcjr, Inndi g septembre 1831.
. Avouez-le, mon cher ami, vous espériez bien que la maladie, ou toute autre circonstance indépendante de ma volonté m'empêcherait de vous répondre. Vous vous seriez ^nti en règle avec moi pour toute votre vie, et absous de toutesvos énormités passées. Je viens donc, pour vous fairé^enrager, vous remercier de votre très aimable lettre.
Je vois que, suivant le précepte de l'Écriture, vous ne vous inquiétez point du lendemain. Vous regardez paisiblement l'occident des vallées des Vosges; vous écoutez le silence des grands bois et vos yeux se per-
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dent dans l'immensité de l'air; vous vivez au plus baut des cieux parmi les chœurs de Sophocle. Après tout, comme vous n'y pouvez rien, vous avez grandraison de profiler de tout cet aimable spectacle des nuages qui courent, de l'omhre qui fuit dans ces vallons, des monts qui se couronnent de rose au déclin du jour. Tout cela durera plus longtemps qu'aucun des royaumes et qu'aucune des démocraties du présent monde. Que vous êtes heureux de poursuivre tant de lectures variées, depuis Sophocle jusqu'à M. Flocon ! J'espère que vous donnez aussi quelques moments àM. GranierdeGassagnac. llprêcheledogme et la morale avec une rare séduction. 11 semble faire la guerre pour l'ordre et la religion, comme les Anglais la faisaient dans le Canada avec des bandes de chiens féroces. Il n'y a rien qui nuise aux bons principes .comme d'être défendus par des passions violentes. Les discours modérés gagnent, à la longue, beaucoup plus d'àmes au bon sens que ce dérèglement de violences et d'injures. Si jamais je suis évëque ou gouvernement, je mets quinze jours au pain et à l'eau quiconque me défendra autrement qu'avec douceur et par de bonnes raisons. La raison n'est raison que parce qu'elle n'est ni violente, ni injuste, ni injurieuse, ni croyant légèrement le mal. La raison doit Être comme un offlcier français parfaitement posé jusqu'au moment où il sent la nécessité de tuer son homme. Les hurlements en faveur des bonnes causes leur donnent un air sinistre qui n'attire que les faibles qui ont peur et, ceux-là, on ne les garde pas longtemps de son côté; mais vous ne pouvez guère apprécier toutes ces nuances puisque vous n'entendez le dimanche que les homélies de M. Flocon. Vous avez là un étrange chapelain et, par-dessus le marché, assez
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ennuyeux. Il est de la nature des poisons froids. On ne Tait point ici de ces lectures dé-ordonnées; il est vrai qu'on Ht peu; on chasse toul le iour.
Ah! vous dites aussi que notre Occident n'est pas beau parce qu'il n'a pas la lumière de la Grèce! Ces Vosges vous attristent parce qu'elles ne s' en fia m m eut pas au soleil comme les TalLées du Taygëte. J'ai par moments l'idée que, dans l'ordre de la nature, tout est beau, à peu près au m6me degré, pour ua œii attentif, et ma raison décisive, c'est que tous ces tableaux sont, apparemment, du même peintre, et, ajoutes, d'un peintre qui, apparemment aussi, n'a pas de défaillances. Je sais bien que ma raison est si forte qu'elle est môme un peu trop forte, car elle irait à prouver que les environs de Pantin valent les environs du Pénée et que M. Nadaud, pris en son genre, a autant de grâce que madame Norton ; mais, d'abord, la liberté de M. Nadaud a peut-être déformé l'homine extérieur en lui, ce qui n'arrive point ta où il n'y a pas liberté, et puis il ne faut rien poussera l'extrême et trouver beau ce qui est beau dans les Vosges, sans songer toujours fi Hélène, aux portes de Mycënes, aux oliviers du Céphyse et aux cygnes de l'Eurotas,
Quand revenez-vous à Paris? Tout le monde ici veut le savoir et tout le monde vous dit beaucoup d'amitiés.
GLXVI.
A H. LB COUTE d'ha USSONVILL E.
Broglie, dimanclie 11 octobre 1851.
