CRITIQUE-BOUFFE
A M. Charles Monselet.
Alençon, le....
Connaissez-vous la rue aux Cieux, mon cher Monselel? C'est une des principales rues d'Alençon. Elle est toute voisine de la Briante aux eaux plates, et de la rue du Val-Noble, immortalisées par Balzac ; elle n'est pas loin non plus de la Place d'Armes, oîi gémissent les presses de notre éditeur Poulet-Malassis. C'est là que je suis venu me reposer un instant du brouhaha de la vie parisienne. Ma chambre, coiffée d'ardoises, domine de haut la ville entière et son cadre verdoyant. J'ai de ma terrasse une des plus belles perspectives que [>uissent souhaiter de bons yeux : d'un côté, la chaîne bleuâtre des Cordillères de la Normandie, montagnes de Lilliput qui s'élèvent tout juste au-dessus de la plaine comme les rebords d'une immense jatte ; de l'autre, la forêt de Porseigne avec ses masses de ver-
dure presque noire , où restent enfouis d'aussi beaux paysages que ceux de l'école de Fontainebleau. J'ai là tous les soirs, vers huit heures, un moment de grand calme et de vive émotion.
Des lueurs orangées s'éteignent à l'occident. La lune paraît tout à coup à la cime des arbres ; elle va rouler vers le ciel comme un fruit d'or. Si elle rencontre un nuage, elle monte avec lui dans l'air pur, jouant avec ce brin de gaze qu'elle illumine, et qui tantôt est une écharpe, tantôt un voile, tantôt un bandeau. Je respire, en la regardant, je ne sais quel parfum de galanterie aérienne, éthérée, idéale et presque sacrée! Diane tle Virgile, est-ce vous?
Le nuage rayonnant plane sur le château des ducs. Comment ne pas songer à Marguerite de Navarre, à la Marguerite des Marguerites? Mais voilà qu'il s'arrête maintenant au-dessus de la Place d'Armes ; il éclaire à mes pieds un groupe confus de soldats assis sur des tambours . C'est l'heure de la retraite . A un signal donné, un roulement éclate, et la lune, peureuse, semble pâlir . Cependant les soldats s'avancent , les tambours battent...
... Ah ! dût-on me traiter de femmelette, j'avoue que cette voix despotique de la peau d'âne m'alarme toujours et me révolte ; je me figure ingénument qu'elle doit annoncer quelque violence ou quelque injustice, et je me sens prêt à crier : A qui en voulez-vous , tambours? pour qui battez-vous? contre qui battezvous? ...
Heureusement voici les fifres, et le sentiment de mon indépendance me ressaisit avec des élans de gaieté. II
est évident, n'est-co pas, que ces gentils (ifres se moquent do la peau d'Ane et du bruit qu'elle fait sous mes croisées? La lune, enhardie, se dévoile; elle écoute curieusement l'ironique babil de ces petits instruments, si s[uriluels et si courageux... Dans le lointain, fifres et tambours semblent d'accord, et je le regrette. Qu'ils se taisent, qu'ils se taisent, s'il est vrai qu'ils ne se querellent pas !
Mon clior Monselet, je vous le dis en confidence, tout ceci n'est qu'une pure allégorie. J'ai vu cette nuit en songe un petit être fantastique en lunettes, qui avait un fifre en guise de buste, et qui marchait avec des baguettes de tambour surmontées d'une grosse caisse. Je venais de lire votre Lorgnette littéraire; et c'était bien vous qui battiez la peau d'âne, c'était vous qui jouiez du fifre ; je vous ai salué, bel esprit en vacances, je vous ai reconnu, espiègle Monselet!
Oui, mon cher ami, je ne m'en dédis pas, vous êtes viulent dans l'éloge, injuste dans le blâme : ce sont là vos coups de tambour. Et puis, il est évident que vous vous moquez tout le premier de vos injustices et de vos violences, donnant à entendre aux plus tins que vos hl.înips sont des éloges, et vos éloges des ironies ; c'est ici que jaillissent de votre fifre, en notes indépendantes et piquantes, les plus jolies ariettes dont la critiquetiouffe ail jamais régalé les Athéniens de Paris.
Critique -bouffe ! Le mot est nouveau, cher Monseletl mais qu'importe si je l'applique à une chose presque nouvelle? Il y a eu sans doute, longtemps avant ce petit livre, des essais de critique-bouffe éparpillés au hasard dans les petits journaux. La critique-bouffe, la critique travestie, parée et masquée, à coup sûr vous ne l'avez pas inventée dans la Lorgnette littéraire. Inventée? non; mais dégrossie, ornée, parfîlée, et tirée des carrefours où elle gambadait, pour la loger dans un petit théâtre élégant et galant comme une bonbonnière d'écaillé.
