‹ LettresChapitre 6 sur 52 · A M. LE PRINCE DE BH06L1E · texte numérisé non relu

A M. LE PRINCE DE BH06L1E

Paris, lundi 3 juin IS4i:

Enfin te voilà revenu en Espagne après avoir revu un petit bout de la belle robe verte de la France. Il n'est pas certain que tu aies bien fait, s'il est vrai, comme le disait une belle dame, qu'il ne faut^^mais quitter son mari parce que cela fait trop de peine de

.^nioocCoOglc

LETTRES. ttl

le revoir. M. Mercier a dîné ici hier. Il a entendu parler exclasivemeai au Philosophe sans /e savoir et du Mùantkrope, sans paraître s'ennnyer de cette conversaLion un peu ésotérique. Ton père a causé d'Espagne avec lui, et pas seulement sur le mode inlerrogatif dont il ne faut pas abuser avec ceux à quil'on ne veut pas faire de peine. M. Rossi a bien dormi un peu, mais avec un demi-sourire aimable...

Si tu as couru la poste ces jours-ci, tu dois trouver que l'on voyage aussi joliment dans les Cbambres. On a parlé de tout l'univers. C'est bien le c.is aujourd'hui d'appeler géographes les gens ennuyeux. M. Thiers a croisé deux jours devant Montevideo; il a tiré avec un emportement extraordinaire tous les canons do sa frégate. M. Guizot est venu dessus comme un grand vaisseau à voiles, et il a éteint le feu et coulé le bâtiment ennemi' avec une précision de manœuvre remarquable. Cela ne veut pas dire que je trouve si simple l'abandon qu'on fait de tous ces pauvres diables de Français turbulents et guerriers qui font le sabbat à Montevideo. J'ai idée que nous respectons un peu trop le droit des gens avec ces gouvernements ù moitié sauvages. 1) est peut-être nécessaire- de les battre de temps en temps pour les accoutumer au respect. Il est vrai que M. Mercier dit que quand cm les a bien battus, ils tiennent copime une victoire qu'on cesse de les battre, et qu'ils n'en prennent que plus d'insolence; auquel cas il n'y a certainement pas de remède. Il n'y aura plus de grande politique, c'est à-dire plus de bavardage dans cette session. On va faire des chemins de fer et enHn la cuisine du pays, car ce n'est pas tout de parler et il faut finir par dîner...

Je vois dans la cour de madame d'Haussonvillc des

oa[>,CoOglc

voitures qui font penser à l'atliraildu Roman comique. Il part tous les jours des barbes et des perruques pai la diligence. J'ai vu deux répétitions par le trou de h serrure. On joue vraiment bien. Ces répétitions onl été faites devant M. le préfet de police qui a pleuré, s'il vous plait, nu Philosophe sans le savoir. On ne saurait 6tre plus en règle avec le gouvernement que cette troupe. Il s'était donc glissé quelques spectateurs à ces répétitions de vendredi et de samedi. Le SUCCÈS a été complet. On peut donner dès à présent un ordre de début à M. de Rémusat; c'est un grand acteur. Pendant qu'il joue la comédie, je lis ses dissertations sur la Trinité et sur la querelle entre Abélard ei saint Bernard. On ne se douterait pas que c'est la même personne. Ces mémoires ne sontpoint agressifs. 11 s'est fait théologien ; il examine les moindres nuances avec le sérieux et aussi la sincérité d'un docteur de Sorbonne. Il n'y a point d'arrière-pensée ; ce pourrait être un livre d'édillcation. T'ai-je dit que je m'étais repris de passion pour les lettres de Cicéron ? L'occasion est que j'en ai trouvé une édition variorum d'une grande propreté qui ne m'a coûté que seize francs. Moyennant seize francs, je me suis lancé en Italie à la lin de celte pauvre République romaine. Je mepluis extrêmement dans ce monde-là, mais je ne puis comprendre ceux qui disent, après une' lecture rapide dans une traduction, que ces lettres de Cicéron sont plus intéressantes que les lettres de madame de Sévigné. C'est bon pour montrer qu'on s'intéresse aux grandes choses et à !a grande politique. Il y a tant de poussière là-dessus, que, si on ne regarde longtemps, si on ne frotte avec soin chaque pan de muraille, tout est gris, tristeet indistinct. Seulement, peu à peu, on retrouve le dessin primitif; on voit la couleur des ara-

