NOUVELLE POÉSIE PROVENÇALE
A Madame d'Olivary
Vous me demandez , vous qui êtes née dans le Comtat,s'il est vrai qu'il y ait une nouvelle littérature en Provence.
Connaissez-vous, madame, le pays où le micocoulier fleurit, oîi mûrissent les micocoules?
C'est do ce pays-là que nous arrive à toute vapeur un nouveau troubadour, un jongleur sublime, un Homère, un Théocrite, un Virgile, un Dante peut-être, mais un Dante bien avisé qui préfère hautement la langue d'oc à la langue du si, et qui venge enfin le bel idiome provençal des injustes dédains de l'amant de Béatrice.
La Provence aura donc son épopée, et la langue d'oc sa Divine Comédie.' Quelle belle reyanche contre l'Italie dantesque ! Et, d'un autre côté, quelle humiliation
pour la France de Chateaubriand, de Lamartine, d'Alfred de Musset, do Victor Hugo I Ah I l'insolent Paris croyait avoir imposé ses lois à Marseille, à Avignon, à Arles et à Aix, à la Crau et à la Camargue ; la France littéraire de ces trois derniers siècles s'imaginait avoir réduit au silence les troubadours des bords du Rhône, de l'Huveaune, et du canal de Craponne!
Voici M. Frédéri Mistral, avec son poëme de Mirèïo, qui va faire rentrer sous terre notre sotte poésie des bords de la Seine et de la Loire, et qui nous prouvera triomphalement, en vers et en prose, que les Parisiens, disons le vrai mot, que les barbares Francimans, s'ils ne veulent tomber de la barbarie dans la sauvagerie, doivent se hâter d'étudier la plus attique, la plus poétique, la plus harmonieuse, la plus ricbe et la plus vivante des langues modernes, la langue des vanniers de la Crau et des dopouilleuses de cocons arlésiennes.
Salut et bienvenue à M. Frédéri Mistral ! {Frédéri et non Frédéric). Laissons-le parler, laissons-le chanter; ayons l'air de le comprendre ; il serait même de bon goût de l'applaudir, afin qu'il s'en retourne dans sa Provence, comme autrefois Jasmin dans sa Gascogne, enivré d'encens, couronné de fleurs, et sans se douter le moins du monde que, salué du nom d'Homère, il a fini par conquérir la gloire de Poinsinet.
« Cante uno chato de Provenço, »
« Je chante, dit-il, une jeune fille de Provence. » Et les enthousiastes de se récrier sur la beauté, sur la nouveauté, sur l'originalité purement provençale
de co début do son poëmo. Il faut être venu au monde sous une feuille de mûrier pour trouver de primeabord des choses aussi étonnantes. Quel est le Parisien, né sous une ardoise ou sous une feuille de zinc, élevé loin des vanniers et dos décoconeuses, quel est le Parisien, dis-je, qui, après y avoir longtemps songé, aurait jamais eu l'idée d'un tel début? De pareilles inspirations ne peuvent tomber que du ciel de Provence et dans un cerveau provençal. Ce «ont des éclairs de lumière, des coups do soleil et même des coups de foudre.
A ce premier vers, journalistes, poètes, romanciers, philosophes, gens du monde, savants, tout le Paris lettré, tout le Paris qui ne sait pas un mot de provençal, tout ce Paris-là est conquis, séduit, prosterné, agenouillé.
— « Uno chato! uno chato ! » Quel joli mot, vous disait en ma présence votre jolie petite Phanotte. Maman, je suis uno chato du faubourg Saint-Germain, n'est-ce pas, comme Mireille est uno chato de la ferme des Micocoules? Maman, je no veux plus de mon maître d'anglais : vous me donnerez, s'il vous plaît, un maître de provençal. Uno chato ! uno chato ! répétait-elle en battant des mains, y a-t-il dans l'univers une plus jolie langue que celle oii l'on appelle les jeunes filles uno chato, uno chatouno, une chatte, une petite chatte?
J'eus beau prendre les mains de cette jeune fille enthousiaste, et lui expliquer tout doucement qu'wno chatô signifie une jeune fille, il est vrai, mais non une petite chatte.
