‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 23 sur 110 · LE PRINCE DES POÈTES POLONAIS · texte numérisé non relu

LE PRINCE DES POÈTES POLONAIS

Monsieur,

Voici quelques détails sur un nom illustre parmi tous les grands noms que vous avez cités hier dans votre cours de littéiaturo et qui, dès le seizième siècle, ont répandu le plus vif éclat sur les fastes littéraires de l’ancienne Pologne. Dans l’église de Zwolen, à quelques lieues de Radoin, nous lisons sur une table en marbre noir l’inscription suivaule .

Joatmes. Kochanowski. Tribunu$. Sandomir.

Hic. quiescit.

Ne. insultata. prœieriret. hospes. erudilus.

Ossa. tanti. vîri.

Hoc. marmor. indicio. esta Obiit. anno. soi. 1384. die. 2i. aug. alatis. Liv.

Jean Koebanowski fut le premier poète national qui éleva l’idiome polonais, parlé par vingt millions d’individus, à la dignité de langue littéraire. L’iiistoire de l’esprit humain peut en Pologne, de môme que chez la plupart des nations modernes, se partager en trois grandes époques, savoir : celle des H/oinfS, embrassant une période de plus de quatre siècles, depuis Martin Gallus (1110), premier chroniqueur latin, jusqu’à Stanislas Oim’howski (1543), historien et publiciste ; celle des Chevaliers, commençant à Jean Kochanowski (1330), et finissant à Julien Niemcewicz (ISOO); et celle du Peuple préparée par Woronicz et Brodzinski (1800-1820', glorieusement continuée par Adam .Miçkievvicz et Bogdan Zaleski (1824-1830) et qui, soit dans l’émigiation, soit dans le. pays, ne cosse de fournir des chefs-d'œuvre incomparables. Kochanowski appartient donc à la seconde de ces époques, dont il est l’expression fidèle et qu’il remplit tout entière de son nom et de ses é rits.

JEAN KOCHANOWSKI

io

Né dans le village de Siczyn, il passe sa jeunesse dans les voyages ; il va visiter Rome et l’admie avec scs eomiialrioles, Palriee Nide(;ki et Luc Goini^ki : puis il lait un séjour de sept ans à Paris, et se lie d’amitié avec Ronsard, le compagnon et l’émule poétiipiede Charles IX. Revenu eu Pologne, il devient secrétaire du roi Sigismoud-Anguste, et bientôt se dérobant aux ovations et aux plaisirs de la cour, il va passer le reste de sa vie dans le village de t^zaruolas, entre le culte des muses et les douces joies de la famille.

Sa biographie détaillée se trouve dans les Chefs-iTœuore des théâtres étrangers, par A. Denis (1823), en tète du premier drame polonais traduit par Brykczynski, le Congé des ambassadeurs grecs. Ce diainc, dont le sujet est emprunté à l’Iliadej et qui atteste dans son auteur de fortes études sur l’antiquité, a été composé undemi-siède avant le CiV/ de P. Corneille (1(137), et dix ans avant la trilogie de W. Sliakspearc, Henri VI (1389- 1391). A celle époque, les mystères et les sotties, annoncés à soude trompe et joués sur les places publiques, faisaient encore les délices du peuple de Paris et de la cour galante de François 1".

Les nombreux écrits de Kochanowski offrent une immense variété; épopée, tragédie, ode, satire, épigramme, il s’est essayé dans tous les genres, et dans tous il approche de la perfection. Les littératures chrétiennes ont généralement commencé par la traduction des livres saints ; le Psautier de Kochanowski fut aussi le point de départ de la nôtre. Mais le plus beau diamant de sa couronne poétique, ce sont les élégies inspirées par la mort de sa tille ; de celle jeune Ursule qui, eu s’envolant aux cieux, avait emporté la meilleure moitié de sou âme :

Ursule, ch^^e enfant, combien après ta perte La maison paternelle est muette et déserte !

Toi seule remplissais tous les coeurs H la fois.

