JUGEMENT DERNIER DU CAVEAU
A M. Philarète Chastes.
Vous qui savez si bien, monsieur, comment les littératures finissent, laissez-moi vous apprendre comment s'éteint le Caveau. Peut-être ce récit anecdotique vous distraira-t-il un moment dos graves études qui ont illustré votre chaire de professeur au Collège de France,
Je causais de sciences, il y a deux ou trois mois, avec un de mes bons amis que j'ai surnommé le BARON, parce qu'étant savant il ne peut manquer un jour d'être baron, comme les Thénard et les Cuvier, comme tous les savants blasonnés de l'Institut.
— Baron, lui disais-je, mon cher baron, vous croyez beaucoup trop aux sciences officielles, aux sciences incontestées, aux sciences académiques, aux sciences exactes. Chacune de ces sciences est depuis longtemps une espèce d'administration centralisée entre les mains d'un certain nombre de fonctionnaires ou de manda-
rins, absolument semblables à dos directeurs généraux ou à des chefs de bureau, à des préfets ou à des souspréfets, à des procureurs ou à des substituts, et même^ si vous voulez, à des maires et à des adjoints. Elle se résume dans une espèce de code civil, ou de manuel, ou de guide-âne, livre invariable, livre sacro-saint, qui règle pour jamais dans le domaine scientifique les moindres rapports des administrateurs et des administrés. J'ai failli, moi qui vous parle, être nommé préfet d'algèbre ; mais finalement, l'administration des mathématiques ne m'a guère semblé plus attrayante que l'administration des douanes. J'ai fui les sciences exactes, et j'ai inventé, pour mon propre usage, ce que j'appelle les sciences d'imagination.
— Les sciences d'imagination ? quel affreux barbarisme !
— Non, baron, pas aussi affreux que vous croyez. Pour me réconcilier avec la science, je n'ai trouvé qu'un moyen : j'en ai fait un art I Je l'ai retirée du monde extérieur pour l'attacher à l'étude et au mouvement de l'intelligence humaine. De là, toute une encyclopédie nouvelle qui ferait bondir le vieil Ampère dans sa tombe, mais qui m'a donné loin de l'Institut des voluptés d'imagination tout à fait inconnues aux vrais savants. Quelle science plus séduisante, par exemple, que ma Géologie de l'esprit humain !
— 0 Cuvier ! Quel blasphème ! Une géologie de l'esprit humain! mais c'est une folie, un rêve d'illuminé, une inspiration de médium ou de table tournante !
— Vous ne croyez pas que l'esprit humain ait ses fossiles (ne hochez pas la tête), el, qui plus est, des
fossiles vivants, qui parlent, qui agissent, qui mêlent leurs passions à nos passions, et leurs intérêts à nos intérêts I J'en ai déjà formé une très-jolie collection que je vous montrerai quand vous voudrez.
Et nous partîmes pour Versailles, où je fis voir au baron desjansénistes authentiques, classés par familles, admirablement pétrifiés, quoique parfaitement vivants; et nous revînmes à Paris, où je conduisis mon ami dans une petite réunion annuelle de théophilanthropes, buvant, quoique fossiles, à la santé do La Réveillère- Lépaux, Le baron assista au banquet, trinqua sans sourciller avec mes fossiles, les examina sérieusement, les toucha, les vérifia, et me dit avec un sourire de rationaliste converti :
— Je crois à votre science, et je veux augmenter votre collection. Vous m'avez montré le soixantième banquet des théophilanthropes : je vous ferai assister au trois centième banquet du Caveau.
Ce fut à mon tour de m'étonner.
— Quoi ! le Caveau existe encore ! Où donc? au Canada? ou dans cette petite ville d'Allemagne qui parle toujours le français de nos émigrés?
— A Paris, chez Pestol, au pied de l'ancienne butte SainlRoch, à deux pas du café de la Régence, et tout près du jardin des Tuileries.
