LE DOCTEUR GAP
N. B. N'en déplaiso à M. le docteur Gap, je ne pratiquerai pas do ponction, parce qu'il m'est impossible de Teconnaître à la critique une vertu curative. Que ferais-je d'un stylet d'argent? Je me borne à user de ma plume et ne voudrais pas la changer en outil de chirurgie.
LES
GAVARNISTES
LES
GAVARNISTES
.4 M. Henri Canlel .
Vous voilà donc à Tiflis, cher poète! Et du pied du Caucase, le tarbouch sur le front, la pipe lesghieiine entre les lèvres, vous nie racontez négligemment votre petit voyage de quinze cents lieues, à travers la Méditerranée, rArchi|)el, la mer Noire, la Mingrélie, Tlmérétie, la Géorgie. Quoique tout à fait aveuglé par la splendeur de vos descriptions orientales, j'aurai pourtant la hardiesse de vous raconter mon grand voyage
de découverte en Occident de Paris à Meudon !
Comment me suis-je décidé 'a cette expédition aventureuse, qui m'a fait découvrir un très-joli animal littéraire, désormais classé et enregistré sous l'étiquette de GAVARiNISTE? Oh! cela s'est passé, cher ami, presque à mon insu. Je n'ai pas été consulté, j'ai été enlevé.
Un matin de l'ctc dernier, comme vous voguiez le long des côtes de Sicile, je fus réveillé en sursaut par Frédéric Pombal, un jeune toulousain de Paris, ou, si vous l'aimez mieux, un jeune parisien de Toulouse, qui venait me proposer brusquement une excursion de flâneur sur la rive gauche de la Seine. J'ai toujours eu du goût pour l'imprévu; mais je n'ai jamais aimé le voir tomber chez moi do si bonne heure. Je fis donc froide mine à Frédéric. Tout occupé de son projet, il ne remarqua même pas mon air fâché.
— Voici quel est mon plan, me dit-il avec sa volubi-> lité habituelle : nous allons d'abord à Vaugirard par l'omnibus. De là, sous les auspices de la muse pédestre, nous tournons vers Issy, les Moulineaux, et nous arrivons enfin jusqu'au bois de Meudon, oii nous passons la journée. Après quoi, si cela vous convient, nous revenons à Paris par le chemin de fer de la rive gauche. C'est, comme vous voyez, un voyage charmant, et que vous pourrez écrire au retour.
— Le beau sujet de description ! m'écriai-je avec humeur. Un pays que tout le monde a vu, parcouru!
— Raison de plus, mon cher, pour y faire des découvertes! Qu'est-ce que l'inconuu et le nouveau, sinon un point de vue particulier du connu et de l'ancien? D'ailleurs est il rien de mobile et de variable, comme ce qui paraît fixe et déterminé? Il suffit d'un rayon de soleil pour improviser un paysage : le temps est magnifique, nous aurons une improvisation! Et puis, nous ne nous bornerons pas, je l'espère, à examiner le côté extérieur des choses. Nous étudierons les mœurs, les figures ; nous ferons lever sur notre route une multi-
tilde de petits romans qui, somblablos h des oiseaux effarouchés, s'envoleront du sol à notre approche et iront se perdre ensuite dans l'espace. Le hasard est un garçon d'esprit, vous le verrez à l'œuvre. Je veux qu'avant la fin du jour vous ayez, grâce à lui, une ravissante galerie de paysages et une superbe collection de portraits.
Frédéric s'empara de mon bras. Nous descendîmes rapidement l'escalier, et cinq minutes après, nous étions sur la place Saint-Sulpice, baissant la tête pour pénétrer dans cet entresol roulant qu'on appelle omnibus. Plusieurs stalles étaient déjà occupées; nous nous mîmes dans celles du fond, afin d'avoir nos coudées franches et de ne pas être heurtés par les survenants. Le receveur appuya le pouce sur son cadran, le signal résonna, nous partîmes.
Au premier mouvement de la voiture, je commençai à regretter plus faiblement le bon sommeil que Frédéric Pombal était venu interrompre. Le ciel était d'une pureté merveilleuse, les vitraux de Saint-Sulpice flamboyaient, et l'abondante lumière dont l'air était rempli donnait presque du charme aux petites perruques vertes dos'arbres chélifs alignés devant l'église. La plaque d'argent du receveur de l'omnibus étincelait au milieu des brandebourgs. Un rayon de vie illuminait tout à mes yeux, et mon esprit était aux champs avant que nous eussions quitté la place Saint-Sulpice. Dans la
rue du Vieux-Colombier, à l'étalage des fraîches boutiques de fruitière, je voyais à droite et à gauche des bouquets de cerises qui me parlaient très-éloquemment de la campagne. Les voitures roulaient plus nombreuses que les autres jours du î;ôtô de la barrière. Les passants parlaient haut et allongeaient le pas ; les mines joyeuses abondaient sur les trottuirs. Paris s'était levé de bonne heure pour se répandre comme un flot au-delà des murs. Chacun de ces émigrants volontaires avait dit adieu aux fatigantes réalités de la semaine, et dans ces têtes mobiles, épanouies, il y avait un atome de plus qui les faisait tourner en totis sons : c'était ce petit grain de folie qui dilate aux heures de loisir les cerveaux les plus flegmatiques.
