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L'ESPRIT DE CALVIN

A M. Jean Morel.

La philosophie du xviii^ siècle, mon cher Moral, est, dit-on, la fille delà Réforme, et Voltaire, à tout prendre, n'est que le successeur et le continuateur des grands sectaires du protestantisme, Luther et Calvin. Pour ceux qui se payent de mots, en effet, l'élément théologique du xm^ siècle et l'élément rationnel du xviii^ se confondent sous cette commune étiquette : Libre examen. Vous qui êtes un philosophe, mon ami, vous n'ignorez certes pas que cette confusion est d'une grande ressource pour les amateurs de rapprochements et de parallèles qui ne voient dans la philosophie de l'histoire qu'un prétexte à sentences et à paradoxes. Combien de fois n'a-t-on pas imprimé dans de gros livres, avec une apparence de profondeur magistrale, cette magnifique formule vraiment digne d'être stéréotypée dans les manuels de baccalauréat :

« Le protestantisme n'est pas une religion : ce n'est qu'un système de philosophie. » Les erreurs de ce genre passent aisément à l'état de vérités incontestées, parce qu'elles semblent tout simplifier et tout expliquer d'un seul coup : on y reconnaît sans marchander cet esprit de généralisation qui est souvent le signe du génie. C'en est assez pour qu'elles circulent aussitôt de main en main : car on les accepte sur l'empreinte, et personne ne songe à en vérifier le titre, jusqu'à ce qu'il paraisse un arrêt souverain qui démonétise cette fausse monnaie de l'intelligence.

Parce que la Réforme et la Renaissance sont deux faits contemporains, on s'est habitué de plus en plus à n'en faire qu'un même lot historique. Principes et conséquences, tout diffère pourtant dans ces deux événements si mal interprétés. Chez les hommes de la Réforme, le libre examen dérive du principe même de l'hérésie, qui est un principe religieux : « Oportet hœreses esse. » Chez les hommes de la Renaissance , le libre examen se rattache à l'éternelle et progressive émancipation que donnent à l'esprit les fécondes traditions de l'étude, l'exercice et la culture prolongés de la raison. Quand le moyen âge eut fait ses humanités, il se sentit transformé par le souffle de la Renaissance. Voltaire remonte à Erasme en passant par Bayle, et si l'on veut se convaincre pleinement de la différence qui sépare sa doctrine du protestantisme le plus hardi, on n'a qu'à étudier le philosophe de Ferne}'' dans ses relations avec les pasteurs de Genève.

Le livre de M. J. Gaberel {Voltaire et les Genevois), qui m'a suggéré ces réflexions, et que je vous engage

à lire attentivement, devrait être intitulé l'Esprit de Voltaire et l'esprit de Calvin. Tel est, en effet, le sujet réel de celte étude intéressante, quoiqu'il disparaisse souvent au milieu de nombreuses digressions. M. Gaberol montre de son mieux, quand il ne perd pas son temps à semer des anecdotes, l'esprit philosophique de Voltaire guerroyant à Genève contre l'esprit religieux de Calvin, si fortement enraciné au dernier siècle sur les bords du Léman. Les épisodes de cette curieuse lutte n'avaient jamais été racontés avec tant de soin et de détail. C'était une lacune dans la vie de Voltaire. M. Gaberel tache de la combler en apportant à son œuvre toute l'impartialité qu'on peut attendre d'un ancien pasteur. Ses recherches ont fourni d'abord la matière d'un cours public; elles auraient dû, ce me semble, avant d'être publiées sous la forme du livre, subir un travail d'épuration et de concentration. Los chapitres ne répondraient plus sans doute aux divisions du cours, la série des leçons orales serait rompue; mais les parties essentielles de ce travail s'enchaîneraient plus étroitement à la donnée principale, et le lecteur n'aurait pas la peine de chercher çà et là, comme je l'ai fait moi-même, le ûl conducteur du labyrinthe. Remettons poliment ce fil conducteur dans la main d'Ariane, et suivons M. Gaberel.