Et du bruit de tes pus et du chant do ta voix :

Aujourd’hui tout se lait

Jamais douleur paternelle ne fut plus profonde, plus sincèrement exprimée. C’est ainsi que la poésie polonaise est née sur le tomiHMu d’une jeune fille.

Kochanowski expirait en 1581, tout un siècle avant le grand

A M. SAINT-MAnC CiaAUDIN

Corneille, on plaidant au tribunal de I.uhlin la cause de fou beau-friVe Podlodowski, assassine conlre toutes les lois de la gueri’C parles Mosko\ites. S(tn noin.dériuWIu verbe polonais AiMEu (kocham), fut glorieusement porlë par ses frères, tous guerriers et poètes comme lui ; son frère André traduisait V Enéide el prononçait d’excellents discours aux assemblées qiielijuefois orageuses de son pays ; son frère Nicolas dictait à ses enfants les Kotules ou conseils en vers sur les devoirs du citoyen, et battait les Tmks avec l’avaut-garde de Vladislas IV, à la bataille de Chocim ; son frère l'ierre donnait une excellente traduction polonaise de la Jérunalem délivrée et de Roland furieux, et prenait part, comme chevalier de Malte, à toutes les expéditions maritimes de sa République.. L’histoire lui donne encore deux' frères, moins renommés il est vrai, que les premiers ; François Kochanowski, dont il nous reste un poème latin intitulé : Décades duœ, de immaculala conceplione B. Marix Virg., et Troïan, qui commandait l'infanterie à la bataille de Chocim et la fortèresse de Kozielsk dans l’expédition contre le tzar Yvan de Moskoii. Vodà tous les titres de la race des Kochanowski à la l econiiaissaiice de la postérité ; voilà tous les rayons de cette lumineuse auréole qui environne jusqu’aujourd’hui leurs tombeaux : toute la Pologne chevaleresque est là. Le chaut semblait être le langage naturel dans cette famille, mélodieuse nichée de rossignols dont chacun était passé maître dans l’art de la parole et du rhythme.

A deux lieues de Zwolen se trouve le village de Czarnolas, patrimoine de notre poète, et qui vil éclore la plupart de ses ouvrages. Quand je visitai ce lieu trois fois saint à tout Polonais, la maison de Kochanowski avait subi le sort de presque tous nos souvenirs nationaux ; quelques ruines dans un jardin dései t, deux salles voi'itées et une alcôve dont la fenêtre grillée donnait sur le canal et la prairie : voilà tout ce qui restait de la demeure du grand homme I Aucune pierre, aucune inscription n’attestait que Kochanowski avait caché dans celle retraite son génie et sa lyre d’or, pendant les dernières années de sa vie I Le tilleul célèbre qui l’abritait durant la chaleur du jour, la fontaine jaillissante qui lui parlait de sa tille bienaimée jusque dans scs rêves, le bosquet du j ardin toait peuplé de voix invisibles et tout parfumé de la senteur des roses, rien n’avait survécu 1 Trois peupliers seulement à la taille élancée marquaient la place oîi le cygne de Czarnolas avait jeté .son liyinne

JEAN KOCHANOWSKT

de. douleur et d’adieu ! Sou crâne fécond, ce soleil éteint aujourd’hui, qui avait fait jaillir des dots de lumière sur la patrie d’Edvige et de Barbe Radziwill, a ele recueilli dans une urne précieuse et déposé dans le musée national de Pulawy avec l’inscription que voici : « Ne permets pas, o fils de lÆtone, que la postérité puisse outrager ma cendre . » La lureur des barbares ne s’est pourtant pas arrêtée en 1831 devant cette sainte relique et cette pieuse invocation.