— Le Caveau de Piron, de Gallet et de Collé ; le Caveau de Désaugiers et de Laujon; le Caveau du carrefour Buci ; le Caveau du Rocher-de-Cancale I
Je craignais d'être mystifié, je l'avoue ; mais le baron me donna do tels détails sur cotte institution du petit
XVIII* siècle que je fus obligé de renoncer à mes doutes.
— Le Caveau, me dit-il, est aussi solidement organisé q\ie l'Académie française ; il est plus aristocratique : il n'admet que vingt immortels ! Ce sont les membres titulaires. A côté d'eux prennent place les membres honoraires, choisis parmi les membres de l'ancien Caveau, des Soupers et des Soirées de Momus. Les associés viennent ensuite, et la compagnie se complète par des correspondants ; elle en a jusqu'à New-Yorck, à la Nouvelle-Orléans et à l'île do la Réunion : autant de chefs de petits Caveaux qui proclament dans le monde la gloire du Caveau de Paris. Do même que l'Académie, le Caveau a ses officiers : un président, un vice-président, un secrétaire adjoint, un trésorier et un trésorier adjoint, deux maîtres des cérémonies, et quelquefois un président d'honneur. Il publie chaque mois en livraison les chansons nouvelles qui égayent les banquets du vendredi : il a même son journal, le Bon Diable, le journal le plus discret, le plus doux et à coup sûr le plus microscopique de la France entière.
— Baron , votre œil rayonne d'un éclat singulier, m'écriai-je. Baron, votre œil vous trahit à travers vos lunettes : je gage que vous êtes membre du Caveau.
— Membre titulaire ; je le suis ! me répondit-il avec un mélange de componction et de dignité.
Il releva la tête : c'était un homme tout nouveau pour moi. Il me semblait que je n'avais jamais rencontré ce regard pétillant de feu sensuel, ce nez épanoui et flaireur, ces lèvres palpitantes et hardies, ce front dégarni et fuyant, à peine encadré par quelques bouquets de cheveux tordus comme de petites flammes;
jo crus voir le buste du Théâtre -Français où Caffieri a fait revivre le plus salé des Bourguignons.
— Ah I traître I ra'écriai-je, vous passiez pour savant et vous étiez chansonnier !
Je reçus deux jours après ma lettre d'invitation pour le trois centième banquet du Caveau.
Le baron vint me prendre en habit noir, et quand nous eûmes franchi le seuil de la petite porte du restaurant Pestel, sur les premières marches de l'escalier mystérieux, il me dit en confidence :
— Au haut de cet escalier, vous dépouillerez le vieil homme, et von- ne serez plus, jo vous en préviens, qu'un Visiteur du Caveau.
— Et à quoi m'oblige ce nouveau litre?
— A signer votre nom sur un registre, à recevoir une poignée de main du Président, à dîner le long d'une grande table, et à contempler au dessert le défilé pittoresque des chansons nouvellement rimées par les membres du Caveau et les Visiteurs-chansonniers.
— Faudra -t-il applaudir?
— Cela va sans dire ; mais en homme du monde, sans frapper sur la table avec la fourchette ou le couteau.
— Oh ! soyez tranquille, baron, je mettrai mes gants au dessert.
La salle du banquet, au Caveau, est précédée d'une salle d'attente où je suis introduit un quart d'heure avant le dîner. Devant une table ronde, recouverte d'un tapis vert, se tient debout un personnage grave et doux : c'est le Président. Le baron me présente, et je suis accueilli par un vrai sourire de galant homme.
Touché de mon hésitation respectueuse, le premier magistrat du Caveau me rassure par de bonnes paroles 011 respire la fine tendresse d'un jeune père de famille :
— Vous vous êtes un peu compromis, me dit-il, en venant parmi nous. Mais vous verrez bientôt, je l'espère, que nous valons mieux que notre réputation.
