M. CHARLES ASSELINEAU
A M. Charles Baudelaire.
Ami circonspect et hardi, cher auteur des Fleurs du Mal, que je vous sais gré d'avoir jugé avec calme, et loué résolument les pages romanesques de notre ami commun, Charles Asselineau! J'ai relu avec soin, depuis que vous eu avez dit votre sentiment, ce livre mystérieux de la Double vie, et comme les « Chut ! chut ! » du critique Harpocrate n'ont jamais été mon fait, je ne cacherai rien de mes impressions ; les voici.
Ce recueil de nouvelles est bien nommé : l'idée qui le traverse et l'éclairé se résume parfaitement dans le litre du livre. Oui, la Double vie, je ne crois pas me
tromper, cela signifie les deux modes d'existence complexe qui, s'il était possible do les isoler l'un de l'autre, s'appelleraient : le premier, la vie de la nécessité et de la réalité; le second, la vie de l'aspiration et du désir.
Il faut prendre en pitié, mon cher Baudelaire, les tristes créatures incapables d'exister doublement : ce sont des fractions d'homme. Je félicite au contraire, malgré leur périlleuse destinée, les êtres intelligents qui ont reçu dans leurs mains, allumé par les deux bouts, le flambeau de la vie : ce sont les élus de l'humanité. L'existence positive, mathématique, disciplinée, sociale, en un mot, leur réserve, il est vrai, de poignants supplices ; mais aussi que de célestes jouissances ne trouveront-ils pas, ces martyrs, dans l'existence imaginaire, contemplative, idéale et divinement personnelle !
Nulle passion humaine, qu'elle vienne de la tête ou du cœur, qu'elle agite le sang ou les nerfs, qu'elle s'attaque à la jeunesse ou à la maturité, ne vaut sérieusement la peine d'être fêtée ou combattue si elle ne contient un élément mystique. Il y a du mysticisme dans l'amour, il y en a dans l'avarice, il y en a dans l'ambition ; il y en a beaucoup, oui, beaucoup, dans l'irrésistible passion qui forco les portes dorées de la science, do l'art, de la poésie. Sans un peu de mysticisme, point d'art : le monde appartient à l'industrie. Pour inventer les chemins de fer, il suffira d'un castor à deux pieds qui ait du génie. L'humanité seule, j'entends l'humanité divine et terrestre, garde le privilège do la double existence, de l'existence complète. Elle en souffre sans repos comme elle en jouit sans terme. Jusque sous la
baguette des huissiers, elle retient le pouvoir de se réfugier dans l'absolu; au milieu des fades vapeurs d'un maigre pot-au-feu, elle songera héroïquement à la pierre philosophale ; en menant à l'autel je ne sais quelle stupide fiancée, elle épouse, comme Faust, la beauté parfaite, -Hélène, qui suscita la guerre de Troie et qui inspira l'Iliade. Et parfois, n'est-ce pas? un reflet merveilleux de l'adorable fantôme vient subitement ennoblir cette bonne Marguerite ou Charlotte, dont la stupidité morne se change en poétique et radieuse candeur,
Ali ! la double vie, la double vie ! qui pourrait en raconter, les épisodes sans fin ? Qui saurait en décrire tous les phénomènes délicats, fugitifs, compliqués, souvent contradictoires? Un grand moraliste doublé d'un grand romancier qui serait un grand poète, un homme à triple génie, mon cher, je doute qu'il pût y Suffire ! Dans le secret de la méditation, nous nous efforçons, tous tant que nous sommes (et après combien d'illustres devanciers !), nous nous efforçons de transcrire une page de ce beau livre, souvent regardé comme un grimoire. Et si nous réussissons à l'épeler seulement, c'est presque de la gloire qui nous revient : c'est toujours, du moins, un bonheur d'esprit, une pénétrante et douce consolation pour l'âme. Soyez donc les bienvenues, aimables Nouvelles, dont le titre seul, ce titre plein de clartés mystérieuses, éveille soudainement la fibre mystique.
La Double vie, M. Charles Asselineau l'a pratiquée et l'a aimée comme la pratiquent et l'aiment tous les hommes d'élite nés ou naturalisés Parisiens. Il l'a étu-
diéo sur lo vif, c'est-à-dire sur lui-même, à celte période de la jeunesse oîi chacun do nous se sent et se retrouve dans ce vers de Lamartine :
Lhomme est un dieu tombé qui se souvient Jes deux.
