‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 25 sur 110 · CHANT QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT QUATORZIÈME

Les fidèles eunuques, d’après les ordres du maître, envoyés par le kislar-aga pour chercher la fleur des beautés ,

Ayant parcouru l’Êgyple, le royaume de Bosnie et le pays où jadis domina le puissant llerzegh.

Avaient parlout ravi les jeunes filles des bras de leurs mères, qui, maudissant un sort cruel, ne voyaient plus tarir leurs larmes.

Ces filles étaient choisies parmi les plus nobles et les plus jeunes, en qui la nature avait réuni la beauté des traits à celle de l’àme.

Avec ce riche butin, les eunuques s’approchent de la résidence du sultan, et rencontrent leur chef qui venait au-devant d’eux.

Ils font avec lui leur entrée solennelle dans la ville glorieuse tl), trainanl à leur suite leurs belles esclaves.

L’aga les présente à la Sublime-Porte, comme le sultan l’a ordonné ; et sa meilleure récompense sera la joie de son maille.

11 range en demi-cercle cet essaim de femmes nues, en face du troue élevé où siège, dans sa splendeur, le puissant Osman.

On n’avait pas encore vu dans le monde un si grand nombre de beautés réunies, et jamais le .sérail n’avait joui d’un tel spectacle !

(I) C’esilo nom turk d« Byaance : htamlol.

A M. CHAKLES NOWEB

Comme on voit groupées diuis un jardin les (leurs printanières dérobées a la prairie et h la forêt, pour flatter l’œil par ces dons de la nature <|ui embellissent la terre ;

Ainsi Ton voit rassemblées dans le sérail’ ces belles jeunes tilles, le cboix le plus parfait qu’on pût faire souS le ciel.

L une brille des rayons do raiirore naissante ; l’autre a dans les yeux 1 éclat du soleil au milieu de sa course; sur ses lèvres tleuiissent 1 amarontbe cl la rose.

Celle-ci se fait remarquer par son doux sourire ; celle-là par scs blonds cbeveux : l’une trahit sa noblesse par sa démarclic, 1 aulre se distingue par sa taille élégante.

Mais, comme dans le ciel, l’étoile du matin répand plus d celai que les auties étoiles, telle Siincianiza efl'ace toutes les autres par la splendeur de scs charmes.

Sur sou visage céleste brille une beauté si noble et si Gère que jamais la terre n’en avait vu de pareille. ’

On admire, rassemblées sur elle seule, lc*s beautés variées tic toutes ses compagnes.

A la vue de tant de charmes réunis, le sultan sent que Suncianiza lui ravit sou cœur et sa pensée. ^

Mais le trouble de Suncianiza, la tristesse répandue sur ses traits decelent une douleur qu’ou s’ellorce en vain de cacher quand elle est giande et forte.

Un ruisseau de larmes coule sur son visage de rose • une veitiieuse pudeur colore la pâleur de ses joues.

Ses cheveux épars .sur son sein, ses pleurs n’ôtent rien à sa beauté ; les rayons pénétrants de ses yeux n’en brillent que plus vitemenl à li-avers ce voile de doiileur.

Le sultan, en voyant la profonde aftliclion de son ànie, cherche a la consoler par ces douces paroles :

« Oiiclle cause, o noble lille, fait couler ces pleurs amers qui altèrent la sérénité de les traits ?

» Uis-le-inoi , le siiitan ucii saura lien; le seul Osman pourra peut-être calmer ta douleur. »

Suncianiza élève sa pensée vers Dieu, et lui demande son puis.sant secours

Pour pouvoir adoucir, par ses paroles, le coeur du sultan, recouvrer sa liberté dans ce moment décisif, et conserver le lis de sa virginité déjà consacrée au Très-Haut.

Tous les^ 1 égards sont fixés sur Suncianiza ; sans se tioubiei elle s’exprime ainsi ;

Di-i y

l'osuanide 59

« Puissant et glorieux sultan, les paroles me donnent la ^

force de te découvrir mon cœur. i

ï Je suis filie unique d’un pèi-e qui devint aveugle de don- ]

leur lorsque, dans sa vieillesse, la mort lui enleva douze I

enfants,

» Un sort si barbare eût terminé les jours qui lui restent, s’il n’avait eu pour consolation suprême une fille chérie. •

» Maintenant qu’on lui ravit cette hile, son seul soutien, que deviendra le malheureux vieillard ?

» Pauvre, faible, seul au monde, il est resté comme un arbre déraciné dans la forêt ; après m’avoii' perdue, il n’a plus qu’à demander la mort.

» O le plus malheureux des pères I qui prendra soin de tes maux ? quelle main te fermera les yeux ?

