‹ Lettres satiriques et critiquesChapitre 9 sur 25 · MERITES DE M. DE SAGY · texte numérisé non relu

MERITES DE M. DE SAGY

A M. John Lemoinne

Parlons de M. de Sacy, parlons du bon vieux temps : cela rajeunit et cela console.

J'ai souvent rêvé, monsieur, dans le bruyant désert de la vie parisienne, une calme retraite, et, tranchons le mot, une petite chapelle littéraire, élégante, isolée, ou se rencontreraient le soir quelques vrais dévots. Ma chapelle idéale n'a pas de clocher, et, par conséquent, pas de sonneur. Elle est enfouie dans un vaste jardin planté de grands arbres : nous la dédierons, s'il vous plaît, à Notre-Dame du Refuge. Mais oîi proudronsnous Notre-Dame ? Sera-ce une froide image taillée dans le marbre, ou mystiquement peinte sur l'ivoire avec les plus chastes couleurs des missels? Non, elle vivra ! Et loin d'être une idole immobile, elle aura le sourire parlant d'une femme. Qu'on me donne un instant la baguette des génies, et je vais la créer avec

moins que rien, celte femme intelligente et bonne, l'ennemie des sots et des pédants, qui n'aspirera jamais au rôle de muse, de prêtresse ou de reine. Je lui donne libéralement tout ce que dédaignerait la fille d'un millionnaire : la flamme intérieure d'une Lespinasse, la tendresse maternelle d'une Geoffrin, les goûts élevés et sérieux de madame de Lambert, et brochant sur le tout, un brin de malice et de bel-esprit ; Notre- Dame du Refuge est charmante. Quoiqu'elle garde encore de beaux restes de jeunesse, une chevelure blonde, abondante et fine, une taille noble et droite, de jolis airs de tôle, des yeux rayonnants et purs, une main angélique et surtout de blanches dents, elle a pour toujours renoncé à l'amour : on en est bien sûr autour d'elle, et personne n'oserait en sa présence répéter cet antique madrigal, que le souvenir, au fond du cœur, n'est souvent qu'un germe d'espoir. Respectée, chérie, et même adorée, sans parents, sans mari, sans amant, elle reste do son plein gré l'âme et le flambeau de la petite chapelle. Ah ! comme elle écoute ses dévots et comme elle les comprend, comme elle les apaise et comme elle les unit, la bonne Notre- Dame du Refuge ! Il n'y a pas de religion plus douce que la sienne... c'est M. de Sacy qui est son chapelain. Chapelain de Notre-Dame du Refuge ! Et pourquoi? Mon Dieu I pour une raison bien simple : c'est que M. de Sacy n'étant plus de ce monde, quoiqu'il ait publié récemment un volume de Variétés^ me semble par ses goûts de solitaire éminemment propre à jouer le rôle d'ermite au milieu de la génération présente qu'il ne connaît pas et de la littérature actuelle dont il n'a nul

souci. Ce rôle singulier, il l'a choisi lui-même et s'y complaît. Jamais homme d'esprit tenant une plume n'a paru moins inquiet du public auquel il s'adresse et plus tranquillement dédaigneux de la critique à laquelle en fm de compte il soumet ses écrits . Il lui est pourtant survenu, par un caprice delà fortune, un de CCS bonheurs qui n'arrivent qu'aux solitaires. Dès qu'on a pu saisir l'écho de sa parole, on l'a suivi au désort. Le public a demandé qui était M. de Sacy, et les critiques se sont empressés de répondre à cette soudaine curiosité. Celui-ci a dessiné le portrait, celui-là termine à peine la biographie ; chacun a voulu surprendre au moins un trait de caractère.

