‹ Lettres satiriques et critiquesChapitre 5 sur 25 · JEUNESSE D'UN ÉVEQUE · texte numérisé non relu

JEUNESSE D'UN ÉVEQUE

À M. Sainte-Beuve

J'ai relu cot aulomne, à Clermont, dans cette belle bibliothèque dont les fenêtres regardent le plateau de Gergovie, votre nouvelle édition des Grands Jours cV Auvergne. Me permettez-vous, monsieur, d'en causer librement avec vous?

Je suis convaincu d'avance que cette causerie ne vous déplaira pas, quoique je n'aie i)as tout à fait les mêmes opinions que vous sur la valeur des Grands Jours et sur le caractère de l'abbé Fléchier. Peut-être, en fin de compte, me saurez-vous gré d'avoir appuyé légèrement oii vous n'avez voulu que glisser. Vous ne pouvez on tout cas me garder longtemps rancune d'avoir attiré sur la margelle du puits cette Vérité discrète, mobile et flottante, que vous aimez tant à retenir au fond de l'eau. En ayant d'ailleurs l'air de vous contredire, je ne ferai souvent que répéter à

haute voix ou traduire en langue vulgaire ce que vous aurez fredonne vous-même à bouche close dans la langue elliptique des raffinés et des initiés. Si vous me jugez parfois un peu grossier, quand je vous trouverai moi-même un peu subtil, qu'il nous souvienne à tous deux des Femmes savantes de la comédie, et que Philaminte ou Armaude ne dédaigne pas trop Henriette. Le logis de Chrysale est la maison du public : il est bon qu'Henriette ait tout son franc-parler dans cette maison-là.

J'aurais maintenant une grâce à vous demander : c'est que notre causerie soit un têle-à-tête. Je ne tiens pas du tout à m'amuser aux bagatelles du parfilago littéraire devant la mine grave de M. Chéruel, votre savant collaborateur. Renvoyons M. Chéruel, s'il vous plaît, mais renvoyons-le couronné de fleurs et parfumé de louanges. Il nous suffira pour cela de bien déterminer quelle a été sa part dans cette belle édition des Grands Jours.

11 ne s'est guère occupé de Fléchier, M. Chéruel ! Son principal souci a sans doute été de rendre cette seconde édition plus exacte et plus complète que la première. N'est-ce pas lui qui a demandé à M. Desbouis, bibliothécaire à Clermont, une nouvelle collation du texte sur le manuscrit original? 11 a bien fallu ensuite consulter aux Archives le manuscrit de Dongois, greffier de la commission des Grands Jours, afin de contrôler par le procès-verbal de l'homme de loi les récits développés et ornés du galant conteur. C'est M. Chéruel qui a pris la peine de consulter et de contrôler. 11 s'en est allé consciencieusement à l'hôtel Sou-

bise, et non moins consciencieusement à la Bibliothèque impôrialo, et, do ses voyages répétés, le résultat peut se voir dans ce faisceau de documents accumulés avec ordre au bout du volume, sous cette modeste étiquette : Appendice.

Trente-trois pièces diversement importantes composent cet Appendice, ou dominent les extraits intéressants du journal de Dongois. Je ne les citerai pas toutes; mais je dois signaler pourtant celles qui m'ont semblé les plus utiles et les plus curieuses. Voici d'abord une notice très - complète sur l'institution des Grands Jours, ou M. Chéruel détaille avec soin l'histoire de cette juridiction ambulante, depuis Philippe-le- Bel jusqu'à Louis XIV. « Les Grands Jours, dit-il, étaient des assises extraordinaires que des commissaires désignés par le roi allaient tenir dans les contrées où la justice ordinaire était impuissante. Ces commissaires, choisis parmi les membres du parlement et les maîtres des requêtes, étaient armés d'une autorité redoutable. Ils avaient le droit de juger sans appel, de faire des règlements pour le prix lies denrées , les poids et mesures, la discipline ecclésiastique, en un mot, pour toutes les parties de l'administration. Délégués immédiats de la puissance royale, ils la rendaient présente dans les provinces éloignées, et prouvaient que ses longs bras, comme dit Bossuet, pouvaient saisir les criminels Ifes plus redoutés jusqu'aux extrémités du royaume...