Il manquait sans doute à la prose du dix-neuvième siècle quelque chose de ce que Théodore de Banville laissa pailleter dans ses vers, lorsqu'on un jour de gaieté il emmancha sa plume dans une batte d'Arlequin. Après la poésie-bouffe et les Odes funambulesques, il était bien naturel de s'attendre à de la prose funambulesque, à de la critique-bouffe, à de l'esthétique mêlée de soufflets, gambades, ruades et pirouettes. Cette prose, cette critique, cette esthétique, vous avez jovialement tenté de nous la donner, dans votre petit Abécédario littéraire.
Est-ce un bien, est-ce un mal? Est-ce un mérite, est-ce une faute? La prose, la vile prose, a-t-elle exactement les mêmes licences que la poésie? Je ne trancherai pas ces questions en les posant. Je ne les débat-
trai pas non plus ex cathedra, conimo pourrait lo taire un docteur do Sorbonno ou un critique do l'Ecole normale. 11 y a dans les arts des choses si légères, qu'il faut pour ainsi dire les peser au vol, d'un simple coup d'œil, au milieu d'un tourbillon lumineux. Je laisse donc ces questions en suspens, n'ayant aucune envie d'y chercher un sujet de thèse, et je me borne à placer sous le même rayon de jour deux livres qui ont évidemment lo même point do départ : les Odes funambulesques, la Lorgnette littéraire.
Dans les Odes, ce qui saisit d'emblée le lecteur le moins attentif, c'est une qualité ou un effort do véritable artiste, ce qu'on nomme dans les ateliers le parti pris. Lo poète anonyme (M. de Banville n'avait pas signé) frappe du pied son tremplin avec un désintéressement absolu. Ni regret ni remords! Le tremplin lui convient, il ne regrette plus sa lyre ; et quand il s'agit de bondir, au diable les ailes de la Muse I Quel âge a le poète? on l'ignore. Est-il blond ou brun, grisonnant ou blanchi? ces jeux périlleux ne vont-ils pas compromettre la dignité d'un art divin et d'une personne sacrée? Il est enivré de son caprice, il bondit, il ne sait plus rien de lui-même, ni de son passé, ni de son avenir. Et quant au public, c'est affaire à lui de voir si son poêle bondit en mesure. Ce qui est certain, c'est (|ue l'auteur des Odes funambulesques n'ira iamais se confesser à l'auteur des Cariatides et des Stalactites. 0 Mercure-So.sio, ô Jupiter-Amphitryon, ce sont là de vos jeux innocents ! Olympiens en maraude, qui ne pouvez pécher !
La Lorgnette littéraire, cher critique-bouffe, laisse
une tout autre impression. L'embarras, l'incerlitude, le demi-repenlir do l'auteur, se trahissent assez gauchement dès les premières lignes de la préface. On ne sait où vous allez, ni d'où vous venez . Il y a dans ces pages tantôt légères et tantôt graves une suite de discordances qui excluent bien évidemment toute idée de parti pris. Cela commence par une plaisanterie trop prolongée sur les expressions vieillies, sur les métaphores de fripier, sur le style de convention et sur ce qu'on pourrait appeler la littérature des confectionneurs. On se croirait un instant devant les étalages do la Belle Jardinière, en un jour de liquidation et de vente à la criée. Je tourne le feuillet du bout du doigt : quel changement de ton, quel contraste imprévu! La grimace ironique disparaît pour faire place à un discours des plus sérieux contre la littérature de M. de Jouy, de M. Etienne et de M. Baour-Lormian.
Gentil Monselet, qu'étes-vous devenu? A qui en avez-vous, docteur Monselet? N'est-ce pas d'une chaire de l'Athénée que tombent pompeusement ces solennelles paroles?
