LE PALATINAT DE PLOCK
précieux en pourparlers, ou bien à toujours attendre les rapports de Thomas Lubienski, détaché à Nur, qui ne venaient jamais à temps, et d’ürninski, chargé, dit-on, de couvrir Varsovie et de masquer le mouvement rétrograde de la grande-armée. Grâce à leur inaction, la garde russe, surprise dans scs cantonnements par des tôles de colonnes qui Tattaquèrent mollement, ou plutôt se contentèrent de la suivre et de la saluer d’une canonnade lointaine, eut le temps de se former et de se retirer sans trop de perte d’une position aussi dangereuse.
Skrzync(,'ki, nous l’avons dit plus haut, accordait à la capitale une importance beaucoup plus grande qu’il ne convenait sous le rapport stratégique. Si, non content de talonner la garde russe, il l’eût franchement abordée, pendant que Lubienski, au lieu de rester oisif à Nur, serait tombé sur ses derrières, et aurait rendu la retraite excentrique tout aussi impossible que sa jonction avec Üybitch, le sort do la guerre eût été résolu en vingt-quatre heures, et les vingt mille hommes qui servaient d’escorte au grand-duc .Michel eussent mis bas les armes. Supposant même que, malgré cette victoire décisive, le gros de l’armée russe se fût emparé des pos'lions qui furent témoins de sa*déroute du 31 mars, telles que GrochowetWaver, pendant que Uminski se fût réfugié .sous le canon de l’raga, estil raisonnable d admettre que Üybitch eût osé bloquer un faubourg de Varsovie, séparé de la ville par un fleuve débordé, en laissant sur ses derrières une armée nécessairement victorieuse? Et n’était-il pas préférable à tous égards pour l’armée polonai.se de livrer bataille après avoir anéanti un corps d’un si grand poids dans la balance de nos opérations, que de lui permettre, en s’amusant à des contie-marches insensées, de se refoimer sous la protection de l’armée i usse, et de revenir quelques jours plus lard avec elle? Que peuvent alléguer les plus zélés partisans de Skrzyneçki pour jusiiüer cette étrange conduite? llien, sinon l’ambition démesurée du généralissime, qui se trouvait plus à l’aise dans les salons dorés de Varsovie, en passant des jours entiers à humer l’enceus des gazettes étrangères, qu’entouré de l’impatience de ses soldats et du la haute désapprobation de ses généraux. Rien, sinon que l’arnourde la gloire était dominé chez lui par l’amour de la puissance ; cette dernière ne pouvant lui venir que de Varsovie, tandis que du côté de Brzesç et Kowno étaient les fatigues et les rudes travaux de la guerre. Aussi les plus grandes chances
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de succès ne l’ont-elles jamais éloigne de plus de quatre à cinq marelles de la capitale; tandis que le moindre échec procurait sur-le-champ à cette ville te bonheur de posséder dans scs mum le généralissime avec son nombieuK et brillant état-major, où l’on voyait au moins autant d’aumôniers que d’aides de camp de parade : où l’on faisait au moins autant de dévotions que de plans de bataille (i).
Ce sont ces dispositions du bigot général qui amenèrent des résultats si opposés auK calculs du quartier-maître Prondzynski : savoir la bataille d’Ostrolenka et la retraite de l’armée sur Varsovie.
Une inaction non interrompue donna le temps à l’ennemi, qui n'avait pas su proiiter de la bataille d’Ostrolenka, et semblait vouloir nous surpasser dans nos fautes, de mûrir le projet téméraim du passage de la Vistule, et d’exécuter une marche de flanc sous le canon de Modlin, débouché facile et retraite assurée pour l’armée polonaise. Si nous jetons un coup d’œil sur la partie extrême du palatinat de Ploçk, nous apercevons que, passé la Wkra, rivière guéable sur tous les points et en toute saison, on ii'y rencontre plus d’obstacle sérieux jusqu’à la Skrvia, séparant le district de Ploçk de celui de Lipno; si ce n’est le vaste marais de Szrensk, interposé entre cette ville et la frontière prussienne. La retraite de l’ennemi eût été désastreuse sur ce point, si pressé par nos colonnes débouchant de Modlin ou du pont que l’on aurait jeté à Ploçk, il eût cherché à s’adosser à la partie de la Prusse la plus rapprochée de lui, pour y chercher un dernier refuge. Passé la Skrvia, on tt^ouve des positioas dans les forêts de Skompé, appuyées sur les lacs de Lipno. Cependant l’habileté d’un chef, jointe au eourage des troupes, eût pu facilement triomplier de cet obstacle, soit en le tournant, soit à cause des roules nombreuses et praticables qui le traversent en tous sens. Quant aux ressources que peut otfrir le palatinat de Ploçk sur la rive droite de la Narew, il est utile d’en dire quelques mots, vu que l’armée russe a pu s’assurer par son expérience combien il est peu prudent de le traverser dans toute sa longueur depuis
(4) N'o» aïeux aussi étaient fervents clirctieng en même temps que soldats inircpides; mais c’est en s’élaïujant sur '.’ennerai, comme dis aigles sur leur proie, que les anciens Polonais chantaient leur hymne tmniorleldo li /^ÿarodzica (Dei genitrix) ; et pins souvent encore après la victoire.
