‹ Lettres satiriques et critiquesChapitre 10 sur 25 · POESIE FUNAMBULESQUE · texte numérisé non relu

POESIE FUNAMBULESQUE

A M. Théodore de Banville.

Il n'est pas signé de votre nom, mon cher poète, ce livre singulier et charmant, qui a déjà fait tant de scandale dans le tourbillon des profanes et dans la cohue des sots; il n'a pas do parents, il n'a pas d'état civil, cet enfant de l'amour et du hasard qui, pour tout cadeau de son père, a reçu un beau matin une chiquenaude de la main gauche; mais il saura bien se passer de toute autre impulsion, ce cadet aventureux et hardi, ce brillant officier bleu de la poésie, qui se moque en naissant de l'ancien régime poétique I Le voilà lancé, le voilà arrivé ! A travers quelles témérités et quelles invraisemblances n'a-t-il pas poussé, du droit dos conquérants , la bande indisciplinée de ses rêves et de ses fantaisies ! On l'a vu partout, et partout au même instant, ce démon satirique et lyrique ; il a mis son pied dans le ruisseau; il a balancé sa tôte dans la nue; il a tutoyé les dieux et les hommes, secouant lestement en

plein Olympe la boue des ruisseaux de Paris comme si c'eût été du tabac d'Espagne émietté sur la dentelle de son jabot, et versant à flots l'ambroisie céleste sur sa belle chevelure incandescente qui s'est trop approchée du soleil ! Hâtez-vous, mon ami, hâtez-vous de reconnaître cet enfant de la balle ; ne le repoussez plus par modestie, ne le désavouez plus par fierté; car voici que de tous côtés on le salue déjà de votre nom, par la ville (1). A sa mine empanachée, à sa démarche élégante et cavalière, à son geste héroï-comique, à sa gaieté aérienne, crépitante et splendide, sa gaieté de fusée qui monte en serpent de feu et qui retombe en poussière d'étincelles, qui ne devinerait votre esprit, votre caractère, votre inspiration et même votre physionomie? Oui, mon cher poète, cet heureux bâtard vous ressemble, à mon avis, cent fois plus que ses frères. Les Odes funambulesques, c'est vous trait pour trait, c'est vous tout entier, avec votre fougue savante de lyrisme excessif, avec vos gammes tournoyantes d'allégresse, avec cette double force native qui ne s'est révélée qu'à demi, je le crois, dans les Cariatides et dans les Odelettes.

Laissez donc crier contre vous les frères Ignorantins de la doctrine classique ou romantique : laissez les tartufes de gravité rappeler votre libre fantaisie aux convenances de la fonction de poète ; laissez les professeurs de gaieté vous demander, dans les petits journaux, quel est votre but, quelles sont vos ten-

(1) Dans la seconde édition de ses Odes funambulesques, M. Théodore de, Banville a bien voulu suivre ce conseil, et m'a fait l'honneur, que j'ai vivement ressenti, de reproduire cette lettre eu guise de préface.

dances ou vos convictions sociales; laissez les plumes blasées des grands journaux écrire en crachotant qu'il n'y a vraiment pas do quoi rire dans votre volume. Ce n'est pas votre alîaire do répondre, mon cher ami ; les Odes funambulesques répondent assez haut pour vous. Je conseille aux petits plaisants maussades qui vous somment d'expliquer votre but, je leur conseille, s'ils savent épeler, de lire, en suivant du doigt, les deux belles pièces qui ouvrent et forment le livre : la Curdr roide, le Tremplin.

Le poète 7i'est pas toujours En train de réjouir les ours Et de civiliser les pierres.

En vain les accords de sa voix Ont charmé les monstres; parfois, Loin des /lots sacrés, il émigré.

Las, sinon guéri, de prêcher L'amour aux côtes du rocher.

Et la douceur aux dents du tigre.

Et voulant protester, du moins Devant les immortels témoins, En faveur des dieux cju'on renie.

Quoique son âme soit ailleurs, Il te prend tes masques railleurs Et ton rire, 6 sainte Ironie !

Alors, sur son triste haillon.

Il coud des morceaux de paillon, Pour que, dans ce siècle profane,

Fût-ce m manière de jouet.

