‹ Lettres satiriques et critiquesChapitre 12 sur 25 · LITTERATURE JAUNE · texte numérisé non relu

LITTERATURE JAUNE

A M. Champfleury

Barcelonnette, le

Voici une lettre, mon cher anai, qui vous sera directement remise par M. Hippolyle Babou. Le connaissez-vous un peu, ce sévère et hardi praticien ? Si vous lo connaissez, tant mieux ! Dans votre situation, il n'est pas toujours bon d'avoir alTaire à do nouveaux visages. Si vous ne le connaissez pas, résignez-vous à le rencontrer : il n'est pas trop tôt, croyez-moi. Votre cas est grave, très-grave; et lui seul, à mon avis, lui seul peut couper court à un mal déjà invétéré (1).

Durant le séjour qu'il a fait tout récemment en province, j'ai eu l'occasion de m'entretenir souvent avec lui. Vous n'avez pas oublié sans doute qu'à Paris même,

(I; Nous protestons de toute notre force contr»; le» éloges du docteur Gap ; mais nous ne voulons rien changer à sa lettre, qui se comprendrait difficilement bi on la tronquait par des scrupules de modestie. h. b.

à l'époque ou j'étais encore étudiant, j'avais pris un goût assez vif pour l'élude des maladies littéraires. Presque tous les écrivains de ce temps me semblaient infirmes ou invalides, aliénés ou épuisés, gravement atteints dans leurs organes essentiels ou légèrement attaqués à l'épiderme. C'était ma manie, vous le savez; je faisais, pour me divertir, de la critique littéraire au point de vue médical. Mon bonheur eût été de fonder une maison do santé où j'aurais mis le génie à la diète et le talent au régime. J'avais inventé l'esthétique curative, vous en souvenez-vous? et je me croyais passé maître dans cette science nouvelle : mais je n'étais, hélas ! qu'un demi-Vespuce , et j'ai rencontré mon Christophe Colomb. Ah ! mon cher ami, consultez au plus vite M. Hippolyte Babou : voilà le vrai médecin et le vrai chirurgien des gens de lettres ! Que d'observations il a réunies sur les tempéraments des romanciers, des poètes et des feuilletonistes I Comme il m'a clairement déduit les effets désastreux des deux maladies principales dont on voit chaque jour les tristes résultats chez les éditeurs parisiens I Oui (sou opinion est la mienne), vous avez tous plus ou moins, en germe ou en plein développement, ces deux maladies régnantes : la jaunisse et l'hydropisie littéraires. La jaunisse, qui a pris naissance dans les caves et les soussols du réalisme ; l'hydropisie, qui n'est, à proprement parler, qu'un engorgement d'amour-propre, une pléthore de vanité.

Tâtez-vous et mirez-vous, mon pauvre Champfleury. Vous êtes plus que tout autre un écrivain hydropique, et vous faites incontestablement de la littérature jaune.

Avez-vous du moins conscience de voire mal ? M. IIippo!\ te Rabou prétend que vous l'ignorez, et que c'est là le plus grand obstacle à votre guérison. Il faut donc vous démontrer que vous êtes malade, aGn que vous ne repoussiez pas le médecin. Je me suis chargé de cette mission délicate. Ecoulez-moi donc, c'est pour votre bien. Vous me remercierez un jour de vous avoir écrit cette lettre, dont l'unique but est de vous préparer à entrer en traitement.

3'ai là, sous les yeux, vos derniers romans : j'ai conservé en outre quelques numéros de feu votre Gazette et du défunt journal Réalisme publié, il y a deux ans, par des jeunes gens qui se disaient vos élèves et vos ami^. On n'aurait qu'à jeter un coup d'oeil sur ces divers écrits pour y retrouver les symptômes du mal qui vous tient. Mais pcrmeltez-moi de remonter un peu plus haut dans votre carrière d'homme de lettres; « le mal vient de plus loin, » et je suis obligé de vous en révéler la source, pour vous en décrire les progrès avec une évidence absolue.

