NOVICIAT DE BALZAC
A Madame de Surville.
Voire charmant livre, madame, m'a donné l'envie de parler après vous de Balzac, — après vous et d'après vous. — Il y a déjà trop longtemps que votre illustre frère est devenu la proie des anecdotiers. Les amis ont arrangé leurs souvenirs, les indifférents et les ennemis ont égrené au hasard une centaine d'historiettes, et il est résulté de tout cela, vous le savez bien, quelque chose de faux, de futile et d'inconvenant, une espèce de légende faite par des Tallemant et des Bachaumont. Nous avons ainsi un Balzac apocryphe, l'homme à la grosse canne, l'homme aux ananas, l'homme du Cheval- Rouge ; mais du Balzac authentique, madame, que nous reste-t-il aujourd'hui ? Son œuvre elle-même amuse les loisirs des jeunes scoliastes de l'Ecole normale qui, [>ar un trait de génie, l'ont merveilleusement installée entre les Mémoires de Saint-Simon et les
dessins do M. Gustave Doré. Une heureuse inspiration do votre piété fraternelle est venue dissiper à temps, je le crois, toutes les vapeurs colorées des apothéoses suspectes. La franche lumière a reparu, grâce à vous, autour de l'immortelle figure ; cotte lumière sacrée qu'entretiennent les grands dévouements dans les cœurs fidèles I Vous avez repris Balzac aux anecdotiers ; nous le reprendrons aux pédants.
Et c'est votre petit livre qui aura fait ce miracle ! Pourquoi ce livre si élégant, si naturel et si fin no peutil être lu par Balzac? Votre grand Honoré, avec ses beaux yeux de voyant, y reconnaîtrait vite l'âme de sa croyante, l'esprit de Yalma soror, et, comme il disait familièrement quelquefois, le cœur de la sœurette. Qu'il nous soit permis à nous-même d'y reconnaître, à notre tour, et d'y goûter ce charme si attrayant des affections de famille dans une existence vouée aux lettres, ce baume d'exquise tendresse qui a soutenu Balzac dans ses plus rudes épreuves, et qui a trop souvent manqué à tant de belles intelligences cruellement bannies du foyer paternel.
L'enfance et la jeunesse de Balzac étaient presque inconnues, madame, avant ces confidences que vous seule pouviez nous donner. On savait qu'il s'était débattu obscurément, qu'il avait lutté avec énergie contre des difficultés presque insurmontables. Le travail latent de ses facultés s'était accompli dans une sorte de chrysalide épaisse et opaque : on savait cela sans doute, mais une nuée couvrait tout le reste. Il semblait que Balzac fût né à trente ans pour écrire, et qu'il n'eût jamais été jeune, inconscient et naïf. Aussi la jeunesse,
qui vole d'elle-mônio aux lyriques, aux poètes ailés, aux romanciers aériens, regarda-t-elle quelque temps avec une involontaire méfiance ce robuste voyageur littéraire qui dévorait si rapidement l'espace, et qui s'avançait à la conquête des esprits, sans lyre, sans ballon et sans ailes. M. de Balzac lui paraissait trop humain, trop réel, et faut-il le dire, trop pédestre et trop lorrcstro. La jeunesse u'aime pas les génies compliqués. Elle se laisse emporter aux impulsions directes ; elle résiste avec des cris d'anxiété quand on veut la forcer à suivre le mouvement d'un engrenage. On ne peut la traîner à sa suite, il faut nécessairement qu'on l'enlève. Rien ne saurait lui faire accepter d'avance, comme une inévitable nécessité, le tourbillon de contradictions où chaque homme se débat en ce monde : tout est plaine ou montagne à ses yeux ; plaine régulière ou montagne à pic ! Les horizons vastes, lumineux et découverts, l'aire spacieuse des champs de bataille, l'harmonieux contour d'une arène grandiose, voilà ce qui ravit sa pensée, tant dans l'ordre moral que dans l'univers physique. Tous les accidents de la vie, qu'ils viennent de la nature ou de l'homme, qu'ils soient artificiels ou réels, la jeunesse ne les voit pas et ne veut pas les voir, parce qu'elle est dominée par cet indomptable besoin d'action qui a nécessairement pour ressort l'enthousiasme, ou, ce qui est la même chose, un optimisme exalté. Or Balzac n'avait i)as d'enthousiasme et pas d'imagination ; on le croyait du moins, avec la plus entière bonne foi, à l'époque où l'enthousiasme se nommait Victor Hugo, et l'imagination Alfred de Musset. On n'admettait alors qu'une forme do (;réation poétique.