Mais son véritable monument, celui que ni le temps ni les hommes ne sauront anéantir, c’est la langue polonaise dont il fut à la fois le poêle et le législateur. Avant Kochanowski, nous ne trouvons que des fragments obscurs, quelques demis épargnés par le temps et qui témoignent de .son antiipiite; un Hymne à la Vierge, nn chant de bienvenue à Kasimir le Moine, une complainte sur l’infortunée Ludgarda : voilà tous '^s documents de son existence primitive. Elle présente cependant nn phénomène qui ne se retrouve dans aucun autre dialecte de l’Europe moderne, si ce n’est dans l’ilalicn. De même que les mélopées d’Homère et de Dante, elle apparaît dès son origine, dans toute sa force et sa virilité, et ne semble avoir subi à travers les âges que d’inappréciables modifications; tcmoin l’Hvmnc à la Vierge composé depuis plus de huit siècles, et que saiiit Adalbert transmit par testament au premier de nos rois nés chrétiens, Boleslas le Grand. Ce caractère de persistance et de léiiacité inhérent à la race polonaise, ne pliera pas, nous pouvons l’affirmer, sous l’effort des barbares étrangers ou indigènes qui, sous le prétexte du slavisme, mal compris, chercheraient à la décomposer sinon à la détruire ; exilée des archives et des bibliothèques, elle s’est réfugiée dans les cabanes et les steppes : ici même, en France, elle se transmet par la voix des proscrits à la nouvelle génération.

Le langage c’est l’âme d’uii peuple comme l’histoire en est le corps ; c’est en lui et non pas ailleurs qu’il faut chercher son principe vital : c’est vers sa conservation qu’il nous faut porter désormais tous nos soins et notre sollicitude.

Agréez, etc,

Parif, le 29 novembre 1840.

{La Pologne pittoTuque ) ' •

A M. CHARLES NODIER

bibliothécaire de l'Arsenal

L’OSMANIDE DE JEAN GONDOLA, l'épopée slave MÔKSIEWI,

Voici un remarquable fragment de la poésie de nos ancêtres, cette poésie que vous aimez entre toutes, et qui se reflète sur les belles pages de Jean Sbog^r et de Smarra, vos deux enfants de prédilection. C’est un épisode de VOsmanide de Gondola, poeme épique illyrien du dix-septième siècle, imprimé depuis peu à Raguse. Le gouvernement de ce pays longtemps tributaire de la Turquie, avait à desrcin empêché la publication de cet ouvrage, dans lequel le fanatisme des anciens Ottomans se trouve mis en parallèle avec la valeur chevaleresque des Polonais. Les ciiconstances étant changées, au moins pour ce qui conccmc les premiers, rien n’a pu le- Lirder cette publication si vivement désirée par les nationaux et les étrangers, ainsi que l’atlestent les quelques manuscrits répandus en Europe, et l’exemplaire qui se trouve dans la bibliothèque même de l'Arsenal.

Jean Gondola appartenait à une famille noble de Raguse, qui a produit à difl'érenles époques des hommes de lettres fort distingués. Parmi ceux-ci, nous nommerons en passant le jésuite Marine de Gondola, contemporain de notre poète, professeur d’illyrique en Toscane, et qui comptait le grand-duc Ferdinand III parmi .ses élèves. l,a traduction du Psautier imprimée à Venise, un poème biblique intitulé tes Larmes de l’enfant jjrodigue, publié à Rome, un drame d’Ariadne édité d’abord à Ancône, avaient déjà lait connaître le talent du jeune auteur. Sa traduction du Tasse, ainsi que beaucoup d’autres drames et poèmes, onl péri dans l’incendie de 16b7,