La réputation du Caveau n'est donc pas très-bonne ? Que répondre à cet aimable aveu d'indignité? Ce bon président est-il sincère? Pense- t-il qu'il a charge d'âmes, et que ses confrères l'ont élu pour sanctifier le Caveau? Le fait est qu'à sa mine évangélique on serait tenté de l'appeler monsieur le Curé de la Chanson. Ce doit être certainement une sorte d'épicurien mystique et sentimental. Il doit avoir une religion azurée, une philosophie bleu-tendre, une gaieté de demi-deuil, et une tolérance céleste pour les fautes du cœur. Je no serais pas étonné d'apprendre qu'il est le fils naturel de Greuze et de mademoiselle Loïsa Puget. Il s'appelle, me dit-on, M. Mahiet de la Chesneraye. Rien qu'à le voir, on devine que les gaillardes traditions du Caveau sont menacées, que les dives mémoires de Collé, de Piron, de Désaugiers sont réellement en péril.
Mais quelle est cette large face, à l'air égrillard, dont le rayonnement illumine jusqu'au plafond cette salle remplie d'hommes sérieux en costume de notaire? On dirait un Flamand de Bourgogne égaré parmi des gens de loi. Son vaste paletot noisette flotte joyeusement parmi des vagues d'habits noirs. Les mains dans ses poches, les coudes arrondis et déployés, la cravate lâche, le ventre majestueux et les pieds agiles, il passe et repasse dans les groupes , promenant partout sa
bourgeoise royauté de boutc-en-train. Il est despotique, il est bon homme, il a l'air de gronder, il rit aux éclats. Quel est donc ce triomphateur paterne? quel est-il ?
Le baron mo répond par un couplet de chaason emprunté au Recueil du Caveau :
CoUi\ Piron, 7xe sont pas, et pour cause, Avec Panard disparus ; car je vois, Grâce aux effets de la métempsycose.
Qu'en Van Cleemputte ils revivent tous trois.
Salut donc à Van Cleempute, l'honneur et l'espoir de la vieille tradition ! Et salut aussi, par parenthèse, à ce gai petit homme tourbillonnant, que Van Cleemputte prend familièrement par le cou, et qui fait frétiller les pans de son habit noir comme une bergeronnette agite sa queue. La bergeronnette du Caveau, c'est M. Louis Protat : j'entends son nom voler de bouche en bouche avec celui do Van Cleemputte.
Cesd^ux hommes défendront le Caveau, si M. Mahiet veut en faire un beau jour la chapelle du sentiment.
Une chose m'étonne dans cette assemblée de chansonniers de tous les âges : les membres du Caveau se tutoient comme des frères, et j'en vois plus d'un qui pourrait être le père du baron. C'est un vieil usage sans doute; mais je ne puis m'empêcber do le trouver déplaisant. Le tutoiement, entre simples mortels dont quelques-uns peuvent être vieux et laids, m'a paru toujours une chose ridicule. Il no doit exister, ce me semble, qu'entre des êtres jeunes et beaux, lyriques et naïfs, presque surnaturels et divins, parlant sans effort
la langue des poëmes et des féeries. Les anges et les dieux se tutoient, le poète ou le dévot transportés d'enthousiasme emploient légitimement cette forme de l'invocation, de l'amour et de la prière. Virginie tutoie Paul, Héro tutoie Léandre ; mais, baron mon ami, pourquoi tutoyez-vous M. Van Cleemputte?
On passe dans la salle du banquet, en silence. Chaque visiteur a échangé sa lettre d'invitation contre un petit morceau de carton sur lequel est inscrit le chiffre qui marque sa place à table. Le chiffre est illustré d'un quatrain emprunté aux meilleurs chansonniers de la Société. Tout en déroulant ma serviette, je lis le couplet dont le hasard m'a gratifié :
De la gaieté le doux attrait Embellit jusqu'à la sagesse ; De l'enfance elle est le hochet, Et le bâton de la vieillesse.
Les Visiteurs mes confrères et les Visités eux-mêmes lisent à demi-voix le couplet qui leur est échu : c'est le Bénédicité du Caveau.
Le président seul et le secrétaire adjoint, M. Vignon, semblent dédaigner cette pratique.