« Il existe toujours un noyau d'hommes qui se rattachent tant bien que mal à la tradition du dix-septième siècle. L'Université, l'Académie française, doux ou ou trois Revues, le clergé, et quelques journaux légitimistes, fournissent ces hommes dont l'influence, sinon la valeur, est encore très-grande, car ils tiennent en main l'éducation publique. Ils pèsent sur l'avenir, tout en s'appuyant sur le passé. J'ai nommé l'Ecole classique, dont l'intolérance, pour être sourde, n'en est pas moins active, et contre laquelle nous avons tort
de no pas nous mettre assez on garde... Si l'école classique n'a pu asservir les pères, elle tient aujourd'hui les enfants... c'est avec une persistance calculée et froide que l'Université attèle à son éternel sillon (sic!) la jeunesse du pays... »
Sagace Monselet, en êtcs-vous sûr? Quoi! l'Ecole classique est encore si puissante et si dangereuse? Somme.s-nous vraiment revenus au temps d'IIf.rnani ? vous êtcs-vous battu récemment contre un chevalier de Saint -Louis à l'orchestre du Théâtre - Français? a-t-(jn rapporté aux Tuileries la fameuse Dénonciation contre l'Ecole romantique? M. Viennet a-t-il publia une nouvelle édition do sa terrible épître :
Allons, Muse, debout, faisons du romantique, Extravayuons ensemble...
S'il en est ainsi, mon ami, si le parti des Perruques a repris le haut du pavé, il faut que cette révolution se soit accomplie la nuit dernière, car je n'en avais nul soupçon hier en me couchant. Aurais-je dormi un demi -siècle? M. Champflcury est -il académicien? M. Octave Feuillet a-t-il des gendres? et représenteton au Théatrc-Déjazet les chefs-d'œuvre d'un Alexandre Dumas petit-fils? Eclairez-moi, de grâce, et dites-moi franchement si je m'appelle Epiménide. Je regarde sur ma table les journaux du matin. Voici le Journal des Débats et voici le Siècle. Il me semble que le papier est encore humide. Je lis, d'un côté, un bulletin de M. Prévost-Paradol et un article charmant de Philarète Chasles; je retrouve do l'autre un article de M. Jourdan, et une spirituelle chronique do M. Edmond Texier.
Sur les deux gazettes je vois la même date : Janvier 1860. Serions-nous par hasard en 1900? L^ne glace, une glace! pour que je sache au plus vite si je suis devenu chauve, et si, déplorable critique, j'ai définitivement perdu toutes mes dents.
La glace vous donne un démenti, cher Monselet : j'ai compté mes dents jusqu'à trente-deux , et je me suis trouvé presque aussi jeune que vous. Donc l'Ecole classique n'existe plus; donc \a jeunesse du pays n'est plus attelée à l'éternel sillon de l'université ; donc l'Académie admet dans son sein le Père Lacordaire, ce qui ne me semble pas très-conforme à la tradition des Jouy et des Baoïir-Lormian. Réveillez-vous en ce cas, réveillez-vous en sursaut; car c'est vous qui avez dormi depuis 1830. J'ai beau vous secouer, il vous échappe encore des exclamations contre les classiques.
« Niais, qui pourraient vivre chaudement dans des habits neufs et qu préfèrent grelotter sous les manteaux de Virgile et d'Ovide! Stupides, qui veillent auprès des vieux temples au lieu d'aider à en construire de nouveaux ! »
Hé, mon ami, ouvrez les yeux : il n'y a plus de niais sous les manteaux de Virgile et d'Ovide ; les niais sont en habits neufs, allez, et ces habits neufs, croyez-moi, dureront beaucoup moins que les vieux manteaux. — Mais vous vous frottez encore les paupières en murmurant d'une voix creuse :
«... Ecole classique! Ecole «îlassiquo! Ecole qui appelle bon goût ce qui exalte le plagiat perpétuel ! Ecole de fétichisme et d'orgueil, qui spécule, comme -autrefois les gouvernements religieux, sur l'humilité
de l'esprit humain!.... Créons do nouvelles métaphores... de nouvelles métaphores!... »
Non, je vous en prie, Monselet, ne demandez pas votre bonne plume de Tolède : je vous jure qu'il n'y a plus de classiques à transpercer; que l'Académie presque tout entière porte les cheveux longs ou ras ; que l'Université apprend à ses élèves les vers de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset; que le clergé prêche plutôt comme l-acordaire que d'après Bourdaloue ; et qu'en fin de compte vous devez résolument tlénouer les cordons do votre bonnet de nuit, et mettre, s'il vous plaît, vos lunettes. — Préférez-vous votre lorgnette, la voilà, et soyons, s'il se peut, raisonnables, c'est-à-dire agréablement fous. Tâchons de donner, un pied en l'air, quelques échantillons de la critiquebouffe et de la vraie prose funambulesque...
Très-bien, mon ami! je vous retrouve enfin tel que l'on vous aime :
* Des personnes m'ont dit : — No publiez pas ce livre.