Où en était Genève quand le célèbre transfuge de Berlin s'établit à Ferney ? Voilà ce que nous demandons à M. Gaberel de nous apprendre, dussionsnous y perdre une demi-douzaine d'anecdotes qui se retrouveraient ailleurs, j'en suis certain. M. Gaberel ne manque pas de documents ; il en a d'inédits et de très-

précieux; qu'il en use donc sans tant de préambules. Et, pour commencer, qu'il nous parle avec clarté des lois somptuaires de Calvin.

« Ces lois, nous dit-il, introduisaient une surveillance générale, accompagnée de l'action des tribunaux, dans les plus petits détails de la vie ordinaire ; nonseulement, au point de vue social, elles punissaient par l'amende l'exil ou la prison, les violations des commandements de Dieu, et par conséquent plus d'un délit que ne prévoit pas la législation civile, mais encore elles pénétraient fort avant dans l'existence privée : le logement, la nourriture, les vêtements, les divertissements, la dépense on général étaient déterminés par des règlement» inflexibles... A Genève, la journée commençait pour tout le monde à six heures en hiver et à quatre heures en été : nos ancêtres paraissent avoir été beaucoup moins sensibles au froid que leurs héritiers actuels, puisqu'un seul feu s'allumait dans chaque ménage, quelle que fût la saison, celui de la cuisine ; à peine chez les familles riches une brasière se voyait-elle dans la chambre do réunion. On ne connaissait que les meubles de bois ordinaire. Des fenêtres hermétiquement fermées passaient pour un véritable luxe... Une grande frugalité s'observait dans les repas... La loi portait de « n'avoir sur sa table, en jour ordinaire, que deux plats au plus, viande et légumes, sans pâtisserie. »

Genève, en un mot, vivait, depuis Calvin, sous la sévère tutelle d'un gouvernement entièrement théocratique, représenté par trois pouvoirs : 1**les Conseils; 2** le Consistoire ; 3<* la Vénérable Compagnie des pas-

teurs, espèce de tribunal sacerdotnl dont l'influence remuante dominait le plus souvent celle du Sénat. Qu'on se figure un grand monastère protestant, oîi la liberté n'existe qu'aux mains de l'autorité religieuse : voilà littéralement la Genève de Calvin. Au wiii*-' siècle, il est vrai, cette rigide organisation avait dû céder en plus d'un point au relâchement des mœurs. Les progrès de l'industrie ne pouvaient manquer de faire brèche aux lois somptuaires qui formaient la plus sûre défense de l'institution calviniste. « Nous avons des portes cochères, s'écrie un pasteur de ce temps ; mais par ces portes cochères le luxe entre à deux battants. * Quand le commerce et le luxe furent entrés, les défenseurs de l'intolérance eurent beau faire, ce fut à l'intolérance de sortir, ou de se résigner à perdre du terrain. Elle se résigna et resta, mais avec la ferme résolution de reprendre à la longue le terrain perdu. Les concessions d'ailleurs n'avaient pas été bien importantes. L'inquisition à domicile, la dénonciation des faits de la vie privée, la punition légale des péchés constatés et dénoncés, aucun de ces odieux moyens de gouvernement n'avait été aboli. On n'aurait plus élevé sur une place publique le bûcher de Servet ; mais Servct eût pu encore être soumis à l'amende, à la génuflexion ; il n'eût rien imprimé à Genève ni rien enseigné sans la permission des soigneurs scolarqucs, conseillers chargés de surveiller l'instruction publique, et s'il se fût permis de mettre quelque manuscrit en circulation, le Spectable Modérateur de. la Vénérable Compagnie aurait hautement dénoncé ce grand scandale; les anciens et los dizeniers auraient partout saisi

les copies furtives de l'écrit audacieux ; puis, en fin de compte, le délinquant aurait été peut-être expulsé de Genève.

