AU JARDIN DES PLANTES
.4 mylord Macaulay (I)
Quoique je n'aie jamais eu l'honneur, mylord, de vous entendre à la Chambre des Communes, il y a longtemps déjà que j'ai compris, il y a longtemps que j'admire la dignité de votre caractère, la grandeur et l'éclat de votre talent. Ne pouvant vous écouter à Londres, dans vos belles séances de nuit, aux flambeaux, j'avais pris le parti de vous lire en anglais, le soir, à la clarté de ma lampe. Dans vos Essais critiques et historiques, ou dans votre Histoire d'Angleterre, à travers l'écrivain je cherchais passionnément l'orateur, et je le devinais. A travers l'orateur, s'il m'eût été permis de l'entendre, j'aurais peut-être mal vu l'écrivain.
Ce qui me frappe toujours dans certains esprits de
',0 Au moment où ces pages étaieiii sous presse, on recevait à Paris la nouvelle de la mort de lord Macaulay. Nous maintenons notre dédicace en tc'te de celte lettre, comme un hommage posthume au talent de l'illustre historien.
ce temps, ce qui leur a donné un grand charme de nouveauté, de modernité, c'est qu'avant de se manifester par la parole, ils se sont révélés et formés par la presse. Ils ont raisonné, ils ont pensé, ils ont discuté avec eux-mêmes, ils ont écrit, avant qu'on ne vît trembler leurs lèvres au souffle orageux de l'improvisation. Quand, dans une destinée d'homme public, l'écrivain devance ainsi l'orateur, il est assuré que plus tard l'orateur achève l'écrivain ; car il lui communique l'élasticité, la force d'expansion, le mouvement dans la lumière, la chaleur dans le mouvement. Et voici des livres, en effet, où la lettre moulée tressaille, ou les feuillets s'agitent, où la phrase se lève, gesticule et parle , on voit circuler le sang de la pensée, on entend palpiter l'âme de l'auteur. Que si, au contraire, l'orateur précède l'écrivain, il y a presque toujours péril pour l'écrivain. Chez les hommes d'élite, en qui s'amalgament les deux talents, l'orateur est donc subordonné à l'écrivain plus que l'écrivain à l'orateur. La primauté appartenait peut-être à celui-ci dans le monde antique ; dans le monde moderne, elle appartient à son rival. Les purs tempéraments d'orateur, à Paris et à Londres, n'ont jamais produit un grand écrivain.
A mes yeux, mylord, l'orateur de la chambre des Communes ne saurait dominer en vous l'historien. Et que m'importe, après tout, le communer ? 1\ procède évidemment de l'historien, et n'a pu que réagir de ten:îps en temps sur l'auteur. Cela est si vrai, que vous traiteriez vous-même d'insensé, je n'en doute pas, le critique malavisé qui, par ignorance ou par fantaisie de rêveur paradoxal, subordonnerait en vous l'écrivain à
l'oralcur. Eh bien, j'en suis umcrvcillû, ce critique improbable existe, et, loin do passer pour insensé, il passe, nu Journal des Débats et à la Bévue des Deux Mondes, pour un jeune prodige. Les vieillards le saluent et lui ouvrent leurs rangs ; les jeunes gens éblouis reculent de trois pas pour l'admirer. Il s'avance avec la sérénité radieuse d'un inventeur, d'un rénovateur, d'un prophète. « Qui es-tu, noble adolcsi^ent? lui demandent ses disciples. On te prendrait d'abord pour un Prussien ; mais ton port et ta démarche sont celles d'un fils de l'Attiquc. Ne serais-tu pas, dis-nous, un de ces sublimes jeunes gens de Platon que tu as si harmonieusement décrits : Meuexène, fils do Démo[)hon, ou peut-être Charmide, enfant de Glaucon, neveu de Pyrilampe ? — Ni Charmide, ni Menexène, amis ! Je suis en effet Grec et Prussien, je descends de Hegel et d'Aristote, par l'Ecole normale ; j'ai inventé une méthode de critique, et je m'appelle tout uniment H. Taine. > Il a inventé une méthode, mylord ! Et comment en douter, lorsque M. Sainte-Beuve, M. Guillaume Guizol, fils de François, M. Prévost-Paradol, M. Weiss, et feu Gustave Planche lui-même, qui, par parenthèse, reçoit décidément les honneurs de l'apothéose, lorsque tant de gens d'esprit et d'hommes de routine, tant de critiques ingénieux et de lourds pédants ont consciencieusement pris la peine de la discuter? La méthode existe, elle vous a été appliquée à vous-même, dès les premières pages d'un écrit, dont le titre. Essais de critique et d'histoire, est littéralement traduit du titre d'un de vos livres : Critical and historical essays. M. H. Taine, à l'aide de cet instrument qui lui vient,
