LE CHATEAU D'ACRA
Drame en cinq actes , par les élèves de philosophie de l'institution de l'abbé R***.
Ce drame se vend au profit des pauvres.
— Comment ! s'écria Frédéric, le drame a pénétré jusque dans les écoles ecclésiastiques 1 Les philosophes chrétiens se livrent au développement animé des passions humaines ! Quel progrès ! Il n'y a qu'une chose qui me choque dans tout ceci, ajouta-t-il, c'est que ce drame se vend au profit des pauvres. Je n'accuse pas d'industrialisme les pieux dramaturges de Vaugirard; mais ne vous semble-t-il pas que depuis quelques années, les pauvres sont le prétexte d'une multitude d'opérations suspectes ? La philanthropie se glisse partout, c'est une véritable manie. On danse au profit des pauvres, on écrit au profit des pauvres, on finira par se faire usurier au profit des pauvres.
Les dernières paroles de Frédéric avaient été prononcées à haute voix, et par conséquent entendues de notre voisin, l'homme aux yeux verts.
— Ce monsieur va beaucoup trop loin, dit ce dernier à la petite demoiselle blonde en descendant de l'omnibus. La philanthropie a du bon quelquefois.
— Monsieur serait-il membre do quoique comité de bienfaisance? demanda irrespectueusement Frédéric.
— Je n'ai pas cet honneur, monsieur; mais je sais révérer ce qui est à la fois généreux et légal.
— Le fourbe ! dit Frédéric, comme il s'exprime bien I Son langage humilie son habit. Ne dirait-on pas, à l'entendre, un vertueux et cérémonieux bourgeois de la famille des Prudhommo?
L'homme aux yeux vorts avait remis, en descendant de voilure, le cahier relié, recueil de sonates ou non, à sa jeune et mystérieuse voisine, qui lui donna une poignée do main vive et amicale en lui disant :
— A demain, monsieur Duvergno.
— A demain, mademoiselle Agresti, répondit M. Duvergne, le chapeau à la main et l'épine dorsale en demicercle.
— Viens donc, Clémentine, viens donc. Tu te fais traîner comme une brouette, disait la mère delà petite fille mutine à qui Frédéric avait prédit un avenir si funeste.
Clémentine, dont la curiosité trouvait à chaque pas des figures nouvelles à examiner, marchait tout étonnée dans la rue en faisant la grimace. Vaugirard ne semblait pas lui plaire, elle regrettait Paris. La mère parvint cependant à l'entraîner dans une maison dont la porte se referma sur elles. C'était là qu'elles venaient passer le dimanche, chez des parents ou des amis.
Quant à M. Duvergne, après avoir pris congé de mademoiselle Agresti, il avait disparu dans une rue qui lo menait directement en pleins champs, tandis que la frôle fille, serrant son écharpe autour de sa taille avec une vivacité toute parisienne, s'était élancée devant nous sur le chemin d'Issy, son petit cahier oblong sous le bras.
A notre descente d'omnibus, Pombal avait cru remarquer que mademoiselle Agresti avait un pied d'une finesse et d'une fermeté ravissantes. Il ne lui en fallait pas davantage pour se mettre immédiatement à la poursuite de la fugitive. Celle-ci, l'entendant courir après elle, se retourna brusquement, au moment où "Frédéric allait la rejoindre. Ce mouvement vif rejeta la robe en arrière, et fit ressembler mademoiselle Agresti à un Hermès dont les pieds auraient percé la gaîne de pierre. L'attitude de la jeune fille ne manquait pas d'un certain air de majestueuse ironie. Quant à Frédéric, il était resté pétrifié à deux pas de mademoiselle Agresti. Il avait vu le pied, le pied n'était que maigre ! A la direction du regard de mon ami, à sa naïve surprise, la Parisienne avait tout compris. Elle se vengea par un éclat de rire, qui doubla cette fois les dimensions de sa bouche. J'avais eu le temps de m'approcher et d'admirer la franchise du groupe : d'un côté, ce pauvre Frédéric honnêtement confus, malgré son aplomb habituel ; de l'autre, cette demoiselle Agresti, dont le regard, le geste semblaient dire à Frédéric : J'en suis bien fâchée pour vous, monsieur ; mais je suis tout à fait laide.
— Voilà, me dit Pombal, le plus spirituel laideron que je connaisse. Avez-vous remarqué sa pose, le jeu de sa physionomie? C'était une épigramme parfaite. Par exemple, je m'étais bien trompé pour le pied; il
est abominable, je dois en convenir : sec, dur et cassant, du vrai biscuit de statuette ! Sachons, faute de mieux, puisque nous voilà près d'elle, son histoire et celle de M. Duvergne. Elle me paraît bonne fille, il ne doit pas être difficile de lier conversation avec elle.
Pendant ce monologue, notre cigale s'était envolée. Elle avait de l'avance sur nous ; il nous devenait impossible de la rejoindre. Comment retrouver, hélas 1 notre blême et intéressante héroïne ? Nous savions par expérience qu'il y a, au théâtre, des drames qui tombent avant la chute du rideau. Après beaucoup de regrets cadencés, répandus le long du chemin par Frédéric, nons nous décidâmes à considérer l'existence de mademoiselle Agresti comme une comédie malheureuse ou un drame enterré.
— Bah ! s'écria Pombal, je siffle M. Duvergne et je siffle mademoiselle Agresti.