oa[>,CoOglc

besques des maisons de campagne; les arbres tombés se relèvent autour des bâtiments; on retrouve Formies et Tusculum et la bibliotlièque un peu sombre où Cicéroo travaillait; les courriers apportent des nouvelles de la guerre d'Afrique; on reconnaît la grande figure un peu composée de Cn. Pompée; on entend le bruit de l'escorte de César qui revient comme un épervier au milieu d'une nuée de petits oiseaux qui s'enruienl; on croit voir passer Tullie, jeune, grande, et belle, el savante ; et Terentia, avec son air grognon. Rien de tout cela ne se montre à la première lecture; il ne faut pas tant de peine à suivre madame de Sévigné à Livry, ni Racine dans son petit ménage.

Guïcy, jeudi 13 juin 1844.

Lundi, qui est mon jour d'écriture, nous sommes partis de Paris à neuf heures du matin et nous avons

couru la poste et le soir, grand spectacle. Ton père n'a passé ici juste que le temps de voir le Misanthrope et les Caprices de Marianne et de s'en retourner de nuit a&n d'arriver mardi de bonne heure pour la commission de la loi sur les colonies. 11 a emmené M. de Sahune. que la voix publique el aussi les voies publiques réclamaient impérieusement, car ii fallait voter pour le chemin de fer de Strasbourg et la nomination du rapporteur dépendait de sa voix ; je pourrais dire de la sienne, si j'étais de l'Académie française. Tou-

oa[>,CoOglc

jours est-il que le pauvre garçon est parti tout incertain de savoir s'il reviendrait pour jouer le Vicomte de Jodelet et sprès avoir joué très bien dans les Caprices de Mariatme^ie r61e de Tibia, où il est à mourir de rire. M. de Bourgoing me dit qu'il t'écrit dans le plus grand détail toute la pompe de ces lieux et toutes ses observations sur le jeu de chaque acteur dans la représentation de lundi dernier. Il s'acquittera mieux que moi de ce fragment d'histoire de la Comédie- Française, d'abord parce qu'il peut montrer le derrière des coulisses. S'il ne te dil rien de luimême, je lui dois rendre justice, et il a bien joué son petit rôle de Basque; on avait beaucoup prétendu qu'il ne savait pas ce rôle, mais ce sont de mauvaises plaisanteries des' Gaussin et des Clairon de l'endroil qui ont de grands airs avec les utilités. As-tu lu ces Caprices de Marianne? Ce n'est pas une pièce bien raisonnable, eL j'aurais cru que cela tomberait tout h plat et que, de plus, les faibles seraient extrêmement scandalisés de l'étrange témérité du langage; mais non. Madame Foy a une charmante figure, un peu tragique, et rien de ce qu'elle dit ne peut être pris en mauvais sens. M. de Rémusat a mêlé un peu de philosophie platonicienne à l'épicuréisme dévergondé de son personnage, et tout a bien tourné. J'espère que les journaux voudront bien ne pas disserter sur ces amusements de Gurcy. Ta sœur a été charmante dans son rôle de Célimène. Tout ce peuple d'acteurs vit paisiblement dans la meilleure intelligence et sans rivalité d'amour-propre. Cela est bien rare dans des gens de cette classe ; mais, pour le moment, ils sont très inquiets, et, pendant que je t'écris, j'entends dans toutes les chambres un bruit comme celui que font les abeilles

