A M. DE BALZAC
Lamarquise de T... à M. H. de Balzac.
C'est uno femme de soixante ans qui vous écrit, monsieur. Parcourez du regard votre galerie de tableaux, votre musée royal , votre Louvre tout rempli de chefsd'œuvre ; mon portrait doit se trouver là ; non pas au beau milieu du salon carré, lumineux espace réserve aux larges toiles historiques, mais dans la travée mystérieuse oïl vous suspendez ces jolis cadres grands comme la main.
Est-il impossible que ce portrait s'anime tout à coup et passe de votre musée dans un salon du faubourg Saint-Germain ? Celte marquise sexagénaire qui vous écrit, et qiio sûrement vous avez peinte, la voici pétillante encore dans sa verte vieillesse, au coin d'une vaste cheminée de marbre éclairée par l'éblouis-
sant reflet d'un grand feu d'hiver. Los pieds sur les chenets, la tête doucement appuyée au dossier d'un fauteuil monumental, elle enfouit son cou entre ses épaules avec des mines de vieille tourterelle frileuse. L'Ame est restée jeune dans ce pauvre corps en ruines. L'activité de l'esprit ne me quittera pas de sitôt, monsieur, car je suis encore de ce monde , puisque le monde me vient voir. J'amuse mes amis quand il me plaît de causer, et je finis aussi quelquefois par m'amuser moi-même du petit son fêlé de cette voix étourdie qui ravissait l'oreille à l'époque du Consulat. Tous les soirs, après le thé, je renvoie les courtisans de mon babil et je m'assoupis entre deux amis fidèles qui me lisent des romans, les vôtres surtout, monsieur de Balzac. Dans cet état charmant de demi-sommeil où chaque sens se voile d'une vapeur légère, mon âme est attentive et vigilante, et je ne perds pas un seul mot du livre que je veux connaître.
C'est ainsi que j'ai écouté la lecture de votre dernier roman, les Parents pauvres^ dans le recueillement voluptueux de mes arrière-pensées. Mes deux amis d'élection, un vieux diplomate, le baron de R... , qui me donne les nouvelles politiques, et un jeune pédant fort joli, le docteur Z..., qui me parle poésie, théâtre, feuilleton, se passaient tour à tour ce précieux ouvrage, critiquant çà et là tel ou tel chapitre, mais invinciblement séduits par l'intérêt pénétrant d'une fiction où l'observation la plus délicate brille comme une fleur épanouie sur le canevas solide et fin du récit. Quant à moi, j'étais dans l'enchantement, je souriais, je battais des mains, j'étais heureuse de votre triomphe.
Voilà qui fermera la bouche à la critique! m'écriais -je d'un ton victorieux. Je ne croyais pas si bien dire. La critique a gardé le silence, et maintenant j'enrage qu'elle ne vous ait point attaqué. Vous aviez si beau jou cette fois I tous les coups de l'envie et do la sottise eussent été ridicules d'impuissance. La Muse vous avait plongé dans le Styx , et, nouvel Achille, vous étiez sorti de cette onde miraculeuse plus invulnérable encore que le héros grec.
J'ai longtemps attendu que les jurés-pesours do syllabes, ainsi que les appelait cet ingénieux Nodier, vinssent éplucher votre nouvelle oeuvre, j'aurais pris un microscope pour étudier dans leur minutieux travail ces insectes littéraires. Parmi tous ces journaux à format infini, pas un ne s'est occupé, que je sache, de cet admirable roman des Parents pamyres, la plus riche invention qui soit sortie peut-être de votre fécond cerveau. Un mélodrame, fût-il sans machines, un vaudeville parfaitement niais, obtiennent les honneurs d'une longue analyse, et l'on n'a pas une seule ligne à consacrer aux productions les mieux venues d'un romancier adorable. C'est une indignité, cela crie vengeance, et je voudrais franchement que les lettres de cachet fussent encore à la disposition des honnêtes gens, afin d'envoyer tous ces coquins à la Bastille.
Mais je crois, en vérité, que je me suis mise en colère quand la pitié suffisait, et que ce noble mouvement a ramené sous ma plume des expressions qui no sont plus do ce siècle. N'ai-je pas failli prendre nos journalistes pour des folliculaires et lenr adresser des invectives renouvelées do l'auteur de Candide ? Heu-
reusement que cette lettre est confidentielle et que ces messieurs ne sauront rien de mon échappée. De grâce, n'allez point me trahir, le moindre bruit me bouleverse, je ne puis souffrir une parole trop haute et je crains de voler en éclats comme une tasse de vieux Sèvres quand une porte ou une croisée s'ouvrent ou se ferment trop brusquement. Ménagez mes fibres, monsieur de Balzac, en me gardant le secret.
Tant mieux, après tout, que les journaux se taisent! Les salons prendront la parole, et nous verrons se former encore, pour peu que le silence dure, cette caste aristocratique de lecteurs choisis dont l'opinion avait autn fois une autorité sans limites sur le public. Au lieu de ces articles de critique ex professa répandus par la presse dans les cabinets de lecture et les cafés, il courra par le monde de petites lettres manuscrites adressées à tel ou tel écrivain par un de ces lecteurs aristocratiques dont il était question tout à l'heure. On en laissera tirer des copies, mais il sera impossible de rien imprimer ; ce sera comme une résurrection des beaux usages littéraires. — Peut-être va-t-on se moquer de nous. Le ridicule ne tuant plus personne en France, c'est pure bagatelle que de le braver : je m'y expose la première, et qui m'aime me suive I Mon vieil ami le diplomate et ce jeune pédant si vermeil, si frais, si élégant, qui ont la bonté d'écouter chaque soir mes radotages, ne pourront s'empêcher d'imiter leur antique Egérie. Qu'ils entrevoient seulement un coin de ma lettre, et l'envie leur prendra d'écrire aussi, ne fût-ce que pour critiquer un peu mon admiration pour votre beau génie.
Je vous avertis que le diplomate a des prétentions à la profondeur. Il vous discutera comme observateur et moraliste, voire mémo comme philosophe s'il vous convient d'avoir une philosophie et d'en tirer vanité. Les nombreux voyages qu'il a faits , les missions secrètes qu'il a remplies, lui ont donné une haute idée de sa pénétration. L'àme humaine n'a pas de secrets pour lui ; c'est une machine dont il a, dit-il, cent fois démonté les ressorts. Vous craignez peut-être qu'avec cette science vraie ou fausse do notre nature il ne soit devenu une espèce d'Alccsto. Point du tout ! Il aime passionnément les hommes et surtout ceux de ce temps-ci. Sa bizarrerie va jusqu'à célébrer un gouvernement, des institutions, une dynastie qui l'ont mis à la retraite ; il loue volontiers les diplomates qui ont pris sa place depuis 1830 ; il rend justice à notre système de bourgeoisie politique et condamne sans façon dans le passé cette grande noblesse dont il descend. — A ce compte, lui dis-jc souvent, pourquoi n'êtes-vous pas député? — Je ne puis. — Ou pair do France? — Je n'ose. — Le pauvre homme se reconnaît indigne de ce double honneur. Il prétend avoir les épaules trop faibles pour un tel fardeau. Placé dans les tribunes, il applaudit. Cette position, convenez-en, ne laisse pas que d'être assez originale.