et, sans s'en douter, les hommes du plus grand talent, les émancipateurs les plus hardis et les plus libres, restaient enchaînes eux-mêmes dans le cercle d'un art allégorique, idéal, uniforme, c'est-à-dire routinier.
Balzac, comme les vrais classiques de tous les temps, donna de la chair et des nerfs, du sang et de la vie à ses créatures les plus idéales ; il les fit parler plutôt que chanter. Balzac n'avait pas d'imagination !
La jeunesse resta fidèle aux poètes régnants ; elle épuisa les modes romantiques, elle passa par des tragédies et des comédies de provinciaux déguisés, puis enfin elle mûrit, elle eut trente ans, nia le romantisme, nia les faux classiques, et se voua définitivement à Balzac. Mais, à quoi Balzac? celui de la secte des Balzaciens : car il y a eu des Balzaciens comme il y avait eu dos Hugolâtres ; il poussa même un beau jour des sous- Balzaciens, qui se dégradèrent jusqu'à tomber dans la platitude érigée en système, dans le Réalisme. Dès lors on inaugura le Balzac réaliste, un Balzac observateur, copiste, photographe, qui a réussi partout comme la photographie. C'est celui-là, madame, il faut en rougir, c'est celui-là dont la plupart des lecteurs ont fait un grand homme. Laissons subsister, pour les besoins de l'admiration universelle, cette ridicule image d'Epinal. L'auteur de la Comédie humaine est pour nous un homme d'imagination.
N'est-ce pas à l'imagination, en effet, que ses écrits empruntent toute leur puissance? L'imagination a créé chez lui la volonté même, séduite en chemin par d'éternels mirages. Balzac a voulu fortement et sans cesse, parce qu'il a sans cesse exhaussé le but où devait frap-
per sa volonté. Ainsi s'expliquent les souffrances elles plaisirs, les abattements et les réveils, l'activité militante, en un mot, de ce temps d'épreuves où se fortifia sa jeunesse, de cette époque tourmentée et vraiment féconde qu'on pourrait appeler le temps de son noviciat littéraire.
Le noviciat de Balzac I voilà une expression qui pourra blesser quelques gens do goût ; mais je n'en trouve pas do plus pittoresque, en songeant à ce jeune reclus, dans cette robe blanche à capuchon qu'ila si longtemps portée, ni de plus caractéristique, en assistant par la pensée à ce long travail de préparation et d'initiation dans la solitude, à cette étude de lui-même qu'il a si tenacement poursuivie avant de donner par une belle œuvre la mesure de son ambition. Vous qui avez suivi de près et de loin la destinée de votre frère, madame, vous avez compris sans effort qu'il y avait là un vif intérêt de curiosité sympathique. Aussi nous avez-vous communiqué, dans votre livre, par fragments habilement reliés, toute la correspondance du jeune novice en proie à son imagination qui tour 5 tour le désole ou le console. Il suffit de lire une à une ces précieuses lettres pour embrasser dans leur harmonie, la destinée, le caractère et le génie de Balzac.
Les premiers feuillets de cette correspondance s'envolent comme do gais passereaux d'une haute chambre de la rue Lesdiguières, près de l'Arsenal, où madame de Balzac avait installé son fils Honoré pour le guérir de sa vocation littéraire par un peu de misère sous les toits. C'est en 1819 : Honoré a vingt ans ; il jouit à peine du nécessaire et goûte déjà la tentation du superflu.