Perdu dans des rêveries toutes champêtres, j'étais loin de songer à la galerie de tableaux que Frédéric m'avait promise. Un paysage imaginaire, plein d'arbres frémissants et d'eaux murmurantes, attirait, absorbait toutes mes pensées, Frédéric se pencha mystérieusement à mon oreille, et me dit à voix basse :
— Avez-vous observé le personnel de l'omnibus? jolie réunion, ma foi ! regardez un peu autour de vous, cela vous amusera.
Mes yeux, charmés par un spectacle tout idéal, furent obligés de s'arrêter sur deux rangs de figures bourgeoises qui avaient l'air, au premier abord, d'être sorties du même moule. Peu à peu cependant, selon l'expression d'un naturaliste, l'individu se dégagea de l'espèce, et la variété, passant comme un petit souffle sur ces visages uniformes, retroussa ce nez, fît saillir ce hienton, creusa des fossettes, distingua en un mot chaque physionomie de sa voisine.
Une petite fille de sept ans, assise sur les genoux do sa mère, formait à elle seule un tableau d'une simplicité charmante. La tête légèrement penchée sur l'épaule, elle contemplait avec ravissement deux petits bracelets en métal d'Alger qui entouraient ses jolis poignets sans les serrer. Elle les montrait à tout le monde et les faisait tourner lentement autour de ses bras. C'était au reste la mine la plus vive, la plus éveillée, la plus lutine qu'il soit possible d'imaginer.
— Cela sera perdu dans dix ans, me dit Frédéric avec une gravité de prophète.
(Quoique cette prédiction me semblAt bien empirique, je m'étais, malgré moi, laissé aller à la pitié pour cette jolie petite fille qui ne soupçonnait guère le sentiment qu'elle m'inspirait. Elle jouait toujours sur les genoux de sa mère avec la gaieté la plus enfantine. Le plus grand malheur qui pût lui arriver ce jour-là, c'était de perdre ses bracelets en se roulant -sur les gazons de la banlieue.
Après cet attendrissement involontaire, je me sentis tout à coup saisi d'une, envie do rire irrésistible. En détachant mes yeux de la gracieuse enfant, je venais d'apercevoir, dans un coin, la physionomie la plus piteuse et la plus réjouissante. Figurez-vous, mon cher, un homme exactement rasé, portant un gilet droit sur une chemise très-blanche, mais plissant ses lèvres de manière à prolonger les deux angles de la bouche jusqu'aux sinuosités du menton. Grâce à ce double affaissement qui se traduisait par deux arcs profonds audessous des joues, le menton se retirait en dedans comme une feuille d'orfèvrerie gravée en creux. Cela
produisait un ensemble si douloureusement expressif, que je crus bien interpréter la grimace en disant : Cet homme-là doit avoir une affreuse gastrite.
— Hé non ! me dit Frédéric, vous êtes un déplorable physionomiste. Cet homme-là est tout simplement un ancien beau de l'Empire. Examinez un peu son gilet. N'est-il pas coupé tout exprès pour encadrer le jabot? Et son front? N'y voyez-vous pas encore un indice et comme un ressouvenir de la mèche du roi de Rome ? Ce que vous avez pris pour une grimace maladive est tout uniment le pli définitif de celte physionomie blasée dont les yeux, la bouche, et même le nez, respirent une espèce de fatigue voluptueuse causée par l'excès des plaisirs sensuels.
Les remarques profondes, les déductions logiques de Frédéric eussent fait honneur, pour le fond et pour la forme, à quelque mauvais élève de Balzac.
— Il me semble encore le voir, ajouta-t-il avec feu, tout resplendissant de jeunesse et d'élégance, tout étincelant de petites vanités, exécuter gracieusement dans les salons des Tuileries une pirouette triomphante qui attire sur lui les plus beaux regards. Il n'y a qu'un cri sur son passage : C'est le plus séduisant, le plus radieux de nos jeunes auditeurs au conseil d'Etat ! Aujourd'hui encore, aujourd'hui même, en dépit du temps et des révolutions qui flétrissent impitoyablement les hommes et les choses, je le vois rayonner...
Frédéric en était là de sa tirade, lorsque le rayonnant inconnu se leva tout à coup, et sautant lestement par dessus le marche-pied, disparut au détour d'une rue qui débouchait sur la plus magnifique des places publiques, la campagne !
— Misère de banlieue! je l'avais deviné! s'écria Frédéric. Notre homme habite maintenant le long du mur d'enceinte, au-delà de la zone do l'octroi. Pauvre barque dorée lancée sur la Seine, par un beau jour do soleil, sous les croisées dos Tuileries, et qui est venue tristement échouer à mille lieues du point de départ, à deux pas de la grille des barrières !