Mon cher ami, je n'ai point ptis congé de vous en
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partant de Paris. Je m'étais couclié avec uu si étrange mal de tCte, que je croyais en avoir pour deux ou trois jours dans mon lit. Je ne sais pourquoi mes sensations sont plus fortes que mon bon sens dans ces occasions... Ce qui n'est pas sans malice, c'est le Président de notre République, puisqu'il cherche une bande de ministres qui proposent le retour au suffrage universel sans distinction des vagabonds et des citoyens présentables. S'il trouve ce qu'il cherche, la Chambre va commencer dans le tumulte, et l'état dn pays deviendra assez promptement inflammatoire. Toutefois, même dans ce cas, je me figure que la maladie restera chronique, avec aggravation, mais ne tournera pas à l'aigu avec le retour des fleurs et des élections. Le probable est qu'il ne pourra point se faire le cabinerqu'il semble méditer de former, et qu'il compte surtout qu'on lui saura gré, quoi qu'il arrive, d'avoir voulu remettre tous les gens sans aveu sur les listeâ électorales. Il pourra toujours dire ; Si je n'aipas mal fait, ce n'est pas ma faute. Je n'ai trouvé personne d assez fou pour me venir en aide. Je serais même porté à croire qu'il n'en veut pas davantage, en qaoi je suis bien loin de le blâmer. Les plus courtes folies sont les meilleures.
Ce qui est certain, c'est que l'air du temps porte à la folie. Je crois qu'il y a eu au moyen &ge une grande contagion qui s'attaquait d'abord à l'intelligence... Il se pourrait bien que ce fût quelque chose comme cette peste qui nous travaillât en masse. Chacun jette à ses pieds ce qu'il a h ses mains. Ceus qui auraient l'avenir à peu près inévitable pour eux, ne veulent pas attendre un jour. Us semblent se dire que la yie est courte et qu'on ne peut pas trop se hâter défaire ' des sottises. Ceux qui avaient acquis une grande re-
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Domméfj dans le passé eD défendant le bon sens avec intrépidité, s'arrangent pour abjurer inutilement tous leurs principes et finir moralement suc la paille. Ceux qui cemoiandaient de grandes armées et faisaient trembler les esprits mairaisants, se sont arrangés pour perdre leurs années et se réduisent à fréquenter plus ou moins les esprits malfaisants. Tout le monde est dans l'état de M, Trotraann piqué de la tarentule. Le singulier de tout cela est que nous ne périrons pas malgré tant de folies ; mais ne me demandez pas pourquoi j'en suis sûr, car je n'en sais absolument rien.
A HADAUB LA MARQUISE n HABCOURT.
Paris, 11 novembre 1S51.
On me dit que les journaux redoutent des agitatioDS politiques dans Montargis et ses environs. Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ces récits? On a passé 4 Paris ces quinze derniers jours dans des inquiétudes assez prononcées, mais peu fondées, à mon avis. Beaucoup de gens se figuraient que le Président de la République allait tenter quelque entreprise sur l'Assemblée nationale. Les plus timides continuent mOme à le croire, et je conviens que les apparences ne sont pas bonnes... Tout l'effort actuel de ceux qui ont quelque crédit sur la majorité est de la déterminer à ne rien faire qui mette aux yeux du pays le tort de son cALé; tout en repoussant nettement la loi proposée - par le message et tout ce qui pourrait avoir le même caractère. Il y a des jours où l'on croit pouvoir tenir
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nettement cette conduite, et d'autres jours oîi les caprices des esprits déréglés donneitt envie de laisser' tout aller. C'est bien à présent qu'on vit au jour le jour. La correspondance de Boileau et de Racine doit vous mettre bien loin de tout ce train d'idées. Boileau eût été d'une humeur massacrante par le temps qui court, et Hacine serait allé faire des vers ec Angleterre, C'était un joli petit ménage que le leur ; c'est pourtant une des dernières fois qu'on aura tu génie poétique menant sa petite vie privée dans le cadre étroit d'un tableau flamand. Vous ne verrez l^lus guère les muses assises au coin du feu de la cuisine, ayant pour compagne madame Racine en cornette blanche. Voici qu'il faut à M. de Lamartine et ù lord Byron des chevaux rapides, des courses sur l'Océan dans l'orage, des tentes au désert, de vraies batailles à la I6le des Palicares, Paris en feu, toutes les pompes de l'Orient en réalité,
Ôes orangers, dca tleurs, des jreui noirs et brillants,
au lieu des yeux un peu ternes de madame Racine. On veut un peu d'idéal pour soi-même ; il est bien naturel de le désirer; il paraît qu'il n'est pas si facile de l'atteindre en personne. Peut-être que, du point de celle terre où nous sommes, le point de perspective de l'idéal est perdu quand on veut l'aller chercher et qu'on s'avance trop, mais je n'en trouve pas moins que c'est un drôle d'observatoire pour l'idéal que ce taudis de madame Racine. Je voudrais savoir pourquoi !a bourgeoisie de Paris a été vraiment une pépinière de grands hommes avec ses mœurs vulgaires, son profond respect pour les préjugés de chaque temps et les instincts de soumission pour tous les genres de pouvoir. Voilà bien des questions sur les
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360 I^ETTRES.
