‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 24 sur 110 · CHANT HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHANT HUITIÈME

La beauté est un don de nature, un trésor admirable qui réunit, comme dans un vase d’élection, tout ce qui plait aux yeux, tout ce qui est doux au cœur.

l’osmanide r>i

Rayon de la lumière divine, ornement et (leur dn monde, v

bien qui résume tons les biens, pnr miroir des eienx;

Ouvrage le pins parlait dn créateur, qui révèle le ciel à la i>y

terre, alors que les cheveux rappellent le soleil, le front, l’Orient, les yeux, les étoiles, et le visage, l’aurore ;

Réunion de joie et de volupté, proportion parfaite, désir de tous les cœurs, but charmant de tous les yeux ;

Miel assez doux pour adoucir l’absinthe, vif attrait de près comme de loin, suave repus des âmes qnila contemplent.

Mais qnand^à cette beauté se joint un sang illusti’c, sa force ^ •

devenue invincible asservit le monde.

Sa renommée vole alors sur les ailes d’une gloire immense et charme les peuples inconnus (t ).

Déj.à le kislar-aga vient d’atleindre la blanche ville de Semendria où il espère trouver la ülle de Liubdrag, la belle et jeune Suncianiza. ^

Elle est de l’illustre famille des despotes de Serbie (2), la prunelle des yeux, la lumière désirée de son père aveugle,

Neveu des neveux de George et de Djérinc, dont le souvenir est encore célèbre dans tout le pays slave.

Bien que dépouillé par les Gers Ottomans de son ancienne ’ >

souveraineté, il se montre encore prince par son caractère, et grand par scs actions.

Sa pesante vieillesse s’appuie maintenant sur le bâton qui fut autrefois le .sceptre porté par la main de ses ancêtres.

Les vastes provinces où jadis les glorieux despotes étendaient leur puissance, sont réduites à la modeste prairie où • '

paissent scs troupeaux.

Les chiens Gdèles sont scs gardes, les timides brebis ses sujets et les bergers ses courtisans et ses amis.

Une humble cabane remplace son palais de marbre; l’herbe et lu paille desséchée, sa couche somptueuse.

Les voûtes verdoyantes des arbres remplacent scs tentes ;

brodées ; un rayon de miel est sa nourriture, l’eau et le lait le désaltèrent.

(1 ) Le poôte parle ii;i de la beauté de Cécile Renée, femme do Vladisiaa, fils dn ruidc Pnlognc, dont le bonheur avait excité la jalousie du sultan.

( 2 ) Le royaume de Serbie amoindri par les conquêtes successives des 1

Turks, fui réduit à n'êlre qu’une petite principauté dont le souverain se nom- I

niait dei}jote.

À M. CHARLES NODIER

Et plus blanches que la neige, les douces mains de sa fille remplacent ces coupes magnifiques qui conlcnaieut les vins les plus exquis.

Ainsi se passent les derniers jours du vieillard qui fut le père hemeiix de douze fils.

Mais la barbare mort les a tous moissonnés en un jour ; et ses larmes n’ont plus tari !

Aussi, est-il comme un arbre déraciné dans la forêt, dont la tempête a brisé et dispeisé les branches (t).

Alors, comme percés de douze dards, ses yeux répandirent tant de larmes qii ils cessèrent de voir.

11 expirait dans les angoisses, s’il n’eût entendu les douces paroles de sa fille unique.

Cet espoir, ce soutien de la vieillesse d’un père aveugle, c’est la belle et jeune Suncianiza dont les vertus sont partout célébrées.

11 désire avoir de sa fille des rejetons dans lesquels il renaîtrait lui-même avec les enfants qu’il a perdus.

Mais en vain oserait-on prétendre au cœur de cette jeune fille; car elle a déjà consacré à Dieu sa vii'giuité.

Le sage, vieillard le devine à plusieurs indices ; il en ressent une douleur amère.

Pourtant il allribue cette résolution à la légèreté de la jeunesse.

Et pour réveiller chez sa fille le désir d'un noble amour, il institue des fêtes joyeuses et brillantes.

La jeunesse des villages do Bulgarie y accourt avec empressement.

De fiaîches et gracieuses jeunes filles accompagnées de joyeux bergers y viennent la tôle couronnt'c de fleurs.

Tous dansent en se tenant parla main, en chantant de doux refrains, en se livrant à des jeux variés.

Assis sur la prairie émaillée de fleurs, tous échangent des mots pleins de grâce et d’esprit.

Taiilôl les bergers s’exeicent dans l’art de faire résonner la cornemuse ; tantôt ils charment les échos par le son de leur voix.