Après cette étude pleine de faits et de recherches, nous trouvons dans l'Appendice les lettres patentes du roi pour rétablissement des Grands Jours, la nomiua-

tion des commissaires au nombre de seize, non compris le président de Novion et le maître des requêtes chargé du sceau, Lefèvre de Caumartin; le monitoirc et la fulmination de l'official ou juge ecclésiastique de Clermont ; le discours d'inauguration de l'avocat général Denis Talon ; une lettre du roi à M. de Novion, des lettres de l'intendant Pomereu au chancelier Séguier, de M. de Caumartin et de M. de Novion au même chancelier ; la taxe des objets de consommation pendant la tenue des Grands Jours, et le total des dépenses faites pendant la durée des assises, tant par l'Etat que par les villes de Riom et de Clermont, dépenses montant ensemble à la somme de soixante-cinq mille livres. Les pièces les plus curieuses du recueil sont, sans contredit, un poëme latin de Fléchier qu'il serait bon de comparer à sa Relation en prose, et lo Noël populaire, en patois auvergnat, composé par un habitant de Clermont, nommé Laborieux. Je citerai de ce Noël les deux couplets suivants, parce qu'ils résument hardiment, selon moi, le mouvement de l'opinion pendant la tenue des Grands Jours :

Si sauvage que soit L'habillé de soie, Loin de son donjon, Il a même joug Que rhabillé de bure.

Au coquin, • Au grand, au marquis.

Un valet tient la bride roide,

Il jure, peste, crie.

Mais il les tient, ce goujat...

Des châleaiix sans pain.

Sans mie, ni croûte.

Vin, broc, tii pot.

Plus nus qu'un jeu de paume, Chacun fuit s'il peut.

Les prévôts Sur leurs chevaux.

Font du pays la ronde; Ils vont de côte en côte; Afais ils font peu de profit.

Dans le nid des plus fins.

Ils ne trouvent rien que quelque peloton. Dans quelque coin.

Le Noi'l a raison ; car la redoutable justice des Grands Jours n'aboutit en somme qu'à une série de supplices en effigie : il n'y eut que deux ou trois exécutions réelles, les criminels les plus menacés ayant eu le temps ou l'esprit d'aller paisiblement attendre au fond des bois les inexorables conclusions de l'avocat Talon.

Avec l'Appendice de M. Chérucl — pièces tirées des Archives ou de la Bibliothèque — on peut reconstruire dans tous ses détails l'ensemble historique dont la relation de Fléchier est une ampliation tantôt pompeuse, tantôt familière, et toujours étudiée.

Je n'ai pas plus que vous, monsieur, l'intention d'analyser cette Relation remplie do digressions et d'épisodes. La première édition de l'ouvrage a mis suffisamment en lumière l'existence de ces brigands féodaux à la Mauprat, tels que les Canillac, les d'Espinchal, les Saint-Palais. Laissons ces héros en pâture aux au-

leurs de mélodrames; tenons-nous-en, s'il vous plaît, à une étude littéraire et morale. Examinons un peu, d'après cette relation des Grands Jours d'Auvergne, ce que vaut l'écrivain et ce que vaut l'homme chez le jeune et riant abbé Fléchier.

Quand l'œuvre de jeunesse de l'évêque de Nîmes fut tout à coup révélée au public en 1844, elle étonna et scandalisa bien des gens, vous le savez. On ne voulait pas reconnaître, dans le précepteur mondain du fils de M. de (ilaumartin, dans l'abbé de compagnie de madame de Caumartin, le prédicateur solennel et le majestueux prélat de la tradition. Il y avait eu, disait-on, un acte de calomnie et d'impiété dans la publication de l'étrange manuscrit de Clermont. Le digne M. Gonod, premier éditeur du manuscrit, eut à essuyer dans sa province une grêle d'invectives parisiennes. Il fut accusé de supercherie diabolique et de falsification audacieuse. Les plus modérés de ses pieux adversaires affirmaient que des passages entiers avaient été interpolés, dans le dessein de nuire à la religion et de déconsidérer une des plus pures gloires de l'Eglise de France. Comment se pouvait-il, en effet, que le nom de Fléchier eût signé des historiettes comme celle de mademoiselle de Combe , des anecdotes comme celle d'Etiennette, et des peintures satiriques du clergé (des jésuites surtout) qui semblent un reflet des Protincialesl On n'y croyait pas ; on donnait toutes sortes de démentis à ce manuscrit mensonger ou tout au moins indiscret. Les preuves d'authenticité ont été produites depuis, et le journal du greffier Dongois en particulier a donné gain de cause à la bonne foi de M. Gonod.

