BIOGRAPHIE ET CALOMNIE
A M. Emile Moiitégut.
Avez-vous jamais été calomnié, mon cher Montégut ? si vous ne l'avez pas encore été, c'est qu'on n'a pas encore fait votre biographie. Tandis que vous écrivez au grand jour, il y a dans l'ombre, là-bas, un Nicolardot ou un Mirecourt qui vous guette et vous lit, et qui prend des notes à l'encre rouge.
D'oii viennent les Mirecourt? d'oli sortent les Nicolardot ? Voulez-vous le savoir, mon ami? Ecoutez alors cette petite histoire :
Un homme s'appelle Gros-Pierre ou Gros-Jean. Il est né sans esprit, mais il a quelque bien au soleil. Ce ne sera jamais un coq de village, mais il peut honorer son nom par une existence tranquille et décente, humblement vouée aux travaux des champs. Les vieux cultivateurs de son endroit aiment assez à rabâcher; qu'il les écoute, il finira par bien connaître le labourage et le pâturage, et comme après tout on a fait le pari de lui apprendre à lire, à écrire et à compter, le jeuno
campagnard épousera un beau matin quelque fille avenante de riche fermier, qui, je vous en donne ma parole, le suivra sans honte à l'autel. Une fois établi, vous le verrez à l'œuvre : ses petites capacités feront merveille. Il sèmera les jours pairs et récoltera les jours impairs, gagnera doublement sur ses achats et sur ses ventes, placera solidement ses fonds, moitié en viager, moitié en rentes sur l'Etat, et dès son premier cheveu blanc, tout lo monde l'appellera MONSIEUR Gros-Jean ou Gros-Pierre.
Certes, M. Gros-Pierre ou Gros-Jean devrait être enchanté de sa destinée. Ah ! le pauvre badaud ! Le voilà qui se met en tête d'affronter les difficultés du métier d'auteur? Quel est donc le mystificateur de province qui lui a méchamment persuadé qu'il suffisait pour écrire d'avoir une belle main ?
Prenez-en votre parti, Gros-Pierre ou Gros-Jean s'en vient à Paris pour être célèbre. Aveuglé sur sa vocation, il s'imagine sans doute qu'il sera vite remarqué s'il réussit à faire beaucoup de bruit. Je le vois courir dans les rues, piétiner sur les boulevards, faire sentinelle aux carrefours ; il est à la recherche de quelque [gros scandale qu'il puisse faire éclater comme une bombe derrière la vitre d'un éditeur. Il fouille dans sa tête : pas une idée 1 il regarde au plafond : rien ! il montre le poing au ciel : l'inspiration ne veut pas en descendre ! Il erre sur les quais, et feuillette machinalement les cartons des bouquinistes : un livre trop vanté, les Libres Penseurs, lui tombe, par hasard, sous la main, et le vent qui souffle lui laisse lire les lignes suivantes :
« Je demande un avocat sans causes... et je le prio de me faire un livre qui rendra de grands services à l'humanité. Il étudiera la vie des grands hommes... et il les jugera au point de vue du Code pénal. . . Je maintiens que peu de réformateurs en seraient quittes pour cinq ans de galères, et que beaucoup de moralistes n'échapperaient pas à la perpétuité. »
Prouver que les grands hommes sont des coquins, les hommes d'esprit des fripons et les hommes de talent des escrocs, quoi de plus naturel et de plus simple? N'est-ce pas jeter l'amorce la plus séduisante à la vanité des sots et à la créduHté des ignorants? Appeler les réformateurs galériens et les moralistes forçats, n'est-ce pas défendre la cause do cette race impérissable d'intrigants qui voudraient voir instituer par décret un système d'hébétement national? Il y a eu de tout temps, mon cher ami, des gens sans préjugés qui ont fait des coups de bourse en conviant les bas instincts à la curée de tout ce qui ennoblit, illumine et féconde l'intelligence. Quel niais que ce Plutarque dont l'unique pensée en écrivant la biographie des hommes illustres était de composer le livre de noblesse de l'humanité? Ne vaut-il pas mieux chercher à les déshonorer par des contes de portières, des commérages de valets, des propos de café, des calomnies d'atelier ou de boutique ? Le métier rapporte sans doute ; car nous n'en manquons pas, Dieu merci, de ces biographes ambulants qui, après avoir rodé la nuit dans les rues suspectes, s'en viennent effrontément présenter au public leur immonde récolte. Jetez un regard, si vous l'osez, dans la hotte au.x documents ;
tout y est confusion, désordre et souillure. Il suffit d'un mot pour caractériser les Michaud de l'égout : ce sont des chiffonniers sans lanterne.
