‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 11 sur 110 · A M. O*** B*** DÉPUTÉ · texte numérisé non relu

A M. O*** B*** DÉPUTÉ

CONTRE LE PARTAGE DE LA TURQUIE

Comment en nn plomb vil l’or pur s'cst-il changé ?

H Racime. Àthalie.

Monsieur,

Au nom de l’émigralion polonaise à Paris, je viens vous exprimer notre assentiment aux paroles courageuses prononcées par vous, lors de la discussion du budget des affaires étrangères, sur la question d’Orient; ainsi que noire adhésion absolue aux tendances qu’elles ont si noblement ânterprélées devant la chambre.

C’est vous qui le premier, sous ce règne, avez formulé le, principe tant contesté de morale en matière de politique; principe étrange qui, cela devait être, a produit tant de surprise parmi les vieux adeptes de la diplomatie. Que diront, en effet, les partisans du fait accompli et de la force raatéili lle? Ceux qui font dériver la justice de la pnissance et non du droit! Ou ceux qui ont pris au sérieux le précepte ironique de Talleyrand : « La morale des hommes supérieurs, c'est l’habileté!» Ou ceux qui s’imaginent avec Marie-Thérèse qu’une indulgence de Rome peut tout absoudre, même nn brigandage politique ! Ou ceux enfin qui disent avec Frédéric 11 : Suum cuique! » ce qui pourrait au besoin se traduire par le mot célèbre : « Chacun pour soi!.., » H a fallu vraiment de l’audace pour venir articuler cette foi mule nouvelle qui résonne d’une manière, si discordante aux oicilles des Loyola de. cabinet, blanchis dans les finasseries des conseils intimes, ou dans les missions délicates. La morale? mais c'est une réforme violente, qui compromet des existences toutes faites, des droits acquis! La morale? mais nous l’avons mise en actions; nous en avons fait une industrie fort lucrative! La morale?

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mais quel est donc le prédicateur qui s’est trompé d’auditoire, et qui s’est avisé de prononcer son sermon à la tribune !

Un instant, moi-mème qui vous parle, spectateur assidu des drames parlementaires, j’ai en peur pour vous; j’ai cru entendre des chuchotements qui n’osaient pas encore se convertir en murmures, entrevoir un commencement d’interruption et de rappel à l’ordre. Eh bien! au risque de scandaliser les chastes oreilles de la majorité, vous avez eu ce courage, et vous avez bien fait.

Vous avez le premier fait brèche à cette politique dictée par la peur, qui sanctionne les crimes heureux; qui donne raison au plus fort sur le plus faible, et qui voudrait entraîner la France dans la déshonorante complicité d’un paitage.

C’est bien là cette politique odieuse qui a consacre le démembrement de la Pologne ; et dont les résultats feraient la honte des temps où nous vivons, si bientôt effet et cause ne devaient pas s’évanouir à la fois devant la justice des nations. C’est bien là cette politique flétrie, il y a cinquante ans, à la même tribune, par la noble indignation de Chénier, de Lepaux, de Thibaudeau ; dont les voix généreuses s’élèveraient encore aujourd'hui pour faire casser Finjuste arrûl que plusieurs de vos honorables collègues ont prononcé sur la Turquie renaissante.

Mais, à cette époque, la France était frappée de torpeur et d’épuisement; elle ne pouvait que faire des vœux stériles pour le maintien de l’indépendance polonaise : elle avait à peine assez d’héroïsme, d’énergie et d’activité pour pourvoir à son propre salut.

Aujourd’hui, la France est calme et prospère ; il ne lui manque, pour reprendre toute sa grandeur nationale, que d’en avoir la conscience et la volonté. Aujourd’hui, un pareil abandon serait un tort sans excuse; il refléterait sur l’Europe entière un long avenir de trouble et de remords.

C’est à la France qu’il convient de prendre l’initiative de répression contre ce désir inouï de conquêtes, de triomphes, de spoliations, cette soif de sang qui depuis Pierre 1*' et Catherine Il tourmente les entradles de la Russie; et qui lui a fait envahir, sans éteindre sa dévorante expansion, la septième partie du globe habité. Je suis loin de fonder des eipérances chimériques d’affaissement et de mort pour la Russie sur

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l'extrême développement de ses limites : espérances vaines, pour ceux même qui voudraient les inspirer. Car en considérant la complexion nerveuse et robuste de cet État despotique, déjà trop grand pour pouvoir s’arrêter, l’unité d’action irrésistible, quoique lente et mesurée, de sa diplomatie; et d’autre part, l’insulfisance des expédients qui lui sont opposés, on ne peut se défendre d’un sentiment de terreur pour l’avenir des nations : tout porte à croire qu’il n’y aura de repos, de sécurité pour l’Europe, que lorsque cette inquiète puissance sera refoulée dans scs limites naturelles, celles d’avant 108(t, par les forces réunies de la civilisation.