Do là vient que son livre est une sorte d'autobiographie morale ; et comme l'auteur a subi pour son compte les nécessités de la vie sociale, comme il a eu les aspirations et les rêves de ses jeunes contemporains, l'œuvro est devenue générale en demeurant personnelle; ou, on d'autres termes, elle fait palpiter dans le cœur do l'individu toute une série de sentiments qui appartiennent à l'humanité. Les phénomènes de la Double vie ont beau, en effet, se localiser, ils sortent du domaine de l'exception, ils se rattachent étroitement au fond même de la nature humaine, et jamais peut-être aucune époque do l'histoire ne les a connus aussi bien que notre temps. Quand l'existence sociale est frappée d'uniformité, l'individu intelligent est contraint à se créer une vie d'aspiration. La difficulté d'exister purement ot simplement ayant pris de nos jours un caractère universel, le nombre des individus intelligents qui se réfugient dans le rêve atteint nécessairement un chiffre très-élcvé. Que de gens ont vécu de la double vie sans le savoir! Mais il ne s'agit ici que de ceux qui en vivent sciemment, et ceux-là sont encore assez nombreux, quoiqu'ils forment l'élite de l'humanité, pour fournir à M. Cliarles Assolineau une légion do lecteurs. Dans co livre plein d'unité, quoique très-divers, c'est à peine si quelques pages d'agrément, les Promesses
de Timothée, le Plus beau temps de la vie, le Presbytère, semblent compromettre l'unité do pensée. Elles me font l'effet d'intermèdes de musique ou de danso qui ne contrarient nullement l'impression croissante du drame. Je suis au théâtre d'Hoffmann ; on y joue la Double vie en plusieurs tableaux. Quelques vagues mesures à l'orchestre, quelques pas gracieux sur le devant de la scène, me reposent les yeux et l'esprit; je regarde et j'écoute à demi comme un enfant qu'on berce; je souris au lustre, et j'attends.
Dès le commencement du drame, chacun reconnaîtra, j'en suis sûr, malgré la généralité de la donnée, les phénomènes singuliers de double vie qui se rapportent à ses instincts, à son caractère, à ses études, à ses rêves personnels. Le Michel Horter [Cabaret des Sabliers) diffère absolument du personnage principal de YAuberge, du visiteur fugitif qui enchante la bonne madame Hauptmann, l'hôtelière allemande de Laueubourg. Je pourrais noter les mômes différences entre ce dernier et le jeune docteur qui figure dans une autre nouvelle (la Jambe). Et pourtant quel air de famille ! On les croirait frères ou cousins. Et le Théophile Miller du Mensonge? je parie hardiment qu'il deviendrait sans effort l'ami du fantastique Malis {Ei\fer du musicien). Tous ces personnages ont un trait commun qui efface au premier aspect leurs dissemblances : ils ont la peur ou le dégoût do la réalité, ils rêvent I
Quelquefois le rêve ne fait qu'apparaître comme une aurore. Madame de Boisguyon, une fille pieuse, adore un mauvais sujet, M. de Lévi, qui s'en va partir pour
les Grandes-Indes. A quoi tient-il que M. de Lévi reste ou que sa mystique amoureuse parte avec lui? Un sentiment d'angélique pudeur retient le mot décisif sur des lèvres virginales : la nécessité prononce son arrêt, et voilà un cœur brisé, la merveilleuse vision s'évanouit.
Ailleurs le rôvc se trompe d'époque ; il reste suspendu dans les lointains du passé, en compagnie des belles chimères. M. do Francheville, le Cousin don Quixote, se croiserait sous la Restauration en criant : Dieu le veut! Dieu le veut ! sur le perron de la Chambre dos députés. Pourtant, c'est un excellent père de famille qui a vu revenir Louis XVIII de Gand.
Dans le Cabaret des Sabliers, le rêve se réalise un instant. Dans YAuberge, il se rapproche à la portée de la main ; mais la main se referme comme une sensitive. Est-ce qu'on n'est pas toujours puni en ce monde quand on a eu le malheur de fixer son rêve? La sagesse ne consiste-t-elle pas à fermer les yeux devant les visions, à refuser les présents de la fée, à repousser l'amour des anges, à laisser le démon sans réponse quand du haut de la montagne il déploie dans son magnifique tableau de la tentation toutes les richesses et toutes les grandeurs de la terre? Dans la Seconde rieet dans XEnfer du musicien, le souhait s'accomplit, le rôve se réalise ; mais aussitôt commence l'expiation. Le ressuscité souffre de revivre et meurt une seconde fois après avoir souffert le martyre. Le malheureux qui avait désiré la gloire est fantastiquement poursuivi d'un bout à l'autre de l'univers par un épouvantable concert de voix infernales qui répèlent son nom.