Quoiqu'il ait tout juste de quoi vivre, il se donne, pour faire acte de maître, un domestique qui s'appelle 3Ioimême :
« Moi-même est paresseux, maladroit, imprévoyant. Son maître a faim, a soif; il n'a quelquefois ni pain ni eau à lui offrir, il ne sait pas même le garantir contre le vent qui souffle à travers sa porte et sa fenêtre, comme Tulou dans sa flûte, mais moins agréablement. »
La mansarde est froide et humide : qu'importe ? La musique réchauffe ; vite un piano :
« Quand ma mère et toi vous viendrez, vous on trouverez un. J'ai pris mes mesures ; en reculant les murs il tiendra... et le Songe de Rousseau (morceau de Cramer) retentira dans ma mansarde ou le besoin de songes se fait généralement sentir. »
Les songes ne manquent pas, heureusement. Balzac, sans couvre-pieds sur son lit, tes jambes enveloppées d'un carrick trop court, rêve héroïquement de mademoiselle la Gluire :
« Le feu a pris, dit-il plaisamment, rue Lesdiguiôres, 9, à la tête d'un pauvre garçon, et les pompiers n'ont pu l'éteindre. Il a été mis par une belle femme qu'il ne connaît pas : on dit qu'elle demeure aux Quatre-Nations, au bout du pont des Arts ; elle s'appelle la Gloire. Le malheur est que le brûlé raisonne, et il se dit : Que j'aie oui ou non du génie, je me prépare dans les deux cas bien des chagrins. Sans génie, je suis flambé ! Il faudra passer la vie à sentir des désirs non satisfaits, de misérables jalousies, tristes peines!... Si j'ai du génie, je serai persécuté, calomnié;
jo sais bien qu'alors mademoiselle la Gloire essuiera bien des pleurs. »
Un quine à la loterie arrangerait bien dos choses. Mais oh est l'argent pour acheter une espérance ? Il faut espérer à crédit. Et voici une apparition qui fait pour Bal/.ac un triste pendant à mademoiselle la Gloire ; une bête apocalyptique lui souffle des naseaux jusque sur le visage : c'est la vache enragée. Mais bah ! « J'aime ma vache, s'écrie le songeur, qui peut-être compte déjà trop sur sa tragédie de Cromivell pour chasser loin de lui sa triste vision. Une tragédie classique, tel est le premier travail dont s'occupe Balzac. Le sujet do Croinwell est d'ailleurs, à son gré, le plus beau de l'histoire moderne :
« Depuis que j'ai soulevé et pesé ce sujet, je m'y suis jeté ù corps perdu. Les idées m'accablent, mais je suis sans cesse arrêté par mon peu do génie pour la versification. Je me mangerai plus d'une fois les ongles avant d'avoir achevé mon premier monument. Si tu connaissais les difficultés do pareilles œuvres ! Le grand Racine a passé deux ans à polir Phèdre, le désespoir dos poètes. Deux ans !... deux ans !... y penses-tu ?... Mais quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac ! A ces pensées, mon sang bouillonne ! Lorsque je tiens une belle idée, il me semble entendre ta voix qui me dit : Allons, courage I »
Le plan est fait, la tragédie sera magnifique, elle deviendra le bréviaire dos peuples et des rois. Tacite, Bossuet, Racine trottent dans la tête de l'ambitieux Tourangeau, qui se baptise lui-même Sophocle jeune.
