A H. LE PRINCE OE BROGLIE
Curcy, 1" juillet 1841.
Ici nous menons uno vie fort paisible et que je trouve agréable. De lectures, je n'en fais guère de nouvelles. Te voilà donc retourné à lord Byron après avoir vainement essayé d'admirer Calderon elLope de Vega. J'ai toujours eu, en lisant le peu de liLLérature espagnole à ma portée, un sentiment analogue à ce que tu éprouves. Je l'avais attribué à l'effet des traductions; je comptais qu'en vivant dans le pays on voyait prendre à cette littérature une signification toute nouvelle. Je n'aimais pas le Dante à la folie avant d'avoir vu l'Italie; j'y retrouve à présent comme l'écho de tous les bruits que j'ai entendus en Italie. A la vérité, quand on ne prend pas goût à un pays, ce qui te rappelle n'en devient pas plus aimable pour cela. Au bout du compte, nous sommes du Nord, et peut-être que l'Orient et le Midi, que nous aimons, est ce qui a passé par les imaginations du Nord, 11 nous faut des lunettes bleues pour regarder ce soleil. Peut-être est-ce un tour de passepasse de la critique moderne qui nous a fait croire que nous trouvons charmantes ces mœurs qui ne sont pas nos mœurs, et charmants ces goùLs qui ne sont pas nos goûts ; mais, après tout, nous entendrons toujours mieux Shakespeare que Calderon et mieux Montaigne et Molière que Shakespeare. Ce que nous admirons très légitimement dans les grandes littératures du Midi, ce sont les belles esquisses de
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l'homme et du monde ; ils ont fait cela harmonieusement et plus hardiment que nous, aussi vrai que le , marbre de Paros est plus propre à faire une Vénus de Milo que ne serait le grès ou le moellon des Gaules; mais ce je ne sais quoi d'imparfait par où je suis moi et non pas un Espagnol, je ne peux pas le retrouver ailleurs que dans les écrivains de ma race. Aussi je prends la liberté de douter que nous entendions plus du quart d'Arislophane; et quand une littérature est toujours restée plus ou moins barbare, qu'elle n'a point l'instinct de ce pur idéal qu'on ayait h Rome, à Florence, en Grèce, il ne reste que les traits individuels de gens avec qui je n'ai point de sympathie, et il n'y a au monde que'le plaisir de l'inconnu qui puisse me dédommager de )a peine de l'étudier. Je soumettrai cette classification des littératures & M. de Viel-Gastel qui, s'il était violent, me jetterait ses deux volumes du tbé&tre espagnol h la tête. En somme, il n'y a que deux choses qui nous plaisent réellement, ou l'idéal, ou notre ressemblance. Car pour la ressemblance des gens que nous n'avons point vus, qu'est-ce que cela nous fait? Te souvient-il de tous ces portraits de famille d'un aubergiste qui nous faisaient tant nre à Auxerre dans la salle où l'on dînait ? C'est l'image des littératures étrangères qui n'ont p<is cherché la beauté qui dure et qui ne peignent que la beauté qui passe, leur beauté à elles. Je vais dire^omme M. Cousin : « J'ai honte de moi de faire de pareilles dissertations, » et tu vas me répondre, par le prochain courrier : « On sait cela, monsieur. »
* AMADAHE LA COMTESSE s'hAUSSOHTILLE (HËRB).
Gurcy, 10 Joillet 1844.
Monsieur votre flls m'avait annoncé, chère madame, que je me plairais moins à Paris qu'à Gurcy. Il n'avait pas faitlà une grande découverte et je le savais d'avance tout aussi bien que lui. Aussi n'est-ce pas pour mon plaisir que je suisvenuici et je compte bien m'en aller le plus tdt possible. On va très prochainement supplier M. d'Haussonville de se rendre à Paris aussi, pour prendre pïrti dans la guerre de Troyes et décider que le chemin de fer doit passer devant In maison do chacun de ses amis. On ne parle que de ces chemins de fer et il n'est personne qui ne démontre, dans l'inlirët de ses électeurs, que la ligne courbe est le plus court chemin pour aller d'un point à un autre. Je ne sais coQiment fera M. Guizot qui a pour devise que c'est la ligBS droite qui est la plus courte. La note insérée l'autre jour au Moniteur ne fait pas un très bon effet. On prétend que madame la duchesse de Nemours, voyant qu'on fait si peu pour les princes de sa maison, pourrait bien ne plus vouloir accoucher, comme elle en avait témoigné d'abord l'intention, mais je crois que ce sont de faux bruits. J'ai vu H. de Sainte-Aulaire qui vient passer quelques mois ici, jusqu'au voyage du Roi en Angleterre. Il est le seul qui parle d'autre chose que de ferrailles et de locomotives. Le voyage de l'empereur de Russie & Londres n'a pas eu grand succès. 11 avait dit qu'il
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«s LETTRES.
. resterait huit jours certainement, et quelques jours de plus si on le retenait bien fort. Il est resté huit jours tout juste. Après avoir passé la revue de quelques régiments des gardes, il s'est extasié sur leur bonne tenue et la précision de leurs manœuvres. II disait à la reine qu'il n'avait jamais vu de si belles troupes : — Mais elles ne sont pas nombreuses, répondait modestement la reine; à quoi l'Empereur répliquait d'un air chevaleresque : — Pour le nombre, il n'y faut pas penser, et toutes mes armées sont aux ordres de la reine. Cette marque d'affection a été accueillie par un sourire poli et froid qui semblait dire : Je ne sais pas ce que vous entendez par là. La fin de cette visite a été un peu à la glace. J'ignore si c'est à Londres qu'Horace Vernet a fait à cet Empereur une réponse bien tournée, si elle n'a pas été' arrangée après coup. L'Empereur lui demandait de faire un tableau de la prise de Varsovie, tout en disant qu'il craignait quece sujet ne lui plût pas. — Gomment donc, répond Horace Vernet, mais c'est très beau. C'est dans le genre de la mort de Léonidas.
Je n'ai rien su encore de co qu'on a pu dire sur les comédiens de la Sainte-Prelle. Je n'ai pas rencontré M. de Viel-Castel; madame de Sainte-Aulaire n'avait entendu que des ravissements de tout le monde sur ce sujet.
Daignez agréer, madame, l'expression de mon tendre et respectueux dévouement. J'espère que nous allons voir bientôt M. d'Haussonville et nous ferons de noire mieux pour qu'il ne se livre pas à un trop noir chagrin, loin de Gurcy.
odb,Goagle
A MADAME lA BARONNE A. DE STAËL.
Paris, S septembre lg4t.
Vous aen(j(ej-Tous un peu d'orgueil d'avoir, avec neuf mille hommes, culbuté toute la cavalerie du Maroc à la bataille d'Isly? Vous vouliez, sans doute, avoir le parasol du fils de l'Empereur? C'est, dit-on, le plus joli des parasols. Il n'ira pas dans les mains des belles dames. On le mettra à la voûte des Invalides avec tous les petits lambeaux d'or et de soie déchirés par le canon à Lodî, à léna, à Essling. Quelle destinée pour un parasol! Nous sommes à présent dans la fumée de la poudre: nous sommes noirs comme des diables ; nous saccageons les villes. On dit que tout cela finira bien. Ceux qui ont vu M. Guizot disent qu'il a l'air rayonnant, l'Europe ne sera pas en feu cette année.
C'est toujours demain que M. et madame d'Haus* sonville partent pour leur pèlerinage au temple de Thésée et à l'Acro-Corinthe. Madame d'Haussonville se prépare héroïquement au ma! de mer. Je m'obstine toujours h trouver que c'est bien loin et bien fatigant pour elle. Sans qu'il y ait le moindre danger, la mer est très rude par l'équiDOxe. Le sort n'en est pas moins jeté et ta malle-poste les emportera demain au grand galop.
Vous aurez le Choix de lettres morales de Voltaire. J'ai examiné les volumes. Ce sont des extraits encore intéressants, mais considérablement «lutilés. C'est DU Voltaire sage, un lion à qui on a coupé la crinière,
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arraché les dents, tranché la queue et rogné les ongles. Ce Voltaire-là pourrait entrer dans une sacristie et passer trois mois dans le couvent du Sacré-Cœur sans qu'il scandalisât pei-sonne. C'est un animal fort doux. C'est seulement dommage de ne pas voir le lion bondissant, rugissant, secouant sa crinière, montrant ses quarante dents au clergé de France. Ce que vous aurez, c'est un lion habillé en fille, les yeux baissés, les mains modestement croisées sur son sac à ouvrage, et pourtant, au coin de la bouche et dans les yeux un je ne sais quoi qui n'est pas de bon augure. Il se fait ici une commission pour élever une statue à Voltaire, mais non pas à ce Voltaire hypocrite.