Que si même il y avait à ojiter librement entre la domination musulmane ou moskovite en Orient, il faudrait sans hésitation se prononcer pour la première ; et comme ce point de vue est à mon avis fort important, permettez-moi, Monsieur, de le considérer avec toute l’attention qu’il commande.

On s’accorde généralement à reconnaître aux enfants d’Osman les vertus de probité, de tempérance, de foi gardée aux engagements, de valeur perso?melIe ; qualités éminentes qui réhabilitent i’islamisme aux yeux de l’histoire et des hommes, et peuvent servir de base à des réformes positives, à la reconstitution radicale de l’empire lurk ; si toutefois son essor de rénovation n’est pas ariêté par le glaive de N'icolas, de meme que celui de la Pologne l’a été depuis t76i par ses prédécesseurs. Voilà comment s’explique âxe su jet un voyageur poète, dont je craindrais, en les altérant, d’affaiblir les expression.s (t) :

« Comme race d’hommes, comme nation, ils sont encore, à mou avis, les premiers et les plus dignes parmi les peuplades de leur vaste empire. Leur caractère est le plus noble et le plus grand; leur courage est intact : leurs vertus civiles, religieuses et domestiques sont faites pour inspirer, à tout esprit impartial, l’estime et l’admiration. Leur noblesse est écrite sur leurs fronts et dans leurs actions; s’ils avaient de meilleures lois et un gouvernement plus éclairé, ils seraient un des premiers peuples du monde. Tous leurs sentiments sont généreux; c’est un peuple do patriarches et de contemplateurs, d’adorateurs et de philosophes : quand Dieu a parlé par eux, c’est

(1) li. d* Lamartine, Voyag* rn Orient.

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un peuple de lidros et de rnartyi-s. . tine pareille race d’hommes, selon moi, fait honneur à l’iuimanité •

On aurait de la peine à croire que cet cloquent tableau fut tracé par le principal promoteur du partage de la Turquie; par celui qui considère sa déchéance comme une loi de la fatalité : qui, par un singulier contraste dont on ne retrouve que trop d’exemples dans ses écrits, affirme le principe^ pour nier la conséquence. Le diplomate amateur, redevenu poêle éminent, n’a pu se défendre d’un sentiment de justice en comparant la race turque avec les races dégénérées et bâtardes qui encombrent 1a i’éninsule. l’arcouronscc livre qui naguère a produit en Europe tant de sensation; relisons surtout les pages écrites sous l'impression immédiate de l’accueil hospitalier dont le voyageur a été l’objet durant son séjour en Orient^ et dégageons, s’il se peut, la vérité des préoccupations sociales et des sympathies personnelles de l’auteur : n’y trouverons-nous pas une apologie involontaire de l'Islamisme, cl qui semble protester à chaque ligne contre les conclusions politiques qu’i voudrait tiicr de son pèb-rinage? Ce dithyrambe échappé à son admiration n’est-il pas le plus beau plaidoyer qui puisse être prononcé en faveur de la cause musulmane? Je cite au hasard un passage du même ré.sumé, inscrit en tête du premier : « Si le plan que je conçois et (|uc je propose devait enlraitier la violence, l’ex pall iation forcée de ces débris d’une grande et généreuse nation, je regarderais ce plan comme un crime! »

Eh quoil des hommes doués d’un tel caractère, pourraient-ils se rc.signer à céder la Turquie, sans résistance et sans une large effusion de sang, à ceux qu’ils méprisent autant au moins qu’ils les haïssent? I.e successeur de Mahmoud conscutirait-il de bonne grâce, même après la balaille de Nesib, à céder Constantinople aux Russes et le Caire aux Anglais, parce qu’un congrès européen aurait, dans sa haute sagesse, statué que la Turquie a cessé d’exister? Croit-on qu'il se contenterait de s’écrier comme te roi de Grenade, Roabdil, chassé de ses Etats, et contemplant des hauteurs de l’adul les cimes merveilleuses derAllhambra : « C’était écrit! «et de repasser tranquillement le Bosphore?

Mais alors même, si Constantinople devenait le partage de Nicolas; si la nier Noire devenait un lac intérieur de son empire, comme la mer Blanche et le .golfe de Finlande, quels seraient les dédommagements offerts à l’Autriche et à l’Angle-

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terre? quels seraient ceux promis à la France? Pour l’Autriche, serait ce l'embouchure du Danube? Mais à ce compte l’empire russe se verrait coupé par le milieu, puisque la Moldavie, devenue autrichienne , ferait brèche entre la Bulgarie et la Bessarabie.

