LA POLOGNE AU XVI» SIÈCLE
Élr.inger aux guerres féodales qui agitèrent tout le moyen âge, isolé à l’exlrémilé de l’Europe et le front tourné vers l’Orient, comme la louve vigilante autour de l’antre deRomulus, il parcouiait ses frontières de la mer Noire à la Baltique ; attirant sur lui les orages qui allaient fondre sur d’autres contrées, comme il le fit en 1830, comme il le lit en 1793, comme il le fera toujours ; portant secours à tous, lui qui n’implorait secoui-s de personne, veillant, luttant sans cesse contre des ennemis qui revenaient à toute heure, pareil à l’archange armé du glaive et préposé à la garde de l’humanilé. 11 eut aussi diverses chances de succès et de revers ; écrasé dans les forêts de la Boukovine. désarmé à Varna, trois fois victorieux sous les min-s de Moskou (OIghierd, Balory et Zoikiewski), assiégé avec Jean- Kasimir dans Léopol (à peu près comme la France avec Charles Vil) : il eut encore en 1083 la force de changer les destinées du monde. Puis, quand le guerrier s’est senti défaillir, quand le fer éhréché de Boleslas s est brisé à la poignée ; lorsque l’armure en pièces, le front ruisselant de sueur, le géant s’est senti frapper au cœur par ces mômes Germains qu’il avait tant de fois sauvés, il s’est couché danssa tombe de pierre au château de Krakovie.et comme Barbei-oussc il attend pour se réveiller : « que les trois corbeaux aient cessé de fpiirnoyer sur sa tête. » Mais il a creusé, en s’alfaissaiit, un vide immense, une brèche ouverte pour les hordes asiatiques; et cette brèche, ce n’est pas l’Allemagne qui se chargera de la couvrir : l’Allemagne toute subjuguée avant de combalire, l’Allemagne continuant la Russie au sein de l’Europe, l’Allemagne déchue avec et même avant la Pologne. Puisse donc l’Europe aujourd’hui se défendre elle-même, à la garde de Dieu !
l’our en revenir au seizième siècle qui fait l’objet de votre cours de cette-ennée, cette période est admirablement choisie pour développer la thèse de cette mission protectrice de la l’ologne ; période importante à laquelle un système commence à présider aux relations internationales des Etats, une sympathie moins circonscrite, sinon une pensée commune, semble germer dans les masses ; il se forme déjà des alliances, non plus accidentelles, mais basées sur des besoins réels, et l’histoire des peuples depuis les bords du Borysthène jusqu’aux colonnes d’ilercule est un tout où chaque chose se tient et s’enchaîne. Au seizième siècle, la Pologne marchait à la tête de lu civilisaliou ; ses fronlièies s’étendaient au loin, sa population
A M. J. MICHELET
était nombreuse, riche, commerçante, le pays jouissait de la liberté civile et religieuse la plus étendue, la noblesse n’était pas devenoe anarchique et n’avait pas encore asservi les paysans : la loi et le droit étaient également respectés. Admirablenn nt située pour Caire pencln r la balance soit en faveur du Saint-Empire, soit en faveur de la France, la Pologne intervenait dans les transactions les plus importantes ; Charles- Quint demandait souvent des conseils au sage Sigismond, Fiançois P' lui portait une estime toute particulière, et les qualités éminentes de ces trois souverains ont fait dire à l’aul Jove que ; « S ils n’eussent vécu ensemble, chacun des trois' méritait de régner sur les États des deux autres. » Une littéiature jeune, vigoureuse, qui débuta par des chefs-d’œuvre, vint ajouter aux splendeurs de l’époque ; et, dans tonte cette pléiade d’orateurs, d’historiens, de philosophes, peut-on s’empêcher de citer les noms d'Erasme Vitellio.de Jean Uantiscus, de Clément Janiçki, poète 1 .tin couronné à Rome, au Ca[>itole, comme le Tasse et mourant peu de jours après, de Jean Tarnowski, guerrier et historien comme César, Ues deux Laski, amis et disciples d Erasmus, des trois Rielski, chroniqueurs, des quatre Kochanowski, poètes, de Kromer, le Tite-Live de la Pologne, deCorniçki, son .Montaigne.
Ce fut alors que le cardinal Stanislas Hosius allait présider le concile de Trente, que 1 astronome Kopeniik détruisait le système de l’illusion, et fondait sur des bases réelles toute la science moderne. De célèbres professeurs allaient piopager leur savoirdans les universiiés de l’Italie ; et le grand nombre de leurs ouvrages imprimés à cette époque en Allemagne ou dans les Pays-Bas, témoigne de leur fécondité. Dans ce seizième siècle qui se terminait pour la Pologne par les noms glorieux d’Etienne Batory et de Sigismond. III ; et pour la France par les règnes déplorables et la chute des Valois, la Pologne était .sans contredit la première nation du continent.
Voilà, iMoiuieur, quelques-uns des tities de la Pologne à la reconnaissance de l’avenir ; et personne, mieux que vous, ne peut les faire valoir : vous qui avez insci it le mot sacré de Justice au fronton du monument que vous élevez sous nos yeux, pierre par pierre, avec les fragments des mondes ensevelis.
Si je ne craignais pas d’étendre outre-mesure cette lettre déjà trop longue, je me permettiais de vous faire observer que