CL.XXII
A MADAME LA BARÛNNli Dli: LASCOURS.
Paria, Il rérrier 1852.
Chère madame, oui, certainement, je veux toujours vous écrire, et je voudrais môme vous écrire tou-
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jours, mais, durant ces jours de tremblement de terre universel, toutes les habitudes de la vie à quoi l'on tient le plus sont déroulées. Ce qui est très fixe pour nnoi, c'est le désir de vous voir enfin arriver au mois de mai. Je croyais que vous aviez renoncé à Paris, à ses pompes et à ses œuvres. Ses nouvelles pompes et ses œuvres récentes n'ont, àla vérité, rien de bien fascinant. Ce n'est pas cependant qu'elles n'agissent sur un grand nombre de personnes et même sur celles dont on l'eût le moins attendu. Si on m'avait donné à deviner, l'an dernier, ceux qui, dans les derniers événements, iraient à droite et ceux qui tourneraient à gauche, j'aurais,pour beaucoup, deviné de travers. Le drame était si compliqué, que les impressions particulières de chacun, au moment de la crise, ont décidé de son jugement surles événements. Quand la poussière de cette mSIée sera tombée, on reprendra sa pente naturelle, el on ne verra plus les scandales d'opinions dont nous avons été témoins. Pour moi, qui n'avais jamais vécu que parmi la liberté de penser, de parler et d'écrire,j'aurais, je crois, beaucoup de peine à m'accoutumer au régime bienfaisant inauguré le 2 décembre. Cela fait l'effet de vivre dans une autre planète, une planète oii régnent un grand silence et un vent sec et fr.oid. Les esprits profonds disent que c'est la condition de l'ordre. Je suis bien incapable de les contredire. Je me ferai, probablement, à ces éléments.
On va nommer demain M. Berryer et M. de Musset en remplacement de M. Dupaty et de M. de Saint- Priest. Le pauvre M. de Saint-Priest est allé mourir bien tristement au fond de la Russie. Je l'avais vu assez souvent ces derniers temps chez sa tante. Il avait certainementbeaucoup d'esprit et d'instruction.
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Adieu, chère madame, je ne crois pas quo vous vous présentiez pour entrer dans la nouvelle Chambre législative. Vous n'aimez pas beaucoup les disputes. Il est vrai qu'il n'est pas probable qu'on se querelle beaucoup dans ce lieu oii on a livré tant de'batailles depuis trente ans. Je ne vois ici, ni autour d'ici, aucun empressement à le disputer aux candidats du gouvernement qui ne seront pas pris parmi les esprits violenlsnilescaracteresaudacieux.ee sera, prabablement, un asile de paix et il est juste qu'il soit situé sur la place de la Concorde.
^ H. PISCATORV.
N'est-ce pas M. le duc de Bourbon qui disait un jour à M. de Talleyrand, le lendemain de sa sortie du miiiistëre : Monsieur va dans ses terres ? C'était une coutume sage, bien qu'elle fût de l'ancien régime, que de se retirer dans ses terres quand on n'avait rien à faire dans l'État. La moitié des misères de Cicéron vient de ce qu'il n'avait jamais pu prendre son parti de cultiver des légumes du côté de Formies ou dans Frascati. Il recommençait chaque jour une petite toile d'araignée que le rude balai de ses ennemis empoi^ taitlelendemaiQ.il devraily avoir dans les bonnes universités une chaire où l'on enseignât il ne pas agir, dans l'occasion. Quand l'abbé Sieyèa répondait à qui lui demandait ce qu'il avait fait durant la Terreur •.j'-ài vécu, il ne disait pas du tout une platitude, à le bien 2i.
