M. JULES DE LA MADELENE
A M. Barbey d'Aurevilly.
Annoncez avec moi, mon cher d'Aurevilly, une bonne nouvelle à ceux qui no lisent pas do romans : voici un roman qu'ils liront, parce qu'il est vraiment romanesque. Le Marquis des Saffras a pour moi le rare mérite de ces œuvres littéraires qui, grâce au milieu où elles sont placées, au goût élevé qui les soutient, au talent de l'auteur qui les anime, ressemblent à un palais aérien, à une île flottante, à une oasis enchantée. Dès qu'on veut y pénétrer, il faut bravement quitter le sol, ou se détacher des continents, ou franchir les déserts. L'effort et la grâce sont nécessaires pour aller contempler de près ces coins de paradis. Je n'ai jamais compris, pour ma part, ce qu'on pourrait appeler les romanciers sur place ; et j'entendi par là ceux qui, manquant d'imagination, ou, pour parler scientifiquement, de puissance motrice, déroulent leurs plats ouvrages aux pieds du lecteur immo-
bile, comme des-cartes de géographie. Ils n'ont jamais soupçonné, ils ne soupçonneront jamais, ces piètres inventeurs, que la première condition du romanesque, c'est l'ébranlement soudain do l'auteur, do son œuvre et du lecteur, qui appareillent à la fois et parlent ensemble, sur un signe de l'imagination, pour la merveilleuse contrée de l'inconnu. Qui dit roman et qui dit poésie suppose immédiatement voyage, essor, ascension, aventures de l'esprit et départ de l'ame. Vous avez beau peindre des réalités présentes, si vous avez de l'imagination, ces réalités brisent leur cadre et s'envolent à l'horizon, oli le public, arraché de son siège, doit aller les rejoindre à travers les profondeurs lumineuses des grandes perspectives. Quel écrivain ou quel artiste ne sait qu'un roman parisien, qu'un tableau parisien, doivent apparaître au zénith ou à l'horizon de Paris? Ce grand voyageur romanesque, Balzac, voyageait autant et faisait autant voyager le lecteur, dans ses scènes de mœurs parisiennes, que lorsqu'il allait en expédition dans les provinces, que s'il fût allé en découverte dans les mers du Nord : Balzac avait au plus haut degré la puissance motrice, l'Imagination! Les hommes réellement intelligents n'ont pour les romans tant de mépris que parce qu'il ont presque toujours eu affaire à des 7'omanciers sur place, à des romanciers de place, si l'on veut; de purs charlatans, fils de charlatans, de frivoles bavards, des improvisateurs qui ruminent, des comédiens sans génie, mais non pas sans école et sans mémoire. Lire de tels romanciers, à quoi bon? Ne vaut-il pas mieux aller au spectacle écouter négligemment leurs égaux, que du
jiioiDs on ne lit pas, les auteurs dramatiques do la Porte-Saint- xMartin, dos Variétés, do l'Odéon et même du Tliôâtro-Français?