» Tiens!
» Je le publie cependant, pour plusieurs motifs : le premier, c'est qu'il est fait.
» Le deuxième , et le troisième , et le quatrième , c'est que je le considère comme absolument inoffensif. »
Cachez votre batte, et continuez :
« Aucun homme de lettres ne se fera sauter la cervelle à cause de ce que j'aurai dit de lui... Mon opinion est celle de cette année; elle se modifiera peutêtre l'année prochaine... Des livres comme celui-ci
doivent s'arrêter sur les écrivains de demain plutôt que sur les écrivains d'hier...
» Que dirai-je de M. Guizol? J'ai tout à dire de Nadar...
» J'ai fui le point de vue élevé, j'ai ajourné l'appréciation enthousiaste ou sévère... (A la bonne heure I) Ce n'est qu'un recensement à vol d'oisillon... (Oisillon, vole, vole!)
» On criera peut-être à la personnalité ; on essaiera de dire que j'ai collé parfois mon œil aux fentes do la vie privée... (Aïe, aïe! vous avez connu M. de Mirecourt)... Bah! mes révélations no sont pas bien terribles.
» Mais la dignité littéraire?
» Et mes doctrines?
» Ah! oui, mes doctrines. Au fait, il est peut-être temps que je les expose.
» Les voici... »
Arrêtons-nous là, ceci est le vrai programme de la critique-bouffe. De la dignité littéraire! des doctrines! Ah ! oui, M. Monselet va nous peindre sur le genou un joli cabaret d'Amiens qui a pour enseigne : A Jean lîm?i^' Description charmante d'ailleurs, faite de main d'ouvrier, ce qui, dans le style classique, signifie exactement de main de maître. Oui, je le répète, ce petit tableau de genre est merveilleux, et c'est le plus gracieusement du monde que nous envoyons les doctrines et la digrniie littéraire... au cabaret!
Et l'Ecole classique ! Et l'Ecole romantique ! Et l'Académie! Et l'Université! Et les métaphores nouvelles! .. — Bah! bah! au cabaret!
— Ml —
« On peut écrire impunément sur les frontons, sur les livres, sur les socles ; Aux Muses, aux Grâces, à la Patrie, à la Vertu, à la Beauté, aux grands Hommes, aux Dieux. Mais on n'écrit pas sans pâlir, en tête d'une ode matérialiste, ces trois mots qui illuminent le papier : A Jean Riant! »
Jean Riant est donc l'image sacrée sous laquelle est suspendu, en guise d'offrande, ce petit livre fringant et sémillant, qui se moque de toute doctrine et de toute dignité littéraire. Voyons si le petit livre rira. Voyons surtout s'il a cet étrange mérite de fouler aux pieds la dignité littéraire et de noyer la doctrine au fond d'un broc.
l^h bien, je le regrette, et c'est là le défaut du petit livre, la doctrine y surnage trop souvent, la dignité littéraire y montre ses échasses hors do propos, tandis que Jean Riant oublie son nom, comme s'il neigeait dans son verre.
Pas de parti pris, mon cher Monselet; non, hélas! pas le moindre parti pris. Jeux de fifre et coups do tambour, comme je l'avais annoncé.
Est-ce à dire pourtant que votre cahier do notes bio graphiques ne soit pas très-agréable à feuilleter? Rassurez-vous, mon ami, on le feuillelera, il aura môme un joli succès de circonstance. Il se trouvera de bonnes gens (et c'est déjà faitl pour vous comparer à La Bruyère, à la Rochefoucauld, à Rivarol, à Beaumar-
chais, que dis-je? à Saint-Simon ! Vos éditeurs se frotteront les mains sans doute; vous aurez peut-être, vous aussi, un moment de petite ivresse féminine. Mais si vous vous relisez le soir, au sortir d'un petit théâtre, que votre gaieté vous semblera vide et que vous redouterez d'avoir compromis votre esprit !
Il me prend envie de vous consoler d'avance par quelques éloges sincères. Je ne peux m'empêcher de goûter certaines espiègleries qui ne seront pas , je vous en préviens, du goût de tout le monde. La critique-bouffe atteint le sublime du genre dans les articles suivants :
« MiGNET. — Décoré de Juillet. »
« Thiers (Adolphe), — Amateur de gravures. » « Ampère. — Académicien. Et après?