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entendre... Hais il paraît que le Français n'est pas propre à ce genre d'exercice assez pénible, il est vrai. Je suis sûr que les caporaux instructçurs ont toutes les peines du monde à enseigner aux conscrits te mouvement qu'ils nomment immobile. La destinée nous dit pourt^t souvent : attention ! immobile I
Si nous n'étions pas immobiles pour le moment, c'est que nous y mettrions beaucoup de mauvaise volonté. Si Rousseau n'était pas d'avis d'emmailloter les enranls, M. le Président de la République est d'un avis contraire pour Jes grandes personnes. Je n'ai jamais entendu un si grand silence de ma vie. Je crois que le gros du public n'en éprouve pas beaucoup de malaise. Il jouît encore du plaisir de n'être pas mort de la main des socialistes. Il tient comme un remède auquel il doit son salut tous les coups de b&ton qu'il voit distribuer à droite et à gauche par la main paternelle du gouvernement. Quand il voit exiler les honnêtes gens, il en conclut que te pouvoir est encore bien plus rude envers les coquins et il sent redoubler le sentiment de sa sécurité. Il est vraisemblable que le temps modifiera ces dispositions, mais au moment ' où les hommes commenceront à ne plus aimer l'ordre parfait d'un couvent fort sévère, les grilles seront posées partout et l'impitoyable portier donnera des coups de clef sur la tête à ceux qui voudront retourner dans la Babylone du monde. On parlait beaucoup dans ces derniers jours d'un projet de loi sur l'enseignement public qui n'élaît pas tout à fait conforme aux Idées de 1789. II n'y aurait eu dans le plan ni philosophes ni professeurs de philosophie et l'înscience des libertins n'aurait pas été à la noce. Il se dit beaucoup aujourd'hui que ces mesures salutaires sont ou ajournées ou remises à la délibération
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du conseil d'État. Les évËques, eux-inèmes, à ce qa'on assure, étaient tout effrayés de la charge immense qu'on leur donnait. Les dernières nouvelles sont que M. le Président de la République ne promulguera plus beaucoup de décrets de son motuproprio et qu'il est tout entier à la mise en mouvement de la vaste machine qu'il a conçue et qui commencera de travailler le 29 du mois courant. J'ai compté sur mes doigts que des deux cent soixante et un membres du Corps législatif, j'en connais tout au plu^ quinze, encore n'est-ce pour la plupart que de vue. C'est déjà beaucoup d'honneur pour moi, mais il faut que j'aie vécu en bien mauvaise société toute ma vie pour connaître si peu l'élite de la nation. La Chambre des députés a l'air d'un petit bijou depuis que vous n'y êtes plus. Tout est lavé et mis à neuf, afin que les honnêtes gens qui vont venir ne retrouvent pas la trace de cette vilaine race qui les a précédés. Toutes choses sont faites nouvelles, et l'Europe entière, à peu ., d'exceptions près-, semble comme une dame sur le - retour qui se fait dévote. Je ne sais pourquoi je tiens, malgré toute apparence, que ce n'est pas encore pour tout de bon et que la dame aura encore un été de la Saint-Martin. Je crois à la domination finale du sens commun, de l'équité, d'une liberté bonnète. On dit qu'il n'y a que les mauvais sujets qui puissent avoir celte façon de penser. 11 y a ici une fièvre patriotique qui pousse à la recherche des bonnes places et des beaux uniformes avec une grande vivacité etune assez touchante unanimité. Pourtant il y a des gens plus modérés. Un ancien ambassadeur disait l'autre jour: (I Oui, sans doute, j'ai souhaité d'Stre du Sénat, mais » ce n'est pas pour ce que vous croyez bien ; ce n'est » pas pour la vanité d'être d'un des premiers corps de
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» l'État ; c'est simplement ù cause de cette dotation * qui est fort «ommode dans des temps dir&ciles » comme ceux-ci. » Voilà de bonnes âmes et qui ne se laissent pas aller aux fumées de la vaine gloire.
Vous avez vu que M. d'Haussonville va soutenir, le 17, un procès à Bruxelles pour la publication du Bulletin français. On ne peut pas me dire quelles pénalités porte la loi de 1816, aux termes de laquelle lui et M. Alexandre Thomas sont traduits en justice. Ces lois de 1816 étaient en général assez draconiennes. Tous les siens ici sont fort attristés et ^ mère n'est pas d'un âge où ces secousses soient sans danger.