On assure que le portrait donné par VArtiste n'est pas tout à fait ressemblant. Quant à la biographie de M. de Sacy, quel est le candide desœuvré qui a pu songer sérieusement à réaliser ce miracle? Sa biographie! elle est impossible! On a répété bien souvent, depuis Montesquieu, que les peuples heureux n'avaient pas d'histoire. Comment donc les écrivains heureux fourniraient-ils les éléments d'une biographie? M. de Sacy, dans les lettres, a été le type de l'homme heureux. Destiné de toute éternité au Jo^irnal des Débats, il y fut reçu dès sa jeunesse, y travailla plus de vingt ans sous l'autorité des Bertin, et, toujours assidu à sa lâche, il ne s'écarta de la rue des Prêtres que pour s'en aller au palais des Quatre-Nations recueillir le double titre de bibliothécaire et d'académicien. II est devenu depuis le rédacteur en chef du calme journal oîi votre badinage d'enfant terrible improvise parfois de si jolies tempêtes; il a recueilli quelques-uns de ses

articles pour faire un livre, et ce livre a été publié tout naturellement chez Didier, l'éditeur du Journal des Débats et de l'Académie. Quelle carrière plus unie, plus simple et plus heureuse !

Le jour le plus agité de cette vie d'écrivain fut celui où M. de Sacy comparut, avec son premier manuscrit, devant M. Berlin de Vaux « à l'œil vif » et M. Berlin l'aîné « au regard grave. » Intimidé (qui ne l'eût pas été devant ces deux majestés de la presse ? ) , ému, tremblant, le fier et modeste jeune homme attendit quelque temps avec un véritable serrement de cœur que l'œil vif daignât s'adoucir elle regard grave s'éclairer. Il y allait de son avenir, toute sa destinée était en question. Que fût devenu M. de Sacy, hélas ! si le premier manuscrit eût déplu? Que deviennent les soupirants malheureux et prédestinés de la Revue des Deux Mondes, lorsqu'ils se voient repoussés à leur première déclaration d'amour? Les uns se désespèrent et renoncent à la littérature ; car ils ne sauraient écrire ailleurs. Les autres se retirent avec une mystérieuse lueur d'espérance qui permet des efforts nouveaux. Ils s'épureront dans la solitude, ils reviendront ; car ils veulent écrire bien décidément, et ils ne sauraient écrire que là ! Seront-ils agréés quelque jour? auront-ils un article par an ou un article par hasard, un seul, comme tant de rédacteurs qui ne brillent un instant que pour s'évanouir à jamais? Ces pauvres jeunes gens! on peut assurément sourire de leur idée fixe ; mais qui ne sérail touché de leur innocente folie? Véritables amoureux de la reine, ils ne consentiraient pas à épouser une princesse : l'amour d'une marquise les tuerait. Leur

sort est lie à la destinée de la Revue des Deux Mondes, comme le sort de M. do Sacy devait l'être à la destinée du Journal des Débats. Les ombres redoutables des Geoffroy, des Dussault, dos Hoffmann, des Feletz, se [lenchèrent en souriant vers l'oreille du maître : M. de Sacy fut admis à correction, mais admis . On dut l'en féliciter avec envie sous M. de Martignac, et je l'en félicite encore pour mon compte ; car un simple mouvement d'humeur de la part de M. Bertin aurait pu nous faire perdre ce rare et précieux type d'écrivain que représente à peu près seul aujourd'hui l'estimable auteur des Variétés.

Vous figurez-vous, en effet, M. de Sacy repoussé du Sanctuaire de la presse, et tombant sur le pavé au milieu de ce tourbillon d'écrivains maudits qui frappent à toutes les portes des éditeurs et des journaux, trop heureux quand ils voient s'entr'ouvrir le plus petit guichet? Le voyez-vous inconnu, tourmenté, obscur, rimant à la belle étoile , ébauchant un drame ou un vaudeville, mettant son imagination au galop derrière les poètes et les romanciers de la Restauration, obligé enfin, obligé de faire de la littérature vivante, c'est-à-dire de la littérature moderne? Dès lors plus de Sacy, ou du moins un autre Sacy qui ne serait plus fondé aujourd'hui à nous dire tranquillement dans une préface , en variant un mot fameux de Royer-Collard : « Il y a une foule de livres, très-bons dans leur genre, je n'en doute pas, que tout le monde connaît et avec lesquels je ne ferai jamais connaissance. » Il aurait été condamné à les connaître « ces très-bons livres, » il en aurait peut-être fait de moins bons, quoiqu'il les eût tissées et tramées,

ces œuvres personnelles, avec les racines mêmes de sa vie, d'une vie tourmentée, fortuite, sans cesse attaquée par le doute, sans cesse reconquise par les fiers défis de la volonté. Ah I il n'aurait pas eu la secrète tentation de lire les lettres de madame de Sévigné pendant qu'on jouait Antony ou Marion Delorme, ni le plaisir délicat de converser exclusivement avec Horace ou Montaigne, tandis qu'au milieu des orages de ^848 Lamennais donnait la réplique à Proudhon. Mais que parlons-nous de Proudhon ou de Lamennais? Revenons, avec M. de Sacy, à l'époque de ses débuts, revenons à l'âge d'or, c'est-à-dire au ministère de M. de Martignac.