Vous me demandez pour monsieur votre père un livre qui remplace M. d'Estourmel. Je regarde par tout l'univers si je trouverai un livre récent, sérieux et intéressant. Il n'y a pas môme de roman intéressant. Les livres sérieux sont sérieux comme des ânes qu'on éti'ille et comme des Sues qu'ils sont. Si j'avais du talent, sij'étais sérieux et intéressant, je ferais ce livre uniquemeni pour distraire M, Vernet. Vous savez, du reste, qu'il me manque plus d'une chose pour réussir dans celte entreprise. Après tout je chercherai jusqu'au dernier jour ce livre amusant et sérieux.
A K.IE VICOMTE D'HAUSSOBVILLE.
Parii, G septembre 1814.
Mon cher ami, je vous écris seulement un petit mot pour vous dire encore adieu sur lo rivage à tous les deux. M. de Sahune vous porte toutes les nou-
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velles de Paris, et je crois qu'il n'y en a qu'une, mais elle vaut la peine d'Être racontée. L'aflaîre d'Angleterre s'arrangera vraisemblablement. Je crois qu'on désavouera M, d'Aubigny sans le révoquer et qu'on donnera à M. Pritcbard quelque indemnité pour les pertes qu'il a éprouvées par suite de la manière trop vive dont on l'a expulsé de la nouvelle Cythfere. Aces conditions, ou approchant, nous renonçons à entrer dans la Tamise et à brûler les docks, et k détruire la nouvelle Cartilage. LesAnglais, de leur côté, ajourneront le moment où ils établiront un vice-roi aux Tuileries. Nous allons vivre quelques mois dans une parfaite concorde. On n'en dit pas moins que l'opinion publique en Angleterre est tout à fait tournée contre nous, mais enfin, pourvu qu'on n'apprenne pas, un jour ou l'autre, que, sur un point quelconque du globe, les vaisseaux des deux nations se sont tiré des coups de canon dans un moment de vivacité, vous avez l'espoir de ne pas être conduits prisonniers dans quelque joli port de l'Angleterre.
Vous m'avez un peu serré le cœur quand je vous ai vus emballés avec ce gros homme au gilet de taffetas bleu de ciel; Louise avait l'air d'une gazelle en diligence avec un éléphant. J'aurais voulu voir commencer votre conversation. L'éléphant ne doit pas être très lettré. Il a mis un empressement peu poli à s'emparer de la meilleure place. C'est drôle que ce soit là la moyenne de l'humanité. Lucain a bien raison de dire quelque part : Humanum paucts vivit gentts. Voilà du latin; dans huit jours vous ne parlerez plus et n'entendrez plus que la langue d'Hésiode et de Pindare. Je suis sûr que votre compagnon de voyage n'a pas pu s'imaginer qu'il y eût des gens assez bêtes pour aller voir bien loin l'endroit oîi
les Spartiates faisaient fouetter leurs enfants, auprès de l'autel de Diane; encore, si c'était pour faire le commerce de raisins de Gorintbe ou pour exploiter les naines du Laurium, h la bonne heure. Après tout, peut-être que cet homme, avec ses airs de manaot, était fort aimable et fort instruit. Peut-être qull vous suit pour aller recomiaître les ruines de Platée. Adieu, mon cher ami, dites bien des compliments à M. Piscatory. J'ai toujours ma chienne de fièvre, sans quoi je serais avec vous.
A MADAME LA VICOMTESSE d'haUSSONYILLI^ .
Paris, dlmancba 11 septembre 1844.
Vous êtes bien bonne, madame, de m'écrire encore, et vous n'aviez pas besoin de m'expliquer, pour que j'en fusse touché, la magnanimité de votre procédé. Je ne désespère pas du tout d'aller vous présenter un de ces jours tous mes remerciements, quoique jo me sente très peu de force pour faire un aussi grand voyage. Si vous dites que l'ennui fait sortir le loup du bois, je dis, de mon cAté, que la maladie fait rentrer le loup dans le bois. Ce n'est pas le moyen que les loups malades rencontrent les loups ennuyés.
Votre mari se moque beaucoup de moi et il prétend que c'est le curé de Gurcy qui m'intimide; qu'il est vrai que ce curé a quelque chose de railleur et de caustique dans la conversation qui doit gêner les personnes peu accoutumées au monde, mais que, cependant, la charité chrétienne lui fait faire tous les
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jours des efforts sur lui-même et qu'il me ménagera par bonté. Voilà qui me rassure ua peu.
Vous lisez donc HamiltoD ? 11 est certain que M. Pierre Leroux ne ressemble pas au chevalier de Grammont, ni ses écrits aux écrits d'Hamilton.M. Sauzet n'a pas non plus, je l'avoue, la Terme de ces papillons qui volaient dans l'air léger et un peu méphitique de la cour de Charles II. Quel désordre si un homme si grave se mettait littéralement à voltiger dans un salon un peu étroit, oxf m6me aux Tuileries un jour de grande réception ! Quelle éclipse de lumière quand il viendrait à passer devant les bougies ! Mais, je ne veux pas plaisanter de la magistrature. Pendant que vous lisez Hamilton, je viens de relirô un roman de M. Spach qui a pour titre le Nouveau Candide. C'est une peinture de la vie de Rome dans les classes moyennes, un étudiant allemand dans une famille romaine qui lui a loué un appartement. Tout l'intérieur est bien peint, mais les passions n'y sont que de l'eau bouillante, sans nuances. C'est dommage de n'avoir pas, pendant qu'il était en train, fait un joli tableau de ces mœurs dont les voyageurs ne s'occupent pas. On aimerait beaucoup à savoir comment on vit simplement et bourgeoisement au milieu de ces ruines qu'on vient regarder de si loin sans penser presque jamais aux vivants. Si vous passiez quelques anoées à Rome, je vous recommanderais un tel sujet d'études. Pour tout le monde, le Tibre, les ruines du Colisée, les monts de la Sabine, ne sont pas le Tibre et le pays des Sabins que nous voyons, lis sont plus poétiques et moins poétiques à la fois. Uue jeune fille de la bourgeoisie a son confesseur qui loge derrière Saint-Pierre, et, en passant, elle ne songe ni au dame de Michel-Ange, oi à l'obélisque égyptien, ni
aux statues deBernini, ni aux lions de Canova, mais tout cela se môle conrusément à sa vie réelle. C'est Qiie petite fleur brillante sur les murs d'un grand monument. C'est le soleil de, Rome qui lui a donné son éclat, mais elle n'en sait rien. Une vieille Anglaise déclame en passant sur les hodzous romains, sur tes catacombes, sur les pins de la villa Pamphili, et, pendant que la vieille Anglaise reste laide et pâle et déclamatoire, la petite bourgeoise romaine, qui n'a jamais été si savante, grandit et devient belle sans penser aux Tarquins, aux Gracques, aux murailles d'Aucélien.
M.deLangsdorIf netarderapasà se mettre en mer. Quoique j'aime la nature, je n'aimerais pas à aller dans tes pays barbares de l'Amérique. Je préférerais voir Nuremberg, Kœnigsàerg, qui sont sous un ciel gris, à toutes ces forèls vierges sous les tropiques, qui ii'out jamais été regardéesque par des marchands de bois. Je suis comme ma vieille Anglaise de tout ù l'heure, j'aime à déclamer sur les temps passés, mais si je pouvais avoir aujourd'hui dix-huit ans et être né à Rome, même dans la via Babuina, je renoncerais pour cela à toutes tes déclamations présentes et futures. Mais n'a pas dix-huit ans qui veut, et si jamais jelesrattrape, je ne les lâche plus.
Ne dites pas de mal du gouvernement représentatif et monarchique. Genève, qui n'est pas mouarcbique, et qui n'est presque plus représentative depuis quetout le monde met la main aux affaires, Genève est encore tout en désordre. L'autre jour, ceux qui n'aimentpas les énigmes difliciles à comprendre voulaient absolument que ce fût un rationaliste qui prêchât le jour do jeûne Fédéral. Vous savez que c'est une fête religieuse de la confédération. La compagnie
des miDistres ayant désigné un prédicateur beaucoup moins libre-penseur que celui qu'on voulait entendre ce jour-là, la foule s'est portée à l'église de Sainl-Gervais, s'est emparée doucement des avenues de l'église, du clocher et de tous les postes ecclésiastiques et a forcé les fidèles et le prédicateur à quitter immédiatement la place. Le gouvernement, qui aime la liberté, n'a pas donné signe de vie et l'on s'est séparésanscoup férir et les meilleurs ennemis du monde. Depuis Florian, on n'a jamais rien vu de si doux, H. Delessert est un tigre en comparaison. Si on s'avisait de vouloir simplement jeter un ecclésiastique en bas de sa chaire, tout à l'instant voilà la garde municipale qui prendrait la mouche, et mSme qui tirerait le' sabre, et, si on insistait, voilà que la troupe de ligne, infanterie et cavalerie, tirerait impitoyablement sur de pauvres gens qui ne veulent que faire à leur tôle, et qui seraient beaucoup plus doux si on les laissait renverser les églises et le gouvernement.