» Qui rendra les honneurs funèbres à tes cendres ? qui les déposera dans le tombeau de tes ancêtres auprès des ossements de tes fils ?

• O te plus puissant des monarques, sois généreux pour ce pauvre aveugle, aujourd’hui le plus malheureux des hommes 1

» Prends pitié des pleurs que je verse, depuis que ton serviteur m’a arrachée des bras de mon père !

> Que l’aga te dise ma douleur ! car mon cœur a versé en- core plus de larmes que mes yeux.

J» Je te conjure par l’esprit immortel de Mohammed, et par la mémoire de ton illustre père Achmet I

» Permets qu’une fille chérie soit rendue à son Infortuné père, afin qu’il ne pleure pas cette fille comme scs autres enfants, déjà morts.

» Une gloire éternelle environnera ton nom; dans toutes IcS contrées on redira ce trait magnanime.

» Mais si mon désespoir ne te touche pas, si tu me contrains à rester dans ton palais,

» Tu peux avoir ma main, tu n’auras jamais mon cœurj je l’ai donné à mon père qui est toute ma joie, tout mon amour, tout mon bonheur.

» Choisis une ülle plus belle que mol, et qui sera volontairement ton épouse üdèle ;

» Itends-moi à mes foyers, à mon père, avant que la mort ne tranctie ses tristes jours. ■

Suncianiza cesse de parler; au milieu du silence qui l’entome, le sultan réve indécis.

À M. CHAULES NODIER

S’il lui rend la liberté, il perd la fleur d’une beauté sans pajeille ; s’il la refuse, il se montre barbare.

Mais la vertu qui règne dans son cœur triomphe dans cette lutte dilhcile.

Un véritable souverain doit savoir mettre un frein à ses passions et se maîtriser ;

Car celui qui n’a pas la force de gouverner ses désirs et sa volonté, comment pourrait-il gouverner ses sujets ?

Le sultan ne veut pas aggraver des angoisses qui l’ont ému ; le front calme, il fait cette réponse :

« Cesse de gémir, illustre et noble fille, mon cœur touché t’accorde la grâce que tu implores.

» Je ne suis ni cruel, ni insensible ; le sultan désire régner sur les cœurs par l'amour, et non pas par la violence.

» Que le ciel me garde d'abréger le peu de jours qui restent à un pauvre vieillard, et de te rendre orpheline par ma faute !

» Dès cet instant, je t’accorde la libel lé que ton amour filial implore ; c’est la véritable preuve de ta vertu

Qui brille encore plus pure dans le malheur, comme le soleil lorsqu’il dissipe les ténèbres.

» Puisses-tu retrouver vivant ton père chéri et le combler de joie par ton retour !

» Puissiez-vous, après tant de malheurs, couler ensemble les jours heureux que le ciel doit vous accorder ! »

Osman a parlé. Suncianiza, comme si elle sortait d’un songe pénible, ne recouvre pas aussitôt la sérénité de son front, elle no se croit pas encore libre.

Tel le navigateur qui près du rivage, quand les flots se soulèvent et que les ombres de la nuit enveloppent le navire.

Se croit encore en péril et n’ose se rassurer; bien que les premiers rayons de l’aurore lui découvrent déjà la terre tantdésirée.

Mais entin Suncianiza s’étant remise et se voyant libre, se jette aux pieds du magnanime sultan ; son cœur soulagé rend à son visage toute sa beauté native.

Cependant elle verse encore des pleurs, et ses blonds cheveux couvrent en désordre ses épaules d'albàlre.

Transportée de joie, elle s’écrie : « O sultan! ta vertu et ta puissance t’élèvent au-dessus de tous les potentats du monde!

» Coinmeut célébrer cette grandeur ù laquelle tu viens d’a-

L’OaMAND)£ 61

jouter encore? comment te témoigner ma reconnaissance pour la liberté que tu viens tic tpe rendre ?

» Une seule de les paroles a conservé les jours du père et de la lille, en exauçant ma prière.

» S’il est plus beau de se vaincre soi-incme que de vaincre les ennemis dans les combats,

» Tu viens d’acquérir une gloire immortelle ; et tu as montré plus de valeur que si tu avais conquis tous les royaumes de la terre.

» Je raconterai dans ma patrie ce noble trait de ta générosité ; je publierai cette belle aclion. Le temps ni l’éloignement n'ôteront rien à la gloire de ton nom. »

A'ors le sultan lire de son trésor un magnifique collier dont il fait présent à Snncianiza,

Pour qu’elle se rappelle un jour si heureux, pour que scs charmes en soient embellis, el qu’elle célèbre à jamais sa bonté souveraine.

il oi'donne aussitôt à ses esclaves de l’accompagner dans son pays natal, de la servir et de la défendre en cliemiu jusqu'à sou retour dans la maison paternelle.