Désormais plus de controverse possible. Et cependant, monsieur, je ne sais quelle crainte vague se décèle à mots couverts dans votre Introduction. Le feu s'est apaisé, dites -vous, et je vous vois remuer la cendre avec des précautions infinies. Quand une étincelle en jaillit, vous l'étouffez aussitôt entre vos mains, au risque de vous brûler l'épiderme. « Mon but sera d'amener tous les esprits qui daigneront me suivre à comprendre que ces jMémoiros sont tout à fait d'accord, et pour le fond et pour le ton, avec ce qu'on pouvait attendre de la jeunesse de Fléchier ; qu'ils ne la déparent en rien ; qu'ils font honneur à l'esprit de l'auteur, à sa politesse, sans faire aucun tort à ses mœurs, ni à sa prochaine et déjà commenrante gravité... Voyons Fléchier tel qu'il était... Ne craignons pas de nous le représenter dans sa première fleur d'imagination et d'âme, dans sa première forme de grand homme, d'abbé honnête homme et encore mondain ; et bientôt, sans trop de complaisance, sans presque avoir à retrancher, nous arriverons insensiblement à celui qui n'avait eu en effet qu'à se continuer lui-môme, et à se laisser mûrir pour devenir l'orateur accompli, si digne de célébrer Monlausier et Turenne, et l'évoque régulier, pacifique, exemplaire, édifiant. Il n'y a pas de vie plus unie que la sienne ni qui se tienne mieux. » Un autre passage de votre Introduction enchérit encore sur cette insinuante apologie : « N'allons pas faire comme des lecteurs peu avertis. Ne nous étonnons pas, ne nous scandalisons pas. Fléchier, à cet âge et dans cette mode de société, est, et doit être, au moins en paroles, partisan et sectateur du bel amour raffiné, de

l'amour respectueux à la Scudéry, de l'amour, non pas tel qu'on le fait dans le petit monde, mais do celui qui durerait des siècles avant de rien entreprendre ni entamer. Il sait sa carte de Tendre, il sait son code et sa procédure des cours d'amour, il a lu VAstrée. » Le caractère de Fléchier, monsieur, s'épure et se réhabilite pleinement dans votre sinueuse plaidoirie ; on sait, grâce à vous, qu'au moins enparoles tout dut être régulier, exemplaire, édifiant dans la jeunesse de l'évêque de Nîmes. Pour achever de démontrer quil n'y a pas de vie plus unie que la sienne, vous citez de lui cette lettre épiscopale à madame Deshoulières : « Quelle joie pour moi, madame, de trouver, après le cours ennuyeux d'une visite de diocèse, une lecture aussi délicieuse que votre poésie. Je croyais n'avoir plus de goût que pour les soins de l'épiscopat et pour la règle de la discipline de l'Eglise ; mais j'ai senti que j'aimais encore les sonnets, les stances et les idylles, et qu'au milieu des occupations les plus sérieuses j'étais encore capable d'amusement. Vous m'avez remis devant les yeux l'image d'un monde que j'avais presque oublié, et je me suis intéressé aux plaisirs et aux chagrins que vous avez exprimés dans vos ouvrages... » Vous rappelez, en outre, afin d'épuiser la rhétorique des rapprochements, cet endroit de l'oraison funèbre de la duchesse de Montausier, où Fléchier se souvient de « ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice. » Et vous renouvelez avec charme cette thèse assez périlleuse : l'évêque et l'abbé se ressemblent; l'âge et le

costume soûls apportent quelque différence dans le caractère, les mœurs et la physionomie. Prenez garde, monsieur, qu'au lieu de sauver l'abbé par l'évoque, vous ne damniez l'évoque par l'abbé.

Mais c'est bien de damnation qu'il s'agit ! Fléchier s'est formé ù la vertu et à la galanterie dans le cabinet d'Artlu'nice, et le salon bleu de l'hôtel Rambouil!(!t n'était guère qu'une antichambre païenne du paradis chrétien. L'abbé Bossuet n'a-t-il pas récité là son premier sermon? Oui, sans doute, et ce qui prouve qu'il ne faut pas abuser de la « théorie dos milieux » pour expliquer la formation d'une intelligence ou d'un caractère, c'est que chez l'évoque de Mcaux, soit dans ses écrits, soit dans sa vie, rien ne présente l'image d'un ancien aM)é galant et précieux, de cet abbé do ruelle et de cour qui fut au wii'' siècle, on ne l'a pas encore assez remarqué, l'aîné de l'abbé roué et philosophe, de l'abbé-Pompadour en un mot, qui fut im si joli luxe de la société en France, avant la première Révolution.