La pauvre petite province de Calvin devient bien philosophique. C'est un état agréable, mais qui ne peut pas durer -longtemps. Si la foule avait envie d'aller à- l'hôtel des postes lire les lettres, on lui laisserait lire les lettres sans même lui demander de les recacheter.
J'aim^ beaucoup les six jolies petites pièces d'artillerie, propres comme un sou, que Napoléon avait placées sur les quais au 13 vendémiaire. Elles n'ont pas plus tôt murmuré quelques paroles brèves que tous les amis du tapage sont rentrés chez eux avec un bras ou une jambe cassée, et l'idée que l'ordre est une bien belle chose et qu'on a tort de l'attaquer.
A M. LE VICOMTE d'haUSSÛMVILLE.
Coppat, landi IG septembre IStl.
Ea arrivant ici samedi matin, j'ai trouvé la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de Marseille. J'espère que vous aurez moins d'orages sur mer que sur terre. J'espère qu'il n'est point question de se faire arracher une dent h. ctiaque étape. II faut tâcher de vous mettre bien avec Tracassin. Tâchez de négocier avec luipourn'avoirpas trople mal de mer. Après tout, le mal de mer passe et le souvenir des voyages reste. Envoyez-nous tout le récit de vos excursions. Si vous déclamez un peu, on ne se moquera pas de vous. La déclamation est le résultat naturel de la petite fièvre que donne aux Ames bien nées la vue des grandes choses. Pour nous, nous avons eu, pendant quelques jours, la petite fièvre que donne aux Ames des conservateurs la vue d'un danger possible, mais nous nous moquons bien du péril depuis qu'il est passé. Gomment cheminez-vous sans domestique ? On dit que vous laisserez tous vos vêtements parles chemins. Nous nous amusons ici à parodier les paroles de Sylla : J'ai encore le javelot que je portais à Orckoméne, et le bouclier, etc. Nous prétendons que vous , en serez réduit à dire : • N'ai-je pas encore sur moi la chemise que je portais à Orcbomène, et 'les bas que j'avais sur les murailles d'Athènes. » Je renoncerais bien volontiers à toutes mes chemises pour avoir vu Athènes et Orchomène. Presque tout le'monde a
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des chemises , presque personne n'a tu Athènes.
Nous Toilà en Suisse avec Raulîn. La Suisse est belle par l'automne, mais point animée. Cela' est étendu, paisible, riche comme la conversation de*'", mais sans les coups de soleil qu'on voit vers le soir sur les montagnes autour de Naples, à plus forte raison du côté d'Athènes. Nous avons vu en passant le val de Suzon et vous verrez la plaine de Troie. Nous verrons M. le syndic et vous verrez M, et madame Piscatory. Vous êtes des gens heureux.
Adieu, mon cher ami. Je vais me coucher, quoiqu'il soit quatre- heures du soir. J'ai la migraine. Je l'ai quand il fait froid et aussi quand il fait chaud. Je vous serais un misérable compagnon de voyage.
A MADAME LA VICOMTESSE D BAUSSOKVILLE, Coppet, 6 octobre 18*4.
Vous êtes bien bonne de n'oublier personne, même à la vue de Malte et aux portes de la Grèèe. J'espérais ^ qu'à force d'avoir prévu les horreurs d'une longue navigation, vous y échapperiez en réalité ; je vois bien que ce n'est pas non plus un moyen infaillible de détourner les mausquede les prévoir. On ne peutpourtant guère s'empBcher d'avoir quelque confiance dans les prédictions pour éviter les choses qu'on redoute. Votre mari n'a donc pas voulu entendre ce cri plaintif :/(a//flm/y(a/iaffi/ que vous jetiez en vue des côtes de l'Uaiie. Salve magnaparens frugum, saturnia tellusl mot à mot : Salul ! terre antique où ton n'aurait point
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mal au cœurl Énée avait peut-être une émotion du même genre quand il saluait les rivages de ce pftys, mais le mal de mer n'est jamais entré dans un hexamètre du temps d'Auguste. Est-ce que vous avez répété les vers de M. de Musset dans le vieux port de Givita-Vecchia ? Si vous avez vu là M. Limperani, consul de France, il ne vous aura point parlé en vers, et ie ne crois pas que le seuil désert de la campagne de Rome le fasse rêver à la manière de M. de Chateaubriand. M. Lysimaque n'est pas poète non plus, bien qu'il soit, je pense, d'origine grecque. Après tout, il ne faut pas vous attendre à rencontrer beaucoup de poètes sur votre chemin. Ce sont les gens du Nord qui sont poètes aujourd'hui, .s'il y en a. Il faut être bien vêtu, bien nourri, libre et bien portant pour chanter des airs mélancoliques à la vue des ruines ; et puis, du moins de notre letnps, non seulement personne n'est prophète dans son pays, mais personne n'est jsoète dans son pays. Quand sur le penchant de la montagne on' voit la fumée s'élever du toit d'iiile cabane dans le bteu du touchant, dès qu'on peut se dire: « C'est ma grand'mère qui allume une bourrée pour faire la soupe», il n'y a presque plus de poésie, du moins telle que nous l'entendons aujourd'hui. 11 faut des lieux à peu près inconnus où l'on rêve des habitants en harmonie avec ta beauté de la nature. Chaque fois qu'on ouvrira la porte d'une maison dans la vallée de Lacédémone, vous croirez voir sortir quelque fille d'Hélène, mais votre guide sait d'avance que c'est la maison de sa cousine Éleuthère qu'il n'a pas voulu épouser parce qu'elle est trop laide. Ainsi, peu à peu, dans le train de la vie, le pays prend quelque chose des personnes, et comme, en masse, les personnes n'ont pas l'éclat indestructible de la nature,
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l'esprit des lieus devient prosaïque par le reOet des liabitants. Vous me direz que c'est pourtant avec tout cela qu'on fait l'amour du pays, mais je chercherai un autre jour à concilier cette contradiclion. Vou» voyez toujours que vous avei, vous-même, trouvé Naples plus beau qu'autrefois par l'unique raison que vous aviez un peu oublié les Napolitains. Vous voilà bien avancée de savoir que Charybde ou Scylla est uni comme une glace; voua en lirez l'Odyssée avec un peu moins de plaisir. Ce n'est pas que je sois pour les illusions qu'on entretient de dessein prémédité. Derrière ces décorations que l'on nomme des illusions, il y a souvent une perspective plus profonde que ces oripeaux nous empêchent de voir.
Je vous écris encore un peu endolori d'une jolie chute de voiture qui n'a heureusement fait de mal sérieux It personne. Comme nous revenions l'autre soir, votre père, votre tante, M. Raulin et mol, de Cbouilly où nous avions dîné chez madame de Chateauvieux, voici que cheminant dans la nnil noire, par une petite pluie fine et sans lanternes ou avec une seule lanterne, le cocher se trompe de chemin et prend gaiement un petit sentier abandonné d'une pente assez roide. Il n'avait pas fait dix pas dans -ce maudit sentier, que la voiture, une jolie calèche à glaces et bien fermée, penche doucement, puis ud peu plus fort et plus vite, puis enfin nous voilà tous un peu pSle-mêle et un peu la tête en bas, au milieu des débris de vitres cassées. La conversation s'engagea alors tranquillement sur la question de savoir si quelqu'un était blessé. Monsieur voire père déclare qu'ir n'a pas le moindre mal; madame de Staël rien non plus; ni M. Raulin, ni moi. Seulement, nous trouvions que le cocher tardait un peu à ouvrir
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la portière par laquelle on voyait parfaitement le ciel au zénith, autant qu'on en peut voir par un jour de pluie, à neuf heures du soir. Enfin, on sort de son mieus par une ascension verticale et nous allons demander un peu d'aide pour remettre la voiture en état dans la maison la plus proche, où nous avons pris le thé pendant qu'on remettait la calèche dans la voie étroite qu'elle avait quittée à son grand détriment.' Nous n'arrivâmes à Coppet qu'à minuit. Le docteur Mercier étant venu, par hasard, le lendemain, et trouvant que madame de Staël avait assez mal à la tète, lui a fait mettre quelques sangsues. Aujourd'hui dimanche, après sa chute de jeudi, elle est allée à Genève parfaitement remise. Monsieur votre père a pris, de la secousse, un petit rhumatisme dans l'épaute, dont le médecin ne fait aucun cas. M. Raulin a l'oreille déchirée, mais on prétend que c'est pour s'être querellé avec des néo-catholiques qui l'ont mordu sur la question des libertés de l'Église gallicane. Voilà notre aventure en plaine ; vous qui allez courir par les montagnes, tâchez de n'en pas faire autant. Vous n'en seriez pas quittes pour si peu.