En 1828, M. de Sacy était jeune, et, grâce au régime de la presse d'alors, sa jeunesse garda l'anonyme. Il fut pendant vingt ans le critique ému, passionné et contenu des hommes d'Etat et des hommes de tribune. 11 tira, nous dit-il, son coup de fusil dans tontes les discussions. Comment se fit-il donc que le critique n'eut jamais l'ambition de devenir auteur ou acteur dans les drames qui se succédaient sous ses yeux? Comment n'abandonna-t-il pas un instant son fusil de salon pour prendre en maiu la boussole ou le gouvernail? « Je n'étais qu'un journaliste ! » répond modestement M. de Sacy. Et se retournant vers son passé, il se demande presque si le journaliste n'a pas eu trop d'audace, et s'il n'y avait pas un peu de folie à se passionner, même incognito. Ce n'est pas qu'il renie ses convictions d'autrefois : il croit encore que le ministère Martignac pouvait sauver les Bourbons et la monarchip ^constitutionnelle (le croyez-vous aussi,

M. John Lemoinne?); il no sereponlpas d'avoir contresigné au fond de son cœur le fameux cri prophétique de son journal : « Malheureuse France ! malheureux roi! » Mais enfin il a contribué pour sa part à la révolution do 1830, et c'est toujours une chose si affreuse qu'une révolution ! La correspondance de madame de Sévigné pouvait seule le consoler d'un tel malheur. Il la relut donc, nous en avons l'aveu formel, et, de plus, il se dévoua, conseillé par madame de Sévigné sans doute, au rétablissement partiel de ce qu'on avait renversé. Le cœur lui saignait, car la cause du droit avait été déshonorée par l'insurrection. Stylite éloquent, il avait prêché, lui et bien d'autres, cette cause du droit, sans songer que la terre pût trembler à la voix du stylite et le forcer quelque jour à descendre de sa colonne. Tout devait donc se passer en discours, en théories, en oraisons contradictoires et en thèses d'école, dans la grande Sorbonne de l'enseignement constitutionnel? Que M. de Sacy était loin de comprendre la logique de l'histoire et ces rapides instincts d'un peuple dramatique, toujours prêt à sauter du parterre sur la scène, et à remanier héroïquement un drame languissant ou JEal fait ! Ces instincts et celte logique, M. de Lamartine en avait le sentiment lors([u'il s'écriait : « La France s'ennuie. » Un poète, que M. de Sacy ne lira jamais, M. Charles Baudelaire, a su exprimer'la même impression douloureuse dans ces beaux vers :

Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait

D'un monde ou l'action n'est pas la sœur du réce.

Puissé-je user du glaire et périr par le glaive!...

Le glaive? l'action? Quelle est cette poésie- sauvage? M. Baudelaire n'est pas moins terrible, en 1858, que M. de Lamartine en 1847, et que M. John Lemoinne en 1860 ; M. John Lemoinne, qui glorifie, dans les Débats, cette diabolique indépendance italienne ! Il condamne sans merci, comme l'a fait plus d'une fois l'instinct populaire, il condamne résolument au silence les stylites éloquents.

Stylite ! ce mot-là, j'en suis bien sûr, ne blessera pas M. de Sacy. Le stylite n'est-il pas tout disposé à s'asseoir, la bouche close, sur le socle de sa colonne abattue ? Il ira jusqu'à tourner le dos aux passants, afin d'évoquer plus librement en rêve les sublimes réalités de sa jeunesse, les beaux jours trop vite évanouis du ministère Martignac.