Je vous ai connu à vos débuts, mon cher ami, et vous étiez déjà un cas fort intéressant pour un observateur médical. Les raccoleurs de l'ancien régime menaient boire autrefois des clercs de procureur dans les cabarets du quai de la Ferraille, et quand ces pauvres clercs avaient cuvé leur petit vin blanc, ils se réveillaient soldats du roi sur la porte môme des caba-

rets. Si ces guerriers improvisés compromettaient par hasard le régiment, ce n'était certes pas tout à fait leur faute. On leur avait mis par surprise un mousquet dans les mains. Soldats de raccroc et mauvais soldats, ils eussent été peut-être do bons procureurs. Je n'ai jamais ouï-dire qu'un raccoleur littéraire vous eût mis par surprise une plume au bout des doigts. Vous êtes entré librement, n'est-ce pas? dans la difficile carrière des lettres. Aviez-vous senti dans votre enfance la flamme secrète de la vocation ? Vous êtes-vous jamais débattu contre ces diables bleus qui lancent les jeunes imaginations dans l'espace à la poursuite de la gloire poétique ? Avez-vous couru seulement une fois ou deux, à travers champs, sur les traces de la Muse qui ne vole pas, mais qui marche avec tant de grâce, Musa pedestris ? Je vous vois du coin de ma cheminée sourire de pitié à ces questions ingénues. Vous ne croyez pas plus à la Muse qu'aux revenants. Qu'est-ce que c'est que la Muse ? oîi loge-t-elle ? où travaille-t-elle? où la voit-on le dimanche ? Pour se préoccuper de ces allégories enfantines, il faut être bourré de latin et de grec, et connaître sa mythologie comme un jeune bachelier. Or vous n'êtes pas bachelier, que je sache, et vous abandonnez aux pédants le soin de commenter sans fin, pour l'enseignement de la jeunesse, ce précepte ridicule d'Horace, qui croyait naïvement à la Muse

Exe.m'plaria grœca

Nocturnâ versate manu, versate diuvnâ.

Quant à la vocation, c'est encore une illysion, n'est-ce

pas ? une fable inventée par les paresseux qui ne voient dans la littérature qu'une profession en plein air, commode à pratiquer du soir au matin ou du matin au soir, parce qu'elle n'oblige personne à siéger do dix à quatre heures devant un bureau d'employé ! A votre avis, sans doute, on peut et on doit embrasser la littérature sans vocation, comme on se marie sans amour. Un ménage littéraire ressemble exactement à tous les ménages. L'amour et la vocation sont des fruits de l'habitude et des résultats du travail. Ah ! ce n'est certes pas vous qui auriez rimé YEpUre à la Paresse de M. Alfred de Musset. Le modèle et le prototype de l'écrivain, c'est évidemment l'employé. [1 n'y a dans ce monde que les lunatiques pour se figurer que la paresse e.~t la condition même de l'activité féconde, et que la verve et l'inspiration jaillissent d'un mystérieux réservoir formé goutte à goutte dans les grottes d'azur de l'imagination. On le devinerait à vous lire: vous n'avez jamais eu la tentation d'être paresseux. Si lo temps est de l'argent, comme disent les Américains, il est évident que vous avez bien placé votre avoir. Vous êtes le Titus du petit capital littéraire : vous n'avez pas perdu une minute, vous n'avez pas chômé une journée ! Une question de salaire eût pu seule vous mettre eu grève, vous et toute celle tribu d'employésécrivains qui prononcent si haut ces gros mots industriels de travail, de salaire, de propriété littéraire, inconnus autrefois dans cette république des lettres qui a longtemps habité sur des gondoles, comme Venise, entre le ciel et l'eau. Oui, vous êtes des travailleurs, vous êtes des employés, cl vous no songez qu'à

devenir des propriétaires perpétuels et inviolables, à jamais protégés contre les chances de toute expropriation. Les rédacteurs du journal Réalisme, vos amis, avaient parfaitement compris qu'en littérature il ne s'agissait point d'utilité publique, mais d'utilité particulière et d'intérêt personnel. Réalistes et travailleurs, pour arriver à la dignité do propriétaires; voilà le point de départ et le but de voire école, je dis mieux, de vos bureaux de copie et d'expédition.