Ah ! Fléchier a eu du bonheur, pour sa renommée historique, de ne pas naître sous la Régence ou sous Louis XV. Souple comme il était, et si désireux de faire fortune, il eût poussé très-loin, j'en suis sûr, l'esprit de galanterie et de société. Au lieu de la mitre d'évéque, il eût aisément accroché le chapeau de cardinal, entre Leurs Eminences messeigneurs de Tcncin et de Bernis. Vers l'année 1660, il rimait déjà de petits vers dignes de l'abbé Chaulieu :

J'étais peste, j'étais rieuse, Je traitais abbés et blondins

D'impertinents et de badins, Et je faisais la précieuse.

Galants, abbés, blondins, grisons, Sont tous les jours à sa ruelle.

L'un qui donne des madrigaux.

Des épigrammes, des devises, Lui prête carrosse et chevaux, Et la mène dans les églises; L'autre admire ce qu'elle dit, La flatte d'un air agréable, Et la traite de bel-esprit.

Et trouve sa jupe admirable.

Tel la prêche les jours entiers Sur les doux plaisirs de la vie.

Qu'on lise le reste dans la jolie pièce qui porte le titre de Nouvelles de Vautre monde (1 ), et que vous avez extraite pour les fins entendeurs de l'ancien manuscrit de M. deBoze : Juveriilia Flecheriana, ou Divertissements, jeux d'esprit, passe-temps de la jeunesse d'une des premières plumes de ce siècle, ou Amusements de la jeunesse d'un homme illustre. Vous dites, monsieur, que c'est de la poésie dans le goût de l'abbé Cotin. Oh ! je vous en demande humblement pardon, mais c'est d'un autre goût et d'une autre date. Cela sent déjà la poésie du dix-huitième siècle, celle qui est sortie du dix-septième par la porte dérobée du parc de Sceaux, au temps où madame du Maine y siégeait, au milieu d'une cour

(1) Cotte pièce, attribuée à Flécliier, se retrouve dans les œuvres de Pavillon, avec la réponse de mademoiselle La Vigne, à qui elle est adressée.

de riineurs et de conspirateurs. Le cardinal Jo Polignac et sa fée Ludoviso auraient admis de grand cœur cette muse badine à prendre sa part do leurs divertissements.

A la cour de Sceaux, je ne l'ignore point, la galanterie et la vertu ne se tenaient point aussi étroitement que dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Entre les abbés Saint-Genest et Malezieu, l'abbé Flécbicr se serait senti fort gêné, s'il est vrai, monsieur, comme vous le voulez, que le protégé de tant de belles âmes fût incapable de se livrer à la galanterie autrement qu'en madrigaux. La préciosité, je n'ai pas la prétention de vous l'apprendre, n'était pas toujours une garantie de sagesse. Quel était donc le préservatif du jeune abbé contre les entraînements des petites pestes et des rieuses mutines qui le traitaient d'impertinent et de badin? Son austérité de cénobite? Il aimait trop le monde pour le fuir. Un argument beaucoup plus solide vous reste, et vous vous hâtez d'en profiter. Fléchier avait reçu en naissant, dit un biographe, « une imagination belle, mais réglée. » 11 était doué, dit un autre, <i de ce naturel heureux que le sage met au rang des plus grands biens, et qui tient peu du funeste héritage de notre premier père. » D'où vous concluez très-discrètement que « les passions no le transportaient pas, et qu'un feu pur et doux l'animait. » Chaste comme Boileau ou comme madame de Sévigné, tel était, selon vous, le gentil moraliste qui disait à son Iris :

Quittez l'erreur que vous suivez.

Craignez que le ciel ne s'irrite; Aimez pendant que vous vivez, Et songez que je ressuscite!

ce moraliste trop avisé qui, dans un dialogue entre Climène et Tircis, laissait échapper deux vers si badins que je n'ose vraiment pas les reproduire.