lettres de Racine ; vous n'êtes pas obligée d'y répon- - dre, mais vous seriez bien bonne de me dire que vous n'avez pas d'inquiétude sur ces gens de Montargîs qui vous font du train aux environs.
CLXYIII.
A MADAME LA COMTESSE d'hAUSSOHVILLE.
Paris, 13 DOveuibre IBâl.
Je prends adroitement mon temps pour vous écrire. Ma lettre arrivera aux environs du dimanche; peutêtre que, pour varier un peu les occupations de la semaine, vous songerez aux pauvres gens qui sont à Paris. Si vous êtes sensible, vous devez nous croire tous les jours sur le point d'être emportés par une raviae d'eau. Je crois pourtant, malgré les apparences, qu'il n'en sera rien, et que le Président de la République est, comme disait Augereau, un jeune homme trop bien élevé pour méditer de pareilles choses. Ce que je puis vous garantir, c'est qu'aujourd'hui, premier jour de la discussion, il n'y a pas . quatre chats devant l'Assemblée nationale. Il apparaît clairement que les hommes rouges ont assez de bon sens pour laisser les gens modérés se disputer et peut-être se manger en famille. Ces rouges ne viendront vraisemblablement qu'au dessert qui peut se faire attendre encore quelque temps. Le Président de la République ne fait pas mal de recrues dans les réunions modérées. On commence à y insister pour qu'on discute tout de bon et amicalement le projet de
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loi du gouvernement, sauf h y apporter fous les amendements qu'on voudra. Les faibles se multiplient et il devient beaucoup plus probable que ceci finira par une faiblesse que par une folie. 11 est vrai que d'un autre côté les questeurs et le ministère ne peuvent pas s'entendre sur la question de savoir si M. Dupin doit ou non être le généralissime des armées de France, le c^as échéant. Les ministres avaient commencé pir avouer que c'était à M. Dupin et à M. de Panât de commander ces armées, quand ils en avaient le désir, mais,'depuis lors, on les a fait réllécbir et ils soutiennent que ce qu'ils avaient dit là était une énorme sottise dont ils étaient tout à fait incapables. On assure qu'on a fait enlever des casernes le décret, resté affiché depuis longtemps, sur les droits du président de l'Assemblée à disposer de la troupe, mais je ne le liens que d'un ennemi du Président de la République. Ce qui est certain, c'est que • chacun croit k un prochain orage, et qu'on ne se croit plus six mois devant soi, comme quand on espérait ne périr qu'à la fin de mai prochain. J'esLiine encore que ces terreurs passeront, et que tout le monde arrivera dépenaillé et en guenilles sur les bords de ce mois de mai, sans équipages de pont pour passer la rivière et pourchassé par les cosaques rouges.
On n'écrit pas dix lignes de suite sans entendre frappera sa porte un petit coup discret et voir un monsieur quelconque qui s'établit pour une heure à parier do la situation vraiment tendue dans laquelle nous nous trouvons. Vous verrez par le résultat de la discussion d'hier que la majorité n'était pas, en eOet, bien ferme II. n
sur ses élrlers. Neuf voix ne sont pas un gr.ind signe d'une inTÏncible résolution. La discussion avait été si peu brillante de la part du gouvernement que les moins portés à bien juger de la résolution des modérés comptaient, au moment du vote, sur une ciaquantaine de voix pour le rejet immédiat, mais on commence déjà à rendre à César ce qu'on doit à Dieu. Malgré la vivacité des débats de l'Assemblée, nous dissertons ui^ peu sur les questions les plus déliciites de la philosophie. Si le préfet de police écoutait à la porte, il entendrait rechercher s'il y a des atomes et si l'on peut concevoir un moment où l'étendue matérielle est indivisible d'une manière absolue. Il entendrait M. de Broglie me menacer de tomber dans l'Idéalisme, parce que je ne veux pas conserver l'atome matériel, et que je soutiens que l'indivisibilité absolue est le trait par lequel l'esprit se dégage de la matière.