Je n'affirmerais pas, comme Pombal, que. notre bizarre compagnon de route fût un ancien beau de l'Empire, la fleur des auditeurs au conseil d'Etat; mais c'était à coup sûr une do ces existences si nombreuses qui, après avoir brillé un instant h Paris, se terminent misérablement dans quelque maison ignorée, au-delà des faubourgs. La banlieue est l'asile des espérances détruites, des fortunes écroulées.
Ces Parisiens de la campagne ont ordinairement pour voisins dans l'omnibus des bohémiens d'un autre genre qu'on pourrait appeler les Campagnards de Paris. Ceux-ci passent la journée entière dans la banlieue et ne rentrent que le soir à la ville, d'oli ils sont partis de grand matin. La voiture qui nous transportait à Vaugirard renfermait deux échantillons de l'espèce, fort difficiles à classer au premier aspect.
Nos deux Campagnards de Paris étaient placés dans deux stalles parallèles, et semblaient avoir des relations de bonne amitié. L'un d'eux, à peu près âgé de quarante -cinq ans, avait un extérieur répulsif. Il portait une chemise grossière ouverte sur la poitrine et nouée par de gros rubans de fil au-dessous de sa cravate. Sa veste de coutil touchait presque par le collet au rebord d'un chapeau de nuance douteuse,
tirant à la fois sur le gris et sur le noir. Joignez à ces détails de gros souliers à oreilles qu'un large pantalon de toile laissait voir dans toute leur étendue, et vous aurez une idée à peu près exacte de la grossière enveloppe de ce personnage, dont la physionomie rougeaude était percée de deux yeux verts comme ceux d'un chat d'Espagne. J'oubliais de noter comme dernier trait caractéristique un cahier relié, de forme oblongue, et assez semblable à un album, que l'homme aux yeux verts tenait entre le pouce et l'index.
— Serait-ce un recueil de sonates? me dit Frédéric. Aurions-nous affaire à un pianiste?
— Voyez ses mains : est-ce que cela peut se mouler? Je pencherais plutôt pour un mécanicien.
— J'accepte votre hypothèse et je la complète par la mienne. L'homme aux yeux verts doit être un mécanicien et un poète. Qu'en pensez-vous? La classe lettrée n'a-t-elle pas perdu à jamais le sens du beau et du bien? Selon moi, ce sera désormais des régions industrielles que sortiront exclusivement les nobles, les généreuses, les pures inspirations. La littérature nouvelle sera une littérature à la vapeur, l'art futur jaillira du sein d'une locomotive.
— Frédéric, faites-vous chauffeur.
Vis-à-vis du mystérieux objet de nos discussions esthétiques était assise et comme accroupie dans sa stalle une petite demoiselle blonde, très-frêle et trèsmaigre, à l'œil éteint, à la lèvre blanchâtre, vêtue d'une robe de satin noir moiré, la tête strictement encadrée dans une capote de tulle, et les épaules effleurées d'une écharpe si mince qu'elle aurait pu servir aux jeux éques-
1res des actrices du Cirque. Cette créature souffreteuse, assez semblable dans son ensemble à une cigale, causait à voix basse avec le poète-chauffeur. De temps en temps, celui-ci se penchait vers son interlocutrice, et l'on ne voyait plus alors, dans la noble personnification de l'art futur, que l'homme aux yeux verts dominant la jeune fille aux lèvres pâles. Les prunelles du chat dEspagne éclataient d'une façon surprenante , et la teinto rouge de ses joues passait au cramoisi le plus foncé. Cependant la pauvre cigale redressait avec lenteur sa tète mélancolique, et elle essayait de sourire en nous regard"iU; mais sa bouche étroite et rondo semblait ne pas pouvoir se dilater au-delà d'une certaine limite.
— Evidemment, me dit Pombal, la cigale est sous l'influence magnétique du chat d'Espagne. L'homme aux yeux verts s'est emparé de la jeune fille aux lèvres pâles, et il serait facile de prouver que si les lèvres do la victime sont pâles, c'est parce que les yeux du bourreau sont verts. L'acide glauque du regard a dévoré le frais vermillon do la bouche I Nous sommes sur la trace d'un magnifique drame. Ces deux personnages, la cigale et le chat d'Espagne, valent à eux seuls une prime superbe !
Pombal allait continuer à se donner carrière au sujet de nos deux Campagnards de Paris, lorsque l'omnibus s'arrêta. Nous étions à Vaugirard.
La première chose qui nous frappa, dans la rue oîi nous allions descendre, fut une affiche de cabinet de lecture que Frédéric découvrit en passant la tète à travers la portière de notro voiture à six sous. Voici ce
qu'on lisait en lettres majuscules sur cette curieuse affiche placardée devant nous à la porte du salon littéraire :