A mon tour je dis maintenant après vous : « Voyons Fléchier tel qu'il était. » Mais j'ajoute pour mon compte, en retournant une de vos phrases : Faisons équitablement deux parts de sa carrière ; car il n'y a point de vie qui se tienne moins que la sienne et qui soit moins unie. De cette façon, je concilie le respect dû à la mémoire d'un prélat irréprochable et mes droits de libre critique dans une question d'histoire ou la morale et la littérature sont également intéressées. Aux yeux des chrétiens les plus timorés, quel mal y aurait-il à ce qu'on pût dire franchement : « La jeunesse de saint Augustin , la jeunesse de Pascal ou la jeunesse de Rancé ? » Admettons une conversion, un mouvement de la grâce, un retour sévère à la foi vivante et pratique. Oui, Fléchier s'est converti : nous voilà en règle avec sa mémoire. Essayons maintenant d'apprendre par lui-même quelle fut sa vie de mondain. Et qu'on ne nous accuse pas de nous livrer sans motif à de pures recherches de casuiste : notre but est de retrouver chez Fléchier le type encore mal connu de l'abbé du dix-septième siècle. Les Mémowes sur les Grands Jours d'Auvergne nous y aideront : car il y a dans cet ouvrage de précieux aveux de l'auteur. Mais peut-être ferons-nous bien de consulter d'abord le Portrait que l'ami d'Iris composa de sa main pour cette belle. Nous aurons devant nous tout de suite sa figure, et puis son esprit, et puis enfin son cœur.

« Sa figure, comme vous le savez, n'a rien de tou-

chant, mais elle n'a aussi rien de choquant. Sa physionomie n'impose pas, et ne promet pas, au premier coup d'œil, tout ce qu'il vaut ; mais on peut remarquer sur son visage je ne sais quoi qui répond de son esprit et de sa probité... »

Il est honnête homme et galant homme : cela s'entend de reste.

« Il parait d'abord trop sérieux et trop réservé ; mais après il s'égaye insensiblement, et qui peut essuyer ce premier froid, s'accommode assez de lui dans la suite. Son esprit ne s'ouvre pas tout d'un coup, mais il se déploie petit à petit, et il gagne beaucoup à être connu,. 11 a un caractère d'esprit net, aisé, capable de tout ce qu'il entreprend. Il a fait des vers fort heureusement ; il a réussi dans la prose ; les savants ont été contents de son latin ; la cour a loué sa politesse , et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses lettres ingénieuses et délicates. Il a écrit avec succès ; il a parlé en public, même avec applaudissement... Sa conversation n'est ni brillante, ni ennuyeuse ; il s'abaisse, il s'élève quand il le faut. Il parle peu, mais on s'aperçoit qu'il pense beaucoup. Certains airs fins et spirituels marquent sur son visage ce qu'il approuve et ce qu'il condamne, et son silence même est intelligible. »

«... Pour son cœur, il n'est pas aisé de le connaître : il se modère quand il veut, il est secret et circonspect, il se cache souvent sous les voiles d'une tranquillité et d'une indifférence apparentes... On dirait d'abord que votre Ami n'est pas capable de tendresse» mais quand on fait tant que de le toucher, il n'y a guère d'hommes plus sensibles. Il ne prend pas de ces

feux subits qui s'éteignent presque aussitôt qu'ils sont allumés, il va pied à pied et laisse mûrir l'amitié. Il ne s'engage pas sans savoir bien à quoi il s'engage : son cœur lui est trop cher pour le donner au hasard... Il a de l'ambition, non pas de celle qui s'empresse et qui s'agite pour parvenir, mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit lui rendre... »

Détachons ce portrait du cadre, qu'il s'anime et qu'il marche avec mesure, et nous reverrons en un seul tous les abbés du dix-septième siècle :'non pas les abbés de qualité qui s'en vont en carrosse passer leur thèse en Sorbonne et qui jouent dès le berceau avec la croix pectorale ; mais les abbés de fortune, venus par le coche à Paris, sans nom, sans argent, sans génie, armés seulement de leur bonne grâce et de leurs belles études, ayant dans leur poche VArt d'aimer et dans l'esprit Fart de plaire, rimant en français pour les dames, versifiant en latin pour les savants, tout juste assez sérieux pour réussir auprès des gens frivoles, et assez badins pour dérider les gens sérieux ; excellents conteurs et surtout patients écouteurs ; disposés à tous les emplois du bel-esprit, idylles, madrigaux, sonnets, épigrammes, sermons ; et cherchant, à travers les protecteurs de circonstance et de passage qui les font avancer de deux ou trois pas, le tout puissant patron qui d'un seul geste les pousse au plus haut degré de leur carrière, sur ce trône rayonnant de l'Eglise, d'où ils bénissent avec une noble fierté ceux qu'ils ont longtemps amusés par leur ingénieuse complaisance.