Paris, li novembro ISbl.
Mon cher ami, je n'attends pas de lettres de vous, inais je veux vous dire que je ne vous oublie pas au milieu des pompes de Paris. Vous croirez peut-être que les pompes dont je parle sont des pompes à incendie et que nous sommes menacés d'être brftlés pour refus de suffrage universel. Il n'en est pas encore tout à fait ainsi. On assure que nous avons encore quelques jours à vivre et, de matin en matin, nous s à l'aurore du mois de mai où nous enten-
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drons chanter le rossignol et rugir les Red-men. Il y a eu, le jour même du vote de rejet de la loi proposée par M. de Thorigny, une petite alarme parmi les membres de la majorité qui se croyaient les plus compromis devant le Président. Plusieurs d'entre eux ont soupçonné que le pouvoir exécutif aurait la fantaisie de s'assurer dans la soirée de leurs personnes à l'effet de procéder le lendemain à un 18 Brumaire paisible. Ce soupçon les a déterminés à aller passer la soirée chez le sage M. Baze, au sein de l'Assemblée nationale, afin d'être à portée des premiers secours si la gendarmerie venait les visiter. La soirée s'est prolongée jusque vers deux ou trois heures du matin, après quoi, n'entendant ni bruit'de chaînes, ni pas de chevaux, chacun a pris le parti d'aller se coucher plus ou moins chez soi. Comme dans les jours de tempête, on voyait sous le grand chêne, qui est le salon de M. Baze, les êtres les plus divers de la création, tous réunis par uu sentiment commun, M. Jules Favre, M. Emile de Girardin, M. Thiers, M. le général Lamoriciëre, M. le général Ghangarnier et plusieurs autres membres très respectables delà Riajorité. Us se sont certainement trompés ce jour-là, mais il y avait de quoi se tromper, et je trouve que c'est une inquiétude assez bien placée. Voici l'orage passé. Il en passera encore bien d'autres de ce genre sur le toit de l'Assemblée avant la fin. Les gens qui connaissent bien Paris disent néanmoins que la fermentation est très grande dans les classes ouvrières. On leur fait si souvent le catéchisme sur le sufTrage'universel qu'elles recommencent à s'en entêter ; ,tout cela fait que nous ne sommes pas à la noce ; excepté le général Gavaîgnac qui va se marier sur les ruines du monde à une jolie demoiselle de dix-neuf ans. Je
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Mi LETTRES,
ne vois pas [pourquoi on ne se marierait pas h la veitle du déluge. Il est vrai qu'on a chance de ne pas pouvoir établir ses enfants mais on a aussi l'espoir fondé que les enfants ne réclameront pas d'établissement. Adieu, inoti cher ami, je regrette beaucoup ces derniers temps de Broglie, quoique je tourne ji la mort dans \à campagne, vers les six heures du soir, quand la nuit vient et que les chemins deviennent tout noirs.
" A M. LE COMTE d'h AUSSONVILLl^
Paris, jQudi IB décembre ISb!,
Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre du dimanche. Je vois que vous ne vous ëles pas fort attaché à la Geneviève de M. de Lamartine et j'ai sur cette denaoiselle les mêmes impressionsque vous. Vous auriez Tude plus jolies pages dans les Nouvelles confidences et, pai^ ticulièremenl, une description de Rome et des jardins qui montent vers le Janicule. C'est, je crois, par là que M. le maréchal Vaillant a attaqué la place. Qu'aurez-vous dit des considérants qui précèdent sa nomination? On n'en peut pas user moins généreusement avec ses ennemis, et M. le général Vaillant a dû avoir le cœur serré de se sentir maréchal à ce prix.
La plupart des prisonniers' du parti modéré, sauf ceux qui sont détenus au fort de Ham, ont été relâchés ces derniers jours, M. Piscatory est sorti hier du mont Valérien. Les députés de la montagne qui étaient