Ce qu'était littérairement M. de Sacy à cette époque, avant son entrée aux Débats, il l'est encore aujourd'hui de point en point, comme il se plaît à l'affirmer, et comme l'affirment d'ailleurs d'une manière indirecte les fragments des Variétés qui ont paru dans son journal depuis 1848. M. de Sacy, classique à la Viennet, c'est-à-dire ultra-classique, professe eu littérature une véritable doctrine d'écolier. Voici, dans toute sa candeur, cette doctrine édifiante ; voici bien exactement son esthétique; me pardonnera-t-il ce mot?

« Il n'y a pas plus deux sortes de beau en littérature que deux sortes de bien en morale... Nous avons, depuis le dix-septième siècle, de grands modèles auxquels il faut se conformer : Boileau, Corneille, Racine, La Fontaine, La Bruyère, Pascal, Bossuet. Le mérite des écrivains do décadence (il est évident que nous

sommes en décadence depuis Bossuet) no peut s'apprécier qu'en les confrontant aux grands modèles. »

Tel est son unique critérium : il n'y a rien de plus simple que de l'appliquer. Pour savoir le mérite de Chateaubriand, conférez à Pascal ou à Corneille, — de Victor Hugo, à Racine, — de Musset, à La Fontaine, — do Balzac, à La Bruyère, — de Micholet, à Bossuet! 11 faut que M. de Sacy ait glissé autrefois quelque chose de son système dans l'oreille de M. Saint-Marc-Girardin, car celui-ci, dans ses cours de Sorbonno, ne s'est pas fait faute de le préconiser en l'exagérant. Ne lavons-nous pas entendu comparer le père Goriot avec le roi Priam, la Sachette avec Hécube, Andromaque ou Xiobé. M. Saint-Marc- Girardin pousse hardiment jusqu'à la vieille Grèce pour y choisir ses modèles. Sachons gré, du moins, à M. de Sacj de garder une sorte de patriotisme en nous proposant des modèles français. Il se fixe au dix-septième siècle et s'y tient, appuyé sur Boileau. La critique moderne n'est pour lui que du panthéisme littéraire ; aussi faut-il voir avec quel placide dédain il considère les écrivains de l'école romantique, dans son discours do réception à l'Académie, placé on tête des Variétés. Ces absurdes hérétiques sont impitoyablement sacrifiés à l'orthodoxie do M. Jay. Un opuscule de ce dernier affirme que les romantiques se sont convertis, et M. de Sacy répète l'affirmation en pleine Académie, d'après le susdit opuscule ; ce qui nous a valu, d'ailleurs, une belle réplique do M. Sainte Beuve, un excellent panthéiste littéraire, comme dirait M. de Sacy.

Mais n'attachons pas trop d'importance, monsieur,

.aux croyances du rédacteur en chef du Journal des Débats : ces croyances ont leurs racines, n'est-ce pas? dans ses goûts particuliers, qui ne veulent nullement exclure les goûts opposés. J'aime ceci, et je ne puis aimer cela ; telle est la sincère profession de foi de M. de Sacy. On ne discute point, on n'a pas même l'envie de discuter les sympathies d'un dilettante , surtout quand il vous dit à mi-voix, du ton le plus confidentiel : « Je ne vous empêche pas d'adorer Rossini, Weber et Mozart ; mais, que voulez-vous ? cette musique m'irrite, tandis que Lulli me transporte et que Dalayrac me ravit. Et, après tout, croyez-vous qu'il y ait une bien grande différence entre vos enchanteurs et les miens?» Que répondre à cela? Il n'arrive pas toujours que M. Josse soit orfèvre, et l'on pourrait citer de spirituels dilettantes à qui pourrait s'appliquer très -justement le vers suivant :

Cet homme, assurément, n'aime pas la musique.

Dieu me garde de manquer de respect à l'un des doyens du journalisme élégant ! Mais, en vérité, monsieur, je suis quelquefois tenté de demander à M. de Sacy, de lui demander sans la moindre ironie, s'il aime véritablement la littérature, lui, le bibliophile et le bibliothécaire ! Est-ce que sa tolérance, en matière littéraire, ne recouvre pas un petit fond d'indifférence et peut-être de mépris? Les journalistes de grand format, j'entends les journalistes politiques, s'habituent par degrés à cette conviction, que les romanciers et les poètes sont de purs écrivains de luxe ou d'agrément, quelque chose d'à peu près semblable à des bijoutiers.