Tout est vraiment trop triste. On ne voit nulle part de perspective tolérable. Le mieux est encore de se resserrer dans les plaisirs de la vie naturelle, de ne point écouter le bruit des serruriers qui travaillent au repos public et de regarder pousser ses arbres, si l'on en a, de soigner les poules, les fleurs et son potager. Qu'ily aloin des cinq ans où vousétiez encore en Srècel Que dirait le pauvre M. Goletti du spectacle des choses présentes, s'il était encore de ce monde? . Qu'en diraient ceux qui vivaient près de vous où vous 6tes aujourd'hui? 11 y a un beau passage de Gicéron et d'une grande mélancolie sur la mort de l'prateur Crassus et qu'on applique volontiers à tous ceux que nous ne verrons plus': sed li tamen rempuiilicam casus secuti sunt ul miki non erepta L, Crassa a Diia immortalibui vita sed donata mord esse videalw.
Gomment va votre bràs7 Vous avez traité cette fois votre épaule comme vous avez fait, il y a bien des années à Saint-Cloud, quand notre ami Raulin et moi nous vous avons accompagné dans une caserne pour y chercher un chirurgien. Vous n'avez tenu aacutkcompte d'aucun avis de médecin. Si c'eût été
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de ce temps-ci, nous aurions demandé un llrman du ministre des Travaux publics qui vous aurait fait rajuster la clavicule par mesure de sûreté générale, tout comme il vous Terait casser bras et jambes par cette même mesure de sûreté générale, si cela lui faisait plaisir.
Adieu, mon cher ami, mille tendres amitiés.
Je vous disais qu'on croyait qu'il ne pleuvrait plus de décrets d'ici à la réunion du Corps législatif. En voici pourtant un sur l'instruction publique qui mettra en Rn un terme aux témérités, de l'enseignement. Les gens qui broncberont seront révoqués par le ministre qui les conduira devant le conseil, qui les jugeait autrefois, et le ministre dira au conseil : M Regardez bien ce monsieur, c'est un drôle que je » viens de révoquer, je ne vous en dis pas davan- )) tage ni à lui non- plus. » Ce procédé, appliqué à l'administration de la justice ordinaire, consisterait à faire conduire par la gendarmerie un homme devant la cour et à dire aux juges ; h Je vous aver- » tis que j'ai condamné, en ma qualité de gouveru nement, cet individu aux galères àperpéluité. Genu darmes, menez monsieur en Cassation, et donnez » avis à la cour de ce que je viens de faire. La séance n est levée ; demi-tour à droite, marche! »
On ne dit pas que les séances du Sénat et
du Corps législatif aient été drageuses à aucun degré. Le procès-verbal que nous a donné M. Billault donne l'idée d'une paix profonde. Les choses devaient se passer ainsi en Egypte et particulièrement dans les hypogées où toute l'assistance conserve depuis tant do siècles le plus exact décorum. Quelques membres du Corps législatif avaient eu la fantaisie de choisir leurs places et par là leurs voisins, mais l'autorité, à ce qu'on raconte, a remis tout selon l'ordre à ce point que M. le comte de Montalembert a M. Granier de Cassagnac à sa droite et, je crois, le docteur Véron à sa gauche. J'aurais voulu avoir l'honneur d'être , admis à l'ouverture do la session et entendre, pour le noter, sur quel ton chacun a prêté ce serment qui doit sembler àat à quelques-uns. Ud bon musicien, d'une oreille délicate, pourrait faire quelque chose de singulier de tous ces tons divers, depuis la basËelaille dans sa plénitude et son expansion jusqu'au petit grognement sourd et honteux de ceux qui se disent: « Quel intérêt ai-jo àjurer comme cela? u
Vous aurez lu avec plaisir l'autrejour un article de H. Veuillot qui traite M.Albert de BrogUe comme il le mérite à propos d'une notice biographique sur M. de Saint-Priest. On y voit en toutes lettres que M. Albert de Broglie est une manière de jeune intri- ^ gant qui entend ménager la chèvre et le chou, c'est-
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à-dire le philosophe et le catholique; qu'un homme qui se respecte ne peut pas être modéré et que, par conséquent, ce M. Albert de firoglie n'ira pas bien loin s'il continue sur ce ton ; que le chou se dressera inévitablement contre lui et que l'ombre de ce chou est mortelle pour ceux qui ne sont pas pour Ips violents. Cet article est un petit chef-d'œuvre d'une insolence naïve et sans mesure. Il a fait dresser les cheveux à beaucoup de personnes pieuses qui s'imaginent que la modération et ta politesse peuvent s'allier avec la religion. Les philosophes, s'il y eu a encore, ne sont pas fichés de ce morceau, mais je ne sais pourquoi je vous parle de ces misères quand la face de la terre est renouvelée par les lois et par une sage administration.