Si l'intolérance ne régnait plus despotiquement, vous voyez que la tolérance était encore loin de conquérir son droit de cité dans la petite Rome calviniste. De l'aveu de M. Gaberel lui-même, do son propre aveu , un catholique était inhabile à posséder des terres : il n'avait pas même le droit de résider sans une autorisation expresse, puisque Voltaire, désirant se fixer dans le pays de Vaud, se vit obligé de solliciter auprès du Conseil genevois, ainsi que le constatent les registres dudit Conseil, à la date du l'"' février <755, dans les termes suivants : « On a lu une lettre de M. de Voltaire adressée à noble Tronchin, par laquelle il prie Messieurs de lui permettre d'habiter le territoire de la république, alléguant l'état de sa santé et la nécessité où il est de se rapprocher de son médecin, spectable Tronchin : l'avis a été de permettre audit sieur de Voltaire d'habiter le territoire de la république sous le bon plaisir de la Seigneurie. »

Ce fut donc sur cet avis, où perce un sentiment de défiance, que l'illustre malade fut admis sur le territoire de la république. Genève ne le reçut pas à bras ouverts : elle ne lui offrit pas d'elle-même la seconde patrie que recherchent dans leurs traverses tous les esprits indépendants. Il obtint seulement un refuge conditionnel, une hospitalité motivée, quelque chose comme une résidence de santé, sous le bon plaisir de la Seigneurie. Ce n'est jamais ainsi qu'un pays libre accueille ceux qui lui demandent asile. Voltaire avait

déjà pu habiter l'Anglelcrre sans autorisation et sans condition.

Aussi ne se méprit-il pas sur la bienveillance équivoque du conseil. Tout en achetant une maison à Montrion et un hôtel à Lausanne, il se pourvut de deux terres en France, Tournay et Ferney. Il était ainsi à cheval sur la frontière, prêt à quitter l'étrier, d'un côté ou de l'autre, le cas échéant. « Toutes ces résidences, écrivait-il, me sont nécessaires. Je suis charmé de passer facilement d'une frontière à l'autre : si je n'étais que Genevois, je dépendrais trop de Genève; si je n'étais que Français, je dépendrais trop de la France. Je me suis fait une destinée à moi tout seul : j'ai un drôle de petit royaume dans un vallon suisse. Je suis comme le Vieux de la Montagne : avec mes quatre propriétés, je suis sur mes quatre pattes... »

Dans ce petit royaume mi-parti, Voltaire n'était certes pas fort à plaindre, il en convient lui-même. On n'est pas trop malheureux en ce pays-là, vous mo l'avez dit plusieurs fois, mon cher Morel, quand on a du vin de la Côte et du vin de Lavaux pour arroser les gelinottes, les coqs de bruyère et les truites de vingt livres. Mais Voltaire n'était pas un roi fainéant, créé tout exprès pour les plaisirs d'Yvetot. Avec un tel souverain pour voisin, les républiques les mieux défendues ne se sentent pas tranquilles. Genève s'alarmait, Genève tremblait : car le roi de Ferney voulait, disail-il, « pervertir cette cité pédante qui conservait un bon souvenir de ses réformateurs, se soumettait aux lois lyranniques de Calvin et croyait à la parole de ses prédicants. » Le professeur Jacob Vernes, pas-