Les premières maisons d'Issy nous apparurent bientôt, et toute pensée frivole s'évanouit à la vue de ce village austère et poudreux. A chaque pas que nous faisions, un nuage de poussière s'élevait du sol qui ne connaît encore aucun système de pavage. A droite ou à gauche, nous apercevions des portes très-hautes ou très-basses, inexorablement fermées. Si nous avions pu oublier un moment que nous étions en France et tout près de Paris, nous aurions supposé qu'Issy était un village peuplé de géants et de nains, ceux-ci réduits en servitude par ceux-là. Et cependant sur toutes ces portes était tracé le signe de rédemption et de liberté; mais ce signe, il est vrai, avait perdu complètement son caractère primitif. Les croix qui frappaient nos
yeux sur ces édifices d'un ordre mixte, tenant le milieu entre la maison et le monument, étaient pommelées, ancrées, perronnées, potencées, de sorte qu'on retrouvait avec peine le symbole de la foi chrétienne au milieu des tristes superfluités dont il était entouré. Une odeur claustrale passait par dessus les murs et se répandait dans l'air comme une lourde vapeur. Nos poumons étaient oppressés, nous ne respirions plus.
— Il est impossible, me dit Pombal, qu'on ait une piété bien fervente derrière ces murailles. La prière, cette aspiration religieuse, doit s'arrêter au gosier, faute d'oxigène. Vox faucibus hœsit!
A notre sortie du village, Frédéric secoua la poussière de ses pieds, comme s'il venait de traverser un lieu maudit.
Je connais, mon ami, des touristes littéraires qui, dans leurs descriptions, consacrent un certain nombre de lignes déterminé à chaque mètre carré de terrain. Mais à quoi bon dresser le pupitre du paysagiste, lorsque le paysage ne s'offre pas de lui-même au regard? Je n'ai rien vu de plus aride, de plus mesquin, de plus désagréable à l'œil, que cette partie de la banlieue de Paris comprise entre la barrière de Vaugirard et les Moulineaux. Le sol est terne, monotone; la lumière, qui s'arrête avec tant de complaisance partout ou il y a un peu d'eau et de verdure, semble glisser rapidement sur cette campagne entièrement nue, pour
aller cherchor plus loin les replis gracieux de la Seine et les frais ombrages de Meudon.
Le village des Moulineaux n'a rien de remarquable que la guinguette du pure Lechat, célèbre par ce vieux jeu de mots qui lui sert d'enseigne ; « On no boit pas de bon vin ici : non, c'est Lechat! » Agréable ironie, d'une naïveté toute gauloise, et qui a fait peut-être autrefois sourire Rabelais, lorsqu'il arrivait jusque-là en feuilletant son bréviaire et rêvant de Gargantua ou de Pantagruel. Au bout du sentier qui se replie à gauche devant la maison hospitalière du père Lechat, on embrasse un assez bel horizon. A travers les arches élégantes du pont-viaduc sur lesquels passent en grondant les vagons, on aperçoit un coin du château de Meudon, quelques arbres dans le lointain, et une grande étendue de ciel. Le point de vue serait charmant, si le pont-viaduc n'avait pas l'air d'avoir été jeté là comme décoration, et si les lignes du château ne se détachaient pas carrément sur l'azur céleste.
Comme nous regardions vers Fleury, une petite cloche balancée dans l'air nous apprit que nous étions en face de la station du chemin de Versailles. Le convoi arrivait de Paris avec celte vitesse haletante qui semble toujours annoncer un danger. Il n'y a rien de plus mesquin, de plus tristement insignifiant, qu'un convoi vu do loin. On dirait une suite de méchants vases étrusques glissant sur une rainure. L'éloignement rapetisse les formes et semble diminuer la vitesse. Nous avions déjà eu l'occasion de faire cette remarque avant d'arriver à la station. De la hauteur où nous étions parvenus, le spectacle avait plus de grau-
(leur. Nous commencions déjà à voir s'élargir, à chaque coup de piston, cette vaste surface métallique sous laquelle se dilate la vapeur ardente. Chaque seconde agrandissait d'une façon prodigieuse les proportions du convoi. La cheminée, assez disgracieuse par ellemême, laissait échapper une fumée blanche qui, au lieu de s'élancer en colonne verticale, comme cela arrive ordinairement, s'inclinait vers l'horizon au sortir du tuyau, et traçait au-dessus des diligences une ligne ondulée d'un effet très-heureux. C'était le vent d'ouest qui soufflait vers Paris, et dont l'impulsion victorieuse produisait ce gracieux détail. La vapeur ne se pliait pas sans résistance à la tyrannie du courant atmosphérique : quelques bulles tournoyaient au-dessus de la cheminée, et se détachaient en flocons blancs de la ligne horizontale.
— N'est-ce pas, me dit Pombal, le symbole de la poésie à la vapeur ?
Les palpitations sonores de la machine diminuèrent en approchant de la station ; nous la suivîmes des yeux jusqu'à la marquise^ espèce de hangar où les voyageurs attendent. Je me sers de ce dernier mot, parce que la vapeur n'en a pas encore supprimé l'usage. Quand donc trouvera-t-on des moteurs assez puissants pour effacer cette désagréable impression de l'attente ?
La terrasse abritée du soleil par la marquise était pleine de figures renfrognées oti la mauvaise humeur se dessinait énergiquement. On se promenait de long en large d'une manière désespérée. Les hommes consultaient leurs montres, le menton incliné sur la cra-
vale , et la inain ensevelie sous la poche droite du gilet. Les femmes ne savaient i)lus sous quoi angle tenir leur ombrelle, qui retombait vers la terre, comme si les ardeurs du soleil eussent menacé leurs pieds et non leur teint. Une seule personne était assise fort tranquillement sur la banquette, ne contribuant en rien à cette dépense do vaine activité qui se faisait autour d'elle. Pour garder ainsi un calme inaltérable, il fallait se sentir incapable de toute espèce de mouvement, ou être habitué à attendre tous les jours le même nombre de minutes à la même place. La personne dont je parle était jeune, alerte ; elle paraissait si bien connaître l'heure exacte du départ, qu'elle ne s'inquiétait en aucune façon des bruits croissants et décroissants qui précédent toujours l'arrivée d'un convoi. Son regard était dirigé du côté de Versailles, comme si sa pensée avait déjà franchi la courbe de l'horizon. Le moment venu, elle tourna la tête avec vivacité, et s'élança d'un bond dans une diligence.