Voulez-vous dire beaucoup d'amitiés à Othenin et à M. de Sahune. Je ne suis pas du tout consolé de n'être pas avec vous et de ne pas revoir le dernier des Mofaicans et sa petite famille. Ne dites pourtant rien de bien tendre, de ma part, à madame Piscatory, qui m'a fermé obstinément sa porte à mon dernier séjour à Paris. Ne lui laissez voir de ma part que des sentiments modérés.
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BOKME DE LASCOUHS.
Coppet, 10 octobre 1314.
A présent, chère madame, il n'y a plus à balancer pour vous et tout le monde a pris au grand sérieux l'espoir de vous voir arriver bientôt. Il va faire beau certainement, car il a plu avec fureur tous ces derniers jours. Déjà tous les chemins sont secs et on ne voit plus un nuage du côté du fort de l'Écluse. On en conclut que c'est bon signe pour votre arrivée, et c'est sans doute par un ordre du jour du commandant de la division militaire.
N'êtes-vous pas très émue de nos prodigieux succès en Angleterre? Quand je lisais l'histoire de la rivalité delà France et de l'Angleterre, je ne me doutais pas que je verrais un jour à peu près de mes yeux le lordmaire et tous ses conseillers venir complimenter le roi de France ^vec cette vivacité de langage. Je ne vois pas comment pourront s'y prendre ces deux nations pour s'égorger un beau matin, comme semblent le souhaiter MM. Ledru-RoUin, Gamier-PagèsetHortensius de Saint- Albin. Si les écrivains de l'opposition veulent absolument voir le parasol de lord Wellington suspendu à la voûte des Invalides, ils n'ont qu'à aller le lui prendre eux-mêmes.
Vous avez lu avec plaisir l'article de M. Saisset sur la philosophie d'Alexandrie. Ces gens d'Alexandrie avaient beaucoup d'esprit et d'élévation d'esprit. Ces qualités se conservent sous les croyances les moins raisonnables; je ne sais pas même si un peu de folie
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iVanime pas utilement les qualités de riDteUigence.
Les siècles très sensés sont un peu comme les canards; ils barbotent dans la vie réelle et ne pensent pas à faire usage de leurs ailes . Après tout, peutêtre que la droite raison, en grandissant, prend aussi des ailes et finit par s'élever plus haut que tous les autres oiseaux de l'air. Elle est toute jeune encore et n'a que très peu déplumes, et ce peu de plumes, il y a des gens qui les lui veulent arracher à mesure, sous prétexte que les plumes engendrent l'espritd'orgueil et la réhellion. Avez-vous lu le livre même de M, Jules Simon sur Alexandrie? On le dit curieux et bien fait. Je ne l'ai point encore commencé. En Tait de lectures, quoiqu'on ne fasse à présent pas grand'chose de bon, il est difflctle de joindre les deux bouts à la fin de l'année. On laisse avec regret du monde derrière soi. Il me suffit qu'une chose soit imprimée pour que j'aie envie de la lire. J'ai encore la superstition de l'imprimé; je crois toujours que ce doit être quelque chose. J'imagine que cet entraînement pour les livres quels qu'ils soient tient à ce qu'ils sont tous de la même écriture, pour ainsi dire, depuis Descartes jusqu'au dernier feuilleton du dernier journal. Les mauvais prennent par là un peu de l'autorité extérieure des bons. Voilà pourquoi on a presque envie de croire une nouvelle absurde, dès qu'elle est imprimée. Vous voyez si j'ai l'esprit docile.
Les sociétés de Missions anglaises reprochent donc au gouvernement français son fanatisme religieux? Je suis assez tranquille à cet égard et ne crois pas que ce fanatisme aille bien loin. Je crois pourtant que, sur certains points,' il se fait vif, et dépasse un peu son impression. Gela ne tourne jamais bien.
Adieu, chère madame, mille et mille respects,
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avec beaucoup d'impatience de vous voir arriver à Goppet.
A M. LE FtllKCE DE BROGLIE.
Coppct, 2b octobre JSil.
Mon cher ami, je suis d'une humeur massacrante et j'en ai quatre raisons, parce (jueàdaterde demain, je dîne quatre fois dehors sans interruption. 11 n'y a pas de stoïcisme qui tienne à une pareille vexation.
Il paraît que M. Piscatory ne trouve pas ta sœur assez frappée de la beauté des montagnes pelées du Péloponèse et de l'Attîque, En fait de beau, le laid ne pénètre que lentement dans l'âme i ce n'est pas l'affaire du premier coup d'œil, et il faut que l'esprit soit averti et qu'il soit docile. La moitié de notre esthétique moderne est une affaire de sympalhiepour l'opinion d'autrui et les caractères souples sont ceux qui ont le meilleur goût. N'y a-t-il pas beaucoup de gens qui pensent el admirent comme les autres par crainte de leur déplaire? On n'a d'idées à soi que si l'on est sûr de plaire quand même ou bien encore quand on ne se soucie pas de déplaire. On ne s'aQranchit guère que par le mépris pour les autres. Sur quelques points, le consensus genen's humani prouve que les hommes ont un peu peur les uns des autres. M. Raulin et moi, sans nous mépriser, nous disputons tout le jour. Ne voilà-t-it pas qu'il me soutient hier, en présence de M. Vinet qui abonde un peu dans son sens, qu'une des conditions du beau, c'est l'utile ; l'utile, dans son
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8i LETTRES.
sens le plus élevé, bien entendu ; sur cette déclaration de principes, j'.ii senti mon sang bouillonner, lui qui ne bouillonne pas souvent, et je loi al représenté que le beau élait le beau, sans conditions à nous connues, el que, comme le bien, c'était ce après quoi on ne demande rien; qu'après utile, on pouvait demander utile à quoi? mais qu'après beau et bien, on ne disait pas : beau à quoi? ni bien à quoi ?EnSn nous nous arrachâmes les cheveux sur l'idée de beau, ce qui ne l'éclaircira certainement pas, et cela peut tout au plus contribuer à en affaiblir l'image dans nos personnes. Ce qui est vraiment beau, c'est le voyage du roi en Angleterre. Nous ne nous lassons pas d'en lire l'histoire. Le dénouement est un peu précipité, et j'aurais autant aimé que la reine Victoria n'allât point déjeuner à bord du Gomer quand le roi n'y était plus. Prœfulgebant Brutus et Cassius. Ce sont des nuances subtiles, et elles ne sont de rien en histoire.
Je finis comme j'ai commencé, par l'image de ces dîners qui m'obsèdent, 'mais il faut manger ce qu'on ne peut empêchjjr.
Bonjour, bonjour, mon cher enfant. Tes lettres sont aimables; pourquoi en parles-tu si légèrement?
* A MADAME LA COMTESSE d'hAUSSONVILLE (mÈRE).
Coppet, 31 octobre 1844. -
Chère madame, voici une lettre des voyageurs qui m'arrive de Constanlinople en date du 16 de ce mois, lis ont pour la nature en Turquie l'enthousiasme que
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tes arls leurdoonent en Grèce. Ils ne sont pas très frappés de ce que la civilisation européeDne a pu faire dans ce pays. Ils trouvent comique que les jeunes Musulmans à la mode quittent dans les rues leurs ganLs blancs et leur chapeau rond et tirent de leur poche un mouchoir des Indes pour s'agenouiller h l'heure de la prière. Ils ont vu lancer un ballon dans un cimetière turc comme on pourrait le faire à . Tivoli et c'est un signe de grande civilisation qu'un ballon s'élevant au-dessus des minarets de Constantinople.'lls sont pour le moment à l'aubei^e et je ne sais pas ce que vaut une auberge musulmane. Les caravansérails chrétiens ne sont pas déjà des plus propres en aucun pays, mais l'ambassadeur de France veut absolument qu'ils logent dans son palais et leur dit tous les jours :
Venez dans mon palais ; vous y verrez ma gloire.
Il me semble voir que leur dessein est de céder à cette aimable invitation, et ils auront bien raison car tout devient probablement plus facile pour qui demeure BOUS le toit de l'ambassadeur. On prend quelque chose do son inviolabilité, et les Turcs sont plus certains de recevoir cent coups de bâton quand ils ne sont pas polis envers l'hôte d'un ambassadeur que dans toute autre circonstance analogue. Ces traditions sont-précieuses et bien respectables aux yeux de ceux qui voyagent en pays étranger. De loin, tes faiseurs de constitutions n'arrangeraient pas si bien les choses. Ici, quand un postillon n'est pas bien élevé, il n'y a point de cadi pour faire son éducation, et l'ambassadeur de la plus grande puissance ne pourrait pas faire pendre le moindre citoyen pour un manque de civilité.