l’osmànioe

qui après un violent tremblement de terre a détruit de fond en comble la ville de Raguse. Mais ce qui assure la gloire véritable de Jean Gondola, ce qui l’élève au rang de premier poète illyrien, après le seul Palmota peut-être, c’est le poënie dont nous parlons; et dont la date doit être placée entre l’année 1621, où se passi'iient les événements qu’il a chantés, et l’année 1638, époque de sa mort. L’agression de la Turquie conquérante, l'héroïque résistance des Pt)lonais, pour lesquels il ressentait toutes les sympathies qui naissent d’une communauté d’origine, de langage, de religion et d’indépendance, lui ont inspiré lOsmanide. Deux chants ayant été perdus, ou comme d’autres prétendent, supprimés par l’auteur lui-même, nous les voyons complétés de nos jours par Pierco di Sorgo, qui s’est si bien pénétré du génie de Gondola, que son travail ne fait nullement disparate avec le texte primitif. L’ouvrage entier est en vingt chants, divi.sés par strophes de veis limés de huit syllabes; forme qui pourrait ne pas convenir à 1a noblesse épique dans toute autre langue, mais qui se trouve confoirne au mètre habituel des chants populaires de l’illyrie, traitant parfois des sujets analogues à celui qu’il a choisi.

Voici quel en est le résumé : le jeune Osman 1"’, porté de la prison où languissent depuis le berceau les princes ottomans, au trône des sultans d’istambol par une révolution du sérail, et brûlant du désir de justitier son avènement par des actions d’éclat et des conquêtes dignes de sa race, déclare la guerre à Sigismond lil Va.--a, roi de Pologne, qui lui oppose une vaillante armée conduite à la victoire par son lils Vladislas. Le sultan, irrité d’une défaite qu’il attribue surtout à l’orgiicilleuse indiscipline des janissaires, veut les punir et les réformer; mais son projet dévoilé par une intrigue, devient l’ix'casion d’une révolte nouvelle, qui renverse du trône l’infortuné Osman, massacré par les chefs des jani.-saires. Un sujet analogue a été traité par notre immortel Ignace Krasiyki dans son poème de la Guerre de Chucim.

L’épopée illyrienne commeme par des réflexions d’une haute philosophie sur l’instabilité des choses humaines, dont l’heureuse et vive expression est devenue justement célèbre dans la poésie nationale. Après une rapide invocation aux Muses, le poète s’adresse au héros polonais, le prie d’écouter ses vers avec bienveillance et d’en accepter rhommage. Cette intention du poète se montre dans tout le cours de l’ouvrage; car

A M. CRAKLE3 NOPIER

U ne laisse échapper aneiine occasion d'exalter les hants-rnits . do VlaiJislas et des Polonais, et de leur témoigner son admiration. Aussi pourrait-on avec raison changer le titre du poème, et remplacer te nom d’O-sman par celui de Vladislas. Getlj|r préoccupation constante divise toutefois l’intérêt général qiM devrait tout entier se porter sur le jeune Osman ; ce dernier n’obtient que notre pitié : ent ore est-elle diminuée par la réflexion que ses malheurs sont la conséquence nécessaire de son orgueil sans frein, plutôt que de la fatalité.

De nombreux épisodes donnent une grande variélé à ec poëme, dont on pourrait parfois accuser la marche trop Icirte, et dont le style n’est pas toujours exempt de ta redondance reprochée aux Orientaux; on voit bien que l’auteur n’a pas eu à sa disposition !•? nombre d’années qu’Horace exigeait pour mûrir une grande conception : néanmoins, la nation slave tout entière doit s’honorer de posséder une telle œuvre, qui pourrait prendre place après \a. Jérusalem délivrée et'le Paradis perdu, puisqu’on y trouve une vaste idée, de grandes beautés de détail, une versification admirable. * r*

Le portrait du seigneur polonais Korewoski, nom de pure invention, et de Krunoslava sa fetnme, qui le suit à l’armée v avec .ses chevaliers, le perd au milieu d’une bataille et finit par le retrouver dans les prisons de Constantinople, tout cela interrompu et repris dans plusieurs chants, fournit des passages très-intéressants, et qni nous font vivement souhaiter une traduction complète de rOsmantdc. Une partie en a été reproduite en vers latins par l’abbé Bernard Zamagna, le traducteur de l’Odyssée et compatriote de l’auteur (177iSl; nous choisissons de préférence l’épisode de Simciatiixa (la fille du soleil), qui se rattache plus intimement à l’histoire nationale de la Serbie.

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