Ce merveilleux échantillon donne une idée de la poésie slave, encore complètement inconnue à la France. Nous formons dos vœux ardents pour l’établissement d’une chaire d’enseignement slave au collège de France, et dont le titulaire naturel serait notre illustre Âdam Miçkiewicz, le plus justement renommé de nos poêles;

Agréez, etc.

Pariü, 1940.

{Revue du Nord.)

M. DE SALYANDY

LA LITTÉRATURE SLAVE

Exposé des motifs du projet de loi présenté îi la chambre des députés, par M. le Ministre de l’instruction publique, ouvrant un crédit pour la créaiion d’uiic chaire de littérature et de langue slaves au collège de France.

Mlssiburs,

Le roi nous a chargés de vous présenter un projet de loi portant demande de crédits additionnels au budget de 1844, destinés à quelques fondations nouvelles, dont nous venous vous exposer le but et le caractère, et dont nous espérons TOUS démontrer l’utilité.

Le premier de ces crédits, qui se monte à 5,000 fr., formerait la dotation d'une nouvelle chaire à instituer au Collège de France, pour l’enseignement de la langue et de la littérature slaves.

Ç’u été la pensée même qui a présidé à la fondation du collège de France, d’ouvrir incessamment des chaires nouvelles à toute science qui a ro(;u des développements assez considérables, et qui répond à des besoins assez généraux pour donner lieu à un enseignement public. Pour ne parier que de ces derniers temps, nous avons vu le nombre des chaires du collège de France s’élever en 1814 à vingt-une, et en 1831 à vingtquatre, qui est le chiffre actuel. Mais toutes les créations faites jusqu’ici ont dû l’être, et l’ont été à une condition qui rend l’abus impossible, à savoir que la science d'institution nouvelle fût d’un intérêt national, et même européen ; car le collège de France, comme toutes nos grandes écoles de Paris, dans notre siècle ainsi qu’au moyen âge, est fréquenté par des éti-angers de toute nation : et on peut dire avec vérité comme avec un juste orgueil, que l'auditoire du collège de France sc recrute dans l’Europe eulière.

LA LITTÉaATtRE SLAVE

La chaire de langue et de liltih’atiire slave remplit celle condition d’inti'rèt général plus complètement penl-êlre fjii’aiiciin antre enseignement du même ordre. Près de 70 millions d’hommes parlent les différents dialectes de cette langue. C’est près d’un tiers de la population européenne. Tout l’empire russe est slave. L’.\ntriche a lo millions de sujets slaves; la Pl usse en a 3 : la Turquie en a 2. La langue slave est en usage dans tout l'est de l’Europe, et sur un tiers de sa surface, depuis les Karpathes jusqu’à l’Oural, depuis l’Adriatique jusqu’à la mer Glaciale.

A ne considérer que l’importance politique de cet idiome, il n’y en a pas dont l’étude nous soit plus utile. Plus d’une Ibis, depuis nos premières guerres avec le Nord, la France a eu en face d’elle, ou dans ses rangs, des enfants de la race des Slaves. La paix nous permet entin de rechercher, dans les langues et les littératures qui lient entre elles toutes les branches de la même souche, l’esprit national, les souvenirs, les tendances communes d’une race chez qui depuis tant de siècles, la chaîne des traditions de la vie héi-oïquc n’a pas encore été interrompue. Il importe au plus haut degré de pénétrer le fond homogène de ces peuples dont l’avenir est inconnu, mais qui ne peuvent rester étraugei’s à nos destinées.

Si nous écartons toute autre considération pour nous attacher à l’intérêt scientilhpie, qui est ici notre véritable objet, nous reconnaîtrons que peu de langues sont plus curieuses à tous égards, que la langue slave. I.a philologie y rencontiHîra ces rapports multipliés et frappants qui lient ses formes grammaticales à celles des principales langues anciennes et modernes de l’Europe et de l’Asie. i.a critiipie littéraire y admirera la richesse et la douceur de ses difl’érents dialectes, la grâce des inversions, la variété et la précision des rhythmes, qui se prêtent à tous les sentiments et à toutes les idées, enfin ce poétique mélange du génie asiatique et du génie européen, qui est le caractère distinctif et original de la littérature et de la race des Slaves.

S’il a jamais existé nue langue commune à tous les peuples de cette grande famille, elle a péri. On n’en connaît plus que les nombreux dialectes, dont plusieurs réunissent tous les caractères qui élèvent un idiome au rang et à la dignité de langue littéraire, l/enseignement de la langue slave devrait en comprendre au moins les cinq dialectes principaux : le slavon

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