Fléchier tendit de bonne heure à deux buts élevés : au fauteuil académique et au siège d'évêque. Par Con-

lart il connut Chapelain, procureur général des grâces, et M. (le Montausier, son Mécène. Ayant de la sorte une porte ouverte sur l'Académie, et une autre sur la fiiveur , il attendit sa fortune chez les Cauniartin. Ou'avait-il fait jusque-là ? trois pièces latines sur la paix des Pyrénées, sur la naissance du Dauphin, sur le carrousel de 1662. Après avoir célébré Cupidon en latin pour les savants de l'Académie, il chanta l'Amour en français pour M. de Caumartin , qui, poétiquement travesti en Alcaudre, soupirait alors pour Doris (mademoiselle de Verthamon). Le maître des requêtes lui avait confié l'éducation d'un enfant de sa première femme, M. de Boissy. Très-répandu déjà partout où son intérêt le menait, Fléchier avait, en partant pour l'Auvergne, le titre de prédicateur du roi. Et s'imagine-t-on quel était alors son bréviaire? VArt d'aimer d'Ovide, traduit par le président Nicole !

A peine arrivé à Rioni, ce qu'il nous décrit tout d'abord, c'est la beauté à la mode de cette petite ville : « Elle a la taille fort belle, les yeux beaux, le teint fort uni, mais un peu trop chargé de rouge, et tous les traits du visage assez réguliers... Ceux qui la connaissent particulièrement trouvent en elle quelque chose de plus charmant que cet extérieur et disent que c'est l'esprit le plus doux, le plus enjoué, le plus insinuant et le plus adroit du monde... aussi tiennent-ils la conquête de ses yeux sûre, et ne croient pas que les cœurs les plus sêières pmssQni tenir une demi-heure contre elle, lorsqu'elle a bien entrepris de les toucher. Je sais des gens qui voudraie7it bien en faire l'épreuve. »

Ces gens-là, c'est vous qui le remarquez, M. Sainte-

lîouvej ces gens-là ne sont autres que lui-même. L'abbé n'a pas le cœur sévère : aussi veut-il tenter l'épreuve ; mais ne nous a-t-il pas avoué qu'il est secret et circonspect, qu'il sait se modérer, et que son cœur lui est trop cher pour le donner au hasard ? Oh I tranquillisons-nous : Fléchier ne connaîtra jamais cette vie de tempête dont parle Pascal, il n'aura jamais à combattre les intimes tendresses d'un Fénélon et d'un François de Sales. Les fougues orageuses lui manquent, aussi bien que la source vive de la sensibilité. Ce qui peut lui plaire et ce qui lui plaira sur son chemin, c'est une relation aisée, commodO;, point romanesque et presque bourgeoise. « ... Je m'attache particulièrement, dit-il, à la conversation de madame de JBrion, qui fut ma meilleure rencontre. C'est une dame de Paris, fille de M. de la Barde, autrefois ambassadeur en Suisse^ qui est une personne aussi aimable qu'on en puisse voir... Elle n'est pas de ces beautés qui ont grand éclat et grande apparence, mais elle a quelque chose de doux et d'agréable qui vaut mieux que tout le beau et tout le brillant des autres. Son esprit est fort vif et fort réglé, et l'on remarque bientôt en elle beaucoup de discernement et de modestie... La bonne opinion que j'avais de son esprit et de sa vertu m'excita à rechercher sa conversation, et l'honneur que j'avais d'être déjà connu d'elle et la solitude du mari me donnèrent la commodité de la voir souvent. » Ailleurs il ajoute : « ... Madame de Brion prit d'abord la résolution do partir aussi, et j'eus la satisfaction de m'en retourner avec elle et de ne laisser rien après moi que je pusse regretter. » Dans un autre passage de ses

Mémoires, il raconte avec une aisance singulière ce qui suit : « Je prêchai donc : je passai quelque temps en conversation ave(; les dames religieuses et quelques autres dames qui étaient venues goûter des fruits du sermon, et après avoir encore fait un tour do promenade, j'allai passer quelques bons moments chez madame de Brion, dont la conversation est si agréable, si pleine d'esprit et si judicieuse, qu'on ne la quitte jamais qu'avec regret. »