Quant à mon pédant, c'est un jeune homme d'un goût hautain, assez pessimiste en littérature. Elevé sur les bancs de l'Ecole normale, dans le culte raisonné des œuvres-maîtresses, pour parler son jargon, il est d'une impitoyable sévérité sur le style, sur le choix des pensées et des mots, sur l'ordonnance et le sens
d'un livre. Préoccupé d'une forme idéale qu'il voudrait voir réalisée dans chaque œuvre, il enferme les auteurs dans un cercle assez étendu, mais il les enferme. Le respect de la langue le tient à la gorge et l'empêche quelquefois de parler. Il n'écrit guère de peur de mal écrire, et souffre malaisément qu'on n'atteigne pas la perfection dès qu'on prend la plume. Je le ferai, par mon crédit, professeur en Sorbonne, et, du même coup, je lui donnerai un suppléant ; ce sera lui rendre deux services à la fois. Sa reconnaissance m'est assurée d'avance ; car, je dois le dire, il n'a pas les vices du pédant, presque toujours destitué de cette faculté charmante, la mémoire du cœur 1 Je l'estime franc et loyal, il n'est hypocrite que d'élégance. Je le trouve trop bien vêtu pour un membre de l'université ; peutêtre est-ce la faute de son tailleur, qui ne sait pas donner un méchant coup de ciseau et qui le fait élégant malgré lui. Je me trompe, ce cher agrégé possède une distinction naturelle. Petit et fluet, mobile et flexible comme un jonc, de jolies mains, une tête gracieuse et fine, l'oreille relevée, de beaux cheveux blonds, une bague au doigt et du linge exquis. Voilà un pédant ! N'est-ce pas incroyable? On le jugerait sur sa mine, frivole et spirituel. Qu'il parle ou qu'il écrive, c'est la gravité, la solennité en personne. Il y en a comme cela une demi-douzaine (1 ) dans la jeune université qui ont rajeuni très-joliment les formes du vieux pédan-
(I) Il y en a maintenanl une trentaine pour le moins, qui encombrent la petite presse et les grands journaux, les Revues et les théâtres ; qui t'ont avec le même aplomb de la coniédie et du roman, du drame et du vaudeville, et même de la philosophie à la portée des vaudevillistes. Le joli pédant est propre à tout... il pullule !
tismo. Les autres sont restés fidèles aux antiques traditions do l'école : aussi les envoio-t-oii en province, tandis que les élégants restent ù Paris, ce qui est fort juste.
Mais dans quel chemin do traverse vais -je sottement m'égarcr ? N'admirez-vous pas mon bavardage, monsieur ? Ceci n'est plus une lettre, il me semble que je cause avec vous dans mon fauteuil, et je perds de vue mon sujet, je saute à pieds joints par-dessus toutes les règles de l'art d'écrire. Comment revenir maintenant au point de départ ? C'est do vous et do votre dernier roman que je voulais vous entretenir, et je me surprends à crayonner une esquisse do mon intérieur ; retenez-moi par la main sur cette pente glissante. J'ai déjà fait lo portrait de mes deux amis et le mien, je serais capable, si vous no m'arrêtiez , de vous peindre le joli petit chien de manchon qui mordille sur mes genoux la dentelle do mon corsage, pendant que ma plume court sur le papier. Accusez mes soixante ans de cet éparpillement de mes phrases qui s'envolent une à une comme des fils de la vierge, flottant au hasard dans l'air bleu.
J'avais déjà trouvé par-ci, par-là, vingt endroits favorables à une habile transition. Entraîné par une espèce de verve étourdie, mon esprit les a tous laissés passer. Ce vagabondage vous fera regretter peut-être les articles carrés de messieurs les critiques, gens à boussole, qui s'orientent pour barbouiller dix pages, comme s'il s'agissait d'entreprendre un voyage au long cours sur une mer immense. Moins éprise de l'ordre et de la symétrie, je ne sais point marquer, lo
long d'une route à suivre, un commencement, un milieu, une fin. Ai-je besoin d'ailleurs de ces précautions de rhétorique ? Je ne prétends point faire une analyse ou une étude complète de votre nouveau roman. Je dirai sur les Parents pauvres tout ce qui me passera par la tête; ce que j'aurai omis, ce que j'aurai mal dit, servira de prétexte à mon ami le pédant et à mon ami le diplomate pour développer à tour de rôle leurs idées particulières.
Les Parents pautres, je le répète, m'ont jetée dans l'enchantement. Jamais, ce me semble, vous n'aviez noué d'une main aussi énergique le fil d'une intrigue romanesque; jamais vous n'aviez mené de front avec un tel bonheur le soin du détail et le soin de l'ensemble. L'inspiration ne vous a pas abandonné un seul instant dans la conception et dans l'exécution de cette œuvre attachante. Nulle trace de mollesse ou de précipitation fiévreuse ; point de défaillance soudaine aux passages difficiles; point d'ivresse factice dans les scènes où rien ne peut remplacer le cri de la passion sincère. Vous êtes le maître absolu des situations et des incidents qui tour à tour se compliquent et se développent. La part de l'imprévu est large, et pourtant chaque péripétie est calculée de telle sorte qu'on la devinerait d'avance si, par un raffinement de curiosité intelligente, on ne préférait suivre sans raisonner le mouvement soutenu de l'action. Le plaisir du lecteur s'accroît de page en page, car on devine que l'auteur a pris plaisir lui-même à ce travail de son imagination.
Après avoir construit son édifice sur des bases solides, il a ciselé avec amour les frises et les cor-
nichos, les socles et les chapiteaux; un bon vent soufflait sur sa tête pendant les heures de la ni(''dilalion. Une flamme vive et douce excitait sans l'épuiser l'activité du cerveau. Vous aviez le cœur en joie, M. do Balzac, et l'esprit affranchi des hésitations, des doutes, des secousses brusques, des chagrins énervants qui l'empêchent presque toujours de rassembler, par un acte soudain de la volonté, les éléments épars de sa puissance. Toutes vos facultés s'éveillaient joyeuses, comme de belles esclaves aux yeux clairs, à la démarche leste, qui dès les premières lueurs de l'aube, s'élancent les cheveux flottants, les bras nus, impatientes, dans leur ardeur matinale, d'ouvrir à deux battants portes et croisées pour faire pénétrer l'air avec le jour dans la demeure de leur maître. Quoi de plus délicieux alors que de choisir une forme visible aux rêves de l'intelligence ! Les gênes du métier s'effacent; on ne sent plus sur sa poitrine oppressée l'arête rigide de la table de travail; tout un peuple idéal de fictions exquises emplit l'espace infini. C'est un ravissement de promener sa pensée dans ce monde imaginaire où les fracas terrestres n'ont point d'écho. La vue, sans cesse attirée, jamais éblouie, ne se fatigue pas à étudier longuement un objet. Chaque perception est spontanée, immédiate et nette, et le miroir de l'àme garde sans se ternir la trace de l'impression la plus fugitive. Aussi quand l'heure sonne oîi, pénétré de la volupté répandue dans ces hauteurs sereines, vous vous écriez
deux, abaissez-vous !
quand il vous plaît do quillor la conteiuplatioii pour reproduire le divin spectacle offert à votre intelligence, les images vous arrivent une à une pur le simple effet du désir ; les merveilleuses créatures du pays des illusions vous accompagnent sur terre et prennent d'ellesmêmes une figure humaine. Ce sont là vos héros de prédilection, dos êtres demi-réels, demi-fantastiques, animés d'une vie incontestable et revêtus d'un charme singulier dont vous seul possédez le secret.
Tels nous apparaissent presque tous les personnages de la Comédie humaine, et particulièrement ceux des Parents pauvres. Ils vous appartiennent en propre et vous les aimez jusqu'à la folie. Un air de famille trahit au premier coup d'œil leur commune origine et l'incroyable sollicitude dont vous les avez entourés. Nonseulement vous les avez engendrés et formés de votre substance, mais encore ils ont grandi peu à peu sous votre protection exclusive. Au lieu de les abandonner au hasard, comme c'est l'usage de presque tous les romanciers, vous n'avez pas souffert qu'ils parussent errer sur la place publique ou loger dans les chambres banales d'un hôtel garni. Dans votre générosité inépuisable, vous leur avez construit des maisons, fabriqué des meubles, taillé des habits; vous êtes en un mot devenu leur fournisseur universel, et cette persécution affectueuse me rappelle Thonnête manie de ce digne maître de forges qui, par esprit de charité, s'est fait l'architecte, le boulanger, l'épicier et le boucher de ses forgerons. Ceci soit dit sans aucune intention d'ironie. Que d'autres vous accusent d'être le factotum de vos personnages, de chercher par un dévouement
excessif, à concentrer sur vous seul la responsabilité des actes les plus microscopi(iucs do leur vie; je ne vois là, pour mon compte, aucune exagération puérile. II me convient de vous suivre à travers les innombrables minuties de cette préoccupation constante. J'aime les enfants de votre fantaisie parco qu'il reçoivent de votre main une empreinte personnelle qui leur donne sinon une valeur absolue, du moins une distinction relative. Or, pour employer ici une formule à l'usage de mon joli pédant, la personnalité aboutit souvent à l'originalité. A mon avis, entre ces deux grands mots il n'y a nulle différence. Vous êtes personnel, donc vous êtes original.