» Professeur au Collège de France. Et après? » Voyageur. Et après? »
« Hugo (Victor-Marie). — H y a bien longtemps déjà que Balzac a dit de Victor Hugo, dans la Peau de chagrin : « Hugo 1 c'est un grand homme ; n'eu parlons plus. »
« BÉRANGER. — Vous Comprenez bien que je ne vais pas m'amuser à vous entretenir des mérites de Béranger ; ce serait trop naïf. »
Hommes do génie, d'esprit ou de talent, que nous importe? ce sont des écrivains d'hier, 7ien parlons plus. Mais pourquoi parler alors de M. de Kératry, de M. de Barartte, de M. Alphonse Brot, de M. Gustave Drouineau, de M. Paul de Kock, de M. Arsène Houssaye? ce sont aussi des écrivains d'hier, j'imagine, et pourtant vous esquissez avec bonheur ce joli portrait du directeur intermittent de V Artiste :
« HoussAYE (Arsène). — Un moulin, un violon, une rose, un pinceau, uno ôpûe, une bergère, un agneau, une grap[)e, un rayon, un sourire, uno boucle, une comédienne, un flacon, une fenèlre, une barque, un cigare, une étoihi, un tricorne, une houlette, un cœur, une plume, un médaillon et un fauteuil. »
Vraie critique-boutTe encore, bien que hors de propos ! Je m'arrête volontiers, et je souris aussi de bon cœur aux articles sur M. Jules Janin, sur MM. Octave Feuillet et Saint-Victor, sur M. Adolphe Dennery. Je comprends à merveille les finesses malignes de votre ironie, quand vous dites de M. Philarèto Chaslcs, de M. André Delrieu, de M. Marie Aycard :
« M. Chaslf.s sera de l'Académie un jour ou l'autre, et nul n'aura mieux mérité que lui de faire partie de cette assemblée de sages... »
« M. Delrieu (André) est un de nos premiers écrivains... Quel journal le sollicite? quelle revue s'honore de le compter dans ses rangs ?. . . »
^< M. AvcARD (Marie) est devenu un des maîtres dans l'art difficile do la nouvelle. »
Ne me lirez pas la manche afin de m'avertir que ceci est sérieux. On ne mystifie que les Poinsinet, vous le savez bien. Non, non, rien n'est plus comique que toutes ces contre-vérités. Envoyer directement à l'Acadéuiie le plus original des critiques, mais le plus improbable des candidats; placer M. André Delrieu, cet ancien collaborateur du Siècle, sur la même ligne que M. Victor Cousin ; hisser avec une .poulie ce bon M. Marie Aycard au rang des Mérimée, des Stendhal, des George Sand et des Alfred de Musset, ah ! voilà
bien de vos malins tours, voilà de vos cruautés enfantines, voilà de vos meilleures inspirations funambulesques ! Je ris, je ris, Monselet, malgré vos terribles mouvements de sourcil qui ont l'air de proclamer votre bonne foi.
Les articles sérieux, les articles oîi vos convictions déclament, où votre âme se courrouce, où votre conscience se trahit, hélas ! je les ai reconnus sans attendre un signe de votre petit doigt ; je n'y arriverai que trop tôt ; je redoute franchement de retrouver sous le signet les noms de Villemain, d'Auguste iMaquet, de George Sand, d'Eugène Sue, et surtout le vôtre; oui, surtout le vôtre, aimable et dangereux ami.
A M. Villemain vous reprochez de n'avoir pas l'esprit de notre époque. Ce que nous demandons aujourd'hui, ce n'est pas l'esprit dans l'éloquence, c'est là véhéniPAice de l'acide pmssique dans l'épigramme ; et ce malheureux M. Villemain nous offre tout uniment un bouquet de fleurs harmonieuses et pâles ! « Il fait tout ce qu'il peut pour se jeter dans le monde vivant, — reconnaissons-le; — mais le moyen do franchir ce cercle de docte politesse et de froide admiration, où le retiennent ses devoirs ! » Pauvre secrétaire perpétuel, ne bougez désormais de votre siège ; car, sur ma parole, vous êtes mort, puisque vous ne comprenez pas ce premier précopte de la doctrine de M. Monselet :
« Se jeter dans le monde vivant. »
Notons ce premier point : il sera peut-être bon d'y revenir.