Inspiré par la lecture des Libres Penseurs, M. Gros- Pierre ou Gros-Jean (disons le vrai nom, M. Nicolardot) ne songea plus — je cite ses paroles — qn' h déshonorer, à perdre Voltaire.
« Parmi les individus qui, au xviii^ siècle, ont été attachés au pilori, fleurdelisés ou roués en Grève, y en avait-il beaucoup de plus coupables que Voltaire.... Si par son talent et son influence. Voltaire a mérité d'être appelé l'empereur des philosophes, dont la plupart n'eussent pas été déplacés aux galères, il doit, à cause des bassesses de sa vie privée, rester à la tête de cette chaîne de fripons. »
Telles sont les aménités de ce bel-esprit noctambule qui n'a eu d'autre désir, ce me semble, que d'inventer un bagne de philosophes pour en devenir le garde-chiourme.
Dans la première partie de son livre (1), M. Nicolardot fait des efforts surhumains pour déshonorer autant que possible, en France et en Europe, les principaux personnages du xviii® siècle.
Cette époque décisive de notre histoire, mérite, à ce qu'il paraît, tous les anathèmes, parce qu'elle a eu le monopole de toutes les infamies. Avant 1700, il n'y avait de crimes et de vices en aucun pays. L'histoire universelle prenait partout la forme d'une pastorale chrétienne. Les rois n'avaient point de maîtresses, et
(4) Ménage et finances de Voltaire.
les reines point do favoris. L'exercice de l'autorité, partout irréprochable, avait pour résultat naturel la félicité des peuples, qui dansaient gaiement la bourrée autour des statues do leurs débonnaires souverains. Une piété douce unissait le ciel à la terre, et les routes de l'air étaient sans cesse traversées par des anges, qui négociaient auprès de Dieu do la part des enfants d'Adam, la prochaine réouverture du Paradis. L'humanité sanctifiée allait donc rentrer dans l'Eden , quand le XYiii*^ siècle vint tout à coup déchaîner sur lo monde une épouvantable tempête de calamités. Les rois devinrent des tyrans, les ministres des voleurs, les juges des marchands à faux poids; l'inceste et l'adultère, l'impiété, l'athéisme, et même la tolérance philosophique, régnèrent sans partage dans cette société de réprouvés. Ce fut l'abomination de la désolation, et l'esprit de vertige alla si loin, mon cher Moutégut, qu'on parla sérieusement do chasser les jésuites. Ils furent chassés en effet; ce qui fut, sans aucun doute, la cause diabolique de la Révolution française.
Dans sa revue des cours et des salons européens au XYiii' siècle, M. Nicolardot n'épargne ses injures qu'aux personnages qui ont protégé la célèbre congrégation. En France, M. de Choiseul ; en Portugal, le ministre Pombal, sont ] également accusés do toute sorte d'iniquités ; et comme M. Nicolardot est un homme de bonne foi, il invoque à la charge de Pombal le témoignage irrécusable d'un jésuite, du Père François Gusta. La môme impartialité le guide dans tous ses réquisitoires contre les illustres malfaiteurs
qu'il a résolu de démasquer. Ce qu'il faut admirer ea lui, après cotte équité parfaite, c'est l'exquise distinction du langage : son vocabulaire est émaillé d'une infinité d'expressions attiques, semblables à celle-ci : pustule, chancre, catin. Il appelle Frédéric II coureur de femmes pourries, lui reproche à' avoir vomi tous les excréments {\) que peut contenir le cœur d'un philosophe, et reconnaît en lui le père des posfdamites, après avoir expliqué très-pieusement quel est le vrai synonyme de postdamie. Au reste, si vous lui demandez la preuve de cette monstrueuse accusation, il répond d'un ton ingénu : « Aucune charge péremptoire ne s'élève contre la mémoire de Frédéric, quant
à la question qui nous occupe mais on ne prête
qu'aux gens riches. » L'agréable manière de raisonner et de conclure, et que la charité chrétienne se trahit éloquemment dans cette généreuse appréciation !