J'espère, chère madame, que vous êtes plus tran-
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quilles àGurcyquenousnele sommes ici. Nous menons un train de guerre en ce sens qu'il faut aller diner en
ville tous les jours.à peu près, et la ville est à trois bonnes lieues, ce qui faitsix lieues par jourpour aller chercbersasubsistance.Jen'aime pas assez le monde pour courir volontiers après lui à de telles distances, mais je risquerais de rester tout seul au logis et je n'aime pas non plus la solitude absolue. Entre autres regc^ts de Gurcy, je pense toujours qu'il y a peu de voisins et que, même quand on voit ces voisins entrer par une porte, on sonne l'alarme et l'on monte rapidement en voiture pour éviter leurs visites. On va se promener même dans leurs bois pendant qu'ils vous cherchent dans votre maison. C'est là la liberté des cbamps.
Depuis le voyage du Roi à Londres, il ne vient plus rien de Paris. Les caricatures anglaises témoignent qu'il a été bien accueilli à Londres. J'en voyais une qui représente la reine Victoria sous la forme de Calypso pleurant Ulysse dont on voit le vaisseau s'évanouir à l'horizon. On ne voyait rien de pareil après le départ de l'empereur Nicolas. Il faudrait seulement à présent que nous fussions un peu raisonnables visù-vis de l'Angleterre et que nous ne prissions point à tâche de nous brouiller tous les quarts d'heure pour des susceptibilités d'enfants. Je doute que nous prenions cela sur nous.
Pas une âme dans Paris ne m'écrit et je voudrais bien savoir si Paris existe encore, mais M. Kaulin seul m'en dira quelque chose à son retour. *
Adieu, chère madame. Croyez bien, je vous prie, à tout mon tendre et respectueux dévouement.
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A U. LE TICOHTE D HAUSSOHVILLE.
Coppet, ! novembre I8H.
Voilà deux lettres, une de Syra, du il, et l'autre de Constantinopte, du 16, gui nous ont fait grand plaisir. On y voit que les fatigues de ce grand voyage n'ont pas altéré du tout la vivacité de votre esprit, et c'est un grand signe de santé que la vivacité d'esprit. II m'arrive seulement de ne pouvoir juger par votre seconde lettre si vous avez vu ou non l'Asie Mineure. Je ne vois rien sur Smyrae ni sur sa îiue des rases, ni sur le Pont des caravanes ; rien sur Pergame, rien BurAntioche. Qu'avez-vous donc fait de ces cinq jours entre le 11 et le 16, après m'avoir dit : h Demain, nous terons en Asie Mineure ? » Toujours est-il que vous vivez jour et nuit dans l'admiration, et vous avez de quoi. Si, dans quelqueaDauvais gîte, une ou deux piqûres par ci par là viennent vous rappeler bors du merveilleux, ce n'est que pour un moment. Vous n'en voyagez pas moins d'ordinaire dans la lumière, à travers les temps qui ne sont plus. Je suppose que vous TOUS souvenez rarement que vous êtes homme, et, qui pis est, député. Ilélas I il vous faudra bientAt revoir la face prosaïque de vos électeurs. Il ne s'agira plus de regarder les débris de Sicyone et de MycÈnes, ni de marcher à travers des bouquets de lentisques et d'orangers. Il vous faudra retourner dans les froids corridors des ministères et voir la froide flgure de tous ces chefs de bureaux qui ne valent pas, probablement, le plus petit d'entre les Grecs. Peut-être
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que vous vous déciderez à ne plus revenir en France et à louer quelque jolie petite maison dans les Cyclades et à nous envoyer tous promener. Je ne vous en blâmerais pas, et, à votre place, si j'étais où vous êtes, ■ je n'en reviendrais point. Peut-être bien que lady Stanhope était folie, mais ce n'est pas pour avoir préféré ses jardins en haut du Liban à la misérable vie de société qu'on mène en Europe. J'entends bien que votre plaisir, au retour, sera de raconter l'Orient, mais il vaudrait mieux y vivre et se faire raconter l'Europe. Vous auriez de moins le froid, le vent, la pluie et toute l'activité parfaitement vaine qu'il faut se donner pour être du monde. Si je vous revois jamais, je vous estimerai un peu moins de n'avoir pas su prendre ce grand parti ; je verrai qu'il vous reste ce fond de bon sens vulgaire dont on fait grand cas en Occident et qui me parait moins raisonnable devant Dieu que le romanesque que je vous prêche.
Le ridicule de ce que je vous dis là, c'est que j'en pense quelque chose. Pour nlon compte, j'aimerais mieux, incomparablement mieux, être maître d'école à Tinos, ou à Cos, ou dans tous les noms en os, qu'ambassadeur à Vienne. Vous pouvez en conclure que je suis un fou en os. Vous devez penser avec quelle reconnaissance j'ai su que vous m'aviez coupé un bâton de laurier-rose dans le lit de l'Eurotas, gui était aussi celui de M. de Chateaubriand. N'allez pas m'attraperni me donner pour un rameau de l'Eurotas quelque débris de fagot de la forêt de Fontainebleau. Je ne sais rien déplus criminel que de tromper l'imagination ; c'est, je crois, le pécbé contre le Saint- Esprit. J'ai annoncé à M. Raulin sa vierge byzantine trouvée dans les ruines de Troie, Il est plus touché qu'étonné de cette bonne nouvelle. II tient qu'il pou-
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Tait y avoir encore d'assez bons tableaux dans le salon de Priam. Paris, son fl!s, donnait dans l'école moderne, mais le vieux Priam avait gardé les saines traditions. 11 demande si cette vierge byzantine était dans l'oratoire d'Hécube. En attendant, il s'en va à Paris le 6 par la malle-poste qui l'ensevelira dans les neiges suivant toutes les vraisemblances. Comme il a eu dans Genève tout le succès qu'un homme peut avoir, il n'aura pas h se plaindre de ta vie quand même elle aurait cette fin tragique. Et vous, qoeferezïous une fois à Venise ? On regarde tous les passages de montagnes et l'on se demande par où vous reviendrez au logis. On serait bien content si l'on vous voyait un matin déboucher par ici déguenillés et noircis par le soleil comme vous devez être. Le roi n'a pas été mieux reçu en Angleterre que vous le seriez en ces lieux. Qu'est-ce que vous me dites donc de cette petite flëvre qui menace M. de Sahune? C'est bien la peine d'aller à Épidaure pour en rapporter la fièvre? Mais j'espère que vos craintes à cet égard n'étaient pas fondées. Tous les gens prosaïques lui courraient sus et lui diraient au retour : « Je vous l'avais bien dit f» Quoiqu'il en soit, dites-lui bien des amitiés. Il n'écrit pas tant qu'il l'avait promis, mais on peut bien un peu oublier ses amis du temps présent, quand on voit tout le panorama des rêves de sa jeujiesse. Je vous admire, vous, mon cher ami, mais vous êtes fort comme un Turc et je vous ai dit déjà que la moitié de nos qualités vient d'une bonne santé; aussi, je ne dis pas : Voyez comme il est aimable f je dis : Voj/ez comme il est bien portant ! Je dois pourtant avouer que je connais des gens robustes qui ne vous valent pas, mais je vous mets au-dessus de tous les valétudinaires à moi connus. Vous n'ai-
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mez donc pas à voir les jeunes musulmans en souliers Ternis? C'est que vous ne parcourez pas le monde en économiste. Quand vous voyez partir une caravane pour le désert, je gage que vons ne pensez pas tout d'abord aux marchandises que portent les chameaux? Vous n'avez pas d'élévation dans l'esprit, que voulezvous que je vous dise? Parce que la civilisation a l'air d'un commis voyageur, vous ne lui trouvez pas l'air poétique. Quelle raison? Vous aimez donc mieux un Klephte descendant de la montagne armé d'un long fusil qu'un honnête notaire de Paris avec ses pantoufles fourrées, ses lunettes vertes et son bonnet de coton? J'aimerais autant dire qu'un grand chien des Pyrénées, au poil blanc et hérissé, est préférable à un carlin bien élevé, ayant les oreilles et la queue coupées, pour le moins. Vous m'avez la mine d'avoir pris des idées de sauvage dans vos pérégrinations, mais venez dans les bras des conservateurs, et vous oublierez toutes ces sottises.
A H. LE FRinCB DE BBOGLIE.
Coppet, t5 novembre 1844.