Cette rare qualité, je la vois partout gravée dans vos ouvrages. Elle est, dit-on, bien compensée par de nombreux défauts. Vous êtes précieux, vous êtes incorrect ; tantôt la trivialité vous séduit, et tantôt le Ij'risme. Vous avez des phrases sublimes, à califourchon sur la nue, vous en avez d'autres qui traînent dans le ruisseau, en sorte que vous seriez à la fois trop épais et trop éthéré, trop matériel et trop volatil. Sont-ce là des imperfections ? tant mieux alors ! j'aimais beaucoup vos qualités, je m'en vais adorer vos défauts, puisque défauts il y a.
Quoi qu'en disent les académiques, votre style gourmand, ambitieux, prétentieux, précieux, me semble réellement irréprochable, car il traduit avec une fidélité complète les moindres nuances de votre pensée. Mais, va-t-on m'objecter, que ne pense-t-il différemment ? Il y a un art de penser comme un art d'écrire. Qu'il apprenne le premier et il saura le second.
Grand merci, messieurs, du bel argument. Eh ! que je voudrais bien voir sur la boutique patentée d'un critique cette plaisante inscription : « M. Pierre ou M. Paul, maître à penser 1 » Cet utile professeur aurait sans doute une demi-douzaine de moules à l'usage de ses élèves. Les idées auraient leur numéro comme les lunettes : tant que vos yeux seront bons, M. do Balzac, ne mettez pas de lunettes, je vous en conjure.
Ces gens-là vous rendraient parfait si vous les écoutiez. Ne vous corrigez pas, aimable pécheur ! Réservez quelques défauts pour l'amour do Dieu. Les péchés de luxe sont toujours pardonnes, et la miséricorde du lecteur est infinie pour de telles bagatelles. Je parle du lecteur intelligent; le sot ou le demi-sot (un mot charmant de Beyle) n'ont pas voix au chapitre.
Gardez, M. de Balzac, gardez votre langue pittoresque. Ne changez pas un pli à votre phrase capricieuse, irrégulière, quelquefois peu française, je l'avoue, mais souvent originale; pleine de compartiments comme un vieux meuble à secret; garnie d'images étonnantes et neuves, comme l'est une jardinière de fleurs étranges et rares.
Qu'importent çà et là quelques incorrections, néologismes et archaïsmes ? L'Académie elle-même est pleine de grands écrivains incorrects. M. Victor Hugo parle-t-il Vaugelas ? M. Victor Hugo parle Victor Hugo, ce qui fait que les vieux classiques enragent. Au reste les puristes ont-ils bien le droit de se montrer sévères en pareille matière ? N'y a-t-il qu'une langue française dans le monde, inviolable comme la royauté, une et indivisible comme la république?
Le français du dix-scptièmc siècle ressemblo-t-il au français du dix-huitième ? et celui-ci au imtois de nos jours ? Notre langue s'est toujours montrée si hospitalière qu'elle n'a pas dédaigne d'admettre, au nombre de ses variétés mobiles, ce bizarre idiome qu'on appelait le français de réfugié. La pureté de la langue ! Voilà une étrange expression. Les révolutions, la tribune parlementaire, les journaux, le règne do la bourgeoisie et des chemins de fer, la rhétorique des avocats, des gens d'afl'aires et des industriels ont singulièrement altéré le cristal do cette onde transparente. Voulez-vous une langue magnifique, ayez une aristocratie, et encore les grands seigneurs no consultaientils pas plus la grammaire pour régler leurs paroles qu'ils n'interrogaient le code de civilité poui' épurer leurs façons. Il faut voir comme M. de Saint-Simon insulte aux lois de la syntaxe ! et M. de Montaigne avant lui I Le patois de Montaigne est resté; votre patois, puisqu'on ne veut pas que vous écriviez en français, votre patois restera aussi, M. de lialzac, car il est expressif, coloré, plein de curieux artifice?., parsemé de tous nouveaux et de rapprochements inattendus, pi'olixe et concis à la fois, également propre à l'abstraction et à l'image, vivant et remuant comme une fourmilière, tendu jusqu'à la roideur énigmatique et parfois aussi d'une négligence toute féminine. Enfin, pour tout exprimer en une comparaison, c'est une de ces machines modernes hérissées de pomtes et d'engrenages, formées de mille pièces qui semblent tourner en sens contraire, lourdes et presque monstrueuses d'apparence, mais admirahh^mont construites pour la
fonction qu'elles remplissent et douées d'une énorme puissance de mouvement. Il y a des gens qui n'aiment point les machines et qui ne so résigneront jamais à voir l'aiguille à tricoter remplacée par un métier à la vapeur. Sainte Mécanique, tu n'en es pas moins la reine de l'avenir t
Ainsi donc, qu'on ne me fatigue plus de critiques puériles sur l'insuffisance de votre style et la bizarrerie de votre langue. Vous êtes incorrect, à merveille ! Barbare, que m'importe I Précieux, je m'en réjouis 1 Il n'est point donné aux esprits vulgaires de soupçonner les raffinements d'un certain mauvais goût adorable. Je hais le précieux ridicule des Cathos et des Madelons. Je ne suis pas, tant s'en faut, aussi sévère pour le précieux de la rue Saint- Thomas du Louvre. Celui-là me ravit, au contraire; j'entre volontiers dans le salon bleu et j'embrasse de grand cœur Arthénice sur les deux joues. Vous serez do mon opinion, M. de Balzac, quand je m'écrierai : Vive l'hôtel Rambouillet ! Le délicat, le fin, le précieux de certaines pensées qu'il est impossible aux intelligences éclairées et curieuses de ne point avoir, ne peut être rendu que par certaines délicatesses de style extrêmement recherchées. Si les belles mains oisives parfilent l'or et la soie, pourquoi les beaux esprits, ennemis du commun et du convenu, n'auraient-ils pas le droit de subtiliser, d'alambiquer en écrivant ? Est-il donc indispensable que l'étoffe littéraire ait pour nous charmer un caractère de solidité classique? Je n'empêche point de fabriquer de beaux draps, fermes et pesants, à l'usage des pédants de collège et de leurs élèves ; mais qu'on ne soit pas
étonné de nous voir louer ot domanJor pour lo nôtre du velours et de la soie, do la gazo et de la guipure, mille tissus de fantaisie et de luxearistocrati(|uo ; votre succès d'élite, M. do Balzac, vient surtout de ce que vous avez flatté des goûts de salon et de boudoir. Ce qui vous a fait adorer des femmes, c'est justement ce qu'il y a d'exquis, de raffiné, de précieux dans votre talent de romancier.
Soyez donc précieux en dépit des juges suprêmes, qui ne s'inclinent, en littérature, que devant les œuvres monumentales ; comme si les villas élégantes et les gracieux cottages n'avaient pas le droit d'exister, parce qu'il y a des temples et des palais consacrés par une admiration séculaire.
Non-seulement je vous permets de bâtir des villas romanesques, mais encore je m'amuse infiniment à vous voir décorer une chambre dans la villa et sculpter une cheminée dans la chambre. J'admire, dans les Parenls pauvres, jusqu'à la coquetterie des titres de chapitre : Aventures d'une araignée qui trouve dans sa toile. une mouche trop grosse pour elle Acte de société d'une lionne et d'une chèvre Deujo confrères
de la confrérie des confrères ... Artiste, jeune et Polonais, que vouliez-vous qu'il fWi... Son, recoupe et recoupette. Ne dirait-on pas, à vous voir absorbé dans ces menus soins, un gourmet plaçant avec amour une belle étiquette sur ses vins précieux, ou quehiuc artiste épris de son œuvre au point de dorer lui-même les cadres de ses tableaux ?