Frédéric jeta un cri de surprise auquel je ne pouvais manquer de faire écho. Nous venions de reconnaître en même temps la mystérieuse héroïne de notre drame, la jeune fille aux lèvres pâles, la souffreteuse cigale dominée par l'impitoyable chat d'Espagne, en un mot Mademoiselle Agresti !
Qu'allait-elle faire à Versailles?
Qu'était devenu M. Duvergno?
A peine avions-nous quitté les hauteurs de. la station, qu'un épisode moitié gracieux, moitié grotesque, vint nous reposer de notre surprise. Une large allée mon-
tante, coupée par un chemin vicinal et bordée d'églantiers, nous offrit, comme sur les divers gradins d'un amphithéâtre, le spectacle d'une procession do village. Trois ou quatre tapissières vides, rangées l'une à la suite de l'autre, stationnaient à l'embranchement de la route et de l'allée. Est-ce que les marguilliers do Meudon étaient venus à la procession en voiture? Nous fûmes bientôt obligés d'abandonner cette divertissante supposition, car en examinant les choses de plus près, nous aperçûmes une assez brillante collection d'honnêtes figures de Parisiens et de Parisiennes qui avaient mis pied à terre pour mieux jouir du panorama, selon la pittoresque expression de l'homme d'esprit de la société. Ces spectateurs improvisés de la fête religieuse formaient trois groupes qui se trouvaient sur les prolongements respectifs des trois tapissières. Le plus rapproché de nous semblait attirer spécialement l'attention de Frédéric Pombal.
— Que regardez-vous avec cette ferveur et ce recueillement? Je ne vous ai jamais vu aussi absorbé dans la contemplation.
— Silence ! me répondit Frédéric, je viens de découvrir un détail magnifique.
— Serait-ce par hazard le pied de mademoiselle Agresti.
— Regardez à votre tour et admirez !
Frédéric me montra du doigt au milieu du groupe un détail si accentué que je n'ose pas le décrire.
— C'est un corsage de reine ! s'écria mon ami avec enthousiasme.
— Oui, mais la reine manque au corsage.
— Bah ! que me fait rensemblo ? Il suffit d'un détail pour...
— Vous appelez cela un détail?
— Taisez-vous, profane ! Vous n'avez pas dans la tête un atome de fantaisie. J'ai la bonhomie de vous révéler des reliefs qui sont tout simplement admirables, et vous ne voyez, bourgeois que vous êtes, qu'une fresque à la Paul de Kock.
— Est-ce ma faute si vous idéalisez la matière?
— Est-ce la mienne si vous matérialisez l'idéal?
— Mademoiselle Eugénie, dit l'homme d'esprit , si nous montions jusqu'au sommet de la côte? Il me semble que de là-haut nous verrions mieux la procession.
— Accepté, accepté! s'écria toute la compagnie.
Le groupe se divisa aussitôt, et l'on se mit à gravir confusément l'allée montante. Mademoiselle Eugénie galopait la première, et de temps en temps elle se retournait pour appeler les traînards. Alors on voyait son sein, agité par la course, s'élever et s'abaisser comme une folle vague. Ce mouvement finit sans doute par exercer une espèce de fascination sur l'imagination de Frédéric ; car, sans me prévenir, il se mit à courir après mademoiselle Eugénie comme il s'était déjà élancé, au sortir de Vaugirard, à la poursuite de mademoiselle Agrcsti. La passion du détail a son fanatisme. Pnmbnl était fanatisé. Je l'arrêtai par le bras à son premier élan.
— Je vous préviens, mon ami, que je n'ai aucune envie de vous suivre. Si vous me quittez, je ne vous attends pas.
— Je vous retrouverai.
— Où?
— Chez le garde du bois.
— Il y en a doux près de Bellevue.
— Alors chez celui où l'on dîne. Vous me verrez arriver dans la tapissière de ces braves gens.
— Y pensez-vous? mais c'est de la folie.
— Pas du tout, mon plan est fait. Je me tiens un moment près de la tapissière, je me fais éclabousser, et l'on m'offre comme réparation une place dans la voiture. Comprenez-vous?
Frédéric partit comme un trait. Je ne tardai pas à le voir de loin engager la conversation avec l'homme d'esprit.
Je fus d'abord un peu fâché de la brusque disparition de mon compagnon de voyage ; mais la réflexion dissipa bientôt mon humeur. Pombal m'aurait gâté le bois de Meudon en criblant du menu plomb de ses ironies chaque feuille d'arbre, chaque aile d'oiseau, chaque fleur parfumée à demi cachée sous l'herbe. Il valait donc cent fois mieux aller tout seul en rêvant sous ces fraîches allées, libre de m'arréter devant les minces dentelures de la fougère, de respirer çà et là le vague parfum de la fleur de fraisier, ou d'écouter auprès de la mare aux Faisans le cri monotone des rainettes. Je me faisais déjà une joie enfantine de courir dans toutes les avenues, de tourner autour des poteaux, de parcourir dans tous les sens cette charmante retraite pleine de ce bruissement de vie intérieure qu'on appelle silence.