On lui permette encor le fouet De son àieul Aristophane.

Et d'wie lieue on l'aperçoit

En souliers rouges ! Mais quil soit

Un héros sublime ou grotesque.

0 Muse ! qu'il chasse aux vautours,

Ou qu'il daigne faire des tours

Sur la corde funambulesque ;

Tribun, prophète ou baladin, Toujours fuyant avec dédain Ces pavés que le passant foule, Il marche sur les fers sommets Ou sur la corde ignoble, mais Au-dessus des fronts de la foule.

Il me semble que le but du livre est assez clairement indiqué dans cette première pièce. L'ouverture de votre opéra bouffe ne peut laisser, je pense, aucune incertitude dans l'esprit des gens avisés qui entendent la musique. Est-ce, par hasard, que l'ouverture serait contrariée par le morceau final ?

Eh ! non, c'est la même pensée, c'est le même sentiment, c'est le môme but, puisqu'on tient à ce mot sans couleur. Vous aviez un but, ô poète, cela est clair, quand vous avez éparpillé ces jolies pièces ailées que nous sommes heureux de retrouver aujourd'hui I Vous aviez sagement fait cette concession à l'antique préjugé du mathématicien : « Qu'est-ce que cela prouve? » Vous aviez prévu l'objection éternelle de la foule, et la pierre brutale lancée de tout temps dans les jardins de la poésie ! Cependant l'objection persiste , et la grosse

pierre roule encore dans vos allées. Une crainte me saisit, une crainte pédautesque, enfantine, toujours à propos de ce maudit but que vous avez nettement indiqué, on ne peut le nier maintenant, mais que vous avez négligé de viser peut-être, et que peut-être aussi vous n'avez jamais atteint. Ah I mon cher poète, si vous avez réellement tourné le dos à votre but, je ne vous défends plus, je vous abandonne : car on ne me pardonnerait pas d'excuser à voix basse une distraction de poète ; cette distraction eût-elle été la cause de cent bonnes fortunes de style et d'inspiration. La logique ! Respectez la logique terrestre, fussicz-vous emporté d'un coup d'aile au plus haut des cieux. J'aurais beau soutenir que la logique de la marche n'est pas la logique du vol, que les lois des régions aériennes différent sensiblement du code physique des piétons ; mes meilleurs arguments seraient traités de billevesées et de paradoxes. La foule crierait : Qu'il vole comme on marche, ou qu'il ne vole plus !

Voler comme on marche, c'est marcher au plafond, la tête en bas, comme l'homme-mouche du Cirque. Eh bien donc , le but est atteint : car les exercices de l'homme-mouche appartiennent au môme grand art que les sauts de tremplin et la danse de corde. La logique du poète rejoint donc à point nommé la logique du public. Hors de là, il n'y a que sophismes et querelles en l'air.

Souhaitons donc la bienvenue à la poésie funambulesque I Et jo te promets, ô parterre, que tu n'auras jamais assisté à des exercices poétiques plus variés, plus difficiles, plus invraisemblables, j'oserai même

dire plus extravagants. Regarde avec moi l'afficho multicolore de ce spectacle imprévu : Occidentales, triolets , rondeaux , villanelles , balancelles , satires, virelais, chant royal. . . Il y aura même un pantoum ! Quel triomphe pour le poète, et quelle apothéose pour la poésie !

Il y a quantité de myopes, mon cher Banville, qui affirment, toujours en secouant le nez (limite suprême de leur horizon ! ) , que vous ravalez honteusement votre art, quand il est évident que vous le glorifiez et que vous le protégez par les malins tours et les coquettes surprises du métaphorisme le plus ingénieux et le plus raffiné. Oui, vous le protégez, je le maintiens ; vous défendez la cause même de la poésie, quand vous faites le semblant de la trahir pour avoir l'occasion de débiter aux niais mille gentillesses impertinentes dont ils ne comprendront jamais le premier mot.