Si j'ai quelque reproche à vous faire, à propos de votre nouvel ouvrage, c'est de vous être tant soit pou
encanaillé. Mais n'ai-je pas goûté un beau matin la soupe de mes gens? Je vous pardonne sans effort cette heureuse débauche ; je serais capable do vous pardonner même une orgie, tant vos instincts d'artiste ennoblissent et relèvent les objets les plus repoussants ! J'aime votre univers enchanté, malgré certains écarts de votre verve que je m'efforce de haïr pour faire acte de bonne chrétienne. Il est faux, dit-on, et artificiel. Mais qu'est-ce donc qui n'est pas faux dans ce monde hypocrite ? Le faux ne serait-il pas d'aventure un des aspects du vrai? J'ai sur ma pendule un grand diable d'amour avec des ailes d'aigle impériale, qui exécute des roulements guerriers sur un cadran modelé en forme de tambour. Certes l'allégorie n'est point d'un goût mythologique très-épuré. L'Eros des Grecs et le Cupidon des Latins auraient peine à se reconnaître dans cette inélégante copie. A quoi pensait donc l'artiste qui a sculpté ces grandes ailes, ces baguettes et ce tambour? La flèche et le carquois de l'antiquité ne valaient-ils pas cent fois mieux? Sans doute l'allégorie est fausse au point de vue de la tradition ; elle n'en est pas moins d'une vérité relative, car elle rend à merveille le caractère de l'amour à l'époque de l'Empire ; dans ce temps de brusques passions, une déclaration ne durait pas plus qu'un roulement de tambour, et comme le dieu de Cythère, après avoir pris d'assaut les cœurs parisiens, était obligé de suivre sur un signe le dieu Mars au bout de l'Europe, il lui fallait les vastes ailes de l'aigle symbolique pour voler de clocher en clocher jusqu'à Saint-Etienne de Vienne ou jusqu'au Kremlin de Moscou. L'intelligent auteur de ma pendule
s'était donc trouvé dans la nécossité d'être faux au point do vue acadôniiquo pour être vrai au point de vue historique.
Ainsi s'expliquent encore tous les brillants colifichets de la littérature [mstorale et galante. Certes les bergers de Fontenelle ou do VAslrée ne sont point de vrais bergers , avec leur riche panetière et leur houlette enjolivée de rubans de couleur tendre. Céladon n'est pas cependant une création de fantaisie : il a existé réellement, invraisemblable et faux comme on le trouve dans le livre d'Honoré d'Urfé. Ce que les critiques appellent la vérité dans l'art me paraît tout simplement une absurdité. Je ne cherche jamais la vérité vraie dans les romans. Si je m'embarque dans la lecture d'une œuvre do fantaisie, c'est que je compte y trou ver des êtres un pou différents de mes amis, de mes voisins; un roman doit ressembler, pour m'intérosser, à l'une de ces contrées lointaines visitées par les navivigateurs aventureux. Je quitte ma patrie avec le désir d'échapper à l'ennui monotone, avec l'espoir de trouver du nouveau par-delà les Océans. J'aborde entln sur um^ plage inconnue. Si mon premier regard tombe sur un arbre qui ressemble à ceux de France, je pousserai le cri do joie du sauvage d'Olaïti, chanté par l'abbé Delille; mais supposez que chaque plante m'offre l'image exacte d'une plante de nos climats, suspendez au firmament le même soleil et les mêmes étoiles, que les habitants de ce pays lointain soient les fidèles copies dos habitants de l'Europe, voilà donc, m'écrierai-je, les nouveautés qui attendent le voyageur aux extrémités de l'univers. Autant passer sa vie tout entière dans une chambre de six pieds carrés !
Heureusement de telles déceptions ne sont point réservées à la vaillante curiosité des Cook et des Lapeyrouse : les plus ravissantes surprises frappent leurs yeux ; ils rencontrent bien encore dans leurs îles perdues toutes les variétés innombrables de la vie ; mais le point de vue change et la forme extérieure se rapetisse ou s'agrandit selon les étranges caprices de la nature, ondoyante et diverse comme l'homme de Montaigne. Le charme particulier de ce grand spectacle, c'est de présenter à la fois des analogies et des différences, avec les tableaux de notre monde natal secrètement gardés par l'intime mémoire.
Ces analogies, ces différences, je les vois habilement réunies dans vos romans, M. de Balzac, et voilà pourquoi je vous place sans marchander au-dessus de tous les romanciers contemporains ; voilà pourquoi je raffole de toutes vos créations et je vais si volontiers en Utopie avec vous. Il n'y a pas un de vos personnages que je ne salue comme un type. Mon banquier se plaint de ce que je l'appelle Dutillet par distraction, et je me souviens d'avoir écrit un jour à un feuilletoniste bien connu un billet qui commençait ainsi : « Vous seriez bien aimable, mon cher Lousteau, etc. » Le feuilletoniste se fâcha tout rouge, sans doute à cause des analogies et malgré les différences.
Au reste, ceux-là même qui ne vous estiment point assez fidèle observateur de la nature humaine, sont les premiers à vous reprocher des intentions d'allusions personnelles. Il y a des clefs pour votre Comédie humaine comme il y en avait au dix-septième siècle pour les Caractères de La Bruyère. Un homme d'es-
prit s'est amusé l'autre semaine à lover devant moi les masques de presque tous les personnages des Parents pavvres. Voulez-vous que je vous apprenne le vrai nom du maréchal prince de Wissembourg ? et celui des deux frères Hulot, qui no sont pas frères, mais cousins issus de germains? On allait jusqu'à me donner l'adresse de votre abominable Valérie Fortin, épouse Marneffo, et le signalement du comte Wenceslas Steinbeck, notre célèbre sculpteur en bronze, lequel n'est ni sculpteur ni Polonais, malgré vos solennelles affirmations ; et de plus les miniatures grimaçantes de toutes vos vierges folles, les Josepha, les Carabine, les Malaga, les Héloïse Brisetout.
En dépit de ces indications officieuses, j'ai persisté à ne point chercher vos personnages ailleurs que dans les Parents pauvres. Non, vous n'avez pas songé à composer des romans aristophaniquos et photographiques. Ce vilain métier ne saurait convenir à un esprit tel que le vôtre. Il faut être à bout de ressources ou singulièrement affamé de succès faciles et bas pour avoir la pensée d'exploiter ainsi la mine grossière du scandale. Est-ce voire faute après tout si les badauds et les plaisants de profession se récrient?
Le sujet des Parents pauvres est si simple, qu'il eût été plus aisé pour vous de peindre d'original que de perdre votre temps à crayonner des copies. Quoi de plus commun que l'histoire d'une famille honorable ruinée par le libertinage de son chef livré aux griffes caressante d'une courtisane harpie? Votre Valérie, aidée par une pauvre vieille fille, parente des llulot, qui l'ont humiliée par leurs grands airs, s'amuse à
bouleverser une demi-douzaine d'existences pour arrondir convenablement la sienne , et c'est là tout ! Mais comme cette donnée se féconde à mesure que l'action se déploie ! Quel enchaînement de scènes dramatiques et d'éiiisodes bouffons I Quelle veine brillante d'observation I Quels miracles d'analyse profonde, subtile, lumineuse, inspirée ! Je ne discute pas, j'admire !
Il se trouve bien par-ci, par-là, dans les incidents et dans les caractères, des choses que j'aurais voulues autrement. En lectrice respectueuse, je me soumets au bon plaisir de mon auteur favori. Je ne ferai point de critique, je veux seulement retracer ici quelques impressions de lecture, ou, si vous le préférez^, causer avec vous des femmes qui jouent un rôle dans les Parents pauvres, comme je dirais mon sentiment sur les femmes du monde admises à mes soirées. — Quant aux hommes, je les passerai sous silence ; car je ne suis plus d'âge à m'en occuper, hélas !
Votre Valérie est mariée — sou mari est le complice de ses infamies, je le veux bien. Elle mène de front quatre amants, je n'}^ contredis point. Bien mieux, cet affreux métier de courtisane, froidement exercé dans de telles conditions, me semble encore plus repoussant. J'accepte le portrait que vous faites en quelques lignes de votre héroïne :
« En présence du monde elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable... mais dans le tête-à-tête elle dépassait les courtisanes. Elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. »
Vous ajoutez onsuile que Vak'rio ôUùl une espèce de Maintenon dans la jupe de Ninon, qu'elle avait des œillades de sainte Thérèse guignant le ciel, et qu'enfin elle réalisait le type de la femme dv mnnde entretenue : je dis les gros mots; un chat est un chat ! Do plus, madame Marnoffe avait séduit flulot, Crcvel, Wenccslas, Montés de Montéjanos en substituant au charme brutal des courtisanes ordinaires les hypocrites raffinements de l'amour sentimental.