Lorsqu'on entre dans un bois au sortir d'une ville, on se trouve dépaysé comme un provincial à Paris. On cherche malgré soi à s'orienter. On veut connaître le nom de chaque allée, de chaque carrefour, de chaque clairière, comme si c'étaient les rues, les places et les carrefours d'une ville. Cette fièvre d'activité que donne le séjour do Paris précipite votre pas, écarquillo vos yeux, aiguillonne et disperse votre curiosité haletante. Mais regardez donc autour de vous, aveugle! pouvezvous prendre pour des trottoirs de bitume ces larges et épaisses bandes de vert gazon qui ne laissent entre elles qu'un petit filet blanc? Est-il possible de confondre ces arbres vigoureux, au feuillage brillant de santé, avec les pieux chétifs de nos boulevards, du haut desquels semble tomber un feuillage maladif, artificiel? Tous ces accidents de terrain si gracieusement semés dans le bois seraient-ils soufferts dans une ville?
On a beau se prêcher ainsi de toutes ses forces, s'adresser de violents reproches avec tous les souvenirs de Théocrite et de Virgile : on ne réussit que trèsdifficilement à bO promener. On a cru, en partant, laisser derrière soi Paris et toutes les idées qui s'y rattachent; Paris vous a suivi au bois. Comment quitterezvous Paris? Abandonnez-vous donc à votre fougue, courez d'une lisière à l'autre, franchissez les fossés, les allées, les avenues; foulez brutalement cette verte
pelouse qui se relève ironiquement comme si la nature no voulait pas garder de trace humaine. Il arrivera bientôt un moment oti vos jambes brisées plieront comme des ressorts : une molle lassitude enveloppera votre corps et votre esprit d'un réseau de vapeurs flottantes, et vous sentirez le sommeil ou plutôt la rêverie qui vous touche les yeux de son rayon d'or. Les paupières se ferment alors, mais elles ont retenu en s'abaissant un reflet du rayon magique. Dire que j'éprouvai successivement toutes ces impressions, c'est dire en bon français que je m'endormis.
Revenons maintenant un peu en arrière. Tmpatient d'arriver au bois, j'ai supprimé, mon cher poète, une partie curieuse de mon itinéraire.
Trois secondes après avoir quitté Pombal, j'étais assis sur la terrasse classique de Bellevue. De ce point culminant, tout le bassin de la Seine, depuis Meudon jusqu'à Paris, apparaît entre les gracieuses courbures de l'horizon, qui de loin figurent les rebords d'un vase immense. Des villages qu'on dirait bâtis par des maçons de la famille du petit Poucet, se détachent admirablement sur le fond gris du sol. Le Mont-Valérien élève dans l'air son cône tronqué. Par un effet de perspective, le dôme des Invalides se trouve le point central de Paris. A droite et à gauche, on aperçoit la grande ville échelonnée sur les deux pentes de Montmartre et de Sainte-Geneviève. Une ligne invisible, mais qu'on devine, trace le cours du fleuve à partir du dôme jusqu'au moment où il reparaît à travers les arbres comme une flaque d'eau argentée. Peu à peu les arbres s'écartent, et les prairies s'étendent sur les
rives. La Seine déploie alors ses anneaux chatoyants comme ceux d'une couleuvre. Il y a, vers le Bas-Meudon, un certain endroit oii un champ de fleurs jaunes, bizarrement coupé, se plie à tous les caprices do la rivière. On dirait un chàle extravagant sur les épaules d'une coquette de province. Cependant la lumière tombe si bien sur le fond jaune, qu'elle projette sur la Seine des teintes du plus beau soufre. Si un peintre essayait de rendre ce tableau, mon cher Cantel, on l'accuserait d'invraisemblance, et on aurait raison; car il y a là une distribution de jour et d'ombre, et des jeux d'optique si inusités, que le paysage revêt une teinte presque fantastique. J'aurais longtemps étudié ce coin privilégié dont personne n'a peut-être remarqué l'aspect invraisemblable , si les mugissements sonores d'une contre-basse ne m'avaient mis en fuite.
La procession de Meudon, que j'avais complètement oubliée, se rappelait ainsi à mon souvenir. Concevezvous quelque chose de plus choquant et de plus désagréable qu'un serpent d'église réglant dans la campagne par ses notes nasillardes les mouvements gracieux d'une promenade religieuse? Un serpent résonnant à travers les arbres! Passe encore au lutrin, pour accompagner les antiennes au milieu d'une atmosphère embaumée de cire et d'encens! Mais sous le bleu du ciel, le long des églantiers, quelle autre harmonie peut-on entendre que le chant des oiseaux ou celui des jeunes filles?
A Paris, vous le savez, on ignore parfaitement ce que c'est qu'une procession. Ces pieuses cérémonies
sont interdites dans la ville. A Vaugirard, on craint encore les dispositions de nos lois. A Issy, on fait la procession dans la cour de l'église, et l'on se cache aux passants derrière un ridoau de serviettes flottantes ; je ne dis que ce que j'ai vu. A Meudon, fort heureusement, on est plus courageux ou plus indocile. La procession se fait à ciel ouvert, elle gravit la colline, s'étend dans la vallée, se déroule dans les chemins creux, dans les sentiers parfumés; mais elle se meut aux accords d'un serpent. N'aimez-vous pas mieux la simplicité tout évangélique des serviettes d'Issy ?