Je me contente de vous rappeler, mon cher ami, les
sujets de ces nouvelles. Ce serait perfidie ou simplicité que de les analyser. Quoiqu'elles soient assez courtes pour la plupart (elles m'ont semblé courtes sans doute parce qu'elles sont rapides), la donnée en est si métaphysique, si merveilleuse, et quelquefois si mystiquement fugace, qu'il faut toutes les ressources d'un art infini pour la mettre exactement en son jour. M. Charles Asselineau, en romantique précis et concentré, est parvenu à exprimer dans un langage naturel, souple et clair, des phénomènes qui relèvent presque tous de l'ordre surnaturel. Il a plus d'une fois saisi l'insaisissable, tissé le vêtement des esprits, fabriqué la robe sans couture d'une âme, palpé et pesé le spectre des arcs-en-ciel. Et tel est pourtant l'intérêt de ces nouvelles qu'on les lira aussi aisément que de simples romans de mœurs ou d'aventures. On les lira, et pour peu qu'on en comprenne le charme, on fera comme nous, on les relira. La Double rie (et c'est là le mérite singulier du livre), ne ressemble en rien à ces prétendus romans qui ne sont que des copies matérielles de l'existence apparente, extérieure, et pour ainsi dire palpable. Il y a dans ces nouvelles une histoire et une peinture de la vie spirituelle et morale. L'autre vie n'est qu'un canevas pour l'histoire et une toile pour le tableau.
Voulez-vous ici, entre haut et bas, quelques petites critiques de détail?
Toute œuvre remarquable est, à mon avis, presque irréprochable en ce qui touche la forme, l'exécution. Je prévois pourtant, et l'auteur a prévu sans doute, qu'on lui reprocherait deux choses : 1° de s'être con-
tonu quelquefois, par excès de précision, dons les limites d'une ébauche; 2*^ d'avoir laissé glisser çà et là des incorrections de langage. Si M. Charles Asselineau est incorrcét, il l'est sciemment; s'il no compose pas, ainsi que tel ou tel, des nouvelles carrées, c'est qu'il a ses taisons pour adopter la formo elliptique ou parabolique. En fait de littérature, nous devons bien prendre garde , nous, de prêter un écho à ce qu'on pourrait appeler « les murmures du peuple. » Que le peuple murmure, s'il veut I Lo peuple, fort heureusement, n'est pas le public.
<r. Mes pauvres nouvelles ! dit à demi-voix l'auteur de la Double vie, si j'avais une préface à y mettre, je la ferais en deux mots. Je dirais que je les publie parce que je les ai faites ; et que je les ai faites, telles qu'elles sont, parce que je ne pouvais mieux faire. » Telles qu'elles sont, M. Charles Asselineau, malgré sa modestie un pou dédaigneuse, doit les estimer hardiment ce qu'elles valent.
Parlons maintenant de la préface, qui soulève d'un ton libre et franc les plus hautes questions littéraires. M. Charles Asselineau y attaque de front lo despotisme souvent funeste des directeurs de revue et de journal : « On a beau jeu, dit-il, do nous jeter sans cesse à la tète la pléiade de 1830. On nous crie qu'il n'y a plus d'écoles; que nous no savons où nous allons, ni d'où nous venons; que nous ne procédons de personne ni d'aucun principe; qu'il n'y a plus d'unité dans les volontés, ni dans les idées. Cela est vrai : les écoles aujourd'hui s'appellent la Revue jaune, la Revue rose, la Revue verte et la Revue saumon. Les maîtres d'école
sans brevets ont pris la place des chefs d'école. Je le dis avec conviction, si ce despotisme de la Revue et du Journal, si ce féodalisme des directeurs et des rédacteurs ea chef doit durer quelques années encore, c'en est fait de la littérature du xix" siècle. Nous aurons une littérature disciplinée et hiérarchisée par comptoirs et par rayons comme un magasin de nouveautés; mais nous n'aurons plus ni originalité ni vertu. Ce qui le prouve, c'est que le petit nombre d'ouvrages, poésie ou roman, qui ont véritablement fait sensation dans la public depuis quelque temps, lui sont généralement arrivés par la voie directe de la librairie. Ce qui le prouve encore, c'est la répugnance instinctive que les talents vraiment originaux et vivaces de ce temps-ci éprouvent pour ces pagodes où l'on ne peut pénétrer qu'après s'être purifié dans l'écritoire d'unbrahmine... Je l'ai dit, il n'y a plus d'écoles ; et non-seulement il n'y a plus d'écoles, plus d'unité dans les volontés ni dans les idées, mais à peine trouverait-on aujourd'hui deux écrivains assez d'accord sur un seul point pour signer une déclaration commune... Dernièrement, à propos do je ne sais quel article, on m'a fait l'honneur de me dire que j'étais d'une coterie. Ah 1 plût à Dieu 1 plût à Dieu que l'amour de l'art fût actuellement assez vivace pour créer de cd'è amitiés vigoureuses qui, du moins, témoignent d'une forte organisation de la vie littéraire I... »
Vous avez aussi, mon cher Baudelaire, l'expérience des journaux et des revues. Est-il vrai que ces publications aient nécessairement une influence fatale? Estil vrai que nécessairement elles empêchent les esprits
originaux de s'exprimer et de se grouper? Est-il vrai enfin que, par la faute des entrepreneurs de littérature (je ne ménage pas les gros mots), il soit impossible actuellement de ressusciter pour notre honneur cette grande vertu, l'amitié littéraire?