C'est là ce que vous dites, c'est là ce que vous croyez, monsieur de Balzac, mais c'est aussi ce que n'est point votre Valérie. Je ne trouve pas un seul passage dans votre livre ou madame Marnofîe se distingue de Carabine, d'Héloïae, de Josépha, de Malaga. Elle est drôle et amusante à la façon de ces demoiselles tout uniment, elle ne mérite pas d'en être séparée. Cette jolie vaurienne a surpris votre bonne foi, convenez-en.
Lisbeth m'inspire une violente antipathie, je ne lui ferai pas l'honneur de la saluer, même en passant.
Madame Victorine Hulot est parfaite. Elle figurerait merveilleusement, avec sa physionomie douce et triste de ménagère froide, raisonnable, dans le coin d'un tableau flamand.
La belle et vertueuse madame Hulot, comme vous l'appelez, belle-mère de la précédente, ne me paraît pas se dessiner d'une manière assez franche. Vous la représentez comme ime de ces femmes restées belles en dépit de leur rie à plaisirs excessifs, qui ont dans la charpente, dans le caractère de la beauté, des similitudes frappantes et à faire croire qu'il existe dans
l'océan des générations un courant aphrodisien d'où sortent toutes ces Vénus, filles de la même onde salée.
Comment expliquer alors soa dévouement exemplaire à un indigne mari, perpétuellement entraîné dans de sales intrigues? Je comprendrais à la rigueur la fidélité de cette divine créature, étincelante de beauté sensuelle, si, par une rare exception, l'époux idolâtré demeurait toujours un amant héroïque. Mais le contraire arrivant, madame Hulot ne peut se consumer lentement dans une résignation sans terme. L'ardeur païenne de ses sens la précipitera dans les hasards de l'existence romanesque. Vénus dénouera sa ceinture et déshonorera le piédestal sacré ou vous aviez cru placer une chaste image de la Mater dolorosa.
Hortense, comtesse de Steinbock, la fille de madame Hulot, ne se conforme pas à l'exemple de sa mère. Sous les dehors de l'orgueil féminin qui la condamne au supplice d'une vie régulière, on sent les frémissements de la chair révoltée. Que la protection de ses anges gardiens, Adeline et Victorine, lui fasse défaut, et cette belle Ariane cédera- naturellement aux élans de son cœur emporté par deux forces irrésistibles : le besoin de la vengeance et l'indomptable curiosité des natures de feu. Le comte de Steinbock revient au bon moment implorer le pardon de sa femme. Elle allait, un peu plus tard, se jeter dans les bras de Stidmann, l'ami du sculpteur polonais.
Je ne m'arrête point à considérer les mines diaboliques de mesdemoiselles Malaga, Josépha, Héloïse, Carabine ; vous seul pouvez cueillir, au bord du précipice, ces jolies fleurs vénéneuses poussées sur un fu-
mier. Il faut avoir mes soixantoans pour respirer sans danger l'irritant parfuui de leur calice épanoui.
En réalité, c'est un affligeant spectacle que celui do tous ces mal-vivants jetés au travers do votre dernier ouvrage. La lecture des Parents pauvres laisse dans l'âme un sentiment de noire tristesse. On aperçoit trop dans ce livre les mauvais côtés de la nature humaine. Si j'appartenais à la sainte génération des jeunes femmes de ce temps-ci, je vous adresserais à ce sujet une belle homélie pleine d'onction et de componction. Mais j'ai vu tout enfant les soirées de M. Barras, j'ai pesé dans ma main la tunique aérienne de madame Tallien, légère comme un parfum d'Asie ; je ne sais plus au juste le point où l'immoralité commence, et je craindrais, en vous prêchant, d'être trop indulgente ou trop sévère.
L'expérience consommée de mon jeune et joli pédant, l'honnêteté sententieuse de mon vieil ami le diplomate trancheront sûrement cette question embrouillée. Je leur passe ma plume babillarde en leur conseillant d'en faire un meilleur usage que moi ; j'ai débité cent folies, qu'ils parlent le langage de la raison. J'ai griffonné sans y songer une lettre d'une longueur effrayante, qu'ils s'arrangent pour être concis, au risque d'être obscurs. La concision est une belle vertu chez Tacite, mais je n'entends point le latin, et vous serez obligé, monsieur, d'excuser les licences toutes françaises do mon style trotte-menu.
Veuillez agréer, monsieur, etc.
La marquise de T...
Le baron de R... à M. Honoré de B...
Je supplie M. de Balzac d'oublier entièrement, si c'est possible, l'agréable lettre de la marquise avant de lire celle-ci. Un diplomate, habitué à rédiger des notes politiques, des dépêches, des mémorandum, n'a pas le talent d'écrire avec le ravissant laisser-aller d'une femme spirituelle. La plume si légère de ma vieille amie, qui fait merveille sous ses doigts, ne ferait que des sottises sur mon papier. Je la quitte pour en choisir une autre, taillée à ma fantaisie et plus lourde que la sienne. J'aurai beau m'évertuer, je suis sûr d'avance que ma grosse écriture n'aura jamais auprès de vous le petit succès impertinent de ses adorables pieds de mouche.
Ce qui m'enhardit à prendre la parole après la marquise, c'est que sa folle verve n'a pas même effleuré les sentiments que m'a suggérés la lecture attentive de vos ouvrages, et particulièrement des Parents pauvres. Les femmes n'ont pas la liberté de choisir leurs impressions ; elles agissent presque toujours par un mouvement involontaire de sympathie ou d'antipathie. Dans leurs jugements précipités, qu'il s'agisse de morale, de philosophie, de poésie, de politique, elles acquittent sans le moindre scrupule le plus grand criminel si celui-ci a le talent de les intéresser par un de ces riens indéfinissables qui les fanatisent. Leurs
passions les plus sérieuses tionnenl <i une multitude do tines détentes qui cèdent à la plus légère pression : « Tirez la chevillelto et la bobinette cherra. » C'est absolument comme dans les contes de fées. Il y a des ressorts mystérieux sur lesquels il suffit de souffler pour obtenir de ces frêles machines un magnifique déploiement d'activité soudaine. Notre marquise est femme autant qu'on puisse l'être ; son esprit et sa raison ne communiquent point, ils vivent côte à côte sans familiarité aucune. Elle se hâterait de brouiller ces deux voisins s'ils faisaiout mine de s'entendre. Aussi no s'enteudont-ils point. La raison serait forcée de déloger au premier signe d'intelligence. Haine de do tout calcul, de toute réflexion et méditation, empire absolu do l'instinct, voilà notro marquise ! Calculer, dit-elle, et réfléchir, et méditer, c'est perdre le temps de sentir. Et si je lui réponds : Non pas, ma chère amie, c'est goûter au contraire la divine saveur de la sensation ; elle réplique aussitôt par \m éclat de rire : — Je préfère cueillir un beau fruit sur l'arbre que de le manger en compote. — Oui, mais vous abaissez la branche avec une telle hâte qu'elle se détache de l'arbce et que le fruit va rouler dans la poussière où vous n'irez point le chercher. — Ce marivaudage, qui nous amuse et se renouvelle souvent dans l'intimité de nos entretiens, vous expliquera la différence de nos caractères et do nos humeurs. Au milieu do ces querelles de vieux enfants, intervient pour les apaiser une autorité ferme, impassible, celle do ce joli pédant, notre ami, l'orgueil et l'espoir de la jeune université. Il nous abandonne les deux coins de la cheminée, les
deux fauteuils à la Voltaire, et se place entre nous sur un siège modeste : In medio virtus ! Son inaltérable sagesse arrête nos luttes innocentes. Nous sommes les serpents de son caducée.