.^nzoocCoOglc

quand on a jeté de la poussière dans leur ruche. Il Tient d'arriver nne lettre de Sahune annonçant que la commission dont il fait partie n'aura probablement pas nommé son rapporteur avant vendredi ; or, ven- . dredi, c'est le grand jour. Point de Vicomte de Jodelet, partant plo3 de joie. Comment faire? Les gens de Paris et de Provins, et de Donnemarie, et ceux <|ui babitent vers les forêts de Bois-Boudrant, et ceux qui habitent Sigy, bâti, au bord des eaux, et ceux qui habitent Cbaraarande, couvert d'ormes touffus, tout ce beau monde n'en viendra pas moins. Us ne se doutent point qu'il n'y a pas de Vicomte de Jodelet, à l'heure qu'il est. On verra arriver dans des tourbillons de poussière les voitures de M. Casimir Perier, duduc de Valençay, de M.deGreffulhe,de M. deTalaru et point de Sahune, c'est-à-dire encore point de Jodelet. Un va essayer de faire un vicomte de Louis de Sainte-Aulaire ; il s'y prête do bonne grâce, mais ces rôles ne s'improvisent pas en vingt-quatre heures; enBn, c'est une scène de désespoir. Je prodigue autour de moi les consolations do l'amitié, mais tout cela ne ressuscite pas le Vicomte de Jodelet. Le gou- ■ vernement représentatif est odieux. 11 crée des devoirs factices qui empêchent de s'acquitter des devoirs véritables, et tout cela pour le plaisir de représenter l'arrondissement d'Ussel. Qu'importe-t-il à un homme à la fin de sa vie d'avoir été député d'Ussel ?

Enfin, on te dira par un autre courrier comment auront fini ces grandes scènes... M. de Bémusat est ici particulièrement bon enfant. Tout l'amuse; il est toujours prêt à aller, à rester, et cela avec entrain. Nous parlons un peu du tçmps et de l'espace dans l'intervalle des répétitions. Je vois avec chagrin que la notion de temps s'est affaiblie dans son esprit, et il

D;„z;oL>,CoOg[i:

B6 LETTnES.

tournerait volontiers à croire que là où il n'y aurait rien, le temps perdrait ses droits à l'eiistence. Je n'ai jamais vu que les gens qui méprisaient l'idée du temps tournassent bien.

Adieu, mon cher ami; je t'écris sur une table si basse, dans une petite mansarde si étroite, que j'ai la main tout engourdie, et que j'étoulTe un peu, 11 faut souffrir pourvoir la comédie.

AU MÊME

Gurcy, 19 juin 18(4.

Mon cher enfant, tu n'as pas dû t'altendre à une grande exactitude ces jours-ci. On a vécu toute la semaine dernière à l'imitation du Roman comique. Tous ces chants ont cessé. Je ne me doutais pas que l'on pût éprouver un peu d'ennui de n'entendre plus le bruit des coulisses. J'avais, en vérité, pris quelque goAt à ce traip : voir beaucoup de monde et ce monde en l'air tout le jour; parler sans suite, rire de rien, souper à minuit, se coucher à deux heures du matin, tout cela a son agrément. Enfin, l'inondation est finie, l'eau est rentrée dans son lit et la vie court sans bruit k l'ombre des bois. Tous les gens qui étaient ici ont été parfaitement aimables. Il n'y a pas eu,, au moins que je sache, une piqûre d'amour-propre; pas le plus petit nuage. M. de Rêmusat a charmé tout le monde par l'entrain de son esprit. M. de Bourgoing t'aura dit tout le détail de la campagne. Il n'avait pas l'air d'y prendre un grand plaisir, mais sans une

.h/GoogIc

nnance de mauvaise humeur. Etienne était plus en train, mais tous deux très aimables, chacun à sa manière. M, Raulin m'écrit que la Pi-esse a. fait un reuilleton sur le ton du ravissement. L'enthousiasme vaut encore mieux que la critique, mais rien vaudrait mieux que l'enthousiasme d'un feuilleton. Il y aura hien encore quelques éclaboussures d'éloges dans un journal ou dans un autre d'ici à quinze jours, et pqis ce sera tout, et le feu d'artifice rentrera dans l'obscurité. G'a été en tout un petit plaisir bien conduit et qui n'a pas rapporté de chagrin -, c'est tout ce qu'on peut demander... Que d'explications sur cette comédie de Gurcy I Si tu retrouves ma lettre dans dix ans et que tu la relises comme on fait d'un vieux journal, tu n'y comprendras plus rien et peut-Gtre même que tu n'y comprends déjà pas grand'chose. Pendant que j'écrivais ceci, on m'apporte le feuilleton de \a Presse sur la société dramatique. 11 est bienveillant... On y dit qu'au grand étonnement, à !a grande stupéfaction de tout le monde, il s'est trouvé que, dans cette société doctrinaire, il y avait de l'esprit, de la bonne grâce et de la politesse. Voilà ce qu'on fait quand on veut louer les gens avec délicatesse : n On m'avail dit que voits n'étiez qu'une bête, mats je vois qu'il n'en est rûn. »

On a beau dire ce qu'on voudra des mœurs des comédiens, ce sont de braves gens. Bonjour, mon cher ami.