dit-il, d'Aristote et de Hégol, a disséqué votre cerveau sur une table d'amphithéutro, et il a découvert deux choses : 1" que vous étiez Anglais ; 2° que vous étiez un orateur! Anglais du littoral, il est vrai, à cause de vos tendances cosmopolites ; mais orateur d'abord, orateur ensuite, et, quoique écrivain, orateur toujours ! Sa conclusion est trop curieuse pour que je ne vous la communique pas tout de suite :
« La vérité est que M. Macaulay est orateur, et que, possédant au plus haut degré les facultés oratoires, il
paraît suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas
Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il aborde sur M. Macaulay. Qu'il se rembarque ; il faut entreprendre une autre traversée aussi longue pour parvenir sur le sol anglais. »
Tels sont les résultats de la méthode nouvelle.
Moi, qui n'ai pas inventé de méthode, hélas ! me sorais-je grossièrement trompé , mylord ? Aurais-je mal lu vos ouvrages ? L'assurance de M. Taine me fait trembler. Il a peut-être appris l'anglais à Berlin, tandis que je l'apprenais à Paris I Franchement, je ne voudrais pas rencontrer M. Taine avant de connaître à fond sa méthode. Cet homme nouveau, avec sa méthode nouvelle, me regarderait sans doute comme un revenant. Ne serais-je, auprès de lui et devant vous, mylord, qu'un Français du temps de madame Henriette?
Malgré tout le respect que m'inspirent les découvertes de M. Taine, comme, en résumé, je crois être de mon temps, je me suis attaché à étudier de près la fameuse méthode de ce révélateur. Eh bien, je le
regrette, sa prétendue découverte ressemble exactementaux butons llollunls do la fable :
De loin c'est quelque chose, et de près ce îi'est rien.
Le médecin de Molière, qui place le cœur à droite, et qui s'écrie triomphalement : « Nous avons changé tout cela ! » ce docteur empirique, si dédaigneux de la médecine ordinaire, est vraiment on possession d'une science aussi sérieuse que celle de M. Taine, un docteur à priori comme celui du Théâtre-Français. Il a UDe méthode pour guérir qui vaut celle de M. Taine pour critiquer. « Placer le cœur à droite et changer tout cela, » voilà tout le système, voilà le merveilleux Eurêka de ces deux grands savants. Qu'est-ce que la littérature? se demande M. Taine: une pure collection de phénomènes d'histoire naturelle! Cela dit, notre homme s'installe au Jardin des Plantes, entre familièrement dans les loges de la ménagerie, visite à son gré le palais des singes, professe et discourt dans les chaires du Muséum, prenant tour à tour dans ses mains un squelette d'historien ou de romancier, des fleurs desséchées d'imagination ou de poésie, et s'écriant avec gravité : « Messieurs, ce romancier est un lynx, et cet historien une taupe ; ce poète est une tulipe, et ce prosateur un perroquet 1 (Juant à moi, je suis un phénomène d'une espèce toute nouvelle, je suis le critique naturaliste ! »
Vous croyez peut-être que je plaisante, mylord ? Je n'interprète plus M. Taine, je le cite, et, .remarquez-le bien, je le cite textuellement. Le passage suivant, qui résume en une hypothèse touto la méthode, me four-
nira l'occasion de la réfuter et de la caractériser. Vous verrez alors que cette méthode tant prônée a tout au plus la valeur d'une recette, et que, d'ailleurs, la recette est mauvaise, puisqu'il est impossible h M. Taine lui-même d'en faire une seule fois l'application.