Successeurs immédiats des bohèmes romantiques, ces derniers venus (réalistes ou travailleurs, comme il vous plaira ) n'ont certainement rien de commun avec leurs devanciers. Les bohèmes, en effet, n'étaient pas sans noblesse: ils avaient de qui tenir; ils professaient fièrement le culte du beau. Religion stérile, sans doute, pour la plupart d'entre eux : car la foi sans les œuvres est une lettre morte, et la liste de leurs œuvres n'est pas longue. Esprits contemplatifs, paresseux et casuistiques, ils croyaient sans pratiquer, et discutaient sans agir. Mais leur oisiveté même no témoigne-t-elle pas en leur faveur ? Souvent incapables de réaliser leur idéal , ils restaient suspendus dans le vague de leurs rêves, plutôt que de les dénaturer par une impuissante traduction. L'obscurité dans la pauvreté ne les effrayait pas. Ils la préféraient sans hésiter au banal éclat et à la valeur industrielle d'un nom transformé en marque de fabrique. « No fît-on que des épingles, disait Diderot, il faut être enthousiaste de son métier pour y exceller... Au moment où l'artiste pense à l'argent, il perd le sentiment du beau. On verserait des sacs d'or aux pieds du génie, qu'on n'en

obtiendrait ricMi, |»orce (]iie l'or n'est pas sa v(^ritable récompense. Réduisez-le à dormir sur un grabat, dans un grenier; ne lui laissez que de l'eau à boire et des croûtes à ronger, vous l'irriterez cl vous no l'éleindrcz pas. Le génie travaille en enrageant et on mourant de faim. » Hôtes du grenier ou do la belle étoile, rongeurs de croûtes, buveurs d'eau, et quand ils travaillaient, ouvriers en épingles, mais ouvriers enthousiastes qui faisaient d'une épingle un bijou, tels étaient ces pauvres diables qu'on a trop ridiculisés et trop IMmés : ils étaient dans la république dos lettres de Dobles fainéants ; et cola ne vaut-il pas mieux que d'inutiles travailleurs, froids et secs, pensant à l'argent, selon le mot de Diderot, et niant l'enthousiasme, en haine de l'idéal ?

Pour moi, quand je vous ai vu travailler, il y a déjà plus do dix ans, avec une régularité automatique, j'ai songé tout d'abord, non-seulement au zèle maladif de l'employé ambitieux, mais encore à l'activité du prisonnier qui évido avec un clou des noix do coco, à l'entêtement tenace du berger des Alpes qui taille avec son couteau des têtes de canne dans une petite bûche de bois blanc. Ni le prisonnier, ni le berger no se préoccupent de sculpture. Ils sont néammoins sculpteurs au même litre que vous êtes vous-même littérateur. Ils trouveraient peut-être la Vénus de Milo invraisoniblabln, comme vous trouvez lo Cid absurde et académique. Ou a-t-on jamais rencontré une femme comme cette Vénus?diraient-ils, ù peu près comme vous me disiez un jour, ou riant aux éclats : — Dans quel monde ont donc existé des êtres semblables à Rodrigue

et à Chimène? — Et ces bonnes gens sortiraient du Louvre avec les bouffées de gaîtô qui agitaient vos poumons devant les chefs-d'œuvre du Théâtre français! 0 naïve ignorance! ô rustique simplicité! je vous admirais franchement on ce temps-là, mon cher, parce que vous déployiez sans apprêt toutes les fatuités enfantines d'une bonne foi de Huron ou de Groëulandais. Le nom seul de science, la seule pensée de l'étude, vous jetaient dans des quintes d'hilarité. Vous prononciez ces trois syllabes ; Un savant! avec des gestes do comédie qui auraient rendu Polichinelle rêveur. Et si vous parliez des critiques, des académiciens, des professeurs, des écrivains romantiques, on aurait juré que vous aviez devant vous un tas de poussahs, de mandarins et de magots. A quoi bon la critique, à quoi bon la science, à quoi bon l'enseignement, à quoi bon la poésie, à quoi bon l'élégance et la correction du style, à quoi bon les règles de la syntaxe et la tyrannie de la grammaire? Je me rappelle un bon mot qui vous échappait souvent à propos de vos solécismes : — C'est l'affaire du prote qui corrige mes épreuves, disiez- vous avec finesse. Mais le prote me semblait toujours négligent ou distrait, quand je parcourais vos petits écrits massifs et empêtrés comme des Hermès d'hôtel garni. Convenez que vous avez toujours gardé le même prote, et que vous n'avez pas eu un seul instant l'envie d'en changer. Et vraiment c'eût été dommage de renoncer à ce bouc émissaire que vous poussiez si gaiement du côté de vos critiques, tout chargé à son insu du poids de vos iniquités grammaticales.