A H. RAULIN

Gnrcy, îl juin 1814.

Vous en prenez tout à votre aise. Vous remplissez paisiblement vos devoirs de famille, tandis que les autres suent sang et eau pour s'amuser. Écrivez-moi donc. Je comprends la mélancolie qui tous prend en rompant avec tout le passé de Reims. Avez-vous jamais vu une maison démolie quand les gros murs sont encore debout 7 II n'y a rien de plus triste au monde. On voit sur ces murs tout le dessin de la maison ; des lambeaux de tapisserie marquent la place des chambres; on reconnail les détours que suivait l'escalier et ta route de la fumée dans le foyer à présent renversé. Le vent passe et repasse dans cet espace vide ; bientôt la pluie effacera ces dernières marques de la vie, et vous n'y reconnaîtrez plus votre lieu, comme dit l'Écriture. Ainsi s'envolent les familles. C'est encore bien heureux quand on va faire son nid ailleurs. J'espère bien, mon cher ami, que cette transplantation sera heureuse. Le monde va si singulièrement,- les effets ont si peu de rapport avec les causes, qu'il ne faut pas trop toucher à rien, et qu'il est prudent de laisser faire de peur de se sentir responsable. A propos, j'aurais bien dû laisser aller la comédie et ne pas souffler. On prétend que j'ai mal soufflé. Non pas si mal que bien d'autres, mais pas trop bien non plus. On prétend que jo passais mon temps h regarder les aclrices au lieu de suivre

oa[>,CoOglc

sur mon livre. C'est qu'en effet le métier de souffleur serait trop ennuyeux s'il fallait souffler. Quoi qu'il en soit, on ne m'a pas dittrop d'injures, et je me suis assez amusé ce jour-là. Ou a peur, de loin, du bruit et du mouvemsnt ; de près, on s'en trouve assez bien. Au milieu de vingt personnes, on est obligé à peu de cbose et on se sent libre comme l'air. J'espère que vous aurez relu les Caprices de Marianne et admiré la belle scène de Tibia et de Claudio. Il y a seulement un petit nombre de choses sensées qui soient supérieuresàcette profonde sottise. Je dis profonde dans tous les sens. La moitié du genre bumain ne parle ni ne raisonne mieux que Claudio et Tibia; les uns, comme Tibia, n'encbaînent les idées que par les mots; les autres, ainsi que Claudio, ne voient partout que la pensée qui les domine et ne répondent jamais qu'à cette pensée, quoi qu'on leur dise. Ainsi, vous avez fait les hoQneurs de Saint-Cyr aux membres du conseil municipal? Votre conseiller démocrate m'a en effet tout l'air d'un bien bravo homme. A moins d'un esprit supérieur, les gens qui ont des principes et qui désirent s'y conformer ont toujours la mine un peu bête à la première vue ; ils sont attelés à de gros canons qu'on ne fait point tourner en un clin d'œil. Les hommes qui ne se.soucient que d'eux-mêmes ont des mouvements tout autrement lestes, et, comme disent les gens du peuple : Quand on n'a gue^oi, on n'a pas d'embarras; mais un pauvre diable qui cherche la vérité peut paraître un peu emprunté. Je ne veux pas dire par là que tous les animaux d'une allure pesante recherchent la vérité; il y a même des bœufs vicieux, soit dit sans offenser la moitié des conservateurs et la moitié des bêtes qui hurlent contre la philosophie dans le présent ftge.