M. Jules de la Madelèno est un homme d'imagination : je le vois, dans le monde littéraire, parmi ces rares élus que j'appelle les Princes du sang. Il en a la douce fierté, l'autorité calme, lo sourire persuasif, le regard pénétrant et clair. Sur ses terres, il est souverain. Mais avant do rentrer dans son Ithaque, il a visité, comme Ulysse, les pays cl les nations , les hommes et les choses do ce monde. II s'est passionné, il a senti, il a imaginé, il a vécu. Je n'ai pas appris qu'avant de vivre il ait essayé de régner. J'affirmerai simplement, pour parler sans figure, qu'avant d'écrire des romans, il a voulu être un homme, et qu'il n'est pas venu tout exprès de sa province à Paris pour être un romancier patenté, assermenté, improvisé, n'ayant jamais fait vœu, que je sache, do débuter dans la vie par une sottise. Comme les hommes du xvii' siècle et du xviii*, qui n'avaient point sur leur maison enseigne de spécialiste. M. Jules do la Madolène a passé résolument par les études les plus diverses, affolé de poésie, curieux de science, épris do philosophie, d'histoire, do politique ot môme do théologie. Tout cela, dira-t-on, pour aboutir à faire des romans? Et l'on sourira de compassion : car les niais ont leur fatuité, les ignorants leur superbe ! Eh bien! oui, pour faire aujourd'hui dos romans, comme autrefois des tragédies, il n'est nulle* ment indifférent d'apporter à son imagination, si puissante qu'elle soit, un trésor incorruptible de vie philosophique ot morale. Quand on a formé en soi le mora-
liste, le philosophe et même le citoyen (un vieux mot qui sigaitîe encore quelque chose), on a grande chance, si l'on est bien doué pour les arts, de devenir un esprit sincère, par cela seul qu'on est un homme convaincu et bien avisé.
Un esprit sincère ! La chose est rare, et pourtant la personnalité, qui est l'originalité en germe, ne saurait exister sans la sincérité. Donnez-moi quelques esprits sincères, au milieu de cette cohue d'esprits menteurs ou imitateurs, et je réponds que l'avenir littéraire est assuré. Ils auront la passion, ils auront l'ambition, il» auront le courage, ils auront la vie. Croyez bien que tout d'abord ils étonneront le public ; mais on les écoutera plus tard, on les suivra, on sera forcé d'entrer en lutte ou en amitié avec eux. Il y aura nécessairement entre ces écrivains et les lecteurs intelligents des pactes sympathiques et de francs duels, il y aura correspondance, dialogue, entretien, et, par conséquent, existence commune et commune destinée.
C'est avec une profonde joie que j'ai reconnu dans M. Jules de la Madelèno un de ces esprits convaincus, déniaisés, personnels et sincères. Opinions et sentimonts, antipathies et sympathies de l'intelligence, croyances et doutes de l'âme, tout est bien de lui dans son œuvre, qui n'est cependant nullement didactique, nullement démonstrative. Le Marquis des Saffras, au contraire, se distingue par un caractère charmant de naïveté poétique. Il y a dans le développement du roman, dans les nombreux épisodes groupés autour de l'action principale, dans les physionomies et les rôles des personnages qui le traversent, une grâce d'aban-
don, une vivacité ou une lenteur d'allures, quelque chose de libre et de capricieux : le naturel enfin, mais le naturel comme on peut l'entendre en supposant une intelligence bien douée et bien ordonnée. Plus d'une fois, en tournant les pages du livre, il m'est arrivé de songer à Waller Scott, ce beau lac tranquille au haut des montagnes, si lumineux, si limpide, si purement encadré par les lignes du ciel et des monts; cette noble coupe d'eau vive qui déborde et s'épanche au hasard, c'est à-diro en suivant sa pente, en se frayant de tous côtés des routes mobiles, tantôt renversant les obstacles et tantôt les embrassant à loisir pour les surmonter sans bruit.