Un noble orgueil lui interdit d'écrire pour le goût du jour : faire comme ont fait les Racine et les Corneille, travailler comme eux pour la postérité, hors de là rien n'est possible. Cependant je vois pointer un projet d'opéra-comique et un projet de roman : bagatelles 1 Honoré s'en va au Père-Lachaise ruminer son Cromwell, et il rentre plein de mélancolie dans sa mansarde ou il fait noir comme dans un four. Qu'on ne s'imagine pas que Balzac rêve en ce moment de villas, et de palais. Sa mansarde céleste lui plaît encore ; il y trouve la tranquillité, le calme, la liberté, l'espoir :
« Le temps que j'y passerai sera pour moi une source de doux souvenirs. Vivre à ma fantaisie, travailler selon mon goût et à ma guise, ne rien faire si je veux, m'endormir sur l'avenir que je fais beau, penser à vous en vous sachant heureux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, La Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître et le Père-Lachaise pour promenade ; si cela pouvait durer toujours ! »
Idylle de conquérant, salut! Napoléon lui-même tourne certains jours à l'églogue ; mais que le clairon sonne, à cheval , et en avant ! Bonsoir la pastorale. Ainsi fait Balzac, qui passe sans transition de la prairie des bergers à la tribune des hommes d'Etat. La gloire littéraire ne lui suffit plus, il vise à la gloire politique :
« Nos révolutions sont loin d'être terminées ; à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents ; les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises poli-
tiques ; no réunissent-ils pas à la science l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain I Si je suis un gaillard (ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire; et ajouter au titre do grand écrivain celui de grand citoyen est une ambition qui peut tenter aussi... »
Cromwell est terminé pourtant. On lit cette tragédie on famille : déclarée détestable à l'unanimité ! Plus de tragédie alors, et résignons-nous au roman. Oui, Balzac croyait se résigner à un genre subalterne en renonçant à la tragédie : tel était alors son sentiment. Furieux de son échec, le pauvre auteur tragique se voit menacé de subir un emploi pour ne pas être à charge à sa famille.
« Il faut écrire, écrire tous les jours pour conquérir l'indépendance qu'on me refuse I essayer de devenir libre à coups de romans, et quels romans ! Ah ! Lauro, quelle chute dans mes projets de gloire ! Avt>c quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler à ma célébrité ; mais il faut le temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d'abord! je n'ai donc que cet ignoble moyen pour m' indépendantiser . . . Fais donc gémir la presse, mauvais auteur I... Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place reparaîtra... Je crois que M... me cherche sourdement une place ; quel terrible homme ! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet éteignoir ; je deviendrai un cheval de manège qui fait sa tâche et quarante tours à l'heure, mange, boit, dort, à des instants réglés d'avance. Et on appelle vivre cette rotation machinale et perpétuelle autour des mêmes choses I
» Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma malheureuse existence ! Je n'ai pas les fleurs de la vie, et je suis pourtant dans la saison où elles s'épanouissent! A quoi bon la fortune elles jouissances quand ma jeunesse sera passée ! Qu'importe des habits d'acteur si l'on ne joue plus de rôle ? Le vieillard est ua homme qui a dîné et qui regarde les autres manger; et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim I Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits ?. . . »
Une place, une place ! Etre menacé d'aller ruminer à la crèche des employés, quand une force irrésistible comme la foi commande à l'esprit de ne subir aucun lien sous peine de dégradation et de stérilité ! Dérober à un sot, pour conquérir le privilège de s'hébéter, le droit que la nature lui donne d'occuper sa case dans une administration! Avoir un chef de bureau, un souschef, des employés subalternes ; jaunir de dédain et sécher d'ennui entre deux couches de fonctionnaires ennemis ! Ah ! l'on conçoit bien que la seule idée de ces tourments plongeât dans une noire irritation celui qui portait déjà dans sa tête tout un monde d'invention poétique I Balzac recula devant le danger qu'on lui présentait comme le salut. Il se maintint obstinément dans sa voie, quoiqu'il dût ajourner sa gloire pour travailler à la tâche et gagner ainsi le pain quotidien. Dans cette situation, il écrivait à la hâte quantité de romans qu'il n'osait signer.