leur, se fit l'interprète des appréhensions générales. Il vint parlementer par écrit avec le terrible voisin de la république : « Monsieur, la seule chose qui trouble la satisfaction générale de voir arriver parmi nous un homme aussi célèbre que vous êtes, c'est l'idée que des ouvrages de jeunesse ont donné au public sur vos sentiments par rapport à la religion : je ne vous dissimulerai point que les gens sages qui nous gouvernent, et la bonne bourgeoisie, ont manifesté dans leurs discours de graves inquiétudes à ce sujet : j'espère que vous les dissiperez complètement. Si chez nous les théologiens, les jurisconsultes et les philosophes sont d'accord sur la religion, c'est que les pasteurs ont la sagesse de s'en tenir au pur Evangile, et les gouvernants savent que l'Evangile est nécessaire. Ainsi, monsieur, nous espérons que vous entrerez dans nos vues, et que vous vous unirez à nous, quand l'occasion s'en présentera, pour détourner notre jeunesse de l'irréligion qui conduit au libertinage. Soyez sûr qu'alors vous serez honoré, chéri de tous et craint de personne.» C'était presque un essai de conversion, une proposition amiable de coopération évangélique, une invitation indirecte de prendre part à la sainte Cène, dans le temple de la Madeleine, pour l'édification de la jeunesse et la tranquillité de la bonne bourgeoisie. D'un autre côté, un honnête baillif, celui de Lausanne, donnait bonnement à Voltaire cet avertissement tout paternel : « Monsieur de Voltaire, on dit que vous écrivez contre le bon Dieu. . . c'est mal, mais j'espère qu'il vous le pardonnera; on ajoute que vous déblatérez contre la rehgion... c'est fort mal encore... et contre Notre-Sei-

gneur Jésus-Christ lui-même... c'est mal aussi; mais j'espère toutefois que lui aussi vous le pardonnera dans sa grande miséricorde. Mais, monsieur de Voltaire, gardez-vous bien d'écrire contre Leurs Excellences de Berne, nos souverains seigneurs, car vous pouvez bien compter que Leurs Excellences no vous pardonneraient jamais ! »

Là-dessus, que fit Voltaire? Il se moqua sans façon du 'plaisant baillif, et répondit sim[)lement au grave pasteur : « Mon cher monsieur, ce que vous me dites est fort raisonnable. Je déteste l'intolérance et le fanatisme ; je respecte vos lois religieuses, j'aime et je respecte votre république ; je suis trop vieux, trop malade, et un peu trop sévère avec les jeunes gens. Vous me ferez le plaisir de communiquer ces sentiments à vos amis ! »

Oh ! le bon billet qu'avait le pasteur !

Voltaire ne tarda pas à commencer sa propagande philosophique. Le registre du conseil de Genève, transcrit par M. Gaberel, porte la mention suivante, à la date de l'année 1756 : « Messieurs ont reçu la visite de spectable Lullin, modérateur de la Vénérable Compagnie, au sujet d'un écrit fort licencieux qui court la ville : c'est quatorze vers extraits d'un poëme sur la vie de Jeanne d'Arc. Ce poëme est un des écrits les plus détestables contre lu religion et les mœurs : on l'attribue au sieur de Voltaire. » A la suite de cette dénonciation, nouvelle correspondance du pasteur Jacob Vernes : « On m'a coamiuniqué un exemplaire de cette détestable poésie; je crains beaucoup qu'elle no soit do vous; tous ceux qui vous connaissent sont na-

vrés que vous ayez rabaissé votre génie jusqu'à mettre au jour une aussi scandaleuse production. » A quoi l'auteur de la Pucelle, fidèle en ce cas à son habituelle tactique, répondit aussitôt par cette protestation d'innocence : « Il faut que Je sois tombé bien bas dans votre estime, puisque vous me croyez capable d'une pareille saleté. » Même dénégation d'ailleurs pour Candide, pour le Dictionnaire philosophique. Y oUaire allait quelquefois jusqu'à jouer en temps utile, vis-à-vis de ses colporteurs furtifs et de ses libraires de contrebande, le rôle du .modérateur Lullin, ou le rôle d'un des scolarques, surveillants de l'instruction publique. Il dénonçait ses productions en les désavouant. Ce qui n'empêcha pas la protestante et intolérante Genève de brûler" Candide, le Dictionnaire philosophique et la Pucelle par la main du bourreau.