La dissipation do Fléchier durant son séjour en Auvergne se révèle à chaque page de sa relation. II aime la comédie et la défend contre les Pères de l'Eglise. Il assiste aux bourrées et ne se révolte un peu qu'au sujet des goignades, dont il décrit pourtant le mouvement avec la précision d'un observateur attentif : « La goignade, sur le fond de gaieté de la bourrée, ajoute une broderie d'impudence, et Ton peut dire que c'est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas fort déréglés et qui ne laissent pas d'être mesurés et justes, et par des Ggures qui sont très-hardies et qui font une agitation universelle de tout le corps. Vous voyez partir la dame et le cavalier avec un mouvement de tête qui accompagne celui des pieds, et qui est suivi de celui des épaules et de toutes les autres parties du corps, qui se démontent d'une manière trèsindécente. Ils tournent sur un pied, sur les genoux, fort agilement ; ils s'approchent, se rencontrent, se joignent l'un l'autre si imniodestement, que je ne doute point que ce ne soit une imitation des bacchantes dont on parle tant dans les livres des anciens. » S'il condamne les goignades par bienséance, il n'en détourne

pas les yeux pourtant, et l'on jugerait même que ce spectacle ne lui déplaît pas , car il en marque avec soin chaque partie, et représente fort exactement dans sa peinture, ici l'indécence, là le rhythme parfait, et plus loin l'agilité des danseurs. Je ne sache pas pour mon compte de meilleure manière d'être immodeste que de définir si soigneusement l'immodestie. Fléchier a le tort, fort souvent, de blesser ainsi du même coup le bon goût et la morale, en s'efforçant de conter avec agrément et de décrire avec élégance. Il croit tout sauver au moyen de ses périphrases redoublées, et il ne se doute pas que la chasteté du discours puisse être compromise par ces ruses de style, par ces calculs de diction, par ces jeux d'esprit où le langage se relâche avec la pensée. Les anecdotes les plus risquées ont quelquefois un air d'innocence, quand le récit en est simple, aisé, naturel. Voyez, par exemple, madame de Sévigné. Recule-t-elle jamais à petits pas quand il s'agit de sauter lestement? oli vit-on jamais plus de franchise et de rondeur dans les passages scabreux? C'était cependant une précieuse, et mieux que personne elle possédait « ce tact exquis des bienséances » qui varie selon vous, monsieur, « avec les uges et les moments. »

Si Fléchier était précieux, il ne l'était donc pas à la façon des grandes précieuses, de madame de Sévigné, par exemple, ou de madame de Maintenon. Avec ses délicatesses exquises, le goût des ruelles comprenait aussi un fonds de grossièreté maniérée. Ce mélange dépare un grand nombre de pages dans les Mémoires sur les Grands Jours d'Auvergne. Oii vous ne voyez,

monsieur, que galanterie, bonne grâce, ironie ; où vous affirmez que la diction de Fléchier, c'est la finesse, la justesse et la propriété même, je suis obligé de relever des plaisanteries malséantes, dos amplifications oiseuses et jusqu'à dos raffinements indécents. Vous citez comme une espièglerie gentiment racontée l'idylle de la belle Etiennette ot de son amoureux, à qui la malice d'un sorcier joua un si vilain tour. Le récit, en effet, serait fort joli, si Fléchier, à ce propos, ne s'étendait avec complaisance sur le chapitre des nouours d'aiguillettes. Il étale sur ce point une érudition fort étrange ; citant à la fois un livre d'IIincmar, un article do la loi salique, un verset de l'Ecriture et cet hémistiche de Virgile :

Necte tribus nodis, etc.

Ses plaisanteries sur l'épreuve du congrès (pages 263 et 264), son badinage sur la fécondité des femmes do Clermont (page 38), sa discussion approfondie sur le cas d'une femme qui a percé d'un coup de hallebarde « le cœur d'un malheureux qui brûlait pour elle, » ses historiettes du curé d'Alcnçon (page 112) et du curé de Saint-Babel (page 102), témoignent d'une propension assez vive pour un genre d'épisodes assez grossiers. Il est vrai qu'en revanche les Mémoires sur les Gh'ands Jours contiennent un petit roman langoureux, plein de tendres déclarations, de billets doux et d'entretiens quintessenciés qui feraient croire que la ville de Riom est située dans le royaume de Tendro. Oui, cela est vrai : mais le roman pastoral se termine brus- •jucment par ce couplet de chanson :

De Combe et de l'intendant,

Savez-vous la nouvelle ?