« Voici un noble cheval, et devant lui, un pinceau à la main, le plus grand artiste du monde. Peu à peu une figure se dresse sur la toile, vivante, les naseaux ouverts, les yeux ardents ; la ligne des reins se courbe et le poil frémit, les jarrets se tendent comme des arcs... »
Bref, le cheval est peint ; je passe les autres détails de la description.
« N'y a-t-il plus rien à faire, continue M. Taine, et la toile ainsi remplie répond-elle à toute question ? Une seule reste encore, et tout entière en ce petit mot : Pourquoi ? Armé de ce petit mot, un homme arrive, ouvre l'animal. Pourquoi la jambe se mouvait-elle? Parce que l'os était soulevé, parce que le tendon inséré au muscle tirait l'os, parce que le nerf, sous l'action de la moelle et du cerveau, contractait le muscle. Pourquoi la jambe est-elle ainsi contractée ? Parce que l'animal est un vertébré et un mammifère... »
Auriez-vous deviné, mylord, que c'est par de semblables inductions qu'on a découvert en vous un Anglais et un orateur ?
« Or il y a une anatomie dans l'histoire humaine comme dans l'histoire naturelle. »
Et, d'après M. Taine, la critiquo, encombréo de peintres, a toujours manqué d'anatomistes. M. Sainte- Beuve, par exemple (et ce n'est pas moi qui choisis ce nom-là ), M. Sainte-Beuve peignait lo cheval, la couleur des yeux, les taches du poil, les frémissemcnls de la peau, l'expression de la bouche, les jeux de la lumière, etc. ; mais il ne soulevait pas l'os de la jambe, il ne voyait ni le tendon inséré au muscle, ni le nerf sous l'action de la moelle et du cerceau. Pauvre homme naïf ! Vous étiez un critique qui peint, qui fait voir, et non un critiquo qui philosophe sur l'écorché, qui fait comprendre. Vous poursuiviez les détails délicats, M. Taine recherche les grandes causes ; vous développiez, il réduit; vous saisissiez au vol les traits fugitifs d'une figure, il s'attache à ces forces génératrices qui produisent dans la vie toute une série d'événements !
Il faut des critiques -peintres pourtant, il faut des Sainte-Beuve. M. Taine, bien loin de les condamner, les accueille d'un ton protecteur, comme M. Geoffroy Saint-llilaire et Cuvier auraient accueilli les artistes qui dessinaient ou coloriaient les planches de leurs livres. Mais, au-dessus des critiques-peintres, il y a les critiques-anatomistes, les critiques-naturalistes, les Geoffroy et les Cuvier de la littérature.
Oui, je le veux bien, monsieur Taine, je l'admets un instant, il nous faut par dessus tout, il nous faut désormais en critique des Geoffroy Saint-IIilaire et des Cuvier ; et vous serez un beau jour Cuvier et Geoffroy tout ensemble, si Dieu vous prête vie. Mais que diriezvous si je renversais votre hypothèse du cheval, du peintre et de l'anatomiste, pour l'appliquer uniquement
aux sciences naturelles ? Si je m'écriais, à mon tour, qu'il y a ou au Jardin des Plantes assez de Cuvier et de Geoffroy, que le moment est venu d'installer au Muséum les peintres du cheval à côté des analomisles du dit cheval, qu'il est convenable d'y donner une chaire à M. Sainte-Beuve, à M, deSacy, à M. Saint-Marc Girardin, que sais-je? Vous diriez peut-être que je suis badin, futile, lurlupin. Et vous donc, monsieur Taine, et vous, croyez-vous être sérieux? Quand vous transvasez l'art dans la science, ne puis-je transférer l'Académie française au Muséum? Badinez, badinez tant qu'il vous plaira ; imitez M. Méry, faites du paradoxe ; imitez M. Edmond About, faites de l'esprit ; mais gardez-vous bien d'annoncer que vous montez, avec le flambeau d'Aristote ou de Hegel, dans la chaire de Geoffroy Saint-Hilaire ou de Cuvier, pour éclairer d'un rayon nouveau les tâtonnements enfantins de l'ancienne critique.