Entre les pasteurs et Voltaire ce fut une guerre déclarée. A une lieue de Ferney, dit un peu solennellement M. Gaberel, il se trouva « douze pasteurs huguenots et autant de magistrats religieux qui, considérant comme leur devoir de maintenir la foi chrétienne dans la conscience du peuple confié à leurs soins, ne craignirent pas de lutter pendant vingt années avec cette royauté si universellement reconnue de l'esprit et de l'irréligion. » Et de cette lutte de vingt ans, quelle fut, en résumé, la conclusion, quel fut le résultat pour Genève? M. J. Gaberel, ancien pasteur, semble persuadé que l'esprit de Calvin eut raison de l'esprit de Voltaire. Les faits ont la parole : laissons-les parler. Je mets do côté pour un instant les divers incidents de la lutte, je ne discute ici ni la loyauté ni le talent des combattants.

Je me borne à énoncer et à interpréter les résultats.

A l'arrivée de Voltaire, on ne voulait à Genève ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de la parole. Défense d'imprimer sans l'autorisation des seigneurs scolarques ; défense d'ouvrir un théâtre public et môme de donner des représentations à domicile. Voltaire combattit et ébranla le privilège au moyen dos imprimeries clandestines et du colportage furtif; Voltaire ouvrit un théâtre et finit par installer une scène dramatique au beau milieu de Genève. Il ruina de plus le code pénal de Calvin en faisant abolir la génuflexion, espèce d'amende honorable infligée pour de purs délits de conscience. Sur ces trois chefs principaux, liberté de conscience, liberté de parole, liberté de la presse, Voltaire eut donc pour lui non-seulement la victoire, mais encore le bon droit. Genève a donc plus gagné que perdu au voisinage de Ferney. Elle doit, bon gré, mal gré, à Voltaire un commencement d'émancipation civile.

Sur le terrain purement religieux, les pasteurs genevois dirigèrent un peu mieux la résistance. Ils surent de concert garder parfaitement leurs positions en dehors desquelles Voltaire, secondé par d'Alembert, avait essayé de les attirer. Je vous racommande le récit do cette tentative, qui est très-intéressant à suivre dans le chapitre intitulé l'Eglise de Genève et l'Encyclopédie.

D'Alembert étant venu aux Délices , il y rédigea pour l'Encyclopédie un article développé sur Genève. Dès que cet article parut, la Vénérable Compagnie des pasteurs tomba dans une sorte de consternation, en y découvrant les lignes suivantes : « Plusieurs ministres

ne croient pas à la divinité de Jésus-Christ : ils prétendent qu'il ne faut jamais prendre à la lettre ce qui, dans les saints livres, pourrait blesser l'humanité et la raison : leur religion est un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystère révélé. Ils s'imaginent que le principe d'une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte l'intelligence. »

Genève socinienne ! Genève philosophe I Genève voltairienne 1 autant eût valu l'accuser d'athéisme. La Vénérable Compagnie nomma aussitôt une commission pour composer une déclaration de principes en réponse à l'ouvrage français. Elle eut la bonne fortune de trouver en Rousseau un défenseur passionné. « Plusieurs pasteurs de Genève, s'écria Jean-Jacques, n'ont, selon vous, qu'un socinianisme parfait : voilà ce que vous déclarez à la face de l'Europe. J'ose vous demander comment vous l'avez appris. C'est sur le témoignage d'autrui ou l'aveu des pasteurs. L'aveu des pasteurs ! vous seriez bien embarrassé d'en citer un seul qui vous ait confié de pareilles choses ! Le témoignage d'atUrui I N'avez-vous pas de fortes raisons de douter de son impartialité? » A cette apostrophe véhémente, le pasteur Jacob Vernes ajouta une sommation formelle de déclarer les noms des ecclésiastiques capables de fournir de tels renseignements. « Je n'ai point prévu, répondit d'Alembert, que ce que j'écrivais dût faire tant de peine aux pasteurs de Genève. Mais comme, selon moi et selon Bossuet, dès qu'on n'admet pas la tradition et l'autorité de l'Eglise romaine, on est socinien, c'est ce que j'ai voulu dire, et je ne saurais empêcher que ce qui est écrit soit écrit. Du reste, j'ai

prié M. de Voltaire d'arranger cette aiïaire avec M. Tronchin... »