Quelque chose de charmant, dans la Revue des Deux Mondes, c'est l'article de M. Ampère sur la Grèce. 11 m'a dérobé les trois quarts de mon sujet sur la manière de peindre la nature, mais c'est bien fait, et je n'aurais pas si bien dit que lui. On croit, en le lisant, entendre chanter les cigales dans la vallée de Lacédémone et voir rouler les flots d'argent de tous les beaux fleuves de la Grèce, Il fait chaud aujourd'hui, l'air est assez léger, et, en posant le livre d'Ampère, je fus tout étonné de ne pas voir par ma fenêtre Salamine se bercer dans les eaux. Au lieu de Salamine, c'était la petite lie oji barbotent les canards et le cygne de la maison ; enfin, consolons-nous. Si nous n'étions pas du Nord, peut-être que nous ne sentirions pas si vivement cet Orient; il ne nous donnerait tout au plus que l'instinct confus de la patrie, lequel ne donne pas beaucoup à l'analyse. Albert m'écrit qu'il est à peu près tout le jour sur l'abîme, j'entends par là sur la rade. Il déjeune h bord d'un vaisseau anglais ; il dîne sur un vaisseau français. 11 a pris goût aux gens qui commandent aux tempêtes, quand les tempêtes ne leur commandent pas. Il aura l'air d'un personnage ào Peregrine Pickle à son retour. Peut être nesavez-vouspas ce que c'est que Peregrine Pûkle? Tant mieux ; vous m'en estimerez davantage.

Avez-vous lu le Secret de Javntte ? C'est une petite nouvelle de M. de Musset qui ne vaut pas Frédéric et Berneretle. Si je connaissais cet homme, que je lui donnerais de.bons conseils et comme je l'obligerais à marcher dans le sens de son taienti C'est pourtant un précepte bien facile à suivre que do marcher dans la direction qui fait le plus de plaisir et où on a le plus de facilité. Mais l'homme ne se sent vivre que quand il se contrarie. Les uns font la roue et se donnent la

discipline aâ majorem D<i gloHam. Les autres veulent chanter dès qu'ils ne se sentent pas de voii. Vous pouvez me dire que c'est que l'homme aspire à tout, étant né pour l'infini, et qu'il veut naturellement de tout ce qu'il n'a pas.

AU MÊME

Gurcy, mercredi 21 Juin 18*4..

Mon cher ami, je ne sais plus où nous en sommes. Écrivez-moi. On ne sait oîi vous prendre.

Avez-vous entendu le bruit de la révolution du côté des mers de Grèce? Les pauvres gens ont voulu avoir une constitution, voyant que leur roi absolu n'avait rien des avantages d'un roi absolu. Le roi a promis la constitution et voilà encore un gouvernement constitutionnel. Le Parthénon va voir celte petite cuisine administrative dont la fumée noircira un peu ses colonnes. Je ne me figure pas bien ces noms grecs sous cette forme : M. Thémislode, député du dé/jarlement du Céjihise, et puis des bureaux de tabac pour l'arrondissement de Marathon ; les électeurs de Manlînée, de Leuctres, d'Argos, de Corînlhe, c'est drôle. J'aimerais autant mettre une robe do mademoiselle Palmire sur les épaules de la Vénus Viclrlx. Mais on vit de bonne soupe et non de beau langage. Reste à savoir si la soupe constitutionnelle est une bonne soupe. Nous avons cru pendant vingt ans que le bouillon était nourrissant, et trop nourrissant, et en regardant

ir. 4

OOEJ/COOglC

de près les chiens qu'on engraissait de cette gélatine,

on apu voir qu'ils maigrissaient à vue d'œil.

Vous avez à présent marié mademoiselle votre nièce. Vous auriez bien dû vous marier vous-mSme, mon cher ami. Vous seriez encore plus heureux que vous ne l'êtes en vous sentant secrétaire général. Vousaurieztoutes sortes de peiits chagrins, de petites inquiétudes, de petites querelles, de petits embarras. C'est li ce qui fait sentir la vie ; mais de glisser avec Platon dans le pur éther, au bruit des sphères célestes, cela fait tourner la tête et voilà tout.