Toute réflexion faite, je ne suis pas étonné que M. Nicolardot éclabousse de ses outrages la mémoire de Frédéric II ou de Catherine , qui protégèrent la philosophie ; de Louis XV, qui abdiqua en faveur des favoris philosophes ; mais c'est, je l'avoue, avec une
(i) Remarquons, à ce propos, que M. Nicolardot ne manque pas de reproduire le conte absurde du Père Harel, touchant les derniers moments de Voltaire. Il affirme que Voltaire, à l'agonie, dévora ses propres excréments. Cette puérile et dégoûtante invention nous rappelle le singulier récit d'un chroniqueur du xii« siècle, Guibert de Nogent, suivant lequel un autre scélérat, Mahomet, dans un accès d'épilepsie, fut presque entièrement dévoré par des pourceaux. « On ne trouva plus que ses talons pour débris de tout son corps. >> Le conte de Mahomet épileptique vaut bien celui de Voltaire tnragé.
véritable slupéfactinn quo jo l'ai vu s'attaquer à la mémoire de Louis XVI et à celle de Marie-Antoinette. La reine, à l'on croire, avait perdu tout droit au respect; quant au roi, ce n'était, d'après M. Nicolardot, ni un saint ni un martyr. Il sacrait et jurait en plein conseil. Il n'a rien fait de ce qu'il aurait pu faire, et pourtant, à son avènement au trône, « il était jeune, bien frais, bien gros, bien portant. » Joignez à cela que, par un miracle de la Providence, il n'était pas de complexion amoureuse comme tous les autres Bourbons. Cette dernière remarque, M. Nicolardot la distille avec joie : on devine qu'il se plaît à tous ces détails scabreux où s'arrête volontiers l'imagination dos casuistos. En parlant de la princesse palatine, mère du Régent, M. Nicolardot lui reproche d'écrire des lettres qu'on croirait dictées par un vidangeur ou par une catin de la rue des Marmouzets. Le saint homme connaît les bonnes rues, on le voit, mais il connaît tout aussi bien les exploits des femmes galantes. C'est ainsi, par exemple, qu'il nous révèle l'existence de cette princesse de Sainte-Croix, qui se vantait d'avoir fait le bonheur de dix-huit cents hommes, en comptant le cardinal de Bernis.
Les attaques de M. Nicolardot contre Louis XVI ont un digne pendant, qui mérite de fixer un instant notre attention : je veux parler de l'essai de réhabilitation du cardinal Dubois. Oui, ce drôle de Dubois a été bien injustement flétri. Sans doute il était mal élevé : c'était un vrai porc-épic quo ce prince de l'Eglise ; « il avait tout obtenu parce qu'il avait tout demandé, et il avait tout demandé parce qu'il lui suffisait de deman-
der pour obtenir ; » mais qui donc n'eût pas agi de même à sa place? Les contemporains lui reprochent des friponneries : ces accusations ne reposent sur aucun fondement. Etait-il vraiment pensionné par le roi d'Angleterre? M. Nicolardot ne le croit pas, et en admettant même que cette pension ait été touchée, ne faut-il pas la regarder comme une innocente gratification royale? Les courtisans furent, dit-on, fort scandalisés de voir arriver Dubois au conseil de régence le jour de son ordination. Mais, selon M. Nicolardot, les courtisans avaient tort : saint François de Sales n'eût pas désapprouvé la conduite dii jeune prêtre.
J'ai cherché longtemps, mon cher Montégut, pourquoi M. Nicolardot canonisait ainsi l'abbé Dubois. Deux motifs l'ont déterminé à cet acte d'éclatante réparation. Il a découvert deux mérites suprêmes chez le premier minisire du Régent: 1° Dubois a été terrible pour les jansénistes , par conséquent favorable aux Jésuites; 2° il a noblement gardé son nom plébéien de Dubois comme M. Nicolardot garde son nom de Nicolardot, tandis que François-Marie Arouet s'affubla du substantif de Voltaire, et se servit de ce génitif pour se faufiler dans les hôtels et les palais.