A M. Maquet vous reprochez amèrement de s'être
fait le collaborateur de M. Alexandre Dumas : « Tu es semblable au remplaçant militaire : tu trafiques de ton intelligence comme le remplaçant trafique de son corps... A qui persuaderas-tu que tu cours après la renommée et que tu cultives les lettres? Baisse la tète et retaille ta plume, manœuvre ; et si quelque pauvre écrivain sérieux, amaigri et vêtu d'un habit mélancolique, vient à passer sous ta fenùlre, salue-le bien bas, entends-tu, car il vaut mieux que toi. »
En vérité, je crois rêver. Où est donc notre bon compère Jean Riant ? N'avions-nous pas installé dans son cabaret cette prude antique et morose, la Dignité littéraire? Elle en est bien vite sortie, la pédante, et je la vois qui, guindée sur ses échasses , arpente le théâtre de long en large en foudroyant ce pauvre M. iMaquet des plus dramatiques objurgations. Bon Dieu ! quelle grosse colère ! et quel romantique dithyrambe ! Ce n'est plus, comme chez M. Villemain, « de l'esprit dans l'éloquence, » mais ce doit être assurément ce qui plaît à noire époque blasée, « la véhémence ^q l'acide prussiquo dans l'épigramme. »
Respirons et notons encore ce deuxième point do la doctrine :
^< No pas trafiquer de son intelligence comme le remplaçant trafique de son corps. »
Il y a de bonnes conséquences à tirer de ce principe. Le remplaçant de M. Alexandre Dumas est-il beaucoup plus condamnable que le rtmplaçanl de soi-même? Pauvre moraliste, il y a trafiquants et trafiquants.
De l'article sur Eugène Sue on peut extraire ce résumé ; « En littérature comme en toutes choses, le
règne des paroxistes est arrivé... Les romanciers n'ont pas le temps de faire court... Us obéissent aux nécessités de l'idée révolutionnaire et de l'industrie moderne, à cette loi du labeur excessif (je cite textuellement) imposée par le dix-neuvième siècle, et à laquelle ne peuvent se soustraire que les impuissants et les coupables. »
Encore un point de doctrine bon à noter :
« Nécessité de la littérature à grande vitesâe, légitimité de la production à vapeur. »
Comment accorder ce troisième précepte avec le second ? Produisez à outrance, mais ne trafiquez pas !
Sous le nom de madame Sand vient encore se placer la glorification du travail haletant et incessant. 11 ne nous reste plus qu'à reproduire et commenter la déclaration de principes étalée sous le nom de Pierre- Charles Monseîet.
« Il y a dix ans (c'est M. Monseîet qui patle), il y a dix ans que je fais de la critique, mais toujours incidemment ; la plus large part de ma vie est donnée à la production. Dans ces heures de critique, il m'est arrivé de blesser certaines personnes, tantôt involontairement, volontairement d'autres fois. J'avais, pour me soutenir dans cet exercice, plusieurs idées générales que j'ai encore, et que j'ai essayé d'exprimer en maintes circonstances. Aujourd'hui je les résumerai pour n'y plus revenir. »
Résumons à notre tour ce résumé, qui, par parenthèse, a l'air d'une amplification. Quelles sont donc vos idées générales, ô jeune inventeur de la critique incidente , ô zélateur fiévreux de la production accélérée?
En écartant les phrases, les mouvoments de stylo et lo cliquetis des mots à effet, la quintessence de vos idées générales se réduit à ceci :
La vérité critique sort exclusivement do la bouche des jeunes gens. Un écrivain à ses déhuls doit exprimer son opinion sur les hommes importants de son époque. Vil premier coup d'œil surpris et hardi vaut mieux que l'étude et l'expérience. On n'est un bon juge dos choses de l'esprit qu'au sortir du collège. Les critiques sur le retour ont quelquefois de la franchise et de l'indépendance, mais parce qu'ils sont misérables, paresseux ou vicieux, c'est-à-dire suspects. Vivent donc les aristarqucs imberbes ! Ils ont la critique infuse et le goût inné; ils se moquent dos amitiés, des convenances et des intérêts, jusqu'à leur premier cheveu gris. Tout critique est impossible passé trente ans.
Hélas 1 ajoutez-vous avec un soupir, hélas ! j'ai eu trente ans hier! et là-dessus vous terminez votre article, sans laisser échapper sur votre compte un mot do biographie ou d'appréciation. Si je suppléais à votre silence I si je faisais ici même la biographie du biographe, et l'appréciation de l'appréciateur! Il est bien entendu que je songe uniquement à la biographie de votre esprit : car je ne me soucie guère d'apprendre au public la couleur de votre paletot, le montant de votre loyer, le revenu de votre plume, le menu de vos dîners, ou l'emploi jouroalior de vos loisirs.