De la terrasse au bois, le sol s'élève encore d'une manière très-sensible. J'avais dédaigné l'avenue Mélanie, et je marchais dans un sentier hérissé de chardons-rolands, entre deux rangées de maisons de plaisance surmontées de belvédères, sous l'accablante chaleur du milieu du jour. En arrivant sur la lisière du bois, j'étais en nage. Heureusement une habitation de garde se trouvait sur ma route. J'y entrai , une feuille d'arbre sur le front à la manière des campagnards du Midi. Je m'assis sur un banc noueux autour d'une robuste table de chêne, et l'on me servit dans un verre grand comme une saHère un bon petit vin blanc et rose qui me désaltéra et me rafraîchit merveilleusement. Il n'est pas de chaleur ni de fatigue qui résiste à cette liqueur âprelette. Le garde est un homme h la figure ouverte, réjouie, qui vous tape familièrement sur l'épaule, éclate de rire à votre nez et vous force à rire avec lui : joyeux compère de la vieille roche, qui boit sans façon un verre avec vous, ot qui vous autorise à le payer. Très-bavard, et par consé-
quent très-indiscret, il vous fait de main de maître, sans attendre qu'on l'en prie, le portrait des gens attablés autour de vous. Aj^rès m'avoir donné une multitude de détails oiseux sur des personnes parfaitement insignifiantes, il me dit tout bas :
— Avez-vous une montre?
— Oui; mais pourquoi cela? Est-ce que vous voulez la livrer h quelque escamoteur?
— Laissoz-moi faire, vous allez voir une chose curieuse. Sortez votre horlogette de votre gousset et tournez-vous de ce côté.
Grâce à la bonne volonté de mon hôte, le mouvement qu'il me commandait fut exécuté sans que ma volonté edt agi. Tl m'avait pris par les deux bras, et m'avait fait pivoter sur la chaise comme une toupie. La montre en main et la face tournée vers la porte, je commençais à craindre quelque surprise, lorsqu'un petit garçon tout blond se leva devant moi, ôta sa casquette et me dit avec une politesse respectueuse :
— Monsieur veut- il avoir la bonté de me dire l'heure?
— Avec plaisir, mon enfant. Il est midi et demi.
— Je vous remercie bien, monsieur.
L'enfant me salua de nouveau, et alla s'asseoir sur son banc comme s'il venait de jouer un rôle.
— Midi et demi ! s'écria alors un homme à favoris noirs assis sur le même banc que l'enfant. Mais votre montre retarde d'une bonne heure. Tenez, voyez la mienne.
La montre de mon interlocuteur marquait, en effet, une heure et demie.
— Voulez-vous bien permettre que je vous la remette à l'heure?
En un tour de main la chose fut faite.
— Monsieur, c'est trente centimes.
— M. Schwitz ne vous prend pas cher, me dit le garde en riant. Ordinairement il demande dix sous pour ces menus arrangements. Puis il ajouta à voix basse : Quand la montre va bien, il la dérange et il prend six sous; quand elle va mal, il l'arrange et il en prend dix. Vous voyez que c'est un homme consciencieux. Il se nomme V accordeur de montres ; c'est son industrie. Il parcourt comme ça toute la banlieue, et il arrange ou dérange généralement les montres, les pendules, les cadrans, les réveille-malin, tout le bataclan do l'horlogerie. N'est-ce pas, monsieur Schwitz?
— Qu'est-ce que vous marmottez à monsieur, père Sournois? Sans doute des méchancetés sur mon compte.
— Pas du tout, je fais ton éloge. Qu'est-ce qui dirait pourtant que tu es venu un beau jour de Genève dans ce pays-ci, il y a de ça une dizaine d'années? Tu es maintenant un Parisien fieffé.
Il faut connaître toute l'envie et tout le mépris que Paris inspire à la banlieue pour comprendre la malice que le garde avait mise dans ce mot de Parisien.
— Je fais mes affaires honnêtement, comme tout lo monde, répondit le Genevois avec un air béat.
— Et votre petit garçon ne vous nuit pas? lui dis-je en le regardant sérieusement.
— Frantz? il porte ma boîte à outils. C'est toujours ça de moins sur mon dos.
Ma montre ayant été dérangée par l'accordeur, je la
fis remettre à l'heure, et il ne m'en coiMa que seize sous pour découvrir cette singulière profession d'horloger errant qui , probablement, mon cher Cantel, n'existe pas à l'ombre du Caucase, dans votre banlieue de Tiflis.
Dans toutes les mythologies du monde, le sommeil est frère de l'oubli. Lorsque je me réveillai dans le bois, couché sur le dos et les yeux tournés vers le ciel, je sentis que j'avais dépouillé le vieil homme. J'étais pour ainsi dire en état de grâce, et je pouvais entrer sans indignité en communion avec la nature. Le bois était souriant et gracieux comme un bocage du dernier siècle. Un rossignol chantait sur ma tête el me suivait d'arbre on arbre. Des enfants traversaient une allée, un bouquet de fraises à la main. Ils me saluèrent avec une respectueuse candeur, et m'offrirent de goûter à leurs fruits vermeils. Je regrettai de ne pas pouvoir leur donner en échange une houlette enrubanée, une veste rose et une culotte vert-pomme. La poudre aurait été charmante sur ces jeunes têtes dont tous les détails respiraient la naïveté pastorale. A chaque pas je rencontrais des mousses dorées qui semblaient s'être arrondies autour des arbres pendant mon sommeil. Je cueillis beaucoup do valérianes rouges aux pétales disposés comme ceux du lilas, et je les effeuillai nonchalamment avec cette douce mé. lancolie qui n'exclut pas le sourire idyllique. Auprès' de la marc aux Faisans, je découvris une fleur my.s-
térieuse inconnue aux botanistes ; c'est une sorte de campanule blanche avec une petite raie violette. Vous la respirez sur sa tige, elle n'a pas d'odeur, et la ligne violette est à peine perceptible. Coupez-la, et il s'en exhale un parfum charmant qui se perd aussitôt dans l'air, tandis que la teinte violette se rembrunit, s'étend de plus en plus et finit par envahir tout le blanc.