Il demande à tout venant

Si

Je ne me souviens pas d'avoir lu un couplet pareil dans la Princesse de Clèves, ni dans le Grand Cyrus^ ni même dans VAstrée. Est ce donc que Fléchier comprenait la pastorale un peu moins chastement que d'Urfé, que madame de Lafayette ou Segrais, et que ses amis les Scudéry ?

La partie purement historique des Grands Jours est heureusement très-supérieure à la partie romanesque. Je n'oserais pas cependant, monsieur, affirmer avec vous que la Relation de Fléchier a « toute l'importance d'un témoignage circonstancié, d'un tableau neuf et hors do prix. » Le fond en est exact sans doute, mais que de broderies entrelacées avec complaisance sur la trame solide des faits ! Partout le roman recouvre l'histoire. Croyez-vous réellement, monsieur, aux beaux discours du curé de Saint-Babel, aux conversations d'Espinchal avec sa femme? et ne vous suffit-il pas de comparer sur un même fait les versions de Fléchier et du président de Novion, pour conclure que le témoignage de l'abbé ne doit être accueilli que sous bénéfice d'inventaire? Ecrivant presque sous la dictée de monsieur et de madame de Caumartin, le rusé chroniqueur se met au point de vue de ses hôtes pour leur donner la comédie aux dépens des ennemis ou des rivaux du maître des requêtes. De là viennent toutes ces pointes ironiques gentiment décochées, du reste, sur messieurs des Grands Joors, à commencer par M. de Novion, le

président, qui n'a rion à envier à ses assesseurs, lympanisés comme lui. On devine que M. de Caumartin, homme do cour, et par conséquent favorable à la noblesse, traite ses collègues en Perrins Dandins, en bourgeois ridicules et envieux. Il est clair aussi que madame de Caumartin s'amuse à dépecer de ses belles petites griffes la môre de M. Denis Talon et les filles de M. de Novion. Serait-il possible que l'abbé Fléchier oubliât assez ses intérêts pour ménager tous ces gens de robe et leurs vénérables familles ? Ne nous plaignons pas trop fort de ses complaisances ; elles nous ont valu les meilleures pages du livre, celles qui vous ont fait songer uii moment, monsieur, à la touche délicate d'IIaniilton.

Mais ces beaux endroits sont rares, il faut bien le dire. Le ton de la cérémonie, les formules de l'étiquette, les règles puériles de la civilité grammaticale, préoccupent trop souvent l'auteur des Grands Jours. Il faudrait un page pour porter la queue de ses périodes, et l'on finit par se lasser de voir un écrivain faire trois révérences à chacune de ses idées, avant de la présenter au public. Tant d'onction dans la galanterie, tant d'apprêt dans l'élégance, tant d'effort et de recherche pour le moindre trait d'esprit ; et avec cela, une telle sérénité dans l'estime do soi-même, une attention si vigilante à flatter tantôt les Caumartin, tantôt les Montausier, tantôt le bonhomme Chapelain, si influent encore à cette époque ; il y a là vraiment de quoi rebuter parfois, non pas un lecteur bienveillant, mais un éditeur optimiste. Avez-vous toujours résisté vous-même, M. Sainte-Beuve, au poids do ce style à

ramages, au parfum de tubéreuse qu'exhale cette belle vanité d'abbé ?

Ni le livre ni l'auteur ne vous ont déplu un seul instant. Vous avez fermé les yeux, j'en suis sûr, pour vous transporter en plein dix-septième siècle et quand vous les avez rouverts devant le manuscrit de Clermont, vous étiez l'abbé Sainte-Beuve à qui l'on avait dit le matin que l'illustre abbé Fléchier entrait le lendemain à l'Académie , ou qu'il venait de recevoir de Rome ses bulles d'évêque. Je confesse naïvement qu'avec la meilleure volonté du monde il m'a été tout à fait impossible de me transformer comme vous. Ne me brouillez pas, je vous prie, avec madame de Caumartin, et si vous avez quelque charité, monsieur, chargez-vous de faire ma paix avec madame de Montausier.

LE

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