(1) Ici le poêle décril la morl des enrunts de Liubdrag.

l’osmanide 53

Alors les bergères se disputent le prix du chant, et l'bonneiir de tresser les plus belles couronnes.

Le vieux Liubdrag avait espéré que le cœur de sa fille s’attendrirait au milieu de ces ébats,

Et que parmi les jeunes gens que charmerait sa beauté, elle choisirait un époux.

La foule de ses admirateurs est nombreuse ; la jeune fille, quoique affligée et contrainte, veut néanmoins se montrer obéissante au père qu’elle adore.

Toutes les plus belles filles baissent les yeux devant l’éclat qu’elle répand sur sa parure, cotiimc les étoiles au lever du soleil.

Elle abandonne au zéphire les blondes et luisantes tresses de sa chevelure ; elle couronne de fleurs son front angélique.

Dans son regard amoureux brille l'astre du matin et sur son visage de madone fleurii la rose purpurine.

Dans ses lèvres joyeuses sourit l’amaranthe ; un voile blanc comme la neige couvre .son sein encore plus éclatant.

Sa démarche est si ravissante, elle est entourée de tant de lumière, que tandis que ses pas conduisent la danse, ses yeux semblent faire naitre le jour.

A sa vue les roses s’épanouissent croyant revoir l’aurore.

Elle se met avec ses compagnes à cueillir des fleurs dans la prairie ; aussitôt les jeunes bergers accourent et forment en chantant un cercle autour d’elles.

Au doux son des flûtes et des cornemuses, le jeune Radmio chante des vers pour inspirer l’amour et le plaisir (1).

Les chants venaient de cesser; les bergères recommençaient lenrs danses, lorsque l’apparition subite du kislar-aga mit fin à tous les jeux.

Il avait inutilement cherché Suncianiza dans toute la ville de Semendria. >.

Apprenant qu’elle habitait avec son père un village voisin, il part plus prompt qu’une flèche, avec ses gardes.

Il la trouve au milieu de ces fêles joyeuses, et son regard lui semble un rayon du soleil.

( 1 ) Radmio se lait, et soudain lea danses reprennent; et bienlAt quatre bergers redisent les exploits et les hants-raits de la maison des despotes.

A M. CHARLES NODIER

La face noire de l’aga s’éclaircit au reflet de cette resplendissante blancheur; en admirant cette rare beauté.

Il voit tous les yeux se fixer sur elle et l’héliotrope se tourner vers Suncianiza comme vers le soleil lui-mème.

A peine l’horrible nègre est-il aperçu que tous sont glacés d’épouvante, ne sachant où potier leurs pas,

Suncianiza et se? belles compagnes laissent tomber d’effroi les fleurs qu’elles avaient cueillies pour orner leur chevelure dorée.

Elles deviennent muettes comme le marbre, et croient se cacher dans leur ombre.

Elles se couvrent le visage de leurs cheveux ; mais à travers ce voile d’or leurs beaux yeux n’ont qije plus d’éclat.

L’astucieux aga veut les rassurer; il montre à toutes une feinte douceur, et mettant la main sur sa poitrine il leur adresse ces paroles ;

a Aimables jeunes gens qui passez d’heureux jours au milieu de ces bocages, continuez paisiblement vos jeux !

» Que nul ne s’effraye; que ma présence ici n’interrompe ni les danses ni les chants: qu’elle ne cause de trouble à personne.

» Je demande à être admis parmi vous, pour y trouver la paix ; souffrez que je passe ici quelques doux instants. »

A ces mots, l’orgueilleux eunuque s'assied à l’ombre d’un grand arbre, au milieu des bergers.

Il s’adresse alors avec douceur au vieux Liubdrag , et commence à le presser de questions.

« Sage et bon père de famille, puisse Allah te rendre la lumière ! dis-moi quelle est ton origine.

» Je te jure, sur la tôle glorieuse du sultan, et sur mon bon sabre, que si tu me dis la vérité, je n’en serai point oflensé.

» Quels furent tes ancêtres ? dis-le sans crainte; furent-ils souverains? qui les déposséda? »

Le cœur troublé, le vieillard répond avec amertume ; « 11 est pénible aux malheureux de se rappeler leur grandeur passée {!).

» Une naissance illustre ne console pas ceux qu’une éternelle misère tient dans l’esclavage 1

(<) Cest à peu près le commencement du récit de Frsnccsca da Rimini « Neitun maggior dolore... >

l’osuanioe

» Mais quand un seigneur tel que toi commande avec bont<5, et m’adjure par la lumière des cieux, Je ne saurais rien lui cacher.

» Je raconterai, ou plutôt, hélas! je rappellerai mieux que je ne les retracerai les malheurs de mes ancêtres.