Bonjour. Je ne sais ni qui vous êtes, ni. où vous Êtes, ni ce que vous pensez, ni ce, que vous faites, ni ce que vous lisez, ni si vous regardez encore les figures d'Orçagnâ, ou si vous avez passé définitivement à la terre, c'est-à-dire h Raphaôl, à l'Armide du Tasse, h l'Angélique de l'Arioste, en un mot, si vous êtes, comme Nabuchodonosor, tombé du haut de vos grandes pensées pour errer avec les bêtes des champs.

Je vous prie de m'orienter unpeu.

AU HËME.

Gurcy, ÏS juin 184*.

Comment, mon cher ami, vous êtes donc livré à Tracassin? Il se sera dit : h Le voilà à Reims ; il a des affaires ; i! faut aller et venir ; dpnnons-lui un rhumatisme et un médecin. Le rhumatisme agira au dedans, le médecin au dehors, et ce Raulin enragera. » Vous aurez pris froid en causant de l'Ënrer et des excom-

D;[,zocL>,CoOg[i:

LETTRES. tfi

munications, avec votre archevêque. Tâchez donc de n'êlre plus malade et écriv&t que vous vous portez mieux. Yons pouvez Être certain que toules les églises de Paris vont faire dire pour votre rétablissement des messes en mauvaise musique, et les demoiselles de votre Paraclet vont consacrer à prier pour vous les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'ëleint.

Tout cela est bel etbou, mais je n'aime pas que TOUS ayez la tête faible. Je ne peux pasm'ôterde l'esprit que c'est pour avoir trop causé avec votre archevêque. Oui, sans doute, c'est M. Thiers qui fait le rapport (sur l'instruction secondaire). Où est le grand^al, je vous prie? C'est un des plus ardents catholiques que je connaisse. Personne n'admire plus que lui l'admirable organisation du catholicisme. Ne le lui avez-vous pas entendu dire cent fois ? De plus, il n'aime g^ière la philosophie ; il hait les idéologues, nele savez-vous pas? Voilà bien des garanties pour ceux qui craignent qu'on ne brûle le Temple avec les torches de la raison.

Je ne sais rien de Paris,' sinon que tous ces députés s'embarrassent les jambes dans les rails de chemin de fer. Il est certain que ce no sont pas les règles de la géographie physique que l'on consulte pour déterminer la courbe des chemins de fer. Les lignes qu'ils décriront seront en raison directe du crédit de-chaque député. Après tout, l'esprit qu'il y a dans Paris ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête et je ne crois pas que, sauT le préjugé reçu, il y ait la moindre différence entre le bavardage de Nevers et de Bordeaux et le bavardage de Paris. Je vous prie, cependant, de n'être jamais préfet, puisque je réside habituellement à Paris. Tout en tous écrivant ces sot-

tiscs, je suis toujours traversé par cette idée que l'on ne doit pas être malade. Gonsullezdonc sérieusement. Je ne fais pas grand cas d'une douleur au genou qui vous empêcherait un jour ou deux d'aller à vêpres, mais il ne faut "pas avoir la fièvre, ou bien traitez-la, et bien.

Mon dessein est de rester ici jusqu'aux premiers . jouis de juillet, à peu près le temps que tous comptez passer A Reims. I! n'y a plus trace de comédie ici. L'Église gallicane ne saurait qui excommunier. J'entends excommunier d'une excommunication de société, puisqu'il s'agissait simplement d'une comédie de société. Vous ai-je dit que je trouvais mauvais cet empressement que mettent les membres do l'Univer- ' site à faire des visites à la commission anlisacristine? Ils se donnent l'air de plaideurs. On fait des visites à son juge lorsqu'on a une affaire embrouillée, mais on ne fait pas de visites pour de pareilles questions. Socrate ne mettait point de cartes chez les juges des cours et tribunaux d'Athènes. Vous me direz que Socrate a mal fini.

Adieu, mon cher ami. Avei-vous des nouvelles et des rapports exacts sur la communauté que vous dirigez. Vous êtes le Singlin de ce Port-Royal, toutes choses égales ; mais n'ayez donc plus ce sentiment de fatigue et écrivez-moi que vous vous portez tout à fait bien.

Page 1