Mon cher ami, leslettres de Cônslantinople arrivent à point nommé comme j'allais t' écrire. Le départ a été renvoyé au 8 novembre. Peut-être qu'après avoir vécu dans le vrai Orient, Venise leur paraîtra pâle, et qu'ils la quitteront promptement. Ces pauvres bords du lac n'ont pas, non plus, pour le moment, la vivacité de coloris du Bosphore, mais on y traite de
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la philosophie de Hegel, ce qui n'entre probablement pas dans les sujets de conversation des Oriealaux. Ton père', qui lit un exposé des idées de Hegel, veut bien me les redire à mesure qu'il le» a éclaircies ; je comprends avec une grande clarté maintenant que l'être pur c'est l'idée, c'est-à-dire ]e penser, mais le penser rien, sans quoi penser à quelque chose serait une détermination, et toute détermination est une limite. Vous entendez, à présent, pourquoi la pensée, dans son expression la plus générale, est vide, et l'on s'en éoute bien, à voir toutes les déductions qui en découlent dans ce système. J'aime pourtant toutes ces chimères de l'abstraction. J'aime surtout à regarder la courbe que décrivent ces tbéories pour retenir au sens commun, car il faut bien y revenir. Lorsqu'aprèsceslongscircuitslemoment arrive où l'on va se rencontrer nez à nez avec les réalités, le machiniste s'arrange pour faire rentrer dans les rails de ce monde son petit appareil qui s'est promené dans les nuages. Il fait en sorte que vous ne sentiez pas trop la secousse, et il vous donne modestement sa chute forcée comme une preuve que sa théorie cadre admirablement avec la nature des choses. Est-ce que je ne te parais pas bien étraiige de l'envoyer ces belles remarques au milieu d'un pays où on a tout autre chose à penser? '
A H. BAULLN.
Coppet, 18 noyembra I8*i.
Hon cher ami, je crois que tous ne méritiez pas les beaux jours d'automme qu'il fait ici, puisqu'il a fallu
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que vous fussiez parti pour, les voir. Figurez-vous, h votre grand regret, «a air gris d'une parfaite douceur à travers lequel le son des cloches arrive doucement des bouts de l'horizon ; un lac immobile cil se mirent toutes les feuilles des arbres qui ont encore des feuilles. Je viens de faire tout seul et sans «ne querelle avec qui que ce soit, une petite promenade où je n'ai rencontré tout juste que le curé deVersoix. Sultan, qui est un chien anticatholique , lui a témoigné des fantaisies de controverse que j'ai arrêtées sur-le-champ ; je lui ai fait honte d'abuser de sa force contre les êtres faibles qui se hasardent sur le grand chemin. Je ne sais pas si mon instinct de jalousie me permettra de vous dire avec la bonne grâce nécessaire que tout ce qui vous a vu ici vous regrette. Que maudit soit le jour où vous êtes venu montrer ce que c'était qu'un vrai maître des requêtes. Je n'en veux pas dire davantage sur ce sujef. Je jouissais en paiï de la bienveillance publique et vous avez fait faire des comparaisons qui ne sont pas à mon avantage. Que Dieu vous bénisse et ne revenez plus ! Ce que je suis devenu depuis huit jours? mais j'ai entendu votre éloge. Ne voilà-t-il pas un joli sujet de conversation pour un autre? Tous les gens qui font si grand état de vous n'ont qu'à vous l'écrire et à faire leurs commissions eux-mêmes. La vie est beaucoup trop courte pour lapasscr&louerlesautres. A propos d'éloges et de vous, je n'ai fait que regarder du coin de l'œil l'article de M. de MolËnes sur Voltaire et j'ai craint d'aller plus loin, de peur de blâmer les efforts d'une bonne Â'me qui, après tout, ne veut que le bien. C'est une règle inviolable pour moi de ne jamais juger sévèrement ceux qui se consacrent à de bonnes i, quand même ils auraient incomparablement
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plus de zèle que de science. D'ailleurs, bien que M. de
Molènes ne m'édifie pas du tout, il peut en édifier d'autres. Les idées entrent par mille chemins et sous mille formes. Je ne crois pas que la même raison serve ù convaincre deus esprits. Il faut autant de raisons et de déraisons, si vous voulez, qu'il y a d'intelligences. Quant à cette intelligence dont vous me parlez, i(u'on achète cinquante mille francs par an, c'est iloncheaucoup pour une seule intelligence, d'autant ];lus que, pour l'instant, cet esprit n'est pas en verve et reste dans un chemin trop battu . Durant quelques aaaées, l'imagination publique, car il y a une imagiuation publique, s'est complue dans les aventures eitraordinaires elles Satans habillés en bourgeois. Il n'est pas impossible d'expliquer k quoi tenait cette disposition. On a vu que cela aussi était vanité et que l'eicentricité ne rapportait même pas tant que la raison. Les écrivains qui ont pris l'habitude do faire des Mille et une Nuits des passions et des caractères, ne sauraient pas redevenir sensés aussi aisément que le public. Ils courent donc grand risque de n'être bientôt plus que des extravagants pour tout le monde. Tout cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de talent sous leurs folies, et, quoi que vous en disiez, ces folies mêmes montrent, au bon sens de ceux qui viennent après, des routes inconnues.
Vous demandez des nouvelles d'Orient. On en a de bonnes. J'ai aussi une lettre de M , Piscalory qui comptait aller dire adieu aux voyageurs à Syra, si les alfaires de la légation lui en laissaient le temps. Je vois qu'il est un peujaloux pour Athènes du succès qu'a eu le Bosphore. De loin, je suis pour Athènes; la nature n'a pour nous une beauté achevée que quand elle a été le théâtre d'une grande histoire. Tous
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9i LETTRES,
les grands hommes q^ui ont passé sur cette terre ont emporté avec eux le souvenir du dessin de ces montagnes et c'est quelque chose pour ces montagues; et puis, même avant le daguerréotype, j'ai toujours eu l'idée confuse que pour un œil plus perçant la trace du passé se retrouvait dans les lieux qui en ont été les témoins. La redoutable ligure des Spartiates est probahlement encore marquée sur les roches des défilés qu'ils suivaient pour aller ravager l'Attique, et, soit dit pour éveiller votre attention, le profil d'Aapasio a laissé sa légère et étemelle empreinte sur les marbres des monuments à l'ombre desquels elle se promenait avec Périclès, Je m'intéresse beaucoup plus à une contrée qui garde de telles images qu'à la ville où Constantin a promené son hypocrisie, soit dit encore pour vous déplaire. Je serais pourtant fâché de vous déplaire tout de bon, etje vous regrette fort, malgré l'admiration que vous excitez ici chez tous les gens sensés.
Coppet, i décembre 1844.
Je n'ai jamais vu commencer leprintemps à la campagne, et j'en ai du regret, quoique je soupçonne qu'il n'y a pas de printemps à la façon dont les poètes l'entendent, mais je peux vous garantir qu'il y a un hiver, et il ne commence pas mal! A la lin du mois je compte reprendre la route de Paris où l'on ne voit pas tant de neige ; il y en a déjà ici infiniment plus
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que M. le préfet de police n'en pourrait faire balayer, quand bien même il convoquerait tout le ban et l'arrière-ban des écrivains français qui font des vers et des romans et qui feraient mieux de balayer la rue. Vous croyez peut-fitre, à m'entendre si mal parler des successeurs de Bernardin de Saint-Pierre et de J.-J. Rousseau, que je lis le Juif-Errant; eh bien, pas du tout. Je S'ai laissé, il y a bien des mois, à sa fantasmagorie des jésuites. II m'a paru que c'était gâter le mal que de le peindre ninsi : des hommes noirs, dans une maison noire, uniquement occupés de noirceurs, cela n'a pas le sens commun, ce n'est pas ainsi que l'on peint les êtres vivants. L'auteurduyM//'-£'rranl n'a donc pas lu Machiavel? Quand on veut nuire aux gens, la première chose à faire c'est de prendre h. leur égard un grand air d'impartialité. Il faut.leur donner au besoin quelques vertus; il faut rester eu deçà de la vérité dans sa peinture du mal, afin de faire dire au lecteur indigné : « Mais il ne dit pas tout; ces gens-là sont cent fois pires ! » C'est, je crois, le grand artifice de la polémique d'éveiller la colère et de ne iapassati^aire complètement. Les hommes qui ont beaucoup d'autorité naturelle parlent à voix basse; c'est une image de la manière dont il faut s'y prendre en littérature pour agir sur les autres. Si TOUS me montrez, au lieu d'un jésuite, le diable en personne, la première fois que je verrai un jésuite je dirai : « Mais M. Eugène Sue n'a pas de bon sens; ce bon ecclésiastique n'est pas si noir qu'il fait ses jésuites, n La vérité est que M. Eugène Sue se soBcie assez peu de faire haïr cette race; il donne au public ce qu'il suppose qu'il aime, et voilà toute sa politique. M. O'Connel estcomme Eugène Sue, il parle de nous sans nuances. Je prends la liberté de trouverle Journal
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des J)ébals Ma peu bien imprudent d'insérer cet épouvantable horoscope contre le Roi. Il l'a fait à bonne intention, mais demain la Gazette de France fera la m6me chose, et les tribunaux ne pourront pas le trouver mauvais, car on leur dira ; « Le Journal des Débals en fait autant, » et les jurés trouveront l'argument très plausible. On doit se garder toujours de prendre les libertés qu'on ne veut pas laisser à ses ennemis. Il y a moins de mal à nous donner les Élévations de M. de Lamartine sur la politique actuelle. Cet homme a des opinions sans nombre, et comme le diable dans l'Évangile, moinsla méchanceté, il peut dire je m'appelle Légion. Après tout, il est triste de voir perdre en déclamations des dons très heureux; ce pourrait être une belle rivière, si ce n'était une inondation. J'ignore ce qu'il se promet de faire à la prochaine session; mais je lui promets qu'il ne fera rien du tout. Le voilà plus seul que jamais, mais il doit se croire plusieurs, attendu les opinions contradictoires qu'il trouve moyen de garder ensemble.