« Sentir ce que je vaux, écrivait-il, et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties ! il y a de quoi pleurer ! Ah ! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien
vite ma nichée et j'écrirais des livres qui resteraient peut-être. Mes idées changent tellement que le faire changerait hientùt. Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de demain la différence qui existe entre le jeune homme de vingt ans et l'homme de trente. Je réfléchis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favorablement en me donnant mon cœur et ma tète. Crois-moi, chère sœur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être un jour quoique chose, car je vois aujourd'hui que Cromioell n'avait pas môme le mérite d'être un embryon ; quant à mes romans, ils ne valent pas le diable. »
On les lui payait ce qu'ils valaient, c'est-à-diro fort peu. Une idée funeste vint alors se loger dans sa cervelle. Faute des quinze cents francs de rente qu'il demandait vainement à ses parents pour écrire en paix des chefs-d'œuvre, après des accès de désespoir, après des persécutions amicales qui le mettaient au martyre, il dut arriver à cette terrible conclusion : l'œuvre ne peut nourrir l'écrivain, le prêtre ne peut vivre de l'autel. Son imagination alors lui déroula dos perspectives infinies de richesses dans le domaine de l'industrie. Editeur, imprimeur, fondeur, quelles sommes énormes il allait gagner ! On le crut raisonnable lorsqu'il faisait peut-être un acte de folie. Ses parents n'hésitèrent pas à lui donner le capital de la rente qu'il n'avait jamais pu obtenir. Hélas ! le capital fut bientôt dévoré : Balzac, à deux doigts de la faillite, redevint Gros-Jean comme devant; je me trompe, il se retira de ses entreprises avec des dettes qui lui im-
posaient désormais un travail forcené. Ce n'était plus la pauvreté jeune et fraîche de son ancienne mansarde, c'était la misère réelle et sérieuse, quoiqu'il fût logé dans une chambre tendue de percale bleue :
« Si l'un de mes créanciers, s'écrie-l-il, veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie , j'y serai plus heureux, ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi... Un port de lettre, un omnibus sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je ne sors pas pour ne pas user d'habits. Est-ce clair? Ne me contraignez plus à des voyages, à des démarches, à des visites qui me sont impossibles. N'oubliez pas que je n'ai plus que le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi faire face aux dépenses les plus minimes. Si vous songiez aussi que je tiens toujours forcément la plume, veus n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances ! Ecrire quand on a le cerveau fatigué et l'âme remplie de tourments, je ne pourrais que vous affliger; à quoi bon? J'ai encore une quinzaine de jours à passer sur les Chouans; jusque-là, pas d'Honoré; autant vaudrait déranger le fondeur à sa coulée... Ne me crois aucun tort, chère sœur; si tu me donnais cette idée, j'en perdrais la cervelle... Il faut que je vive, ma sœur, sans jamais rien demander à personne ; il faut que je vive pour travailler afin de m'acquitter envers tous ! Mes Chouans terminés, je vous les porterai ; mais je ne veux en entendre parler ni en bien ni en mal ; une famille, des amis, sont incapables de juger l'auteur. Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions. Vivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de cœur? »
Les Chouans marquent chez Balzac, avec Catherine de Médicis, une seconde direction littéraire, qu'il abandonna bientôt comme la première. Après s'être préoccupé de tragédie et de Racine, il penchait vers le roman historique et Walter Scott. Il en était -eDCore à la période des essais, des tAtonnomonls, des influences, de l'imitation involontaire. Dès qu'il se décida à peindre les mœurs de son temps, quand parurent les fameuses divisions. Scènes de la vie privée, de la vie de campagne, de la vie de province, de la vie parisienne, le cadre naturel de cette grande intelligence était trouvé : le noviciat de Balzac était fini.
Une dernière transformation devait pourtant s'opérer. L'Imagination, d'un coup de baguette, changea un beau jour les Etudes de mœurs en Comédie humaine, et ce n'est que ce jour-là, devant vous, madame, que votre illustre frère s'écria glorieusement : « Eurêka! » Permettez-moi de détacher do votre livre le récit charmant de celte péripétie. Jamais on n'a mieux peint la nature enthousiaste et Imaginative du grand romancier.