Voilà, il faut en convenir, un terrible grief contre Voltaire : il a usurpé un substantif, et il s'est servi d'un génitif qui ne lui appartenait à aucun titre. Ce sont là, sans doute, ses premières friponneries. Après un trait pareil, rien ne doit plus nous surprendre de la part d'un tel malfaiteur. Attendons-nous donc dès ce moment à d'écrasantes révélations sur la vie privée de l'infâme Arouet.
Et d'abord, M. Nicolardot constate que l'avarico n précédé la friponnerie chez le seigneur do Ferney. Harpagon chez Voltaire engendra Cartouche. Quelle admirable leçon pour les pères de famille ! Si le bonhomme Arouet n'avait pas trop prêché l'économie à son fils, il est fort probable que celui-ci ne serait jamais devenu un escroc. L'auteur de la Ilenriade, dont le xviii' siècle tout entier a proclamé les habitudes libérales, ce châtelain magnifique qui tenait table ouverte pour des milliers de visiteurs, il faut donc se résigner à le classer parmi les grippe-sous et les plus vils usuriers? Oui, sans doute, M. Nicolardot l'affirme solennellement, et il se fait fort de le démontrer par des preuves irréfutables. Laissez-le faire . il dévoilera des turpitudes inouïes ; car il a héroïquement espionné Voltaire jusque dans sa chambre à coucher, jusque dans son cabinet do toilette, jusqu'à sa garde-robe. A Ferney, à Berlin, à Paris, revêtu d'une humble souquenille, il se glisse parmi les valets du grand homme et les met adroitement sur le chapitre de leur maître.
Approchez Wagnière, approchez Longchamps ! venez rendre témoignage en fidèles serviteurs contre le misérable dont vous portez la livrée. Il est convenu que si quelque parole favorable vous échappe on vous traitera de menteurs, tandis que vous serez des miroirs de vérité lorsque vous donnerez prétexte, par quelque vague confidence , à une médisance bien noire ou à une grosse calomnie. Débiteurs de Voltaire, et vous tous ses obligés, qui devez être ses ennemis, accourez aussi à la barre! Il y a une prime d'éloges accordée à la dénonciation.
Après avoir convié le ban et l'arrière-ban des délateurs, M. Nicolardot, chose étrange I ne recueille que des avis favorables ou insignifiants, et nous devons le dire, il en paraît si confondu qu'il les enregistre comme dépositions à charge. Un instant après, il est vrai, un éclair de lucidité le réveille; mais il n'est plus temps de protester : les dépositions ont produit leur effet. Ainsi, pour citer un exemple, Wagnière, sommé de constater la lésinerie de son maître, ne nous entretient que do la bienfaisance, de la générosité, de la libéralité de Voltaire. M. Nicolardot en est donc souvent réduit à se constituer à la fois juge et témoin dans le débat qu'il soulève. Alors il consulte d'une main fiévreuse sa liasse de documents souillés; mais comme le dossier est en désordre, comme le témoin est troublé, nous voyons paraître tout à coup au grand jour des pièces contradictoires qu'on n'a pas songé à écarter.
Lisez, je vous prie le chapitre intitulé Voltaire chez madame du Châtelet ; lisez aussi les deux fameuses anecdotes de l'Habit noir et des Bougies du roi de Prusse, vous demeurerez persuadé que M. Nicolardot n'est pas même en état de sauver les apparences do la logique. Cela fait pitié, vraiment, de voir tant de maladresse unie à tant de prétention. Quoi I pas même un sophisme pour tourner la difficulté ! pas un fauxfuyant pour échapper aux contradictions et aux démentis involontaires! Je commence vraiment à douter de la mauvaise foi de l'accusateur; car il est inouï qu'on se combatte soi-même, qu'on s'empôtro et qu'on s'enferre avec une si singulière ténacité.