Pauvre campanule des bois, n'êtes-vous pas lie symbole de ces jeunes âmes endormies qu'un souffle de l'amour éveille et qui tombent dans l'insensibilité dès que le souffle vivifiant s'est retiré? Ah! combien en est-il de ces cœurs simples dont la vie n'a qu'une seconde, après laquelle la pureté primitive s'altère et disparaît ! Vierges au regard voilé, 'au sourire vermeil, à la gorgerette frémissante, prenez garde à la teinte violette ! 11 est doux de se laisser cueillir, mais il est cruel de perdre en un instant sa bonne odeur latente et sa blancheur immaculée.
Comme je répandais ainsi mes plus intimes et mes plus enivrantes pensées, je sentis une main qui frappait amicalement sur mon épaule. Je me retournai, c'était Frédéric. Il m'avait surpris, une campanule à la main et une valériane à la boutonnière. Je dus rougir comme une bergère deWatteau. Il paraît que j'avais parlé haut. Pombal avait tout entendu. Il me complimenta vivement sur ma pastorale.
— J'ai cru voir, me dit-il, réunis en un seul homme, Jean-Paul et Florian. Savez-vous que ce serait une excellente idée de chercher à combiner ensemble, à concentrer littérairement dans un même vase l'essence de rose et le parfum du vergiss-meiu-nicht? Vous me
donnez celle valéiiane et celle campanule, n'esl-ce pas? ajoula Frédéric abaissant tout à coup sans transition lo niveau de cet entretien. Au moment où je vous ai rencontré, je venais cueillir des fleurs dans le bois pour mademoisello Eugénie; mais, puisque vous en avez cueilli pour moi, je m'en empare et je vous remercie. Venez, c'est l'heure du dîner, la maison du garde est à deux pas.
Je suivais Frédéric dans l'avenue des Treize-Ponts, lorsque, dans une allée voisine, nous entendîmes rouler sur lo sable une élégante calèche, gracieuse corbeille suspendue à doux pieds do terre et dans laquelle nous aperçûmes, avec un étonnement bien naturel, au milieu d'une famille anglaise composée d'un gentleman, d'une lady et d'une jeune miss, notre fugitive et inexplicable héroïne, mademoiselle Agresti ! Deux tours de roue emportèrent la calèche dans une autre direction, et c'est à peine si nous vîmes briller un instant à travers le feuillage la blanche capote de tulle de notre Parisienne.
Quelle était donc cette mystérieuse fille qui passait ainsi dans une même journée de l'omnibus à la calèche, et qui s'asseyait tour à tour à côté d'un homme en habit d'ouvrier et d'un personnage qui avait toute la raideur et toute l'élégance britanniques?
La recherche du mot de celte énigme vivante nous occupait encore en entrant chez le garde, homme poli, discret, formant un parfait contraste avec celui chez lequel je m'étais arrêté en venant do la terrasse do Bellevue. Comme nous n'avions pris à Paris qu'une tasse de café avant de monter dans l'omnibus, nous
avions un appétit féroce. Des tables étaient dressées dans le jardin ; nous étions prêts à nous asseoir devant l'une d'elles ; mais le ciel commençait à s'assombrir. De petites gouttes de pluie tombaient déjà par intervalles; nous eûmes peur d'être dérangés par l'orage, et nous entrâmes dans la salle à manger. Les Parisiens des trois tapissières étaient attablés et mangeaient comme de vrais campagnards. Nous choisîmes nos places auprès du groupe oîi se trouvait mademoiselle Eugénie, la jeune fille au corsage de reine ! Je ne tardai pas à m'apercevoir que Frédéric n'avait pas perdu son temps. L'homme d'esprit de la compagnie, qui s'appelait M. Lepont, était déjà séduit. Frédéric avait crié bravo à chaque mot lancé par le digne bourgeois. Mademoiselle Eugénie trouvait aussi les plaisanteries de M. Lepont très-divertissantes. Cette jeune fille possédait une espèce de rire à détente qui faisait régulièrement son explosion toutes les secondes, et c'était là le fond de son aimable caractère.
L'orage prévu arriva bientôt ; mais ce ne fut qu'une ondée. Tandis qu'à Paris les ruisseaux de chaque rue se changeaient en torrents, l'atmosphère de Bellcvue nous envoyait tout juste assez d'eau pour nous rafraîchir de la chaleur du jour. Le quart d'heure de Rabelais arriva, et le jeune garde présenta la carte à M. Lepont ; la nôtre nous fut apportée en même temps. Nous payâmes sans la moindre observation ; mais il n'en fut pas de même de M. Lepont et de sa société. Dès que le bourgeois de Paris franchit la barrière, il devient provincial en diable. On éleva des contestations à n'en plus finir.
— Monsieur, c'est un vol manifeste ! s'écria M. Lepont. V'ous êtes garde do la Couronne, et la Couronne forme les yeux sur votre industrie de restaurateur. Mais cet abus ne peut pas durer; nous le dénoncerons dans les journaux, nous...
Le garde ne répondit rion ; il avait le calme d'un fonctionnaire public outragé ; mais il n'en était pas ainsi d'un petit vieillard assis au comptoir, dont la mobile figure avait changé dix fois do caractère pendant cette discussion.