« Il part de la rue Cassini et accourt au faubourg Poissonnière, que j'habitais alors. — Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir un homme de génie. Il nous déroule alors son vaste plan : — Que ce sera beau, si jo réussis ! disait-il en se promenant par le salon ; il no pouvait tenir en place, -la joie resplendissait sur tous ses traits. — Je me laisserai tranquillement traiter de faiseur de nouvelles à présent, tout en taillant mes pierres. — Ce tailleur de pierres s'assit alors pour
parler de son œuvre tout à son aise ; il jugeait avec impartialité les êtres imaginaires qui la composent, malgré la tendresse qu'il portait à tous. — U71 tel est un drôle, et ne fera jamais rien de bon, disait-il. Tel autre, grand travailleur et brave garçon, deviendra riche et son caractère lo rendra heureux. Ceux-ci ont fait bien des peccadilles, mais ils ont une telle intelligence, une telle connaissance des hommes, qu'ils arriveront forcément aux régions élevées de la société. — Peccadilles ! tu es bien indulgent. — On ne les changera pas, ma chère, ce sont des sondeurs d'abîmes... A propos, savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse? une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là : les Grandville sont riches, malgré ce que mademoiselle de Bellefeuille a coûté à cette famille. — Si quelquefois nous lui demandions grâce pour un jeune homme on train de se perdre, ou pour une 'pauvre femme bien malheureuse dont le triste sort nous intéressait. — Ne m'étourdissez pas, disait-il, la vérité avant tout; ces gens-là sont faibles, inhabiles; il arrive ce qui devait arriver, tant pis pour eux ! »
Quand il parlait ainsi, Balzac, emporté par son imagination, bâtissait dans l'air son monde idéal, avec des matériaux empruntés, il est vrai, au monde réel, mais amalgamés et pour ainsi dire transmutés. Quoi qu'il en ait dit lui-même, la Comédie humaine n'est pas le tableau des mœurs de son temps. Glorieusement dupé par ses facultés, ce grand inventeur a peint, non pas ce qu'il voyait, mais ce qu'il devinait; il a trouvé des germes épars dans les sillons, et de son souffle créateur il a fait lever les épis et flotter la
moisson au soleil. Avec les éléments do la société do 1830, il a représente d'avance la société future, notre société actuelle. Tous les personnages inscrits sur les registres de son état civil, les Rastignac, les Nucingeu, les Valérie Marneiïe, etc., à peine indiqués de son vivant, nous les avons rencontrés en chair et en os, sur notre route, après sa mort, nous les successeurs immédiats de ses contemporains. La génération présente, j'ose l'affirmer, nos proches, nos amis, nos valets et nos maîtres, cotte foule des boulevards, qui se meut entre la Bourse et la Banque, fourmille de comédiens qui ont joué leur rôle sur les planches do la Comédie humaine ; ce sont évidemment des êtres balzaciens. Ils croient, avec des rages do fanatique, au magnétisme, à la puissance magique, à l'électricité souveraine, au caractère rédempteur de l'Argent. La Fièvre les tient, ils calculent; l'Imagination les enlève, ils combinent ; le Diable les emporte, ils vendent et achètent, ils marchandent ! Ils sont inévitablement et absolument fantastiques dans un milieu tout saturé do réalité. Je les vois passer devant moi, semblables à ces héros de féerie qui marchent, parlent, agissent et rêvent, avec une épée logée au travers du corps. Toutes ces folles créatures se sont enferrées dans le combat de la vie. Au lieu d'atteindre le but dans leur course, elles l'ont reçu tout vibrant en pleine poitrine; elles l'emportent avec elles, sans le savoir, en le poursuivant encore.