— Bah ! bah 1 vous êtes un Franciman, me dit-elle. Mirèïo est un poëme sublime, Mistral le plus grand des poètes, le provençal mille fois plus beau que l'anglais, que le français, que l'allemand, que l'espagnol, et vous pouvez être certain que j'aurai un costume d'Arlésienne la première fois que j'irai aux Italiens.
La chatouno m'échappa en tourbillonnant, revint pleine de majesté vers moi, le sourcil froncé, le doigt levé, l'air impérieux ; elle s'assit avec lenteur, et me déclara d'un petit ton sec (vous en souvenez-vous?) qu'elle savait que M. Mistral était à Paris, et qu'elle désirait voir M. Mistral, que je devais moi-même lui présenter M. Mistral, et prier en son nom l'auteur de Mirèïo de traduire pour elle, en provençal, je ne sais quelles paroles d'un air du Trovatore.
— Mais je n'ai jamais vu M. Mistral I
— Vous ne connaissez pas M. Mistral? Je parie... tenez... je parie que vous n'avez pas encore lu Mireille.
Elle courut chercher sur la table du salon un gros volume sur beau papier, épais, solide, lourd, presque monumental, et le jeta sur mes genoux avec une liasse de journaux, de brochures et de revues.
— Tenez, voilà Mireille, me dit-elle, et voici les journaux qui retentissent de la gloire de Mistral. Il suffit donc d'être critique pour ne rien lire de ce que tout le monde lit? Vous n'avez pas lu Mireille, soit! Mais vous n'avez pas lu le dernier Entretien de M. de Lamartine, vous n'avez pas lu les articles de M. Louis Ratisbonne dans les Débats, de M. Taxile Delord dans le Siècle, de M. Barbey d'Aurevilly dans le Pays! V ous n'avez pas 1 u ceci . . . vous n'avez pas 1 u cela ! . . .
Je jurai par Lamartine, par Louis Ratisbonne, par Taxilo Delord et par Barbey d'Aurevilly, que je lirais d'un bout à l'autre les douze chaûts do Mireille, avec les notes do l'auteur.
J'ai tenu mon serment, madame, et je me connais en héros. Bénis soient les critiques de bonne volonté qui m'ont fourni providentiellement cette occasion d'héroïsme !
Dans le premier chant de Mirèïo, l'auteur invoque le Dieu de la Provence « qui est né parmi les pâtres, » et déclare que, dans sa langue méprisée, il no chantera que pour les pâtres et les habitants des fermes :
Car cantan que pèr vautre, 6 pastre, e gènt di mas! S'il ne chante en effet cjne pgur les Provençaux rustiques, comment se fait-il qu'en regard de son texte il ait eu le soin d'imprimer, ligne par ligue et mot par mot, une traduction eu français? Qui donc lui a conseillé, dans l'intérêt de sa gloire, ce travestissement indigne de sa muse ? Traduire en pareil cas, ce n'est pas seulement trahir, c'est profaner. Que M. Mistral a dû souffrir en se mettant ainsi à la portée des Francimans ! La trace de son indignation est bien visible dans une terrible note de son livre, page 488, oii il traite de ïurc à More la langue française, on exaltant jusqu'aux cieux l'idiome provençal. Cette Note-Manifeste est trop curieuse pour que je ne me donne pas le plaisir de vous en citer quelques passages :
« Il est, ce nous semble, profondément injuste de traiter de patois, et comme tel de mépriser un idiome parlé par de nombreuses populations, hautement probes, intelligentes et poétiques, sous prétexte qu'il existe au-dessus une langue administrative, commerciale et savante... »
Quel rapport y a-t-il donc, ô noble troubadour, entre la beauté d'une langue et la haute probité des populations qui s'expriment dans cette langue?
« Traiter banalement de patois la langue provençale, c'est l'insulte que le mauvais riche jette à Lazare, le vainqueur au vaincu. Mais que prouve une insulte? Estce un argument? A ce titre, la belle langue d'Italie peut s'attendre incessamment à être décrétée patois par les Autrichiens. »
Dussent tous les Lazares provençaux m'appeler mauvais riche ; dussent tous les Sardes*camargols me flétrir du nom d'Autrichien, j'oserai confesser ma croyance à la langue administrative de Pascal, savante de La Fontaine et commerciale de Bossuet.