— IIU —

Ils confondent volontiers les forts et les faibles, le génie et l'esprit, le talent et l'industrie; car pour eux qui débattent chaque soir les affaires du momie, est-ce vraiment la peine de distinguer entre Chateaubriand et d'Arlincourt, entre Lamartine et Soumet, entre Balzac et Louis Roybaud, entre Mérimée et monsieur. . . About? Que de Pitt en bouture, que de Mirabeau en herbe n'aijo pas entendus autrefois, tout gonflés encore de leur leading-article du matin, déclarer en toute humilité qu'ils ne comprenaient absolument rien à nos querelles littéraires ! « Pourquoi , disaient-ils, attaquer Paul Féval? Il doit avoir du talent puisqu'il a publié un roman aux Débats. Est-ce due ses feuilletons ne valent pas ceux de madame Sand, publiés dans la Presse ? Vous autres, gens de lettres, vous êtes capables vraiment de couper des cheveux en quatre, et vous affichez la sotte vanité de ne jamais prendre des vessies pour des lanternes. » Et ils s'en allaient, avec un rire gras, dicter solennellement un premier-Paris pour le lendemain. Journanalistes, députés, pairs de France, ministres, ils se ressemblaient tous en ce temps-là, par leurs bouffées (le fatuité, lorsqu'ils daignaient s'occuper du mérite des gens de lettres. Nous avons eu, plus tard, la consolation de lire, non sans quelque surprise, leurs palinodies éplorées : la force des choses, le hasard des événements, le brusque dénouement des luttes politiques les ramonaient aux calmes loisirs de la littérature, leur première nourrice; — et autres semblables élégies, plus boursoufflées de dépit que d'orgueil.

Je ne jurerais pas que M. de Sacy n'ait eu par inst.mls do ces fumées d'im[)ortance, malgré sa modestie

pleine de finesse. Cela tenait au métier, n'est-il pas vrai? Et l'influence du métier dure encore, puisque M. de Sacy, en matière de littérature, se montre le directeur de journal le plus accommodant, je dis mieux, le plus indifférent qui se soit jamais vu. Que lui font, en résumé, les jeunes épanchements de M. Ratisbonne , les originales diversions de M. Philarète Chasles, les pesantes et vaines élucubrations de M. Taine , et les balancements théologico-philosophiques de ce logicien en bateau, de ce séminariste en ballon, de ce mandarin en hamac, de l'incomparable M. r.rnest Renan? Non, monsieur Renan, il ne vous lit pas ! Il ne vous lit pas, monsieur Taine ! Il vous lit pourtant, M. John Lemoinne ; il vous lit en gémissant, et vous exorcise avec douceur.

On s'imagine, peut-être, que M. de Sacy dirige le Journal des Débats. Pas le moins du monde : M. de Sacy cultive son jardin. Le cultive-t-il lui-même? Je n'oserais pas l'affirmer. Quand je cherche à me représenter cet homme sage, cet ancien journaliste, ce bibliophile, cet académicien, je le vois au fond d'une cour, derrière une grille, sous les grands arbres silencieux de Notre-Dame du Refuge. Il tient à la main, ce chrétien de Salente, ce mondain de Saint-Sévérin, ce philosophe et ce politique de cabinet, un petit volume bleu de sa Bibliothèque spirituelle. Sur sa chaise de paille ou de jonc, dort-il, veille-t-il, ou s'il rêve ? Attendez : il soulève la paupière, il hoche la tête en cadence, et ses fines lèvres semblent frémir. M. de Sacy a clignoté et chuchoté : il dort maintenant, il dort. Puisse cette causerie ne pas le réveiller I

Littérature clignotante, littérature chuchotée, voilà tout M. do Sacy, je le crains, quoiqu'il ait eu sous le masque, autrefois, des lèvres frémissantes et dos yeux bien ouverts. Saluons en passant, monsieur, celte calme figure qui me semble peu à peu tourner au buste. Eloignons-nous avec respect do cet académicien excellent, ei faisons, s'il se peut, à nos risques et périls, de la littérature vivante et parlante.

LA

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