La méthode de M. Taine, vous le voyez, mylord, se réduit à étiqueter les esprits comme on étiquette les mammifères, les invertébrés, les mollusques. Elle se distingue, si on la dépouille de tout son cortège de prétentions philosophiques et scientifiques, par un caractère de naïveté presque enfantine. Pourquoi M. Taine s'est-il imposé la tâche d'écrire un livre ? Il lui suffisait de quelques mots de préface pour exposer son procédé, sa recette, et d'un seul article pour en montrer l'application. Après son essai sur Macaulay, il n'avait qu'à dresser une liste des autres écrivains qu'il a collectionnés, Guizot, Dickens, Fléchier, Thackeray, Saint- Simon, madame de Lafayette, Michelet, Troplong,
Montalembert, et à mettre une (jpitliète en regard de chaque nom. Sa collection eût tenu moins do place, elle aurait pu sans inconvénient occu[(er une des moindres vitrines des galeries du Muséum, où elle aurait dignement figuré sous cette légeirde : « Donné par M. Taine au Jardin des Plantes. »
II n'y a en elîet qu'un article, mylord, dans le recueil d'articles intitulé comme votre livre, Essais de critique et d'histoire. Il n'y a que cinquante pages à lire dans ces quatre cents pages. J'ai tout lu pourtant ; mais, arrivé au dernier feuillet, je me suis rabattu, n'ayant pas de temps à perdre, sur l'élude qui vous est consacrée. Celte élude, je l'ai relue, analysée, annotée, retournée sous toutes ses faces avec le soin le plus minutieux. Je connais parfaitement M. Taine à présent. Ce naturaliste de l'âme, comme il s'appelle lui-même, n'a aucune solidité, aucun point fixe, aucune base de raisonnement, aucune rigueur scientifique. Sous une apparence de précision se révèle une prolixité naturelle qui tient à une hésitation perpétuelle de l'esprit. Les phrases se succèdent comme des soldats prussiens qui manœuvrent sur une môme ligne. Les casques et les baïonnettes, les couleurs de l'uniforme chatoyent au soleil ; mais ces effets de himière sont les résultats mécaniques do la science du capitaine instructeur. Rhétorique, mylord , pure rhétorique I M. Taine n'est préoccupé que d'aiguiser un trait, de balancer une antithèse, d'étaler un rouleau d'images, d'amener un choc de mots phosphoriques, d'exécuter devant le public les manœuvres do style les plus variées et ies plus brillantes. Ces exercices d'habile rhéteur, formé à l'école
de bataillon de l'Université, ces exercices amusent un instant l'attention désœuvrée ; ils fatiguent bientôt par leur monotonie, je dis mieux, par leur monotainie. Je puis bien dire monotaine pour monotone, comme Voltaire a dit galUhomas pour galimatias. Du reste, les lieux communs abondent, les contradictions pullulent ; j'entends par lieux communs non-seulement les formules d'école, mais les paradoxes usés, les témérités d'imitateur, les tics et les grimaces d'originalité.
Quant aux contradictions, je n'en donnerai qu'un exemple tiré du premier de ces Essais de critique et d'histoire.
Dans cet essai, mylord, c'est de vous qu'il s'agit, vous le savez déjà. M. Taine débute, conformément à sa méthode ou plutôt à sa recette, par accoler à votre nom l'épithète d'orateur. L'historien Macaulay n'est qu'un orateur, voilà qui est convenu. Il marche, il cause, il écrit, il se mouche, il parle, il se tait, si vous voulez, il se tait en orateur ! Cela est fatal, cela est inévitable : il est né orateur, orateur il mourra. Les circonstance^ du temps où il a vécu, son éducation, sa patrie, ses impressions de toute sorte (pourquoi pas ses amours? ] ont fait de ce personnage un orateur à perpétuité. Dieu avait mis sur son front une étiquette invisible ; M. Taine l'a découverte et l'a lue. M. Taine pouvait garder ce secret dans son âme, mais il a mieux aimé le livrer au public et déduire ostensiblement toutes les conséquences de sa découverte.