Je laisse de côté les journaux, ils ne comptent pas en littérature. Je ne puis cependant me défendre d'accorder un bon souvenir à certains journaux de la Restauration, tels que le Globe, tels que le Journal des Débats où se maintiennent encore, malgré le désordre visible de la rédaction , quelques traditions fort estimables. Ces journaux-là, et trois ou quatre autres qui n'ont fait que passer, ont laissé se former des groupes actifs, des coteries animées et fécondes dont l'heureuse influence ne saurait être contestée. La diversité dos talents n'y a pas été opprimée, que je sache ; ils y ont eu longtemps un libre jeu, si libre, en effet, qu'avec un peu de diplomatie littéraire, les esprits les plus directs y gardaient leur allure et sauvaient presque entièrement leur originalité.
Les revues, si je ne mo trompe, n'ont été longtemps, pour la plupart, qu'un Journal des Débats agrandi. On y gardait aussi son allure à de certaines conditions aussi faciles à observer que celles qui sont imposées par les convenances du monde dans les relations do la vie. La première Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes, à sa belle époque, n'ont tyrannisé réellement ni Balzac, ni Sandeau, ni Gozlan, ni George Sand, ni Sainte-Beuve, ni Alfred de Musset. Le groupe était formé, la coterie existait au milieu des tentatives indépendantes des esprits les plus divers.
Le mal est veau du temps et de l'âge, qui gâtent les meilleures revues et les meilleurs directeurs. Une revue ne devrait pas durer plus de quinze ans, ou elle devrait se renouveler par un changement de direction. On commence à dire qu'une revue a du caractère, de l'importance, du poids, de l'influence, lorsque la manivelle de l'habitude lui a imposé l'uniformité, lorsque ses plus brillants rédacteurs ont vieilli ou déménagé, lorsque son directeur, transformé en personnage grave, n'est plus qu'un chef de bureau littéraire, envahi par la routine, et affermi dans ses regrets de pessimistebonhomme par déjeunes sous-chefs, pauvres écrivains manques qui n'ont jamais donné la moindre espérance. Un recueil parvenu à ce degré d'importance et de décrépitude est ordinairement considéré comme un parangon à imiter. De nouvelles revues se fondent : on se modèle sur l'ancienne, et si le vieux directeur a la goutte, les nouveaux directeurs se vantent hautement de leurs rhumatismes articulaires.