Ce personnage, relégué à l'arrière-plan, et qui se mêlait pourtani à l'action par sou expressive pantomime, n'était autre que le père du jeune garde. Il avait été garde lui-même sous la Restauration, et jusqu'en ^830 il avait exercé avec un despotisme absolu la double profession que son fils exerce maintenant en dospote constitutionnel. Maître chez lui comme le roi prétendait l'être aux Tuileries, il traitait avec le même sans façon les braconniers et les consommateurs. A cette époque, la salle à manger du pavillon avait un singulier aspect; les murs, d'une belle couleur bistrée, étaient ornés de fusils, de carabines, de carniers et de couteaux de chasse. Sur la cheminée au vaste manteau reposait toute une famille de renards empaillés, visibles à travers un, immense globe de verre obscurci ça et là par des bandes de papier réparatrices, et bordé à sa base d'un joli cordon de chenille rouge. Le groupe se composait d'une mère et de ses deux petits qui étaient placés là pour attester éternellement l'habileté du vieux chasseur. La mère avait pris l'alarme; elle baissait la tête et fuyait; les deux petits, dont l'instinct
rusé sommeillait encore, se retournaient en courant avec une ôtourdorie charmante, et portaient la queue relevée comme de jeunes lions. Le tableau était d'une vérité saisissante ; il faisait l'orgueil et la joie du fidèle serviteur de la Couronne. Après la révolution de Juillet, le vieillard abdiqua en faveur de son fils. Il s'était bravement conduit pendant la difficile période de la transition, tenant en respect les braconniers comme si l'autorité souveraine eût été encore debout. Le gouvernement nouveau accepta l'abdication avec les conditions qui l'accompagnaient. Dès-lors tout changea de face; la snlle à manger prit un aspect décent, les armes disparurent des murs et les renards de la cheminée.
Aujourd'hui l'influence du vieillard est presque effacée ; cependant sa personnalité reparaît dans les moments critiques. Ainsi, dans cette circonstance, dès qu'il entendit les plaintes un peu brutales de M. Lepont, son premier mouvement fut celui de la résistance hautaine. 11 se leva brusquement comme s'il allait faire un coup d'Etat; mais lorsque M. Lepont parla de journaux, le vieillard se rassit et ne bougea plus. Il se rappelait sans doute que les journalistes avaient renversé une dynastie plus solide que la sienne; aussi conseilla-t-il à son fils de s'arranger à l'amiable avec M. Lepont. Le jeune garde, mieux édifié sur la situation actuelle des journaux, maintint respectueusement ses droits , et le barguigneur parisien fut obligé de s'exécuter.
Après cotte scène tragi-comique, nous sortîmes de chez le garde, et nous fîmes quelques tours dans le bois, Frédéric donnant le bras à mademoiselle Eugénie
parée de mes valérianes et de mes campanules, et moi écoutant patiemment les aigres lamentations des grands parents; puis, comme l'heure était avancée, nous prîmes congé do celte société bourgeoise pour aller joindre le chemin de fer à la station de Bellovuo.
— Je n'ai pas besoin de remonter en tapissière, me dit tout bas Frédéric avec une charmante bonhomie.
Je vous l'avouerai sans détour, quoique cela paraisse invraisemblable : notre grand drame de l'/io/nme aux yeux verts et de la fille aux lèvres pâles se termina tout à coup d'une manière vulgaire dans une diligence du convoi de six heures. Le hasard voulut que mademoiselle Agresti fût placée à côté de nous sur la même banquette. Elle sourit en nous voyant, et se mit à causer avec nous sans la moindre pruderie, pendant que la machine du Vésuve nous entraînait à grand bruit vers Paris. Vue de près, la frôle parisienne avait l'air encore plus maigre. Elle devina que je faisais tout bas cette remarque, et me dit :
— Vous me trouvez malingre et chétive, n'est-ce pas? iMais laissez faire le temps, laissez-moi devenir ce que je veux être, et vous verrez comme mes joues se rempliront, comme le rouge reviendra tout naturellement à mes lèvres !
Puis elle nous raconta d'un ton distrait, et sans trop s'y arrêter, ses projets d'avenir et l'histoire de sa vie. Elle nourrissait une passion romantique pour le théâ-
Ire, et en attendant de pouvoir la satisfaire, elle donnait des leçons à la campagoe afin d'avoir les moyens d'en prendre à la ville. Tous les matins elle quittait Paris à la même heure, et musicienne vagabonde, elle visitait successivement ses élèves d'Issy, de Meudon , de Versailles. Quant à M. Duvergne , dont le nom se mêla facilement à ce récit, c'était tout bonnement un arpenteur-toiseur vérificateur. Pour aller hors barrière, où l'appelait sa profession , il mettait des habits grossiers; msis à la ville il avait une tenue digne de son beau langage. En se rencontrant tous les jours face à face, dans la voiture à six sous, M. Duvergne et mademoiselle Agresti étaient devenus ce qu'on pourrait appeller deux amis d'omnibus. Chez M. Duvergne, l'amitié s'était changée en amour ridicule. Ses déclarations passionnées avaient d'abord amusé la Parisienne ; mais depuis quelques jours M. Duvergne l'ennuyait profondément en lui parlant de mariage. Ainsi donc le drame tournait au vaudeville, et nos deux campagnards de Paris ressemblaient h la plupart des héros épouvantables du théâtre moderne, très-bourgeois, très-communs au fond, quoiqu'ils aient une originalité apparente provenant le plus souvent de la nuance de leurs yeux, de la couleur de leurs lèvres ou de toute autre particularité aussi puérile.
En descendant à la gare du boulevard Montparnasse, Frédéric promit à mademoiselle Agresti, qui dans la rue Vanneau s'appelle mademoiselle Dubois , d'aller le lendemain chez elle pour l'entendre chanter.