Pour l’Angleterre, serait-ce l’Égypte qui lui ouvrirait une communication directe avec les Indes, et l’indemniserait des perles de son commerce avec l’Orient, envahi par les Moskovites? Mais avant, il faudiail ensanglanter les ondes de la Méditerranée; encore le caractère belliqueux de Méhémcl-Ali et d’ibrahim pouiTait-il faire évaluer avec certitude les chances d’un pareil combat? Peut-on emporter Ale.\andrie et Saint- Jean-d’Acre d’un coup de main ?

Pour la France, serait-ce la facilité de colonisation dans les pays soumis à son protectorat, et le mince avantage d’avoir fondé plusieurs villes sur les côtes de Syrie ou dans l'ilc de Chypre, sans aucune indemnité réelle de territoire? Mais ce serait un marché de dupe, dont la Russie seule profiterait, et dont la Fi'ance, comme toujours, serait le jouet et la victime. Nous voyons que l’idée même d'un pareil partage est inadmissible; qu’elle offre dès le premier aspect des difficultés sans solution.

On ne saurait non plus admettre l’exactitude des chiffres donnés par le livre dont il est question sur la population turque; il suffira de citer Constantinople qui, d’après Niebuhr, compte un million, d’après Balbi, cinq cent mille, d'après le Voyage en Orient, deux cent cinquante mille habitants. Le chiffre total de la population ottomane s’élève, d’après Niebuhr, à quarante-neuf millions, y compris trente six millions pour l’Asie et cinq millions pour l’Egypte ; chiflre de beaucoup supérieur à celui du Voyage en Orient.

Voilà ce que disait encore l’illustre voyageur, après un feu d’arUBce donné en 1833, parle comte Orloff, au sultan, à l’occasion de son départ pour la Russie cl du succès prévu de son ambassade: « Que pensait Mahmoud lui-même sous le sourire afledé de ses lèvres ? Quel serpent lui dévorait le cœur? Ah ! il yavait là-dedans quelque chose de profondément triste, quelque chose qui brisait le cœur pour lui, et qui aurait dû suffire, selon moi, pour lui rendre l’héroïsme par le remords. Et il y avait aussi quelque chose de profondément consolant pour la pensée du pbilosoplie, qui reconnaît la Providence et qui aime

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les hommes. C’ëtait cette marche du temps et des choses qui faisait tomber en débris un empire immense, obsiacle à lacio*lisalion de la moitié de l’Orient, et qui ramenait pas à pas vers un beau pays des races d’Iiomines moins usées, des dominations plus humaines, et des religions plus pro^ressiws... • Et tout cela dans un feu d’arliüce!...

Que de contradictions en quelques pages I Qucldommage que le poète n’ait rapporté de ce beau pays antre chose que d’affligeantes élucubrations politiques et de moroses prophéties! S’il , avait orné sa palette de couleurs nouvelles, et s’il nous avait montré l’Orient sous son aspect merveilleux, à travers le prisme magique de sa versification, combien scs lecteurs et lui-même y auraient gagné !

Il est impossible de se dissimuler que la Turquie en est arrivée à ce point où toute nation doit se régénérer ou mourir. Le fanatisme religieux va, grâce à l’esprit moderne, en s'affaiblissant ; et les plus zélés des Ulémas, à commencer par le mufti lui même, sont bien revenus de leur foi fataliste et de leui-s anciens préjugés. Ce caractère d’immobilité, qui se fait remarquer dans toutes les institutions de l’Oi ient, pliera sans doute, il a plié déjà devant les assauts répétés de la civilisation occidentale.

On se souvient encore du hatti-chérif publié il y a quelques années par le sultan Mahmoud, et par lequel « tous ses sujets, quelque religion qu’ils professent et à quelque classe qu’ils appartiennent, sont dérl très égaux devant la loi et soumis au même code ; la différence de religion, d après les termes du décret. étant une affaire de conscience qui ne regarde que Dieu. » Et plus loin : « Les divers habitants ne peuvent être jugés que par leurs propres lois, et jamais ils ne .sont soustraits à leurs juges natnri’ls. » Les chrétiens de l’ile de Samos n’ont dans leur île ni kadi, ni gouverneur turk; ils sont libres de demander quelque Grec, leur compatriote, pour les gouverner : il leur est accordé un pavillon particulier, avec une croix pour emblème. La peine de la confiscation est à jamais abolie dans toute l’étendue de l’empire. On se souvient aussi des nobles paroles du sultan, à propos de l’installation du tanzirnat : o Je ne reconnais plus de musulmans que dans la mosi]uée,de raïahs que dans l’église, et de juifs que dans la synagogue. » Il ne fait en cela que remplir le précepte du Koran : « Point de contrainte

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