Rouvrons votre petit livre. Essayons. Je no veux d'ailleurs vous regarder qu'à travers le cristal do votre Lorgnette littéraire; c'est-à-dire que votre propre biographie ne sera faite qu'avec des fragments de votre dictionnaire biographique.
MoNSELET (Pierre-Charles). Les abbés poupins du dix -huitième siècle n'étaient ni plus roses, ni plus petits, ni plus ronds... Les ordres n'offrant plus le même éclat mondain qu'autrefois, il a dû se résignera entrer dans les lettres. C'est dans le nid de VArtis/e que ce jeune homme a vu le jour littéraire, comme tous ceux qui font se becqueter deux rimes au bout d'un distique. La manie dominante de M. Houssaye consistait à rebaptiser ses rédacteurs. De M. Jules Fleury, il a fait Champfleury ; de M. Boileau, Paul d'Ambly. Lorsque M. Monselet allait autrefois corriger ses épreuves, il lui arrivait de trouver son nom orthographié tantôt Moncelé, tantôt Charles de Monselay.
Il fut un instant l'honneur de VArtiste et l'espoir de la Patrie. Comment le jeune Monselet trompa-t-il une aussi chère attente? On le retrouve chroniqueur au Voleur. Dans le Constitutionnel de M. Véron, il publie une série spirituelle intitulée, je crois, les Fermiers-généraux. Ensuite il passe tour à tour, comme à travers des tonneiiux de papier, dans l'ancien Satan, dans l'aucien Monde littéraire, et dans un ancien journal de théâtre qui n'eut que cinq ou six numéros.
On couvrirait la superficie de la place du Carrousel avec le total prodigieux des écrits de cet homme de lettres. Ou sont cependant ses écrits? où sont ses poésies, ses romans, ses anecdotes, ses comptes-rendus, tout ce pêle-mêle semé de paillettes? Ils ont le
sort des improvisations. Son autour seul no peut les oublier.
Comme tous les artistes qui se préoccupent beaucoup de leurs confrères, Monselet compte dos amitiés véritables, dos amitiés acharnées. On annonce, comme devant paraître prochainement, un ouvrage de lui intitulé CoiivcrsatioHfi de .U. Charles Monselet avec les Amours.
Ses poésies ne sont ni substantielles ni précises; il leur a donné le titre do : les Vignes du Seigneur; nous ne voulons pas trop approfondir ce titre, nous craindrions d'y trouver un systùme, une théorie.
Comment expliquer les titres do ses romans : les Chemises rouges, la. Franc- Maçonnerie des Femmes, les Ruines de Paris?... Les propriétaires des cabinets de lecture professent des exigences semblables à celles des directeurs de spectacles; convaincus les uns et les autres de la profonde ineptie des masses auxquelles ils s'adressent, ils croient ne jamais accumuler assez do points sur les i de leurs affiches.
Plus Monselet est fatigué, plus il marche ; c'est co qui lui arrive aujourd'hui, et peut-être se montre-t-on injuste envers cet écrivain. On ne conçoit pas, ou l'on ne veut pas concevoir ce besoin incessant do production, cette ardeur à courir après un succès qui écliappo souvent à ses ongles déchirés. Lorsque la lampe do nuit brftle les yeux do madame Sand ; quand Lamartine ploie ses soixante ans à un labour surhumain; quand Alexandre Dumas étouiïo à faire marcher sa plume vingt-quatre heures par jour; quand tous ces cheveux gris ou blancs, tous ces fronts vastes et soucieux, toutes
ces grandes gloires, tous ces talents se consument en efforts désespérés pour garder le terrain jusqu'à la dernière heure, s'imagine-t-on que M. Charles Monselet perde son temps à jouer aux quilles ou à faire des ronds dans des puits? Tout être qui ne sent pas sa force et sa valeur triplées au spectacle du mouvement actuel doit laisser sa besogne aux autres et rentrer dans la foule obéissante.
Depuis quelque temps le Figaro est la rose dont M. Monselet est l'abeille. Je n'ose guère me féliciter de celte comparaison, qui ne rend qu'imparfaitement le caractère du journal et celui du rédacteur.
M. Charles Monselet s'est occupé autrefois de bibliographie galante; on a donné de lui d'excellentes notices. Il ne fuit pas assez les concetti.
En résumé, c'est un écrivain sang-mêlé , ou si l'on veut, un auteur demi-sang; il aura sa place dès qu'il voudra se transformer pour la prendre (1).