— Si vous avez do la voix, lui dit-il, je me charge de vos débuts à l'Opéra-Comiquo.
J'ai appris, en effet, que mademoiselle Agresti devait débuter prochainement dans la Darne blanche. Quant à Frédéric, je l'ai rencontré ces jours derniers, au café Mazarin, en conversation très-animée avec un de nos plus heureux vaudevillistes.
— Vous faites donc des vaudevilles ? lui ai-je demandé en riant.
— Des vaudevilles en collaboration, des drames en commandite, et des comédies en société mutuelle ! J'ai en ce moment sur le métier une pièce intitulée les Amis d'omnibus, un drame qui s'appelle VUsurier par charité et deux comédies de caractère que j'ai déjà baptisées les Campagnards de Paris, et les Parisiens de la campagne. Vous voyez que j'ai lestement mis à profit notre promenade au bois de Meudon. Et ce n'est pas tout, mon ami , je corrige domain les épreuves de cinq ou six articles do genre qui vont être insérés dans divers petits journaux. Ce sont des silhouettes à la plume : les Deux gardes de Bellevue^ le 31étal d'Alger, la Dernière tapissière, Y Horloger errant, la Petite raie violette, etc., etc.
— A merveille, mon cher! mais comment trouvezvous le temps de bâcler à la fois tant de chefs-d' œuvres?
Pombal haussa dédaigneusement les épaules, et me dévoila sans hésitation le mystère de son industrie. Ce qui me permet aujourd'hui de vous envoyer à Tiflis son portrait véridique et authentique, pour amuser un instant vos loisirs de parisien évadé.
Voici donc, très- exactement, mon cher Cantel, ce qu'il est et ce qu'il fait.
Frédéric Pombal a vingt-cinq ans, une barbe magnifique, une main courte et rouge, toujours prête à s'ouvrir au premier venu. C'est un pur méridional, comme la plupart des tirailleurs de la petite presse. Esprit vif mais superficiel, imagination active sans être féconde, conscience élastique et souple, il est capable de toucher à toutes les idées sans en embrasser aucune, et de faire très-innocemment toutes sortes de vilenies. Que voulez-vous? cet heureux garçon n'ayant pour le gêner aucun principe, n'a jamais eu l'ennui de sentir le poids d'un scrupule ou la pointe d'un remords. Il ne sait pas même, en vérité, ce que c'est que la propreté morale.
Ce qui le caractérise surtout, c'est un talent d'une merveilleuse, d'une excessive flexibilité, privilège funeste qui le condamne pour toujours au rôle d'éclatante médiocrité; deux mots qui s'excluent ordinairement, mais qui dans ce cas sont inséparables. Depuis cinq ans qu'il est journaliste, Pombal a peut-être écrit trente volumes dont il ne restera pas une ligne ; toutes ses productions, comptes-rendus de théâtre, chroniques de Paris, salons de peinture, petite politique épigrammatique, appartiennent à je ne sais quelle littérature de circonstance et de hasard, qui s'étale le matin sur les tables des cafés, et qui le soir attend au
coin des bornes les coups de crochet des bibliophiles nocturnes.
Heureusement pour Frédéric Pombal et ses confrères, il y a, outre les feuilles venimeuses de la petite presse, des éditeurs qui renouvellent chaque saison leur collection de banalités illustrées. Grâce à ce mouvement commercial, Frédéric gagne ce qu'il lui faut pour ne jamais être obligé de travailler, dans le sens rigoureux du mol. Aussi ne counaît-il pas cette odeur nauséabonde do l'encre que les écrivains consciencieux respirent si héroïquement; tous ses manuscrits sont au crayon. Ils arrivent quelquefois à demi effacés chez l'imprimeur : mais les typographes omettent les passages illisibles, et cela no nuit en rien à l'ouvrage. Frédéric, comme La Bruyère, méprise souverainement la transition.
Chez lui, vous le devinez, le parleur est de cent coudées supérieur à l'écrivain. Frédéric a dans la conversation une certaine verve d'atelier ou de théâtre, un choix naturel de mots extraordinaires qui séduisent, qui éclaboussent, qui pétillent et qui amusent. Excellent garçon d'ailleurs, passionné pour la paillette, pour le mot, pour le détail. Il m'a franchement avoué que dans sa vie d'amoureux, il avait toujours adoré des pieds, des mains, des épaules, des rondeurs, des reliefs; jamais une femme tout entière. Là est le secret de son caractère et de son industrie.
— A quoi bon, me disait-il, se préoccuper, en littérature, d'harmonie et d'unité, de logique et de style? Vous cherchez, vous autres dédaigneux, à créer des figures : nous nous contentons, nous, de pures sil-
houettes découpées ; vous poursuivez le mouvement d'un esprit ou d'une âme : nous n'avons besoin que d'une attitude, d'une certaine cambrure, d'un certain torticolis, d'une pose ; vous courez après les idées, après le style : à nous, que nous faut-il? une petite phrase drôle, un simple coq-à-l'âne, un mot !
— Et vous appelez cela de la littérature ?
— Nous, des écrivains? allons donc! Que ferionsnous d'une plume? Nous sommes des barbouilleurs au crayon. Notre chef d'école n'est pas même un homme de lettres, q^uoiqu'il fasse la légende de ses croquis. Voulez-vous la vraie vérité sur notre journalisme, nos romans et nos pièces de théâtre? c'est d'après le grand homme Gavarni que nous travaillons en plein vent ; je vous livre héroïquement notre secret : nous ne sommes que des GAVARNISTES !