» De toute notre lignée, dit Liubdrag en terminant son récit, il ne me reste que celte fille chérie qui est mon unique consolation. »

Alors le kislar-aga tire de sa ceinture un voile tissu d’or, et s’approchant de Stincianiza il le lui présente avec respect, en lui disant:

« Ton malheur est maintenant grand et honorable, ô noble 011e, car lu es l’épouse du sultan de l’Orient ! »

Suncianizd détourne les yeux do honte, et se laisse tomber prête à défaillir; mais reiiuuquc appelle à luises hideux compagnons.

11 arrache avec violence des bras de son père aveugle la belle et vertueuse fille.

Elle se débattait entre les mains du noir, comme la colombe sous les serres du vautour.

Maudissant sa cécité, Liubdrag, pendant qu’on lui ravissait sa fille, arrachait ses cheveux blancs ; *

Et désespéré de ne pouvoir la défendre, s’éciiail dans sa douleur: « Voilà donc à i[uelle honte était réservée ma pesante et malheureuse vieillesse !

» Destin cruel! n’étail-cc pas assez de m’enlever les droits de mes ancêtres, de faire un berger de moi, issu de la glorieuse famille des despotes ;

» De me condamner, moi vivant, à creuser la tombe des enfants qui étaient la prunelle de mes yeux :

» Tu veux encore accabler ma vieillesse en m’arrachant tout mon bien, ma fille unique et chérie !

» O mon enfant, ô ma chère Suncianiza, où es-tu? qui te ravii maintenant à ma tendresse !

» One j’entende ta voix, o ma douce fille; vois quelle douleur déchire mon âme : hélas ! pouiquoi quitter ton père aveugle?

» La mort ne s’est donc montrée sourde à mes prières que pour rendre mon trépas encore plus douloureux dans ma vieillesse !

A M. CHARLES NOBÎER

» Celte vieillesse dont les traits portent l’empreinte de la mort, sans force, sans espoir, sans lumière ;

» El sans toi surtout, aimable et douce fille, dans laquelle je retrouvais mes enfants, mon pouvoir et mes yeuxl »

Ainsi se plaignait le vieux üubdrag; mais à quoi lui servent ses pleurs? l’aga était déjà loin avec sa pioie.

Suncianiza éponvaulée esi d’abord plus froide que la pierre, pâle, muette, immobile;

Ses cheveux épars couvrent son visage noyé de larmes : plus morte que vive, on la traîne plutôt qu’on ne la conduit.

Mais dès qu’elle ouvre les yeux, elle seul ses forces l’abandonner; en regardant les êtres allreux qui l'entourent, elle s’évanouit de nouveau.

Une horrible douleur l’oppresse, la parole lui manque, la terreur la glace; elle est privée de senlimeni.

Reprenant ses forces, elle articule oes paroles entrecoupées :

« Où suis-je, malheureuse ! qui m’entraiue ? Mère infortunée, pour quel destin m’as-tu fait iiaitre’?

» ÿui me conduit, où vais-je, esclave arrachée des bras de mon père ?

» Hier au soir encore j’étais fille uniipie chez mon père, et ce malin je me trouve au pouvoir d’un ravisseur !

» A qui, mon tendre père, à qui as-tu abandonné ta fille unique, elle qui fut toujours la consolation de ta vie?

» Ah! qui pourra calmer ton trouble et tes douleurs? qui sera le soutien de ta vieillesse ?

» On me conduit esclave au sultan de l’Orient barbare, et je me vois réduite à trembler pour mon honneur !

» Honneur saint que depuis long-lemps j’ai consacré au Très-Haut, je suis prête, pour te défendre, à supporter les tourments et la mort !

» Mais si tu ne peux me délivrer, ô mon père, si lu ne peux t’opposer à la violence di s Ottomans,

» Viens au moins, descends aux prières; peut-être fléchiras-lu le cœur de ces mouslres orgueilleux, peut-être ton désespoir et les larmes obtiendront-elles ma délivrance !

» Peut-être que pour prix de ma liberté, ces hommes cruels recevront au heu d’or, les larmes du vieillard 1

» Peut-être ipie les yeux privés de lumière, et tes cheveux blancs, arracheront de leur cœur la violence et la cruauté!

l’osmanide

» Qui donc pourm me secourir, ô mou pore, seul espoir de mon cœur, si loi aussi lu m’abandonnes ? »

Elle voulail conliuuer, lorsque l’aga, la regardant d’un œil farouche :

« Jeune vierge, lui dil-il, lu as assez pleuré, lais-loi désormais ; puisscs-lu devenir aussi muelle qu’une pierre. »

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