Je n'ai pas une lettre de Paris depuis des temps infinis. Je voudrais bien savoir quelque chose de Saint-Marc Girardin, et si son discours est pour le mois de décembre. Un decesjoursil mourra quelque académicien, et ces messieurs qui ne se font pas recevoir ne seront pas là pour donner leur voix. Je comprends toutefois qu'on retarde le plus qu'on peut le moment de prononcer ce discours. N'est-ce pas une des actions les plus importantes delà vie? Je me ligure que la main me tremblerait beaucoup en écrivant un tel discours. 11 ne faut pas attacher tropd'imporlance aux choses importantes, sans quoi on ne les fait point. 11 est bon de savoir faire h peu près; tous ceux qui ont fait beaucoup ont fait à la diable; pour
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Stre un bon architecle il ne faut point avoir les subtilités deBenvenulo Cellini, Avec ces subtilités on fait une demi-douzaine de manches de poignards, et la vie se passe. Aussi bien, on a beau se donner de la peine, les fautes que noua effaçons dans notre travail ne sont presque jamais celles que voit le public. La Bruyère, il est vrai, avait cette ^nanie de polir; je -ne suis pas sùu que ses défauts ne viennent pas de là. \u reste je suis comme M. de Lamartine, j'ai plusieurs opinions contraires sur ce sujet. Tant qu'on n'est pas parvenu à traduire fidèlement l'image qu'on voit au dedans de soi, ce n'est pas la peine de donner son tableau au public ; mais, d'un autre càté, si l'on attend cette ressemblance parfaite, on risque de l'attendre toujours. De là la nécessité de ne rien faire pour bien faire. Heureusement il y a à cette difficulté une solution : le public est un sot et un ivrogne, comme dit Lemierre, et il n'y regarde pas de si près. Quand il est dans un moment de bonne humeur, il prend les gens en bien, et cela l'engage un peu pour l'avenir, parce qu'il n'ainie pas à juger deux fois la même personne.
A M. RAULIN
Coppei, samedi 13 décembre ISli.
Mon cher ami, qui croirait que vous m'avez écrit
deus lettres contre une? Gela n'est pas dans le cours
naturel des choses. C'est une interruption des lois de
la nature et une nouvelle preuve que les miracles
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sont possibles. Gomme je ne suis pas rationaliste, je ne cbercherai pas à réduire cet événement aux mesquines proportions d'un fait naturel. .
Nous avons vu nos Orientaux. Us sont vraiment aimables. L'Orient est un grand élément de civilisation, à ce qu'il parait, Car les gens qui viennent de l'Aquilon ou de l'Occident, n'ont pas le quart de leurs agréments. Ils vous parient familièrement de Mycènes, de Oorintbe ou d'Épidaure, des sept tours, de la mosquée de la sultane Validé, de la mer des Alcyons, de / la mer Noire et tout cela avec des traits qui montrent bien qu'ils ont vu tout cela de leurs propres yeux. Par exemple, ils vous disent (j'entends M. de Sabune et M. d'Haussonville), ils vous disent ; « J'ai été dévoré de punaises dans la vallée de Lacédémone. » A ce trait, ne voyez-vous pas mieux le pont Babyx au clair de lune? n'entendez- vous pas le bruissement des roseaux dans le lit de l'Ëurotas? ne sentez- vous pas le parfum léger qui sort des touffes d'amandiers, de citronniers, de lauriers qui croissent partout en abondance, en attendant qu'on plante régulièrement des pommes de terre avec le progrès de la civilisation? Que j'aime bien mieux les punaises que la pompe vague des vers de Racine :
J'ai visité l*Élide, et, laiesant le Ténnre, Passé jusqu'ï la. mee qui vit tomber Icare.
11 y a un peu de ce cbarme dans V Itinéraire de M. de Chateaubriand. Il prend la fièvre auprès des ruines du Laurium, non loin du cap Suoium ; il est coucbé sur une natte dans la cuisine, c'est-à-dire aussi dans le salon et dans la salle h. manger, car c'est tout un dans les pays poétiques. Pendant qu'il sommeille à
demi, il regarde une jeune fille grecque de dix-sept à dii-buitans qui est restée à la maison tandis que tout le reste de la famille est aux champs. Elle va et vient ; elle chante à voix basse, comme les oiseaux au coucher du soleil; elle rieut prendre une petite marmite accrochée au-dessus de la natte où dort le malade ; elle fait le feu, prépare le diner, s'interrompt pour rajuster quelque chose à son vêtement et à sa coiffure. Ne voyez-Tous pas mieux, par la fenêtre entr'ouTertede cette petite cuisine, la mer et les colonnes du Sunium que quand Delille vous dit :
VerH ce cap où Platon, «te.
Je suis pour les punaises en littérature. Vous ne les aimez pas. Vous aimez les immortelles. liOS immortelles n'ont pas la grSce fragile des fleurs qui passent. Il faut animer l'idéal par la réalité. La réalité, c'est le sauvageon sur lequel vous greffez l'idéal; à lui tout seul, l'idéal se corrompt vite; il devient mortellement ennuyeux et finit par ne plus ressembler à. rien.
H. de Sahune vous en dira davantage, lui qui a été directement piqué par la réalité. Il vous dira que celui qui lit Vllinéraire voit la Grèce. Voilà qui vous fait honte à vous qui parlez de M. de Chateaubriand comme d'un déclamateur. Sans lui, sans celte imagination qu'il vous plait de trouver factice, le monde aurait encore cette belle^ouleur petit gris que l'abbé Barthélémy et tous les abbés du monde employaient pour peindre la nature et les anciennes civilisations, cette fade couleur, terne, blafarde, incertaine, comme les vers du P. Porée ou du P. Jouveney. Ce n'est pas d'eux qu'on peut dire :
Il étate k nos yeux, par une main savante, De l'aatre des saisons lu robe ÉUncelante.
L'ëmemude, l'azur, la pourpre, le rubis, .
Sont l'immortel tissu dont brillent ses Labits.
Après cela, chacun son goût, et puisque rous aimez mieux le gris, n'en parlons plus, et tenez que M. de Chateaubriand est un dëclamateur. Vous me direz, V Mais j'ai été plus que vous pour tout cela et vous prêchez un ancien converti » ; c'est vrai, mais vous vous êtes établi dans le gris. Être poÈie vous paraît être sobre. Si la nature était à refaire, vous n'y mettriez que des cygnes et des oies, tous oiseaux blancs, mais point de flamants roses, point de colibris, point de mouches luisantes, et le soleil se coucherait dans un grand Ut avec des draps blancs, des rideaux blancs, et un bonnet de coton blanc. Un joli roi de !a nature, par ma foi ! Sachez qu'au Tond de cette théorie de la sobriété, il se cache un poison froid, qui tue lentement les imaginations. La sobriété est une limite et non pas un mobile. Vous en faites un mobile. Vous ne buvez pas, pour le plaisir de dire : je n'ai pas bu ! Eh bien, après? Quand vous n'auriez pas bu pendant cent mille ans, qu'est-ce que ce régime fera aux progrès de l'intelligence? L'apôtre a dit qu'il ne fallait pas s'enivrer de sobriété, sapere ad snbrietalem< C'est aussi une règle d'esthétique. Si vous me taquinez, j'illuminerai les églises en verres de couleurs les dimanches et fêtes. Vous jouissez si vivement du plaisir de ne pas voir de couleur, de ne pas entendre un bruit trop fort, de ne pas rencontrer un mouvement trop brusque, que le fond de votre système c'est :
Je ne vois que la nuit, n'entends que le silence.
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Ne ïoUà-t-il pas un joli spectacle et qui élève fièrement les Ames ? Mais nous ne serons jamais d'accord en fait de couleurs; les blancs sont blancs ; les bleus sont bleus.