Mais, avec un peu d'audace hypothétique, on conçoit une revue gouvernée par un jeune directeur, ayant au moins pendant quelque temps le sens de la génération qui l'entoure. Celui-là, je le défierais bien d'être l'adversaire systématique de l'originalité; celui-là serait l'ennemi de son entreprise même, s'il ne provoquait ardemment la formation d'un groupe serré, l'organisation d'une puissante et légitime coterie, où ne prendraient place que des gens de mérite, appartenant franchement à sa génération. Il signerait dos deux mains, je l'affirme, cet éloquent passage de la. préface de M. Charles Asselineau :
« Certes, nous avoos eu tort do nous tant moquer des cénacles et des drapeaux tenus d'une main ferme. Les alliances d'esprits prouvent au moins que c'est sur lo terrain do l'esprit qu'est la guerre, et qu'avant tout l'esprit est compté pour quelque chose. Qu'est-ce, en définitive, qu'une coterie, si co n'est l'association d'esprits qui se ressemblent et qui, sentant chez chacun d'eux une parcelle de la mémo vérité, se réunissent pour se compléter et pour avoir raison ensemble? Or, je le demande, est-il plus triste sire quo celui qui, dans tout son temps, n'a pu se trouver en parenté d'idées avec personne, qui n'éveille, qui n'éprouve aucune sympathie intellectuelle? Ses idées sont donc bien sottes pour que nul n'en veuille accepter la solidarité?... Certes, Userait bien doux, au tiers delà vie, de pouvoir décupler ses forces en s'unissant à ceux qui vous ressemblent, et se placer dans un milieu chaud comme un nid, ou la sympathie serait un encouragement incessant... Quo de temps n'économiserait-on pas en supprimant dans la vie intime et journalière les contradictions, les heurts, les discussions inutiles, la réserve de conmiande ! Vivre avec les hommes de sa profession est salutaire sans doute ; mais choisir parmi ceux-là ses parents d'idées et de principes, se développer dans les autres, s'éclairer par eux, quel profit et quelle douceur !... De telles agrégations sont impossibles aujourd'hui... »
Impossibles ! . . . Si j'étais le directeur idéal quo je me suis plu à imaginer, je cesserais ici de m'entcndre avec M. Chnrlos Asselineau. Impossibles! dirais-je, et pourquoi? Puisqu'elles sont nécessaires, elles sont rigou-
reusement possibles, et notre devoir commun est do chercher à les réaliser. Je sais bien qu'une association ne s'improvise pas; mais il faut la préparer, il faut y croire, et j'ose dire plus, il faut la créer en l'affirmant. La principale question soulevée, dans sa préface, par M. Charles Asselineau, me remet en mémoire ses études d'histoire littéraire, ses monographies d'artistes curieux, ses pages de critique réfléchie ou polémique. Il y a longtemps déjà que ce libre écrivain a fait dans la presse ses preuves de talent, de savoir et d'esprit. Je vous ai dit, mon cher Baudelaire, mes sincères impressions sur le romancier. Il m'est nécessaire et agréable de vous communiquer avec la même liberté ce que je pense du critique. Soit dans les journaux, soit dans les revues, partout oîi je l'ai vu à l'œuvre, j'ai toujours remarqué dans ses écrits du sérieux, de la vivacité, du trait, de la passion imprévue au milieu des calmes raisonnements du dialecticien. Quoiqu'il sache ordonner ses idées avec une sûreté virile, les brusques ressauts de sa plume m'ont souvent étonné et charmé. Il y a dans sa façon d'écrire, ou plutôt dans son discours, comme on eût dit au xvii® siècle, une variété d'accidents que je ne saurais bien décrire que par une comparaison. En lisant la prose courante de M. Charles Asselineau, il me semble d'abord voir couler sous mes yeux, sur une pente bien ménagée, une eau de source déjà fort accrue par les affluents, mais régulière, paisible, sûre d'elle-même, pour ainsi dire, et de sa vitesse normale. « C'est un miroir qui marche. » Mais tout à coup voilà une flèche argentée qui fait voler le miroir en éclats : c'est un poisson qui
saule, non, qui jaillit et qui aveugle d'écume les canotiers distraits ou rêveurs. J'aime ces flèches-là, je l'avoue : elles m'ont souvent diverti pendant que des esprits chagrins faisaient la grimace. M. Charles Asselinoou, le bibliophile et l'érudit, garde de ces surprises à qui voudrait le parquer dans la critique raisonneuse et jugeuse. Au moment de prononcer un arrêt, le juge se retourne par une saillie : le voici avocat, et des plus spirituels et des plus chauds. Il a des sympathies qui l'enflamment, des antipathies qui le font pâlir sous la toque. Mais ses sympathies s'adressent àce qui est élevé, original, tranché, nouveau; mais ses antipathies courent d'elles-mêmes à ce qui est lieu-commun et friperie littéraire. Par ces mouvements spontanés qui s'allient si bien au savoir précis et au goût pénétrant, M. Charles Asselineau, romantique de tradition, appartient pourtant à la génération nouvelle ! Il en a évidemment l'active curiosité, l'imagination claire et sûre, les instincts largement critiques, et pour tout dire en deux mots, le caractère indépendant et personnel.