Se rappeler l'auteur d'Ivanhoé en admirant l'auteur du Marquis des Saffras, ce n'est pas du tout affirmer que celui-ci procède de celui-là, qu'il l'a imité ou copié. Non, certes I Ce serait tout au plus laisser voir, dans ce miroir supérieur de la réalité où chaque œuvre d'art se refiète, un certain air de famille entre deux figures littéraires. M. Jules de la Madelène a déjà, comme jo l'ai dit, sa physionomie distincte : rien d'anglais ni d'écossais n'a jamais atteint cotte frémissante nature de Français du Midi. Le style, la pensée, l'ordonnance, les caractères, tout accuse dans le Marquis des Saffras le pays, la race, la langue, l'esprit, le sentiment des légitimes héritiers de Rome et d'Athènes. M. Jules de la Madelène est resté le fils de celte mobile nation qui, malgré ses voyages et ses alliances à l'étranger, malgré ses glorieuses campagnes romantiques en Angleterre et en Allemagne, représente invinciblement dans le monde moderne lo type éternel du peuple classique,
ou, ce qui est la môme chose, du peuple universel. Cette fidélité au sol et môme au terroir, à nos vraies traditions, à nos vraies origines, ce n'est ni vous ni moi qui l'en blâmerons. Malgré la diversité de nos goûts et de nos idées, nous pensons tous deux que le sens philosophique et poétique de la tradition nationale ne s'effarouche sottement d'aucune nouvelle tentative de l'esprit. Nous aimons toutes les hardiesses en littérature, excepté les hardiesses à reculons, n'en déplaise aux derniers traînards d'une génération éteinte, qui, pour apprendre les jeux de l'audace, regardent pieusement sauter les écrevisses.
M. Jules de la Madelène appartient à la génération nouvelle : il en a les dons et l'empreinte. Toute rhétorique lui déplaît, même sous forme d'effusion lyrique. Ce qu'il aime avant tout (son livre le prouve), c'est une langue précise et souple, vivante, portant haut la pensée, et la chassant au loin devant elle, comme la poudre enflammée chasse les balles. Aucun moule littéraire : les derniers sont aussi anciens que les plus anciens. Aucun formulaire d'école , aucun modèle à proclamer ou à reproduire ; l'indépendance absolue de la nature personnelle, de l'imagination affranchie se déployant à la clarté de l'intuition critique comme cette impérissable liberté humaine qui s'exerce et combat sous le rayon de la prescience divine.
Imagination et critique, le Afarquis des Saffras a ce double attrait ! Une veine d'ironie circule dans ce roman que l'imagination a bâti de ses doigts de fée. Mais je me hâte d'ajouter que l'ironie de M. do la Madelène semble toute faite de compassion. C'est le sourire à
peine moqueur, spirituel et attendri, do la Charité française, une vertu chrétienne que les sots charitables ne connaîtront jamais.
Vous avez sympathiquemcnt lu le Marquis des Saffras, et vous en avez parlé à merveille, cher Barbey. Je viens d'en relire tous les épisodes, et je demeure ravi. Qu'ils sont amusants, les Esperit et les Cendric; que la tante Blandine est bizarre, et que la Damiano est touchante ! Il serait curieux de montrer ces sauvages raffinés et brutaux, athlétiques et subtils, à un Parisien de Paris. Que dirait-il de ces êtres singuliers? les regarderait-il comme des compatriotes? Je noie crois pas. Il devinerait vite , après quelques mouvements de surprise, de curiosité, d'effroi ou du moins d'inquiétude, que les personnages de M. Jules de la Madeièno sont des Provençaux du Comtat , élevés comme sous l'ancien régime en terre papale. Ces gens-15, quoique bons chrétiens, ont le diable au corps. M. Jules de la Madelène a réuni dans un cirque romain, à Lamauosc, une demi-douzaine de ces originaux, et il leur a donné des gens du Nord et des méridionaux francisés à dévorer. Les lions de Vaucluse se sont élancés : il ne reste plus trace de leurs victimes.
Gloire donc à Lamanosc, cher critique ! Et puisque La Madolènc s'en est allé devers Avignon, languissant et souffrant, prions tous les deux son Esperit, Esperit de la lune, Esperit le fou, de lui mettre en bouteille l'air et le parfum du pays. Esperit le guérira, j'en suis sûr, cl nous le renverra bientôt plein de santé, plein de vie et do joie.
P. S. Hélas ! mon ami, au moment oîi je vous exprimais cette espérance qui était aussi la vôtre, la Mort détruisait, d'un seul coup, tout un avenir do féconds labeurs et de chaste gloire. Il ne nous reste plus do ce pauvre Jules de la Madelène qu'un beau souvenir à honorer et à aimer.