Ces conséquences, relevons les une à une, mylord. Etant né orateur, vous devenez historien ; mais comme vous êtes marqué d'un caractère fatal, il me paraît
impossible que l'historien ait d'autres facultés que les facultés oratoires. Car enfin, si la méthode ou la recette de M. Taiue consistait à vous bombarder orateur pour vous proclamer ensuite juge, savant, homme d'esprit, peintre et poète, j'oserais en conclure que la méthoderecette est beaucoup trop changeante pour demeurer infaillible. Je lis tout simplement et je cite :
Page 8 ; « Si j'osais employer, comme M. Macaulay, des comparaisons religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier... , où il n'y aura plus d'artistes, mais seulement des justes et des pécheurs. »
Vous voilà déjà mylord, une espèce de grand-juge divin, un chief-justice céleste, un Dieu rémunérateur et vengeur.
Page 14 : « Son récit est un réquisitoire, etc., etc. » M. Taine vous transforme en procureur général, en accusateur public, ce qui est un peu différent d'un grandjuge.
Page 24 : « Il n'expose pas son opinion, il la plaide. . » Avocat ! vous êtes maintenant avocat I
Quatre pages séparent cette affirmation de la suivante : « On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savaiit, l'orateur et l'homme d'esprit ; il y a dans .M. Macaulay un poète. »
Page 33, à propos du jugement de Warren-Hasting dans la grande cour du parlement : « Cette évocation de l'histoire, de la gloire et do la constitution nationale forme un tableau d'un genre unique... ; le talent comme le tableau est tout anglais. » Et plus bas encore : « Chez lui les portraits se mêlent au récit ...»
Donc vous êtes peintre. Et ce n'est pas tout ; je pour-
rais reproduire des fragments d'où il résulte que vous avez encore les titres de touriste, psychologue, tacticien, économiste, littérateur, pubUciste, artiste, biographe, conteur, philosophe.
Le moyen de rester orateur avec tous ces titres ! Serait-ce, par hasard, qu'il y a une manière d'être artiste, psychologue. et touriste en orateur ? Apparemment ; car, à la page 40, je trouve ce qui suit :
<£ Il n'est point poète comme M. Michelet, il n'est point philosophe comme M. Guizot ; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires... »
Et plus loin, page 53 :
« Il semble qu'il soit un vulgarisateur comme M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry. La vérité est qu'il est orateur... Il n'est pas philosophe, parce que... Il n'est pas artiste, puisque... Il n'est pas vulgarisateur, car... » Je supprime les développements.
Mais qui étes-vous donc, mylord, et c[u'êtes-vous? Ah ! je donne ma langue aux chiens. Ce que vous êtes réellement, tout le monde le sait ; mais ce que vous êtes pour M. Taine, personne ne le saura, pas même M. Taine.
Je me suis engagé à n'examiner que l'article-Macaulay : j'aurais pu étendre mes observations aux articles sur Saint-Simon, Michelet, etc. On verrait, par exemple, que Saint-Simon, qui est un peintre, devient un poète épique, un psychologue d'instinct, un allumeur de réverbères (voir la comparaison du lustre, qui a fait la joie de M. de Montalembert), et je ne sais quoi encore : un peu de Balzac, un peu de Victor Hugo, un
peu de Walter-Scott et un peu do Gustave Doré... de Gustave Doré, je ne me trompe pa.s, mylord, do Gustave Doré qui revient encore comme terme de comparaison dans l'étude sur Michelet, où je relève ce curieux rapprochement : « M. Michelet (qui, de parla méthode, est un poète), M. Michelet écrit comme Delacroix peint et comme Doré dessine. » Michelet et Gustave Doré! Gustave Doré et Saint-Simon ! A quoi sert d'invoquer en grec Aristote, et en allemand Hegel; pourquoi découvrir et proclamer une nouvelle méthode de critique, si l'on doit aboutir à de telles comparaisons (I)?