Ah ! clown admirable ! cela vous amuse, convenezen, de dire à cette société prosaïque et financière, maussade et frivole tout à la fois , indifférente par sécheresse , et dédaigneuse par myopie , cela vous amuse de lui dire, en tournant et virant, la batte à la main : — Vous avez raison, madame, de nier la poésie et les poètes ; il n'y a plus de poésie, il n'y a plus de poètes ; venez voir un clown ! Elle vient , elle vous suit, elle vous admire, et, en fin de compte, elle commence à douter que l'habileté d'un clown puisse le ravir aussi haut. Encore un instant d'admiration, encore un instant de réflexion, et vous l'entendrez s'écrier en riant que ce maudit clown l'a trompée; car le

clown est un pooto ! Hier encore elle eût hoché lu lèle si on lui eût présenté la Poésie avec ses attributs ordinaires, comme une fille descendue du ciel, qui sait, quand il lui plaît, y remonter d'un élan par l'inspiration. Aujourd'hui, grâce aux fourberies ingénieuses du Cirque, voilà le public revenu, ne fût-ce qu'un instant, à la mvlhologio antique, lumineuse et immortelle de la poésie.

— Il y a peut-être un Dieu, il y a peut-être une âme I disait un sceptique grossier en sortant de chez Robert Houdin, qui, par sa [)hysique amusante et sou innocente magie, venait de donner à ce butor la première idée d'un monde surnaturel.

Ne fallait-il pas vos Odes funambulesques, mon cher ami, pour démontrer victorieusement à d'autres sceptiques l'e.xistence du vates et du mens divinior ? La démonstration est faite, bien faite, n'en déplaise aux sourds qui n'entendent rien, et aux 'pires sourds qui entendent à merveille. A ce livre si frivole en apparence, et dont l'étiquette est si résolument légère, il faudrait restituer son titre véritable, qui serait une variante d'un titre fameux de du Bellay : Défense de la langue et de la poésie françaises.

Oui , vous défendez la poésie partout et toujours

dans ce joyeux livre : contre le docteur V , qui se

figure qu'elle se fabrique au concours , et grâce à l'amorce d'une médaille; contre les hommes d'Etat de contre-bande, qui ne voient rien au-dessus d'un gros speech et d'un portefeuille rouge ( voir la Tristesse d'Oscarr, contre les petits critiques, éplucheurs et chicaneurs (voir passù/i); contre les admirateurs do la

littérature du demi-monde (voir Reprise de la Dame); contre les applaudisseurs do Nerault, Tassin et Gredelu, c'est-à-dire du cabotinage, et enfin contre cette espèce de gens sensés qui regardent le parquet pour voir le ciel, et placent très-raisonnablement leur idéal sous la semelle de leurs souliers (voir Réalisme, — Académie royale de Musique, — Bonjour, monsieur Courbet, — M. Coquardeau).

C'est dans ces dernières pièces surtout (je parle des plus récentes) qu'on peut remarquer l'alliance presque nouvelle de la fantaisie lyrique et de la fantaisie comique. Henri Heine, ce Scarron sublime, avait signé le contrat ; mais vous, mon cher Banville, vous l'avez parafé des plus merveilleuses arabesques.

Il y a longtemps déjà que les formules manquent pour célébrer dignement votre habileté consommée dans le maniement du rhylhme et de tout ce qui touche à la métrique. J'ai entendu dire un jour à quelqu'un, qui songeait sans doute au vers de Boileau :

ÏM rime est une esclave, et ne doit qu'obéir.

que vous étiez le commandeur de la rime. Le mot serait juste en supposant que la rime fût une esclavemaîtresse, battue et caressée de la même main vigoureuse. Je n'ajouterai rien à ce genre d'éloge. Vous avez montré, selon moi, dans les Odes funambulesques, un mérite plus rare et plus imprévu ; mérite singulier que je ne puis exprimer suffisamment que par des comparaisons très-singulières. En fermant votre livre, je suis poursuivi par trois images qui résument mes impressions. Je vois la Vénus de Milo jouant Colom-

bine, le Bacchus indien mimant Arlequin, et l'Apollon du Belvédère avec les deux bosses de Polichinelle. Si Vénus, sans rien perdre de sa beauté, savait détacher un coup de pied comme Deburau, elle serait la vraie Muse, la Muse pindari-comique des Odes funambulesques.

LA

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