Je crains fort que mes graves observations ne paraissent à ce beau génie aussi absurdes que les étincelantes futilités de la marquise. Je sacrifie d'avance mon opinion à la sienne. Les vieillards homériques ne sont que des sansonnets auprès des terribles adolescents de cette époque. A la jeunesse d'aujourd'hui appartiennent la prudence et la force, l'érudition et le talent. Nous n'avons qu'à plier bagage, nous autres pauvres fous I
Vous êtes un peu moins jeune, monsieur de Balzac, et par conséquent un peu moins sévère que notre solennel agrégé. Il no vous fâchera pas, j'imagine , que j'aie un avis personnel sur la Comédie humaine en général et par occasion sur les Parents pauvres, votre dernier roman.
Des lecteurs superbes vous reprochent ce titre pompeux de Comédie humaine, et cette grande ambition que vous avez montrée de construire une œuvre monumentale oîi les mœurs de la société actuelle fussent représentées dans une longue suite de vivants tableaux; je suis loin pour ma part de critiquer les vastes plans conçus par votre imagination remuante. Il me plaît qu'on ait de l'audace et qu'on rêve de grandes choses, dût-on succomber écrasé par le rocher de Sisyphe. Donnez à votre monument les proportions qui vous conviennent, multipliez les tableaux sur les murs de l'édifice gigantesque. Parmi les ex-voto pré-
sentes au public par votre piùtôd'artisto, il s'en trouvera peut-ôtre çà et là d'imparfaits, d'insignifiants, tranchons le mot, de vulgaires. Qu'importe, si dans cette immense galerie l'œil peut se reposer sur deux ou trois œuvres remarquables? Faites-moi lire au-dessous de cette inscription ambitieuse. Comédie humaine, deux simples mots écrits en petit caraclôres, Eugénie Grandet, il ne m'en faudra pas plus pour oublier une exagération fort inoiïensivo après tout. Mais Comédie humaine, dira-t-on, se rapproche de Ditine Comédie. Est-ce que l'auteur du Père Goriot se mettrait de luimême au niveau du Dante? Inutile question, bonne à défrayer les commérages des niais I
La Comédie humaine, en dépit de ses imperfections, n'en restera pas moins une entreprise littéraire digne de fixer l'attention des belles intelligences. La parole de l'Evangile : « Il vous sera beaucoup pardonné parce que vous avez beaucoup aimé, » retentira quelque jour à votre oreille sur les avenues de la postérité.
Oui, vous avez beaucoup aimé, monsieur de Balzac, et de col amour d'artiste, patient et véhément, dévoué, infatigable , plein d'élan et de résignation à la fois, qui tôt ou tard féconderait le vide même à force de chaleur et de volonté. La foi vous a sauvé, c'est elle qui vous a permis d'entasser Ossa sur Pélion, Pélion sur Ossa. La certitude d'un grand résultat au prix du travail acharné vous a tenu sans cesse en haleine, et vous n'avez pas voulu prendre de repos avant d'avoir conquis votre place, et une place d'honneur, dans ce groupe des romanciers modernes où vous deviez coudoyer tant d'illustrations de hasard.
Le genre que vous avez abordé si heureusement vous aura d'éternelles obligations. Grâce à vous, il s'est agrandi, transformé, complété jusqu'à devenir la forme la plus riche de la littérature actuelle. Nous avions en France des nouvelles gracieuses, des contes étincelants de verve, des histoires du cœur racontées avec un grand charme ; le roman n'était point encore définitivement établi dans le cadre offert à ses destinées. Il se précipitait dans une suite de piquantes aventures, il décrivait les alternatives saisissantes de la passion, mais il n'osait point tenter d'une façon hardie le difficile tableau des mœurs de la société actuelle.
Depuis le dix-septième siècle, la famille des moralistes s'était bien appauvrie. Le sang turbulent de La Rochefoucauld avait coulé tout entier par ses veines ouvertes dans le livre des Maximes ; le ferme pinceau de La Bruyère, qui parfois rencontrait des touches si fines, n'avait point été relevé de terre, une fois échappé à la main savante de l'élève de Théophraste, devenu maître à son tour. Boileau lui-même n'eut point d'héritier direct, à plus forte raison Molière demeura-t-il sans postérité. Les études de mœurs qui s'étaient fait jour dans la satire, dans la comédie, dans les traités à part, tels que les Caractères et les Maximes, perdirent peu à peu leur primitif éclat. Sauf quelques exceptions remarquables, la comédie chercha le mouvement extérieur, le cliquetis du bel esprit, les surprises de l'intrigue, et ne s'inquiéta plus que rarement de son objet naturel. La satire s'affaissa dans la poussière de l'école, elle déclama et fit bâiller. Quant au genre spécial illustré par La Rochefoucauld et La Bruyère, il aboutit
misérablement sous l'empire aux Ermites do M. de Jouy. Le romantisme vint, et avec lui une muse nouvelle en costume de châtelaine féodale, la Fantaisie ! Un souffle lyrique emporta dans la nu(i les tablettes de l'obsorvateur. Le nain bariolé dos temps gothiques sonna du cor, à cotte heure ténébreuse, sur une tourelle en ruines, et les fantômes du passé, réveillés par cet appel sonore, s'agitèrent en rondes bizarres aux applaudissements du présent. Poi'mes, drames, comédies et romans, tout fut historique et gothique. Nulle fidélité d'ailleurs dans la reproduction capricieuse des vagues physionomies du moyen âge. Le merveilleux faisait rayonner partout son auréole. L'exagération débordait, les poètes, dédaigneux de la réalité, poursuivaient leurs rêves dans la sphère des étoiles et ne s'abaissaient guère à contempler le pauvre spectacle de la vie humaine telle qu'elle est de nos jours.
Quand on fut rassasié do poésie, la prose réclama ses droits si bien établis dans le vieux parler français. Alors, ce me semble, on en vint à soupçonner que la société actuelle valait la peine d'être vue à travers le prisme de l'imagination. Le roman se hasarda sur ce terrain no\ivcau. Vous fûtes l'un des premiers, M. do Balzac, à défricher ces landes jusqu'alors méprisées. On comprit que de notre temps le romancier devait avoir les qualités du moraliste. Or, il est plus difficile à mon sens d'être un romancier moraliste, que d'atteindre ;ui succès de La Bruyère ou de La Rochefoucauld. Tout homme d'esprit peut distiller son expérience et la réduire en maximes plus ou moins heureuses. C'est une fine liqueur recueillie avec amour
dans un flacon artistement ciselé, qu'on bouche à l'émeri dès qu'il est plein et qu'on laisse vieillir dans un caveau. Le jour où l'on débouche le flacon , il suffit d'une goutte pour parfumer la lèvre d'un homnae de goût. Il ne faut pas plus de talent pour aiguiser une sentence que pour tourner un sonnet. L'observation superficielle a de quoi satisfaire celui dont l'unique ambition est de formuler de piquants axiomes sur la science de la vie. Quelques traits bien mis en relief dévoilent assez en ce cas le sens d'une physionomie caractéristique. Ménippe, Ménalque, Ctésiphon,Mopse, et bien d'autres viennent poser dans votre atelier. Vous les examinez au repos, et si vous avez une certaine habileté de main, vous parvenez sans beaucoup d'efforts à saisir la ressemblance de ces originaux. Une fois le portrait retouché avec soin, il ne vous reste plus qu'à l'encadrer pour en faire hommage au public; où finit votre tâche, là commence le périlleux travail du romancier-moraliste. Ce portrait fixé à votre mur, il l'en détache et l'anime. Ce personnage muet et immobile dont vous avez reproduit la calme figure, il lui donne la parole et le mouvement; son art ne se borne point à la fidèle représentation de l'apparence extérieure. L'écrivain jette les êtres créés par son imagination dans le tourbillon de la vie humaine, et là chaque caractère doit se révéler par des faits qui aboutissent à une conclusion logique. Chaque tête doit varier d'expression (sans que cependant la signification réelle en soit altérée] selon les exigences diverses des situations romanesques, lesquelles veulent être assez habilement enchaînées pour exciter un intérêt de curio-
site matérielle et fournir de plus à l'observation philosophique l'occasion d'éclairer les moindres développements du récit.