Si vous n'êtes pas trop mécontent de cette biographie, écrite après tout de votre main, permettez-moi de vous adresser en terminant quelques mots très-francs et trèsclairs. Vous n'avez ménagé à personne, dans votre i-orgnette, ni les conseils, ni les ironies, ni les jugements cavaliers et dédaigneux. Quel mal y aurait-il à user à votre égard, non pas du droit de représailles, mais du droit de simple remontrance ?
(K) Voir la Lorgnette littéraire, aux pages 8, H, 20, 31, 38, etc.
Une question seulement, mon cher confrère. En votre qualité de critique-bouffe, vous ne contesterez pas, je pense, la liberté de discussion à un critique se- t
rioux, hélas! et peut-être beaucoup trop sérieux.
Après dix ou douze ans de vie littéraire, comment se fait-il donc qu'on ne puisse lancer un petit journal sans que le débitant de caquets imprimés ne marmotte à l'oreille de son public : — Vous aurez des cocottes i
do Charles Monsclet? j
Après dix ou douze ans de vie littéraire, comment se 1
fait il que le moindre grimaud des gazettes caillettes vous regarde comme son confrère et son chef d'emploi?
Est-ce là lo résultat de votre activité tourbillonnante, inquiète, et de vos tentatives si diverses dans le domaine de la littérature au jour le jour? Vous avez été journaliste, romancier, biographe, critique, vous avez tûté de la poésie et de la prose, vous êtes entré familièrement dans tous les genres littéraires avec l'air affairé d'un conquérant novice; vous avez beaucoup écrit, beaucoup imprimé, beaucoup lu, beaucoup étudié, beaucoup réfléchi sans doute. Expliquez-moi donc pourquoi vous êtes décidément resté, eu fin de compte, la merveille de la petite presse et la coqueluche des petits vieillots de vingt ans tout fraîchement débarqués do leur sous-préfecture. Ces écrivains de demain, chaque fois qu'ils polissonnent du bout de leur plume, s'imaginent mettre en pratique les enseignements de leur joyeux instituteur Charles Monselet. •
Personne évidemment ne saurait vous confondre avec ces ridicules faquins du Demi-Monde littéraire.
Vous avez do l'esprit et du talent ; vous dépensez;, au hasard, en pièces de cinquante centimes, toute une charmante fortune do gaieté native et d'intelligente curiosité. Dans les moins heureuses de vos productions, il y a çà et là un mot, un trait, une observation, uno trouvaille de coq en maraude, qui sautent aux yeux comme des pois fulminants. Eh bien, malgré ces brillantes qualités, malgré votre esprit incontestable, vous n'en êtes pas moins, bon gré mal gré, le patron de ces petits clercs de la littérature interlope.
Voilà votre châtiment, mon cher ami, et pour parler franc, vous l'avez un peu mérité. Qui donc a fourni plus que vous l'exemple et le précepte à cette jeunesse malsaine et légère? Vous l'avez menée d'abord dans les mauvais lieux du dix-huitième siècle ; vous lui avez appris ensuite, dans votre Tribunal révolutionnaire, comment on attaquait, dans un intérêt de circonstance, les plus grands souvenirs historiques. Elle s'est jetée à votre suite dans le monde vivant, c'est-à-dire dans ce monde tout extérieur, tout conventionnel, du romanfeuilleton pseudo-littéraire, où l'on ne rencontre que des contemporains de nom et de costume, et non des contemporains d'esprit et de mœurs. Ils vous ont vu glorifier le travail excessif, haletant, le trafic et l'abus des facultés les plus délicates, pondant que vous flétrissiez les hontes do la collaboration, comme si M. Féval épuisé valait mieux que M. Auguste Maquet frais et dispos. Produire sans consommer, telle est, ont-ils dit, la doctrine du maître, et ils ont pris pour devise une de vos phrases les plus naïvement corruptrices : « Je ne pense pas, je me contente do la sensation. »
(^»iiand on so conlcnto do ]a sensation, cher Monsclet , on risque fort de perdre toute vie intelligente au moment où les sens sont émoussés. Figurezvous donc le gentil Chérubin de Beaumarchais, après des années de sensations gourmandes, revenant tout- <i-coup chez le comte Almaviva pour chanter, comme l'oiseau bleu, «la romance ù Madame » ou pour lutiner les filles do Fanchctte et do Suzon. Qui donc lui permettra de chiffonner, d'agacer ou de soupirer? On lui dira tout net : Monsieur Chérubin, vous avez des lunettes ; monsieur Chérubin, vous prenez du ventre; monsieur Chérubin, on ne vous aime plus!
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