‹ LettresChapitre 46 sur 52 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

, Gomment se passent vos journées de so-

litude ? Ce sont probablement des jours de fête pour les petits qui sont toute la journée autour de vous, et qui peuvent pleurer m^me à discrétion sans qu'un père dénaturé les metle àla porte, sous prétexte qu'il n'aime pas les larmes des affligés.

Vous avdz ausn pour vos récréations un grand arlicle de M. Cousin sur la vive jeunesse de madame de Longueville. Je n'en ai encore lu que quelques pages, mais ou voit déjà éclater la passion dans ses yeux noirs et brillants. Si vous, voulez revoir ces temps-là racontés plus posément, mais aussi avec beaucoup d'agréments, prenez dans la collection de Petilot les Mémoire* de madame de Motteville on ceux de mademoiselle de Montpensier. Tout, cela est un peu plus pâle que M. Cousin; le langage a vieilli; tout a pris une couleur feuille-morte qui convient mieux à des belles dames qui ne sont plus de ce monde depuis longtemps, tandis que M. Cousin est comme un magicien qui leur rendrait toutes les couleurs de la belle jeunesse. Après si longtemps, c'est un peu effrayant.

Je voudrais savoir quelque chose qui vous désennuyât parmi ces grandes allées, sous ces grands arbres, et dans ces grandes chambres où vous êtes un peu seule quand le docteur Subtil et Messieurs ses ^ frères ne sont point là.

GLXXVllI.

A MADAME LA UARQUISE d'uARCOUBT.

Broglie, mardi G juillet ISâî.

Je VOUS ai écrit il y a déjà bien longtemps et vous ne m'avez pas répondu. Ce n'est certainement pas ce que je vous reproche, car vous ne pouvez pas prendre tout le repos que je vous prêche et écrire tous les jours, mais par ces temps où la poste montre plus

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de curiosité que d'exaclitude, il faut dire : « J'ai reçu votre chienne de lettre, » ou tout autre accusé de réception semblable qui met les gens en repos.

Vous vous plaignez des effets de ce grand et sage repos que vous prenez. Vous ne vous faites pas, à ce que vous croyez, assez de bruit à vous-même. Il y a des moments de sécheresse intellectuelle, comme en éprouvent les personnes pieuses dans l'ordre religieux. C'est le moment où les ailes repoussent en silence. L'activité continue dégrade bien plus la peDsée que ces grands silences de l'esprit durant lesquels il reprend ses forces. Regardez les gens très affairés et toujours en action. Peu à peu, ils deviennent secs et superficiels. On dirait qu'ils sèment chaque matin une petite herbe bâtive et chétive qu'ils fauchent le soir, H n'y a ni grands chênes, ni lacs profonds sur -ces plaines. Qu'est-ce que pouvaitsavoirle Juif Errant de tous les spectacles qui avaient passé sous ses yeux? Jamais il n'avait pu s'arrêter nulle part. Là où il voyait arriver les hirondelles, il ne les voyait point partir. Le bruit de ses pas l'empêchait d'entendre le silence des nuits. S'il traversait une ville en armes, il se retournait en vain pour voir qui l'emporterait du tyran ou des opprimés. Ainsi, l'activité continue coupe le fit de toutes les pensées. Les moments oil l'on croit végéter dans un repos inutile sont ceux oti l'âme erre autour des abîmes ou sur les hauteurs pour en rapporter'bientôt des trésors dont elle ne soupçonnait pas même l'existence. Voilà un joli traité sur la paresse, j'espère. Avez-vous vu, dans ce numéro de la Revue des Deux Mondes, HUda, de M. Ampère? Il avait rêvé mieux que ce qu'il a réalisé. Il voit certainement en lui-même une autre Gaule, une autre Rome, une autre Uilda, d'autres forêts de Germanie que celles qu'il

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nous fait voir, mais le malheur d'uDe assez grande érudition, c'est que

Quiconque a beaucoup lu Doit avoir beaucoup retenu.

Les sentiments et les images originales sont repoussés par les images et les sentimeuts qu'on a vus ailleurs. Ohl que bien heureux en liLlérature et eh tout sont ceux qui ne se laissent pas aller au courant des idées d'autrui ! Tout le monde a, au bout de sa maison, un petit ruisseau où se réfléchit un petit paysage qui n'esl qu'à lui, mais on aime mieux peindre les chaînes des Alpes ou des Pyrénées.