Votre plus éclatant mérite, monsieur, consiste à discerner d'un coup d'oeil la place de l'analyse et celle du fait, ou plutôt à combiner ces deux éléments de manière à les féconder l'un par l'autre. Quand une suite d'épi.sodes attachants a familiarisé le lecteur avec vos personnages, quand l'action générale, foi tement liée, peut rester suspendue sans faire languir l'intérêt, vous consacrez parfois un chapitre tout entier à la monographie do chacun dos acteurs de votre drame. Alors , pour choisir un exemple dans les Parents pauvres, vous écrivez à propos de Crevel le parfumeur, successeur de Birotteau , les observations suivantes , si délicates et si vraies :
, « Avez-vous remarqué comme dans l'enfance ou dans les commencements de la vie, nous nous créons tous de nos propres mains un modèle à notre insu ? Ainsi le commis d'une maison do banque rôve, en entrant dans le salon de son patron, de posséder un salon pareil. S'il fait fortune, ce ne sera pas vingt ans plus tard le luxe à la mode qu'il intronisera chez lui, mais le luxe arriéré qui le fascinait jadis. On ne sait pas toutes les sottises qui sont dues à la jalousie pos- Ihume, à l'envie rétrospective, de môme qu'on ignore toutes les folies dues à ces rivalités secrètes qui poussent les hommes à imiter le type qu'il se sont donné, à consumer leurs forces pour être un clair do lune. On ne sait pas combien de temps. vont les gloires éteintes soutenues par les admirations arriérées. »
Ou bien vous illuminez la curieuse organisation de Lisbeth par cette vive peinture d'un do ses travers les plus singuliers :
« Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille fille. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu d'obéir à la mode, que la mode se pliât à ses habitudes et s'appliquât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne (madame Hulot) lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût de chaque jour , aussitôt la cousine Botte retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la gâtait en s'en faisant un vêtement qui tenait des modes impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de 30 francs devenait une loque et la robe un haillon. Elle était à cet égard d'un entêtement de mule. »
Ces remarques sont parfaites et l'on doit regretter que le caractère de la vieille fille ne se maintienne pas jusqu'à la fin du livre entre des limites raisonnables. La cousine Bette, si bien posée dès les premières pages des Parents pauvres, se transforme plus tard, par un coup de baguette magique, en une créature infernale, et devient ainsi tout à fait méconnaissable. C'est la Haine, c'est la Vengeance, c'est Yago, c'est Coliban, que sais-je encore ? Ménagez votre imagination, M. de Balzac; il est inutile de calomnier gratuitement cette pauvre espèce humaine; oii vous voyez la scélératesse la plus noire, je ne puis distinguer que les tristes effets d'une petite passion aigrie. Nous sommes tous, tant que nous sommes, meilleurs et moins grands que vous ne pensez. Votre Lisbeth n'a point une profondeur machiavélique dans
la conception et l'exécution de ses projets vindicatifs. Elle fera le mul dans la mesure de son intelligence, et souvent môme une bonne part de ses méchantes actions sera le résultat d'une inspiration soudaine, au lieu de venir à la suite d'un odieux calcul. Dans quelque situation que vous la placiez, elle n'éprouvera jamais des souffrances assez poignantes pour justifier une phrase comme celle-ci :
« La fumée de l'incendie qui la ravageait semblait passer par ses rides comme par autant de crevasses labourées par une éruption volcanique. »
Il me semble, M. do Balzac, bien que vous soyez, par la grâce des niais, à la tète de l'école réaliste, il me semble, dis-je, que vous subissez encore plus d'une fois les tyrannies de la muse romantique, ignorante du réel. Jaloux do pousser vos types jusqu'à l'idéal rêvé par de pauvres cerveaux malades qui se boursouflent à vide, vous vous élancez, par un artifice de machiniste, jusqu'aux frises du lyrisme, et, ne trouvant pas do point d'appui dans cette ascension improvisée , vous courez le risque de tomber dans les trappes vulgaires du mélodrame. Comme vous vous dérobez, dans ces moments d'exaltation sans cause, à la loi de votre nature, il n'est pas sur[)renant que dès lors vos facultés les plus distinguées vous abandonnent. Le cercle de votre vue, si pénétrante d'ordinaire, s'obscurcit brusquement; n'ayant plus le sentiment des nuances délicates, vous chargez votre palette de couleurs criardes , et le romancier-rmoraliste disjiaraît pour faire place au déclamateur.
Me [)ernu'llrez-vous do conclure, après ceci, que
— no —
tout élan lyrique est funeste à votre talent d'observation, habitué à rayonner dans la sphère des objets réels? Vous avez d'ailleurs, que vous en conveniez ou non, des principes de philosophie qui s'accordent mal avec le culte de l'abstraction. Je reconnais en vous un clerc tourangeau de l'abbaye de Thclème, gouvernée par le révérend père Alcofribas Nasier. Vous êtes païen, M. de Balzac, quoique par une louable intention, vous rendiez souvent hommage à la divinité de la religion catholique. Un peu plus de franchise, et, comme dit La Fontaine, « quiconque est loup agisse en loup ! » Le sentiment religieux vous manque, et s'il en fallait uue preuve tirée des Parents Pauvres, je montrerais comment il vous a été impossible de fixer autour du front de madame Hulot le nimbe mystique des saintes femmes. La belle Adeline, drapée dans son manteau de sœur de charité, a l'air de remplir un personnage et non point de réaliser l'idéal de la vertu catholique. Au contraire, vous réussissez à merveille lorsque vous découvrez l'épaule de Valérie pour qu'elle pose en Dalila devant le comte Wenceslas Steinbock, et l'on a de la peine, quand vous le servez sur une table somptueuse, à ne point toucher au fruit défendu , qui , selon votre expression pittoresque , donne des démangeaisons h l'acier du couteau. Pas plus que la marquise, je ne me reconnais le droit de vous prêcher sur ce point. Il faudrait être en état de grâce pour avoir la force de condamner votre succulente immoralité.
Je terminerai par une réflexion qui a le mérite de résumer avec clarté mon jugement sur la Comédie
humaine et sur les Parents pauvres, une des scènes les plus heureuses de celte comédie. Vos œuvres, M. de Balzac, sont évidemment d'un moraliste trèsbien doué ; mais vos facultés n'ont point atteint la dernière limite du développement régulier, parce que, soit à votre insu, soit par une opération volontaire de la raison, vous vous êtes livré tantôt à la haine violente tantôt au froid mépris du temps présent. Des goûts d'artiste excentrique vous ont empêché, vous et bien d'autres, de connaître votre époque et de l'aimer. Nous sommes depuis la première révolution un peuple do bourgeois, et ce seul mot de bourgeoisie a le privilège d'enflammer la bile de tous les écrivains issus du mouvement romantique de la Restauration. Soit orgueil national, soit penchant à la servitude de cour, les hommes de lettres regrettent aujourd'hui les glorieuses époques de la monarchie absolue. Ils préféreraient , dirait-on , appartenir au cardinal de Richelieu, comme ce fier Corneille, que d'attendre dans les mauvais jours les secours mesquins accordés à la littérature par des chambres économes. Un Auguste, un Louis XIV, un Léon X, un François P"" leur paraissent des protecteurs plus intelligents que trois ou quatre centaines de députés assis sur les banquettes du Palais-Bourbon. Ce serait un problème très-délicat à résoudre que celui de savoir si le régime despotique est plus favorable à la vie littéraire que le gouvernement constitutionnel. La plupart des gens intéressés penchent pour le despotisme , contre l'avis hautement exprimé de Voltaire, qui dénonçait au dix-huitième siècle la situation misérable
des écrivains, en s'indignant dans son beau style de ce que « chacun d'eux briguait une place de valet et une réputation de grand homme. » J'ajoute qu'on devenait parfois un grand homme sans cesser d'être valet. Mieux vaut encore, M. de Balzac, croyez-en mon expérience de diplomate et de voyageur, la liberté sans faste que la servitude dorée. Tout noble de vieille roche que je suis, je me réjouis de voir que, selon la prédiction de Siéyès, le tiers-état est tout dans le royaume. Les affaires politiques n'en vont [)as plus mal qu'aux périodes de notre histoire où régnait le bon plaisir du monarque. La pairie viagère a du bon ; c'est une excellente chose que la chambre des députés, el quant à la société gouvernée par les trois pouvoirs constitutionnels, soyez persuadé qu'elle est supérieure, sous bien des rapports, au vieux monde aristocratique, renversé dans un jour d'orage par les colères légitimes de la raison universelle. Pour moi, je crois en Dieu et au gouvernement représentatif (I); je crois surtout, en optimiste opiniâtre, aux instincts progressifs de l'humanité Riez, M. de Balzac, riez de ces grands mots, si vous voulez, mais félicitez-vous de vivre au milieu de ces manants parvenus dont le mérite vous échoppe. Entrez résolument dans le courant du siècle, votre talent de moraliste y gagnera sans aucun doute. En ce qui me concerne, je suis fort le serviteur de messieurs les bourgeois et je les remercie de la peine qu'ils prennent à gouverner, à éclairer, à émanciper, à moraliser notre chère patrie.