J'ai demandé au baron , placé à ma gauche, si les Visiteurs étaient obligés de tutoyer les membres titulaires ou honoraires de la Société. Je me suis attiré par ma faute une réponse sévère :
— Voulez-vous me déshonorer ? Etes-vous fou ? me dit le baron.
— Je ne suis pas fou, mon ami; mais je voudrais bien être gai.
La tristesse, en effet, commençait à me gagner, à l'aspect de tant d'amis de la gaieté qui mangeaient et buvaient discrètement comme des religieux au réfectoire. La bouteille que j'avais vue se dresser devant chaque assiette se vidait peu à peu, mais n'était jamais remplacée. Une idée funèbre me traversa le cerveau :
— Est-ce que les successeurs de Piron et de Collé auraient mis la sobriété au nombre de leurs vertus? N'aurait-on qu'une bouteille par convive dans les banquets de la vieille gaieté française ?
Je savais que le verre de Panard, précieuse relique de l'ancien Caveau, était autrefois vidé d'un seul trait, quoiqu'une bouteille de bordeaux suffît à peine à le remplir.
— Est-ce que le verre de Panard n'existe plus ? demandai-je avec anxiété en me tournant du côté du Président. Est-ce que les vieilles traditions sont abolies ?
— I.e verre de Panard existe toujours, me réponditon avec douceur ; nous le remplissons quelquefois, mais nous ne le vidons jamais. Il est là devant moi, dans cet étui en maroquin, à côté de ma sonnette de président, qui, vous ne l'ignorez pas sans doute, représente le grelot de la folie.
Le grelot de la folie et le verre de Panard aux mains d'un homme de bien qui présiderait merveilleusement une société de tempérance I
A partir de ce moment, je tombai dans une mélancolie ténébreuse. Le baron eut beau me secouer par le bras, et le président m'uffrir avec grAce un verre de vin de bordeaux, mon front resta inexorablement plongé
dans mes mains, tandis qu'on portait des toasts à la Clianson et aux Visiteurs, et que les Visiteurs répondaient par des toasts au Président et à la Chanson. Je me rappelle vaguement que M. Mahiet de la Chesneraye fil une espèce d'invocation à la Chanson religieuse « qui, pendant le carême, retentit dans nos temples {sic). » Personne ne protesta : MM. Van Cleemputte et Protat, les derniers défenseurs de la gaudriole, essayèrent de secouer en l'air les plus joyeux timbres du bon vieux temps : j'aurais juré qu'on psalmodiait au Caveau les Lamentations de Jérémie.
Il y a évidemment une conspiration tramée par M. Mahiet, qui affaiblit peu à peu ses adversaires en les soumettant au régime énervant de l'élégie à couplets. Le pire de tout cela, c'est que M. Mahiet a une jolie voix de salon, un petit brin de poésie en fleur dans la tête, et qu'il est ardemment secondé dans son œuvre de ruine par le secrétaire adjoint, M. Vignon, un homme de talent aussi, le meilleur poète, à coup sûr, de^la Société, mais poëte lyrique, scientifique, rêveur, que sais-je? un homme plus dangereux peutêtre que M. Mahiet pour l'avenir des flonflons.
Ah ! baron, vous m'avez trompé : tous ces gens du Caveau sont des hommes modernes; MM. Van Cleemputte et Protat eux-mêmes se laissent aller de temps en temps à des chansons d'un goût douteux (j'en ai la preuve dans le dernier Recueil publié chez Appert) ; la romance, l'élégie, le petit drame à couplets envahissent triomphalement le Caveau. Il n'y a plus d'Académie en France pour la Chanson. J'ai rêvé cette nuit que le secrétaire adjoint, M. Vignon, sur un signe du prési-
dont, M. Mahiot do la Chcsnerayo, avait laissé tomber par mé garde le verre de Panard.
Vous m'aviez promis des fossiles vivants : où sontils?
Baron, vous m'avez donn(^ la preuve qu'on peut être un savant et un poète sans avoir un atome d'esprit critique.
Je retourne tout penaud à ma collection.
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