Ah! le prote, lo protel jo n'y ai pas cru longlomps, moi qui vous voyais tous les jours. Plus je vous observais, plus vous donniez raison à mes craintes amicales sur l'état pathologique île votre esprit. J'avais deviné, sans effort, l'infirmité radicale de votre organisation. Il vous était impossible de saisir la valeur exacte d'un mot, de déterminer les rapports logiques de plusieurs mots entre eux, de couler la moindre pensée dans ua moule de phrase irréprocliable. Votre cerveau manquait évidemment d'atomes crochus, de certaines fibres intermédiaires ou de certaines ramifications nerveuses indispensables au va-et-vient des idées. Et c'est ce qui explique chez vous tant de termes impropres, tant de r/remcnis d'expressions, tant de méprises sur les temps et les modes des verbes, tant d'insouciance apparente au sujet des participes, tant de pléonasmes ou il faudrait des ellipses, et tant d'ellipses étranges qui semblent exiger un commentaire mimique. La faculté de raisonner, c'est-à-dire de lier entre elles non-seulement deux propositions très simples, mais les parties même d'une proposition élémentaire, celte faculté-là vous a été presque entièrement refusée. No pouvant réussir à comprendre l'économie du langage écrit, vous vous êtes levé un beau matin avec une excellente inspiration. La lampe fumeuse du théâtre des Funambules avait jeté un pâle reflet dans votre cervelle ; vous rêviez d'Arlequin et de Pierrot; l'art de Deburau, si paradoxalement vanté en toute occasion par les Charles Nodier, les Jules Janin, les Théophile Gautier, cet art, fr;jnc de syntaxe, vous avait paru s'adapter merveilleusement à vos facultés antigrammaticales. On joua quel-

ques pantomimes de votre façon, et des feuilletonistes indulgents essayèrent do vous attacher par des éloges à cette littérature de sourd-muet. Etiez-vous donc passé maître du premier coup dans cet art symbolique, où tant de poésie scintille sous de grossiers emblèmes, où tant de philosophie se joue sur trois ou quatre masques invariables? Non, la philosophie et la poésie n'avaient point illuminé de leurs rayons votre batte et votre farine. C'était la première fois, je pense, qu'il se produisait aux Funambules des pantomimes sans lumière et sans couleur. On les appela quelques jours, vous les appelâtes vous-même des pantomimes réalistes. Une pantomime réaliste 1 Autant dire une perle opaque ou un soleil ténébreux.

Il ne tint qu'à vous, dès-lors, de vous proclamer l'inventeur d'un genre nouveau. Combien de temps a duré cette belle invention? Vous seriez le premier aujourd'hui à confesser qu'elle est tombée dans l'oubli. Eh bien ! mon cher ami, ne vous pressez pas trop de faire cet aveu, car, à mon avis, vous vous tromperiez gratuitement. Relisez vos écrits de jeunesse et vos plus récentes productions, relisez- les avec l'impartialité d'un simple lecteur, et vous verrez bien qu'avant et après ses succès des Funambules, mon ami Champfleury a presque toujours fait, à son insu, des pantomimes réalistes, ou du moins quelque chose d'approchant. La langue singulière que parlent les personnages de ses nouvelles et de ses romans a le principal caractère du langage mimique : l'universalité. Il serait injuste' de soutenir que ses solécismes et ses barbarismes sont des fautes de français ; ce serait tout aussi

bien des fautes d'anglais, d'allemand, d'indouslani et môme d'iroqnois, parce qu'elles portent atteinte à la SAntaxo naturelle do tous les peuples. S'il n'y a pas là un signe incontestable d'universalité, je renonce désormais à parler ma langue et je me résigne h parler la vôtre. L'intéressante analogie que je viens do signaler se montrerait encore par d'autres rapprochements. Une expérience tr^s-aiséc m'a suffi pour la découvrir. J'ai prié un soir le successeur le plus célèbre de Deburau do m'interpréter à haute voix certains passages de vos écrits. Il se mit à lire et à gesticuler en même temps •. mois ses jeux de physionomie et ses gestes avaient plus de part que sa voix à cette curieuse interprétation. Quel trait de lumière et quelle merveille! plus d'ellipses! plus de lacunes! une adroite grimace comblait tous les vides de l'expression. Les phrases traînantes ou boiteuses, les redondances et les pesanteurs de style, les plus étonnantes gaucheries, disparaissaient tout à coup sous une chatoyante broderie de gambades, de pirouettes, de petites mines do singe et do petits cris do souris.