A MADAME LA CGHTESSE D n AUSSONVILLIi.
Paris.Nîmai IBiî.
Vous n'avez probablement rien vu à Londres qui ressemble à l'appareil militaire dont nous avons joui lundi. Je crois qu'il en reste encore sur tout Paris un nuage de poussière et de fumée de canon, tant tout cela était beau ! Vous avez certainement entendu dans la maison de M. Parck le bruit des quinze cents ou quinze mille trompettes, tambours, tam-tams qui accompagnaient la messe chantée par M*' l'archevêque de Paris, A ce que l'on dit pourtant, toute cette pompe manquait d'un certain enthousiasme. Les gens mal informés (car celui qui vit dans l'opposi'ion, que
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sait-il?) croyaieot qu'il y aurait en ces grands jours un ouragan de cris de eive PEmperew; msâs rien de semblable. Peut-être qu'on avait contcemandé cette ivresse d'un grand peuple et d'une grande armée à la vue de son maître; peut^tre que ni Je peuple ni l'armée n'étaient en verve ce jour-là. Reste toujours que les fêtes de l'ancienne Rome et du Colysée n'étaient que des fêtes de village en comparaison de ces magnificences de notre Champ de Mars. On n'avait jamais rien vu de celte grandeur, ou, si vous voulez, de cette dimension et de cet éclat. Les légions de César n'ont jamais eu d'aigles d'un si beau travail, ni de drapeaux d'une soie plus riche. Auguste n'a eu de sa vie un Sénat si bien vêtu, et aucun des Antonins n'a, sans doute, monté de si beaux cbevaux. Aussi, je ne puis comprendre comment M. le Président de la République a bien voulu comparer ses aigles particulières aux aigles romaines. Ce discours du chef de l'Etat a ravi M."*. Il s'est écrié dans la tribune de l'Institut : n Quel beau langage I n On n'a pas entendu le reste à cause des grosses caisses qui dominaient sa voix. Tout s'est passé dans le plus grand ordre. Lord Cowley seul était un peu grognon; il est arrivé tard à la cérémonie, et n'a pas voulu prendre la place qui lui était réservée au premier rang. Il avait été arrêté en route une demi-heure ou trois quarts d'heure par la garde municipale qui ne voulait pas laisser cheminer sa voiture. M. le Président de la République lui envoya inutilement, au fond de la tribune oil il s'obstinait à rester, et un aide-de-camp et M. de Turgot; il demeura insensible à ces avances. Ënlin, M. de Maupas lui-même vint lui expliquer que ce malentendu qu'il déplorait n'était pas le seul, que lui-même avait été arrêté sur les chemins par sa propre
police ; à quoi lord Cowley se borna à répondre : C'est donc, monsieur, que volfe police est mal faite. Quelle réponse dans un jour de fôle où l'on devrait s'embrasser tout le long du Jour les uns les autres I Mais ces Anglais ont le cœur dur et la parole sèche. Le pauvre M. PieLri, en sa qualité de préfet de police, a été pour lors mandé devant ses supérieurs qui ont voulu lui laver la tète pour lui apprendre à arrêter ainsi dans la rue des ambassadeurs 'du premier ordre; mais, pendant qu'on lui lavait ainsi la tête, il s'écriait avec raison qu'on lui avait pris tous ses sergents de ville pour le service du Champ de Mars, et que, tout préret de police qu'on était, il n'y avait pas moyen d'être au four et au moulin. Sauf ce petit nuage, le ciel a été toute la journée d'une sérénité triste. 11 parait que nous n'aurons pas encore l'Empire la semaine qui vient. Quelques-uns assurent que des ordres formels avaient interdit au:c troupes le cri de : Vive CKmpej'ewr. Serait-ce que les ornements impériaux ne sont pas encore achevés? Serait-ce qu'on ne voudrait pas contrister l'Europe qui semble craindre ce nom d'empire et d'empereur? Le retard vient-il du tailleur ou de considérations politiques encore plus élevées? L'un ou l'autre et l'un et l'autre peuvent être admis.