Ce caractère Imaginatif et imaginaire, au sein même du matérialisme le plus épais, Balzac l'avait pressenti, l'avait vu, et il a peut-être contribué, dans une cer-
laine mesure, à l'incarner chez nos contemporains. Je no lui reproche pas cette influence : il faudrait lui reprocher son génie de visionnaire, tout son génie I Les malheurs annoncés par les prophètes, est-il donc vrai que les prophètes les aient causés? Je répondrais sans hésiter : oui et non. Il y avait, pour ces voyants, la double nécessité d'annoncer ce qu'ils voyaient, do produire en quelque sorte ce qu'ils annonçaient. Comment étouffer sa parole ou mentir, lorsqu'on écoute en soi, comme les palpitations de son cœur, la voix irrésistible qui crie au poète comme au devin, et pour tout dire en un mot, au vates, selon l'expression antique : « Deus ! ecce Deiis ! » C'est un romancier-rafes que Balzac : le Dieu l'a saisi, le Dieu l'a possédé comme tous les vrais créateurs. Et quand ses visions lui manquaient, son génie déconcerté tombait en défaillance : il appelait le Dieu par de véritables conjuralions, par le travail de nuit, qui a souvent la vertu magique, et par l'excitant des Arabes, le café noir, ce grand nécromancien. Ainsi s'expliquent, chez l'illustre romancier, la poursuite du mystérieux, de l'occulte, de l'absolu, de l'arcane, les deux tendances au sensualisme ténébreux et au mysticisme vague qui régnent et gouvernent partout, dans les scènes de la Comédie humaine. Ainsi s'expliquent encore le rayonnement de vie singulière, le mirage perpétuel et tous ces phénomènes étranges d'illusion et d'hallucination réalisée qui attirent invinciblement dans l'œuvre romanesque de Balzac. Les personnages de son immense théâtre me semblent presque tous des fils de Prométhée : ils ont l'étincelle ravie au feu éternel. Et c'est pour cela
sans doute que, sous des apparences liumaines, ils trahissent pour l'œil pénétrant une origine fantastique, infernale ou céleste. Ils ont beau porter notre habit, je sens bien qu'ils laissent après eux une odeur de manne et de souffre ; je devine qu'ils ont un charme et qu'ils se passent secrètement un philtre do main en main.
L'Imagination, madame, l'Imagination ! Balzac ne reste vraiment grand que par ce don supérieur des grands artistes. Quand je relis ses écrits, je la retrouve partout, dans ses raisonnements le mieux enchaînés, dans ses rêves les plus savants, dans la conception et l'exécution de ses fables, dans le choix de ses études, et surtout dans son style ; un style plein d'ondulations et de scintillations, c'est-à-dire plein d'images en mouvement qui se poursuivent et se mêlent de manière à former le réseau changeant des vastes nappes d'eau. Le style de Balzac, avec ses grandes qualités et ses grands défauts, ne trouvez-vous pas, madame, que c'est comme la Loire au printemps, avec sa verte poussière d'îles et d'îlots, ses langues de sable brillant, ses ombres pales ou ses taches splendides qui passent d'une rive à l'autre avec les nuages errants, et ce courant insensible qu'il faut presque «leviner, au milieu des balancements indécis de la lente rivière. Pour qui la connaît, la Loire est magnifique ! Il y a de secrètes harmonies entre certaines œuvres et certains paysages. J'ai relu naguères la Comédie humaine près du pont de Tours, sur les hauteurs de Sainl-Symphorien, etje ne l'ai jamais mieux sentie que là. Plus je l'ai méditée alors, plus j'ai regardé au fond de ce grand miroir d'enchan-
leur, plus j'y al vu se reproduire, en fin de compte, avec toutes ses variations et ses reflets, l'amère et profonde expression, l'expression définitive de toute vie humaine : le souvenir d'une espérance.
Il n'y a de vrais moralistes que les hommes à grande imagination !
P. S. Vous trouverez sons ce pli, madame, avec ces réflexions toutes récentes sur les débuts de Balzac, trois petites lettres confidentielles qui lui furent adressées, avant 1848, à propos des Parents pauvres. Elles sont curieuses, je crois, à cause de la date qui les marque, et des correspondants qui les ont signées. A côté du Balzac novice, plaçons le Balzac de la dernière heure, le Balzac victorieux et couronné.