Ch;tmpfleury est un puriste I m'écriai-je après cette scène de Pierrot. Mais Pierrot disparu, le prestige et le charme me parurent manquer décidément à ce genre de littérature que j'appelle encore pantomime réaliste. Ce mot do réaliste (je m'en souviens toujours comme si c'était hier), ce terrible mot d'ordre adopté par vous et par M. Courbet, me donna de véritables alarmes quand je vous l'entendis prononcer.

— Réaliste! réalisme! Qu'est-ce que cola signifie? et je regardai avec inquiétude au fond de votre pensée.

— Lisez cette nouvelle ! Contemplez ce tableau ! Voici le réalisme en peinture, et voilà le réalisme en littérature.

Je détournai les yeux du tableau, mais je lus attentivement la nouvelle , celle-là et bien d'autres signées du même nom. Je me trouvais transporté dès la première ligne dans une société de Lilliputiens. Il me fallut regarder presque à terre pour examiner de près le monde microscopique où j'avais mis le pied. Tous ces êtres de convention étaient uniformément petits, maigres, vilains, plats, secs, décolorés. Je les considérai à la loupe, afin de savoir si, dans leur petitesse, ils gardaient du moins forme humaine. Je m'aperçus trèsvite qu'on avait bridé des oisons, habillé des poupées, suspendu des marionnettes, mais qu'en fait de créature humaine il n'y avait pas même un nain de Laponie dans cette collection de jouets d'enfants. Je cassai un petit fil, et la compagnie tout entière roula sur le carreau. Que de joujoux à raccommoder! Et nous étions à la veille des étrennes. Il n'était plus possible d'exposer en vente au jour de l'an ni les Contes de Printemps, ni les Contes d'Automne, ni les Contes d'Eté, m les Contes d'Hiver. Quant aux Aventures de mademoiselle Mariette, hélas I elles n'offraient plus qu'un pêlemêle informe de poussière et de débris.

Alors je renouvelai machinalement ma question : Qu'est-ce que le réalisme? Et je me permis d'ajouter : Ne serait-ce pas le rachitisme?

Nous avons failli nous brouiller pour cette méchante saillie. Me pardonnerez-vous de la répéter? J'étais votre ami sans doute et je le suis encore ; mais je suis

aussi médecin, ot c'est à co titre que j'tii dû étudier malgré moi le malade dans l'ami. Quand j'eus découvert que, littérairement, réalisme et rachitisme étaient deux termes identiques, je compris très-vite pourquoi toute votre littérature me semblait jaune. La pauvreté de l'organisation, jointe aux fatigues incessantes d'un travail opiniâtre, avait amené jour à jour une espèce de décomposition dans votre machine intellectuelle, où la bile et le sang se mêlaient de plus en plus. La teinte maladive du souci envahissait peu à peu vos facultés : vous aviez évidemment la jaunisse littéraire, et comme je passais en ce moment mon examen de docteur, j'eus toutes les peines du monde à ne pas choisir votre maladie pour sujet de ma thèse. Mon diplôme obtenu, je partis pour la Provence, et je vous perdis de vue jusqu'à mon retour à Paris.

M. de Balzac venait do mourir. Je vous trouvai préoccupé, rêveur, somnolent. Vous vous endormîtes un soir, dans ma chambre, en me récitant les pompeux discours prononcés sur la tombe du grand romancier. Votre sommeil no dura guère ; mais il fut agité, pénible, et comme traversé par de sinistres visions. Des paroles entrecoupées s'échappaient de vos lèvres ; je recueillis celles-ci, qu'une espèce d'idée fixe ramena plusieurs fois : Balzac grand homme I Balzac bourreau (1)!

. I) Nous ne garantissons pas les pulils faits racontés par le docteur Gap.

Quand jo vous réveillai do ce mauvais rêve (et ce ne fui pas sans effort), je vous regardai on murmurant tristement ; — Balzac revient, vous êtes hanté par Balzac !