(1) Le baron de R.... est aujourd'hui sénateur, et il raille agréablement la bourgeoisie.
Mais c'est assez discourir, jo m'oublie ù vous donner magistralement une leçon d'optimisme politique, tandis que le pessimisme littéraire attend avec impatience le moment d'élever la voix. Vieux Philiate, jocèdo la parole au jeune Alcesto.
Daignez agréer, Monsieur, etc.
Le baron de R...
Le docteur Z. . . à M. Honoré de B...
Madame la marquise et M. le diplomate, mes vieux amis, ont fait rire à mes dépens l'autour de la Comédie humaine. Je ne leur en veux pas de m'avoir peint avec des couleurs un peu sombres, et je fais preuve de généreux oubli en mêlant sans façon ma prose à leur prose, quoiqu'ils aient presque épuisé le sujet de cette correspondance. Ma dignité dej)édant ne vaut pas que j'insiste pour la défendre; et d'ailleurs, je le déclare, le portrait du cher agrégé ne manque pas d'un certain mérite. Il n'est pas flatté; je crois môme qu'il ressemble, sinon à moi, du moins à quelqu'un des miens. Le jo/ipt^an^ n'est pas un être imaginaire. Il existe sûrement à Paris, dans un salon pareil à celui do notre marquise. Exige-t-on que ce soit moi, je ne refuse pas de me prêter à ce divertissement amical, et, comme Déranger qui chante si haut : « Je suis vilain et très-vilain, >^ je crierai tant que mes amis voudront : — Oui, je suis pédant et très-pédant !
Ainsi que l'a très-bien dit la marquise, je n'aime
guère à écrire, de peur que mon style ne soit insupportable à la lecture. Le beau me transporte, le mauvais n'existe pas à mes yeux, le médiocre me blesse et m'indigne. Si j'é*.ais critique de profession et que la république des lettres eût une chambre des représentants, j'irais m'asseoir au plus vite sur les bancs de l'Opposition.
Voici do quelle façon j'entendrais le rôle de l'Opposition littéraire. Mes observations, monsieur, seront fort courtes. J'ai l'habitude de la brièveté, de la sécheresse même, et cette lettre ne sera qu'un post-scriptum k celles de mes excellents amis.
Je serais de l'Opposition littéraire parce que tous les écrivains, je parle des mieux doués, ont besoin qu'on veille pour eux aux intérêts de leur gloire. Poètes ou prosateurs, quand le but de leur ambition est atteint, quand l'opinion publique les a couronnés, ils ne redoutent plus le jugement impartial du lecteur. Le soldat de fortune monté sur le trône par le dévouement enthousiaste de ses compagnons oublie facilement ses devoirs de parvenu royal. Méprisant les suffrages qui l'ont porté au rang souverain, il ne fait aucun cas de l'approbation de ses amis transformés en sujets. Certain malgré tout de leur dévouement, il ne compte plus ses griefs et se joue des sentiments de son peuple. Tels sont les auteurs les plus illustres à l'égard du public. Ils le traitent en vaincu dès qu'ils le sentent docile.
L'Opposition littéraire défendrait les droits du « lecteur français qui veut être respecté, » selon l'expression de Boileau. Elle ne permettrait pas à l'homme
- Ho —
de talent l'étalage ridicule do cotte présomption olympienne, si bien faite pour épuiser rapidement les sources de l'esprit et du génie. Sans crainte de passer pour sotte, elle rappellerait souvent aux oublieux le quld valeant humeri d'Horace. Adversaire intraitable des coteries et des sectes, sa règle de conduite serait d'admirer ce qui est beau dans un livre sans louer complaisamment le livre tout entier. Elle ferait pour chaque ouvrage la part du blâme et celle de l'éloge, sauf à mécontenter l'auteur, habitué à se laisser enfumer d'encens. L'immoralité d'un ouvrage, et surtout l'immoralité s!/cc(/J««f?, pour employer une expression du baroR-diplomate, la trouverait inflexible : car il est une certaine dignité d'esprit et de cœur dont un écrivain honnête homme ne se doit départir jamais.
Pénétré de ces principes, je ne pourrais admettre avec madame la marquise cette étrange théorie vulgarisée par des esprits mal faits, qu'une qualité suppose toujours un défaut et qu'on doit se garder de toucher à tel défaut, sous peine de détruire telle qualité.
Je contesterais à mon vieil ami le diplomate la justesse de cette opinion que l'orgueil et l'audace excessifs, la multiplicité des tentatives ont une influence salutaire sur les destinées des intelligences d'élite. Je pense tout l'opposé. L'éparpillement des facultés ne vaut rien. Il est nécessaire de les concentrer autant que possible, de les exercer avec mesure dans leur cercle naturel et de leur apprendre, non pas une obéissance passive à la règle, mais le fécond et logique usage de la liberté.
Je n'excuserais nullement l'auteur de la Comédie
humaine sur les témérités licencieuses de certaines peintures d'alcôve, sous prétexte que l'auteur est « un clerc de l'abbaye de Thélèrao » dont la règle unique, formulée par Rabelais, se résume en ces mots : Fay ce que voudras.
Si donc le style des Parents pauvres est incorrect, affecté, bizarre, mêlé çà et là d'exagérations lyriques et de familiarités vulgaires, je ne dirai pas avec la marquise : Gardez, M. do Balzac, gardez vos incorrections, vos amphigouris et vos vulgarités! N'en déplaise à mon contradicteur féminin, il existe encore une langue française, et les vrais écrivains se piquent de la parler dans sa pureté.
D'un autre côté, si, dans la Comédie humaine, je trouve une Eugénie Grandet sur dix Muses du département, je ne m'écrierai pas avec notre diplomate optimiste : Que m'importent les dix Muses du département? Vous aviez le droit, M. de Balzac, de nous donner la douzaine complète, puisque vous aviez écrit ce beau livre cVEiigénie Grandet. Loin de raisonner sur de telles hases, je prendrais l'argument à rebours et je dirais : — Puisque vous avez écrit ce beau livre A'Eugénie Grandet, qui vous forçait, M. de Balzac, à composer dix ouvrages comme la Muse du département ? Une nouvelle Eugénie Grandet n'aurait-elle pas eu plus do prix? Deux petits volumes excellents ne sontils pas mille fois préférables à quinze ou vingt de médiocre espèce ?
Et raisonnant toujours de la sorte, j'arriverais à prouver que la critique de pur sentiment, comme la fait la marquise, ou de haute générosité, comme la
lait le diplomale, n'est point celle qui doit s'appliquer aux ouvrages d'un romancier d'élite comme l'auteur des Parents pauvres.
Il est vrai que mes doux amis auraient la faculté de me montrer à leur tour l'erreur profonde où je tombe quand je no sens pas ou ne raisonne pas comme eux. Cette diversité de jugements vous amusera sans doute, M. de Balzac , et peut-être répèlcrcz-vous h ce propos le mot naïf do madame de La Ferté : « Je ne trouve que moi dans le monde qui ai toujours raison. »
En dépit de mes restrictions, les Parents pauvres n'en sont pas moins une œuvre très-remarquable. La Comédie humaine restera; et, d'ailleurs, quand une œuvre réveille ronthousiasme d'une fournie d'esprit comme la marquise, ou obticnit l'admiration d'un lecteur éclairé comme notre dijilomato, elle [)eut bien se passer, je crois, derap[)robation complète d'un pédant.
Agréez, je vous prie, etc.
Le docteur Z....