A Paris, dit M. Mistral, cette langue suffit peut-être : mais, « transplantée en Provence, elle fait l'effet de la défroque d'un dandy adaptée aux robustes épaules d'un moissonneur bronzé par le soleil. Née sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l'étiquette des cours, etc., etc. » Arrêtons-nous, madame, à cet endroit de la période et accordons volontiers que, pour les Provençaux, le français est un patois de dandy, indigne d'être admis en plein champ sous les feux du soleil, par les robustes moissonneurs bronzés. Voilà ce qui explique pourquoi, d'après M. Frédéri Mis-
tral, la Grèce, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne, ont leurs poëmes épiques, tandis que la France n'en a pas et n'en aura jamais.
Mirtio serait-il, comme on l'a prétendu, un poëme épique, et faut-il avouer que nous n'avons en frant^ais aucune œuvre comparable à Mireio?
Ce qui est certain, c'est que le français décline et qu'une aurore nouvelle se lève pour l'admirable idiome des troubadours. L'auteur de Mireio, dans les transports d'une extase prophétique, annonce très-lyriquement une renaissance provençale :
« Une littérature jeune, originale, populaire, marquera peut-être la seconde moitié du xix* siècle. » Peutêtre est modeste, peut-être est charmant !
Les littérateurs, les romanciers, les poètes qui opéreront cette renaissance, sont déjà tout prêts, à ce qu'il paraît : il y aRoumanille, l'éditeur-auteur d'Avignon; il y a Désanat, le rédacteur du journal la Bouillabaisse ; Chalvet, qu'inspire le vent des Alpes (sic); Bellot, l'inimitable conteur [sic] ; V harmonieux Raybaud, le facétieux Cassan, le pathétique Lacroix, Martin le pindarique, Pousseiel le fantaisiste, et V énergique Gelu, et tant d'autres illustres troubadours fort connus de Marseille en Avignon.
Avec tous ces facétieux, ces harmonieux, ces inimitables, ces fantaisistes, ces alpestres, ces énergiques, ces pathétiques et ces pindariques, il est très-difficile, en effet, do ne pas annoncer formellement une renaissance du gay-savoir. Je compte beaucoup, pour ma part, sur l'énergique Gelu : car c'est avant tout l'énergie qu'exigent les périodes de révolution, et, il ne faut
pas se le dissimuler, petite Phanottë, cette renaissance provençale doit être et sera une véritable révolution. L'énergique Gelu en est le Mirabeau : je ne vois chez M. Frédéri Mistral ni le tempérament d'un révolutionnaire ni celui d'un organisateur. Non, je crois pouvoir l'affirmer, non, ce ne sera pas M. Frédéri Mistral qui arrachera la Provence au joug des Francimans, ces Autrichiens de Paris. Il sera tout au plus caporal de musique dans le régiment des nouveaux Marseillais, émancipateurs du provençal et de la Provence.
Mais si cette héroïque tentative d'émancipation ne réussit pas, si la Provence demeure française malgré le génie de ses Tyrtées, qu'arrivera-t-il ?
Je ne crois pas trop m'engager, madame, en promettant d'avance à ces nobles rebelles la clémence et la magnanimité de la France. Comme la langue provençale est impérissable, on donnera aux troubadours, en toute propriété, l'île de Porquerolles ou l'île Sainte- Marguerite, et dans cette île bienheureuse, plantée de mûriers et de micocouliers, ils chanteront de siècle en siècle, sur le tambourin et sur la viole d'arnour, les merveilles de la Nouvelle-Provence.
Je reviens à Mirèïo, non pour analyser, non pour discuter cette prétendue épopée provençale (je serais vraiment confus d'avoir pris un seul instant le ton sérieux en pareille circonstance); mais pour caractériser d'un seul mot cette ambitieuse rapsodie.
On vous avait dit, madame, que ce livre était l'œuvre d'un Homère. Votre Homère provençal, je connais son vrai nom : il s'appelle Bitaubé.
Que la petite Phanotte me pardonne I