Nous causâmes longtemps ce soir-là. Une seule pensée défraya, sous mille formes, notre conversation. Quelle formidable volonté avait ce Balzac ! Il a été un grand romancier, tout simplement parce qu'il l'a voulu. Ses personnages n'ont qu'un mérite : ils veulent fortement comme lui-même.

L'énigme de votre singulière vocation littéraire n'existait plus pour moi. Vous n'étiez pas entré librement dans les lettres comme je l'avais cru tout d'abord. Vous aviez eu votre raccoleur ; Balzac vous avait grisé avec sa théorie de la volonté. Travail opiniâtre, fausse vocation, tout en vous, jusqu'à votre jaunisse d'esprit, tout émanait directement de Balzac. Personnage détaché de la Comédie humaine, 6 le plus malheureux de tous les balzaciens, vous avez voulu, vous aussi, et voulu fortement; mais au prix de quelles angoisses, juste ciel ! « Balzac grand homme! Balzac bourreau! »

Et pourtant, puisque Balzac est mort, comment résister à l'envie de créer parla volonté un autre Balzac?

Tel était votre dessein, mon cher ami, telle était votre volonté, convenez-en, quand je repartis pour la Provence. Il ne fut plus question de réalisme entre nous, ou du moins, si le mot tomba par hasard de votre bouche, ce fut avec un de ces sourires d'homme

Ils n'ont de valeur à nos yeux que parce qu'ils contiennent une bonne <i'ise de vérité critique.

d'Etat qui accompagnent toujours « les mois [)our les masses. »

Ne me dites-vous pas alors que, frappé des connaissances de voire maître, vous étudiiez à la fois Bichat, Geoffroy Saint-Hilaire et madame Guyon? Je rentrai à Barcelonnette, épouvanté des recherches nouvelles auxquelles vous vous livriez sans défense. Je songeais, malgré moi, à la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, et, par amitié pour la rainette Champfleury, je maudissais cordialement ce taureau de Balzac !

Oui, sans doute, mon cher ami, la volonté est une des plus puissantes forces humaines : elle transporte les montagnes comme la foi! Mais peut-elle soulever des Pyrénées au beau milieu de la Sologne? Peut-elle faire tout-à-coup un poète d'un notaire, un sculpteur d'un bimbelotier, un peintre d'un imagier d'Epinal ? Elle vous a frayé à coups de pioche le chemin des journaux et des revues; elle vous a ouvert avec effraction la porte rouillée des éditeurs: elle vous a donné des lecteurs dans les ateliers de photographie, et même des disciples parmi les vieux jeunes gens qui font depuis dix ans l'école buissonnière ; elle a jeté sur vos pas uno joyeuse bande de railleurs que vous avez eu la naïveté de prendre pour des ennemis. Vous avez enfin une certaine notoriété que le mérite ne saurait envier, il est

vrai, mais qui doit passer à vos yeux pour une renommée éclatante et peut-être même pour la gloire.

C'est la volonté, je l'avoue, qui a fait tout cela. La question serait de déterminer ce qu'elle n'a pu faire et ce qu'elle ne fera jamais dans ce monde, tant qu'elle no sera pas maîtrisée par une intelligente impulsion.

Prenons un exemple au hasard. Je vous ai connu autrefois très-ignorant, et tirant hardiment vanité de votre ignorance. M. de Balzac, Hoffmann et Diderot étaient les seuls auteurs admis dans votre bibliothèque. La mouche de la curiosité (une mouche du coche parfois) vous a mené tant bien que mal, moitié bourdonnant, moitié piquant, jusque dans ces vastes dépôts de la science oîi les livres no laissent souvent que de' la poussière aux mains des lecteurs improvisés. Comment ôtes-vous sorti de ces lieux de rafraîchissement , de lumière et de paix? un peu plus échauffé, un peu plus aveugle, un peu plus troublé que vous ne l'étiez en j entrant. Si vous aviez le courage d'être sincère, vous confesseriez que vous avez presque toujours imité ce soldat blessé qui avalait d'un seul trait le liquide destiné à humecter sa blessure. Que de perles vous avez dû absorber sans les faire dissoudre dans le vinaigre I Que d'étoupes enflammées ontbrûlé votre bouche, sans se transformer sur vos lèvres en rubans irisés, comme vous vous y attendiez peut-être d'après les prodiges des magiciens en plein vent? La pléthore a commencé, mon pauvre Champfleury, et avec elle l'hydropisie, le jour même où, les yeux fixés sur le majestueux embonpoint de Balzac, vous vous êtes mis à engloutir avidement tant de matériaux indigestes qui ne pouvaient que boursoufler votre maigreur.