Votre madone ou madonne a donc fait un miracle aussi 7 Elle a repoussé les flammes allumées par cette moscovite. En vérité, j'ai le cœur serré, miracle à part, en pensant que votre pauvre petit appartement, que je trouve si joli, aurait pu être brûlé par cette folle. Vous Êtes assuré, c'est juste, mais soyei assupé que ces messieurs les assureurs ne vous auraient pas rendu le quart de la valeur ni de l'agrément de votre jolie retraite. Vous auriez eu beau leur dire : « J'avais un Lahire, » ils vous auraient regardé d'un air sec et auraient porté soixante-quinze centimes de plus sur l'inventaire; or, jamais ces soixante-quinze centimes ne feront à un homme, qui a de certaines idées d'art, le même plaisir qu'un Laliire ; et pour cette possédée dans sa robe rouge et ce saint avec son air d'enfonceur de portes ouvertes, ils l'auraient coté vingt-cinq centimes parce qu'il est tout petit, ce pauvre tableau, et que rien ne leur aurait prouvé qu'il fût de la grande école corrompue par Raphafil avec son faux goût et son dessin exact.
Enfin, vous êtes tranquille à présent. Saluez de ma part tous vos petits pénates.
AU HËHE.
Coppet, 25 décembre 1SU.
tabuntur, labunlur anni. J'ai pourtant quelque espérance de vous revoir, mon cher ami, avant le jour
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lOa LETTRES.
de l'an. Nous partons aprës-demaîa 27, et, si noua ne gelons en chemin, il faudrait un grand désir de repos pour mettre plus de quatre jours à arriver. Il fait pour le présent un temps très doux. J'ai passé presque toute la journée à Genève et l'on n'y avait point froid. Vous me direz que l'empereur Napoléon est ainsi parti de Moscou par un temps très doux. Si nous périssons dans les neiges, vous voudrez bien me faire une notice nécrologique, pas trop longue, pas d'un langage trop vif, quelque chose de modéré, qui a l'air d'en dire moins qu'il n'en pense. C'est ce qui convient pour un pauvre diable qui a plus d'esprit qu'il n'en montre. Vous voyez que je pense à tout. J'ai fait dans cette course d'hier & la ville treize visites ; cela portera malheur à quelqu'un ; aussi avais-je cherché à en faire quatorze, mais j'avais épuisé la liste de mes amis.
N'admirez- vous pas comme vous vous plaignez toujours mal à propos? Mes lettres vous arrivent au moment oïl partent vos plaintes. Notre correspondance ne va pas au pas, voilà tout. Quand vous vous sentez en régie, vous prenez de l'orçueil, et vous attendez qu'on vienne vous chercher.
Sachez qae] depuis qu'on vous a vu ici, tout le monde veut être Français, Insensés! qui s'imaginent qu'un papier signé Martin du Nord peut donner ce qui fait que vous tournez la tête à tout le monde. H y a Français et Français, sachez-le bien. Quoi qu'il en soit, on me demande quelles démarches doit faire un citoyen suisse, né ici sous la domination française et issu,parlesfemmes,deparentsexpulsés ou exilés pour cause de religion. Je crois que ce décret de l'Assemblée constituante n'est pas aujourd'hui en odeur de sainteté auprès de la Justice. Je suis vraiment cho-
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que de l'insolente légèreté avec laquelle une demidouzaJDe de petits substituts de procureurs du roi traitent des ministres protestants qui valent mieux qu'eux pour la science et la gravité dos mœurs. Ces petits messieurs font les esprits forts sur la question de la liberté des cultes. Us trouvent ridicule ce que le chancelier de l'Hospital a appelé de tous ses vœux. Ce serait une belle histoire à faire que celle des faquins aux diverses époques de la société. On aurait la philosophie de l'histoire en caricature, mais aussi sous des formes accessibles par là à toutes les intelligences. Le faquin est partout où il y a une réaction momentanée à quelque grand principe. Il apparaît à la surface des eaux quand elles reprennent leur niveau. Il ne se montre jamais dans la tempête. Il est insolent et paradoxal dès qu'il a les gendarmes pour lui.
De quoi donc vous plaignez-vous quand vous prétendez que je ne vous ai rien dit de nos aventuriers d'Orient? Je vous ai raconté promptement et par le menu tout ce que j'en savais. Je vous avertis que les reproches n'ont jamais encouragé à bien faire et que je hais \e genre grognon. Je ne sais rien de plus insupportable que les gens qui lisent les lettres avec distraction et qui, après, vous reprochent de ne leur avoir rien dit de ce que vous leur racontez très exactement. Allftf chercher des amis qui aient autant d'exactitude et des amis qui gardent cette exactitude dans la maladie, dans le froid, dans le brouillard, dans l'horizon d'un départ, au milieu des mille, je veux dire, des treize visites que nécessite ce départ. Que vous en avez k votre aise, vous autres gens constitués endignité,quifaites semblant de travailleret qui prenez l'air grave et occupé dès qu'on vous dit : « Ne pourriez-
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TOUS faire ceci ou cela? » Vous qui vous portez bien et qui eu tirez cette conclusion que personne n'est malade, vous croyez peut-être que vous n'êtes pas un hypocrite et vous vous trompez en trompant les autres. Adieu, mon cher ami. Je reviens avec une humeur de dogue. Je ne compte sur rien durant ce séjour de Paris. Voilà les années qui s'en vont et chacune apporte une eau moins claire et moins profonde. Les gens qui disent que c'est la peine de vivre, sont, probablement, des gens contents. Bonsoir.
Cher monsieur, tous les amis de la Suisse sont ici très aniigés de cette marche à l'aventure que prennent chez vous les événements. Qu'augurez-vous du résultat de ces premières délibérations de la Diète? Le canton de Yaud m'a cruellement trompé. Comme je n'en avais vu que les hommes les plus éclairés et les meilleurs, j'en avais conclu précipitamment que c'était le meilleur des États et il se présentait assez souvent à mon esprit comme un très .bon petit argument en faveur des gouvernements démocratiques. Vous voyez qu'il m'a fallu revenir de bien loin, depuis que J'ai vu cette fleur de la démocratie qui prend M. Sholl pour un jésuite et qui prétendait, à ce titre, lui faire un mauvais parti. J'aurais pourtant bien dû savoir depuis longtemps que la pure démocratie redevient sauvage en un clin-d'œil. Que deviennent les
LETTRES. tW
cours de votre Académie par ces temps d'orages? On ne saurait donner toute son attention aus lettres ni à la philosophie quand on ne sait pas bien si on aura, d'un jour à l'autre, une République une et indivisible et, pour dictateurs, quelques-uns de ceux qui voulaient absolument jeter H. Sboll par la TenStre. Vous n'avez donc pas beaucoup, non plus, le loisir de penser à envoyer à vos amis de Parts ces premières leçons que vous deviez faire imprimer?Ils auraient, pourtant, grande envie de les relire. Enfin, il faut ajourner tout cela jusqu'à la paix générale. Cependant, souvenezvous que César, tout en menant ses petites affaires politiques et militaires, trouvait encore le moment de composer de petits essais de philosophie et de grammaire qui étaient fort recherchés aussi par les Cberbuiliez de Home. J'auraisTOulu vous diredepuislongtemps que j'ai lu avec grand plaisir le discours de M. de la Rive* qu'il a eu la honte de m'envoyer. Il montre là des qualités que je lui savais déjà, mais qui sont très rares dans tous les orateurs de toutes les tribunes constitutionnelles. Il est vif et mesuré, courageux et sensé 1 Chez nous, les sciences physiques et les sciences exactes ne laissent pas toujours à ceux qui les cultivent avec supériorité une grande justesse d'esprit dans les questions politiques.
XLÏV.
A. HONSlEUn BAULIH.
PnriB, 1" Jain 1845.
Je n'ai pas besoin de tous dire, mon cher ami, coni' bien j'aurais touIu vous voir durant ces tristes temps. Vous savez que j'ai été retenu par un malqui n'a ponrtant nulle gravité. Je ne vous demande pas comment vous êtes, car on ne se reconnaît point dans les premiers jours d'un si grand malheur ^. Vous avez le mai qui s'attache aux atfecUons vives, la crainte de n'avoir pas joui assez de la présence de ceux qui ne plus ici. Ne vous arrêtez point à cette pensée qui n'est que douloureuse; sans doute, on ne vit avec les siens que dans l'idée cruellement fausse qu'on ne les perdra jamais. Si on était sans cesse en présence de l'idée contraire, le sentiment vif de la fragilité de la vie troublerait tout aussi. Ne vons agitez point de ces souvenirs qui vous trompent.
Mille tendresses, mon pauvre ami.
A H. LE VICOHTE D'HAUSSONVILLE.
Gurcy, mercredi ÎS'Juin 1845.
N'est-il pas vrai que je suis plus insupportable qu'un électeur? Cette fois, je sollicite de la part de