Voltaire se contenta de tourner la chose en plaisanterie; il écrivit à M. Vernes : «... Or ça, voyons : êtes-vous bien friche dans le fond du cœur qu'on dise dans VEncyclopédie que vous pensez comme Origèiie et comme les deux mille prêtres qui protestèrent contre Athanase? Vous voilà bien malades que quelques gros hollandais vous traitent d'hétérodoxes ! Serez-vous bien lésés quand on vous reprochera d'être des infâmes, des monstres qui ne croient qu'en un seul Dieu plein de miséricorde? — Allez, vous n'êtes pas si fâchés ! Soyez comme Dorine qui aimait Lycas. Lycas s'en vanta. Dorine, qui en fut bien aise, dit :

Lycas est peu discret D'avoir trahi mon secret.

D'Alembert est Lycas, et vous vous êtes Dorine. »

C'était, on le voit, traiter bien légèrement une affaire des plus sérieuses. La Compagnie, qui ne pouvait s'accommoder du rôle de Dorine, publia un manifeste contre Lycas. Il y était dit, au nom de l'Eglise de Genève : « Nous protestons que notre grand principe, notre foi constante est de tenir la doctrine des saints prophètes et des apôtres, contenue dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, pour une doctrine divinement inspirée, seule règle infaillible de notre foi et de nos mœurs. Pour nous, la vie éternelle est de 'Connaître le seul vrai Dieu et Celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ son fils, en qui a habité corporellement toute la plénitude de la divinité, qui nous a été donné

pour Sauveur, pour Médiateur et pour Juge, afin qu'ils honorent le Fils comme ils honorent le Père... »

Le manifeste, traduit dans toutes les langues, fut expédié à toutes les églises et à tous les journaux d'Europe. Il eut un immense retentissement et valut un triomphe public à l'Eglise de Genève. Nous en croyons volontiers le témoignage de M. Gaberel, qui remarque à cette occasion, avec beaucoup de bonhomie, que « la malice de Voltaire lui causa cette fois un amer désappointement. » Si le désappointement fut amer, je pense que Voltaire dut s'en consoler par cela seul qu'il pouvait écrire : « Le théâtre est dans Genève. En vain Jean- Jacques a-t-il joué dans celte affaire le rôle d'une cervelle mal timbrée, les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une manière publique. Quant aux prédicants, ils n'osent lever la tête : lorsqu'on donne le Tartufe, le peuple saisit avec transport les allusions qui les concernent. »

Le peuple genevois quittait, en effet, le temple pour le théâtre : il lisait les pamphlets de Voltaire jetés par milliers sous ses pas, et avait déjà peut-être assez de goût pour ne pas trouver le même plaisir à la lecture des répliques de MM. Roustan, Vernes et Claparède.

En définitive, l'influence de Voltaire sur Genève ne saurait être contestée. M. J. Gaberel la reconnaît çà et là, mais de mauvaise grâce. Il aime beaucoup mieux célébrer très-paradoxalement l'influence prétendue de Genève sur Voltaire. Si ce dernier eût vécu dans la société matérialiste de Berlin ou de Paris, s'écrie-t-il, aurait-il pris la défense des Calas, des Sirven, des galériens protestants ? Et de quelques lettres fort peu si-

gnificatives adressées aux pasteurs Vernes et Moultou, il conclut que Genève a enseigné à Voltaire la doctrine de la tolérance. J'en suis bien fâché pour les Genevois et pour M. Gaberel, mais je demeure persuadé que Voltaire a plus appris à Londres qu'à Genève, et qu'il est un peu moins le, disciple de M. Moultou que de Henri Saint-John , vicomte de Bolingbroke.

LE

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