Le naturaliste de l'âme, mylord, cela m'est démontré maintenant, n'a guère réussi à classer les esprits, et, de plus, il a toujours ignoré les procédés ordinaires des naturalistes classiques. Quand un professeur du Muséum décrit un mammifère, il ne décrit pas un monstre antédiluvien. M. ïaino, avec sa méthode, ne découvre que poissons qui perchent, oiseaux qui rampent, serpents qui planent, huîtres qui ruminent ; pas un être régulier... des monstres I
Etes-vous, mylord, suffisamment édifié sur la fameuse méthode? A-t-elle quelque chose de commun avec l'instrument d'Aristoto ou de Hegel ? L'instrument de M. Taine n'est, en vérité, qu'un outil enfantin; mais voyons si, par hasard, comme on le prétend, il a remué des idées.
(1 M. Gustave Doré a illustré tout récemment un Voyage aur Pyrénées de M. Taine, qui ressemble à un clicf-d' oeuvre de .M. About^ et qui est désornîais classé parmi les objets d'étrennes. M. Gustave Doré devrait bien illustrer aussi les Philosophes modernes, ce gros badinage d'amateur.
Quelles sont les idées de M. Taiiie en littérature et en histoire, puisque son livre s'appelle Essais d'histoire et de critique ? M. Taiue a-t-il un système en histoire, et en littérature une doctrine?
Je ne veux pas m'arrêter aux détails, car je me perdrais dans un fouillis de contradictions, de parallèles d'école et de contrastes à effet. A quoi me servirait, par exemple, de constater que, selon M. Taine, il y a conformité entre la sculpture et les lettres, que la critique est V histoire naturelle de Vâme, et que le style vrai consiste à chiffrer ses sensations, ce qui aboutirait à déclarer tout d'un trait que la littérature est à la fois un art héroïque, une science anatomique et une industrie mathématique ? Pourquoi noterais-je des assertions pareilles à celles-ci : « Au dix-septième siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde, et les hommes du monde en artistes ; » ou : « Au temps de madame de Lafayette, la littérature naissait ; » ou bien encore : « Lorsque les grands orateurs consentent à écrire, ce sont les plus puissants des écrivains. » Comme si La Fontaine, Molière, Bossuet, Pascal, écrivaient en hommes du monde, et M. de Méré ou madame de Sablé en artistes I Comme si le mot d'artiste ne jurait pas en face de ces seuls mots : dix-septième siècle ! Comme si, d'un autre côté, après avoir traité de ridicule le fameux oracle de Boileau : « Enfin Malherbe vint, » notre époque était assez entichée de paradoxes pour y substituer
cet autre décret : « Enfin, madame do Lafayette parut! » Comme si, enfin, Mirabeau avait écrit le Vicaire savoyard, et Rousseau foudroyé à la tribune les émissaires de Versailles I Laissons ces puérilités et allons au fond des choses.
En littérature et en histoire, la doctrine de M. Taine va tout droit à la fatalité bestiale, ou, ce qui est la mémo chose, au réalisme.
Un siècle, une nation, un écrivain, un artiste, sont marqués d'avance et rigoureusement circonscrits. Ils feront ceci et non cela, parce qu'ils ont paru avec tel caractère et non tel autre. Ne parlez ni de croisements d'idées, ni d'échanges d'influence, ni de filiations intellectuelles, ni du jeu tout-puissant et permanent de la liberté humaine, ni do cette féconde et universelle atmosphère de la civilisation qui fait qu'une haute et claire intelligence, en tout temps, en tout lieu, a le droit de se déclarer à la fois citoyenne de Paris et de Londres, de Jérusalem et d'Alexandrie, d'Athènes et de Rome. Hommes et nations, époques et races, autant de machines qui obéissent rigoureusement à leur unique rouage, autant do loups chassés du bois par la faim, autant d'animaux classés par le naturaliste, qui s'en vont, l'étiquette au front, promener d'un bout de la terre à l'autre les victoires du tempérament et les assauts de l'instinct. Les âmes sont des corps, les facultés des besoins et des appétits, les intelligences des brutes, et la république des esprits se change en Eldorado (cellulaire do la chair.
M. Taine est, en plein dix-neuvième siècle, l'honune du serf-arbitre. Nous tenons pour le libre arbitre [ar-
tout, et si nous devions abandonner ce trésor de l'âme individuelle et de l'humanité, nous préférerions toujours au catéchisme de M. Taine le catéchisme de Montaigne et de Pascal.
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