*A M. LE COUTE D 'u AUSSONVILLE .

, Broglie, !4 juillet I85Î.

Mon cher ami, votre petite lettre d'Abbotsford m'a charmé. On me dit que vous vous plaignez beaucoup de moi, et je vois que votre mécontentement ne vous empêche point d'être aimable. Il faifdra nous^expliquer un jour sur nos griefs réciproques, mais nous sommes bien loin pour nous dire des injures. Je youdraia bien, quoi qu'il en soit, vous aller voir à Coppet, mais je rencontre à ce grand voyage pour moi quelques difficultés ; je ferai de mon mieux pourles écarter.

Qu'avez- vous vu sur les bords du Rhin? Vous y trouverez, et sur les deux rives, les fleurs dont on a jonché les routes sur les pas de M. le Président de la République française. Si vous fussiez arrivé quelques jours plus tôt, peut-être bien que vous eussiez reçu une

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tnvitalion à diner avec les princes et princesses qui tiennent pour le moment le monde entre leurs mains puissaTites. Quand j'ai vu M. le Président faire jeter si lestement un pont sur le fleuve jusqu'à la rive allemande, j'ai cm qu'il allait profiler du moment pour reprendre tout de bon possession de la rive droite du Rhin. Je lis en ce moment une histoire du général Desaix qui a passé aussi ce Rhin sur un pont de bateaux et sous le feu de toute une armée. Ce Desaix n'était pas à moitié si bien reçu, ni en Alsace ni sur la rive droîteduRhin, Ilnevoyait pas venirau-devant de lui deux mille jeunes demoiselles armées de bouquets, et personne ne le comparait à Jeanne d'Arc. Bien au contraire, le Comité révolutionnaire de l'endroit . proposait de lui faire couper la tête, attendu qu'ilconnaissaitun certain nombre d'émigrés, comme, par exemple, ses frères et ses cousins-germains. 11 y a des enthousiastes dans tous les temps et suus tous les régimes et ce sont ordinairement les mêmes. C'est ce qui faisait dire à Ferdinand VII, quand il rentrait dans Madrid aux applaudissements de la foule ; n Ce senties mêmes chiens, avec d'autres colliers, n Nous allons bientôt partir d'ici. Nous y avons grillé tout le temps du séjour, et nous commençons à y grelotter, par compensation. Ces petits séjours de huit ou quinze jours, par-ci par-là, ne me vont pas autrement. Vous qui courez le monde avec la rapidité d'un basque, vous ne comprenez guère ces goûts casaniers. Il n'en reste pas moins que, si je me portais bien, j'irais à tire-d'aile par tout l'univers. Les goûts n'ont pas toujoursété distribués par la nature selon la capacité. Vous auriez bien dû m'expliquer un peu plus au long votre aventure sous les roues d'un slage-coach. Vous parlez de cela avec la négligence d'un homme qui serait

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consiruit en fer ballu. Il faat que vous ne soyez pas du tout fait comme le petit Victor !\ qui on demande en quoi il est fait. — Réponse : en peau. ËnSn^ il est certain qu'il ne vous est rien arrivé de grave, puisque vous trottez si lestement par terre et par mer, mais le récit des accidents auxquels on a échappé certainement n'en demeure pas moins un peu effrayant. On se tue très bien en tombant, car voilà le pauvre maréchal Excelmans qui s'est brisé la tête d'une chute de cheval, *

Avez-vDOs vu que le préfet de Nancy a élevé de ses mains dans le salon de la préfecture un trône à M.lePrésident de la République ?G'est visiblement un homme fort avancé dans la science du cérémonial. Qu'allez vous voir sur tous ces bords du Rhin? Irezvous visiter la maison deGœthe, et celle de Schiller, et celle de Niebuhr, et celle de Schlegel, comme vous avez fait pour Walter Scott, que vous nommez, avec la précision anglaise, Sir Walter Scbttî Vous nous arriverez disant : Sir Isaac Newton, et de Bacon : le lord baron de Vérulam. Vous prenez vite les mceurs et coutumes des pays que vous habitez.

Adieu, cher ami; je ne cause pas bien longtemps avec vous, ayant l'idée qu'une lettre poste restante, au fond du nord, est une lettre perdue.

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