Je ne préleiids pas discuter vos derniers romans, M. de Boisdhyver, la Siiccession Le Camus, les Amis de la Xature, les Amoureux de Sainte- Périnc , dans le but (le vous montrer un à un tous les symptômes de votre nouvelle maladie. L'imitation de Balzac }• est flagrante dans vos personnages de prêtre idiot et de vieille fille. J'ajoute pourtant qu'avec les meilleures intentions d'atteindre au comique, vous arrivez tout au plus à Vespicgle, ou, [lour mieux dire, au cocasse. Quand Balzac découvre les toits ou perce les murs d'une maison, vous parlez insidieusement au portier, vous vous glissez le long des clôtures, vous pratiquez de petits trous dans les cloisons, vous écoutez aux portes, vous braquez votre lunette d'approche, la nuit, sur les ombres chinoises qui dansent au loin derrière les vitres éclairées; vous faites en un mol, pour votre compte, et dans l'intérêt de vos inventions romanesques, ce que nos voisins les Anglais appellent dans leur pruderie police détective! Et c'est ainsi que naïvement vous croyez avoir posé les fondements de'votre monument balzacien, d'une nouvelle Comédie humaine peut-être !

Désorniais plus de style plat : vous visez le plus souvent au style métaphorique et hyperbolique : ce qui est un symptôme incontestable d'hydropisie littéraire.

Que de phrases, dans vos romans, semblables à celle-ci : « Le pe[)in du mécontentement devait produire un arbre touffu sous lequel s'abriteraient les mauvaises langues. »

Et (|ue de métaphores exactement pareilles à la suivante : « Que se passait-il sous le bandeau de madame

Le Camus? Femme maladive, accroupie depuis vingt ans dans son fauteuil, dormant rarement; l'humanité prenait-elle la couleur amèro de l'absinthe ou de l'abatjour qui protège ses yeux I »

Et vous prétendiez, après cela, dans votre Gazette de Champfleury (la Revue parisienne ne s'appelait pas Revue de Balzac), vous prétendiez donner des leçons de grammaire et de style aux critiques peu délicats qui , selon votre poétique expression , mangent à la gamelle des journaux.

Ah! celte Gazette! cette Gazette/ L'hydropisie littéraire s'y trahissait oncore plus que dons vos romans. C'est là que vous vous gonfliez à outrance de manière à faire tenir dans votre peau, non-seulement un romancier, mais encore un historien littéraire, un criti(jue, un grammairien et un chroniqueur. Balzac avait attaqué M. Sainte-Beuve dans sa Revue, vous dans votre Gazette, vous essayiez d'anéantir M. Barbey d'Aurevilly. Ce morceau de critique, où la hauteur de vues de M. Prudhomme s'unissait à l'agréable malice de Cabrion, vous autorisait bien à traiter désormais comme des misérables les critiques de profession. Aussi M. Babou fut-il salué du petit nom de Bazile, mais M. Babou se contenta de sourire, comme un médecin qui serait insulté par son malade. Il ne vous a pas gardé rancune, soyez-en sûr. Adressez-vous à lui, sinon pour votre jaunisse, déjà trop ancienne, du moins pour votre hydropisio , qui , j'ose l'espérer , n'est pas encore devenue incurable.

Je ne saurais trop vous le répéter, mon cher ami, votre cas est des plus dangereux qui se soient pré-

sentes depuis longtemps en littérature et en nukiecine. Hâtez-vous d'y remédier : vous en serez quitte pour une ponction que M. Babou exécutera d'une main ferme et légère , avec un petit stylet d'argent. L'opération faite, vous ne recouvrerez pas, je le crains, votre pleine santé littéraire, mais vous pourrez désormais écouler avec plus do calme, dans le recueillement do la méditation , cette voix intériouro qui vous crie au milieu dos vaincs disputes de ce monde : — Ecrivez, greffier !

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