« L'hôte de Cirey, dit M. Nicolardot, a vécu aux dépens de madame du Châtelet. » Je tourne la page et je lis une lettre de Voltaire à la comtesse do Monlrevel, sœur de M. du Châtelet, où il est cons-laté qu'une dotte de ce dernier, montant à 40,000 livres, a été réduite par Voltaire, créancier, à 30,000, dont M. du Châtelet doit servir la rente. « Vous savez, ajoute Voltaire, vous savez, madame, si j'ai jamais touché un sou de cette rente, si j'en ai rien demandé et si môme je n'ai pas donné quittance plusieurs années de suite. » La fin de la lettre établit que 6,000 francs seulement seront payés sur les 30,000, et qu'on sera quitte du reste pour cent louis. « Et ces cent louis encore, conclut le créancier, je demande qu'ils me soient rendus eu meubles. Et en quels meubles? Dans les mêmes eiïets qui viennent de moi, que j'ai achetés et payés, comme la commode de Boule, mon portrait garni de diamants et autres bagatelles Vous n'avez pas été mécontente de cet arrangement, et je me flatte que M. le marquis du Châtelet m'en saura quelque gré. » Ces arrangements peuvent en faire supposer bien d'autres de la même espèce. Néanmoins M. Nicolardot, parlant des rapports de Voltaire avec le sexe, affirme que madame du Châtelet a entretenu son amant. Donc fauteur de Candide était un avare et un coquin.
On se lasserait à relever tous les démentis que M. Nicolardot s'inflige à lui-même. Comme preuves sans réplique de la lésinerie de Voltaire, il soutient que le poète-capitaliste prêtait à des taux exorbitants et qu'il poursuivait à outrance ses créanciers en retard. Je surveille le développement de ces assertions, et je
constate, par-dessus l'épaule de M. Nicolardot, que le féroce usurier prêtait quelquefois à cinq, mais presque toujours à quatre pour cent. De plus, le créancier impitoyable laissait passer échéance sur échéance, délai sur délai, avant d'ordonner des poursuites. Le prince de Guise et M. de Lezeau ne payaient pas leur rente depuis trois ans. M, de Richelieu depuis cinq, et M. de Goesbriant depuis dix, au moment où Voltaire ordonna d'avertir poliment ses débiteurs.
Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme.
N'allez pas croire cependant que si le lecteur garde encore quelque estime pour ce scélérat, M. Nicolardot ne puisse le convaincre d'entêtement par de nouvelles révélations, qui, cette fois sans doute, seront d'un effet irrésistible. Que dire, par exemple, de cette lettre antidatée parce qu'on se sert à Ferney d'un vieil almanach?... Vous le voyez, le seigneur de Ferney se refuse par avarice un almanach de l'année. C'est par avarice encore qu'il prescrit à ses domestiques « d'engraisser les poules avec des hannetons. » C'est par avarice qu'il garde un fantôme d'étalon pour une demi - douzaine de vieilles juments. M. Nicolardot parle de ce cheval avec une grâce parfaite : « C'était, dit-il, un étalon danois, usé, cassé, essayant inutilement de répondre à la complaisance de ces nobles et vénérables haridelles. » Il est probable que Voltaire faisait souvent jeûner ces pauvre bêtes, sur lesquelles M. Nicolardot s'apitoie si galamment. Au reste, la fantastique maigreur de ces haquenées n'est pas l'unique objet qui attendrisse M. Nicolardot. Tous les êtres qui
touchent à Voltaire émeuvent cette âme sensible. M. Nicolardot plaint les neveux et les nièces que leur oncle dotait ; les acteurs comme Lekain, à qui l'auteur do iVeVope abandonnait ses droits d'autour ; les libraires, les secrétaires, les laquais ; Voltaire lui seul est indigne de pitié, car cet avare et ce fripon, pour mettre le comble à ses iniquités, a logé l'inceste sous son toit. Oui, madame Denis fut la concubine de son oncle; oui, Voltaire fut incestueux. « Il n'a pas été pris sur le fait, à la vérité, remarque finement M. Nicolardot... Mais à défaut de certitude, n'y a-t-il pas des probabilités ? Or toutes les probabilités ne sont-elles pas à charge à l'oncle et à la nièce ? Il est par conséquent moins injuste de les accuser et de les diffamer qu'il ne serait téméraire de les disculper. »
Il faut finir sur cotte édifiante citation. La moralité du livre, la pensée de l'auteur ressortent clairement de cette maxime. Voilà les nouveaux Plutarques de notre époque. Biographie et diffamation ; biographie et calomnie I
Mon cher Montégut, souvenez-vous des Libres Penseurs, et prenez bien garde de devenir un grand homme.