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Pullusk jusqu’à Nicszawa, avec une armée compacte, et dans la saison qui précède les récoltes.
Pendant les quinze années de paix qui suivirent la chute de Napoléon, le commerce des villes avait prospéré sur la rive gauche de la Vistule, tant par la proximité de l'Allemagne que par la préférence marquée des fabricants de tout pays et de toute industrie pour celte partie de la Pologne, qui leur présentait encore la Vistule comme dernier boulevard conüe le voisinage inquiétant de la Hussie. Des colonies opulentes et bien bâties s’étaient peuplées d’étrangers qu’attiraient la fertilité du sol, la douceur du climat et la facilité d’exercer des métiers lucratifs dans un pays où les préjugés nobiliaires n’avaieiil pas encore complètement airranchi la classe travailleuse et commerçante. Les palulinats de Mazovie et de Kalisz avaient devancé tous les autres dans les améliorations rapides qui s’opéraient malgré la rivalité jalouse de la Russie ; à ce point que l’étranger, arrivant de l’russe à Varsovie par une des plus belles routes ferrées qui existent en Europe, ne s’imaginait plus la quitter en entrant en Pologne, mais plutôt croyait gagner une contrée plus neuve et d’une ciNilisation plus fraîche et plus féconde. Seul le palatinat de Ploçk n’avait point participé à ce mouvement général; et sa population, puremeut et entièrement agricole, était d’autant plus éloignée de jouir des douceurs d’une aisance même médiocre, qu’une grande partie de ses villages est habitée par des laboureurs d’une iiaiite extraction, et qui par conséi|ucnt dédaignent les plus dures charges de leur état. Suit dit pour mémoire que ces nobles paysans dont les ancêtres étaient seigneurs ou princes, se sont tellement multipliés, sans doute à cause de la salubrité du climat et de la fécondité du sexe, que l’on trouve des villages entiers dont tous les habitants, jusqu’au dernier manœuvre, sont princes. 11 y a là des princes Lubeçki, des princes Czartoryski, des princes Sapiéha, des princes Gicdmyç, des princes Sanguszku, tous plus ou moins issus des laghcllons; sans compter les Zamoy ski, les Dobrzynski, etc. Souvent dans tel ou tel cabaret, une princesse vient mettre le bois dans le poêle, et vous fait l’honneur de vous servir à table avec des gants blancs, du temps de ses ancèti'es. A Dieu ne plaise que je veuille porter atteinte à la valeur héréditaire de ces digues journaliers, cultivant avec résignation le leriain qu’avaient possédé leurs aïeux couronnés ; mais leur aversion i)our l’in-
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dustrie fut de tout temps irisurmontable. Dans une contrée qui ne vit que d’agriculture, et médiocrement fertile, une partie des blés est consacrée à la semaille, le second tiers est vendu pour le payement des impôts, et le restant, s’il y en a, noun-it pendant une année, et jusqu’à nouvelle récolte, l’agriculteur, son cheval, sa famille et son bétail. Use trouve cependant que. grâce à l’odieuse fourberie des Juifs, les provisions de l’année se trouvent consommées avant la moisson nouvelle; et les plus pauvres sont réduits à la demi-ration, en y suppléant par un usage immodéré de pommes de terre : et fau'e de celles-ci, par une abstinence forcée, mais complète. Le moi:? d’août seulement vient ramener l’abondance. Or, si avant ce temps, une armée vient s’aventurer par masse dans un pays si mat approvisionné ; si le voisinage de l’ennemi l’empccbe de prendre des cantonnements élendus ; si cette armée est coupée de sa base, dépourvue de lignes d’opérations, elle risque d’être décimée par la faim , cl même totalement anéantie.
'telle fut la situation de l’année lusse pendant tout le temps que dura sa marche de flanc dans le palatinat de Ploçk. Sans cesse exposée sur sa gauche par Je point menaçant de Modlin ; forcée à ne piocédcr que pai’ masses compactes, prêtes à tout instant à repousser une attaque, qui même iT.algrc cette précaution, lui eût été fatale ; dénuée de vivres, eUe n’eût jamais tenté cette marche si hardie, et j’ose dire insensée, si l’impéritie du généralissime, retenu par des intrigues obscures dans lepaLiis de Joseph Poniatowski, ne lui eût permis de tourner impunément nol'’e capitale si bien protégée du côté de la Russie par la VisUi'e, de choisir Modlin pour pivot, et d’entrer enün dans cette ville par la porte de France, i^ll nous faut observer que, passé Racionz et Bodzanow, les Russes, par une faute impardonnable de leur c it , s’engageaient dans un cul-de-sac formé par la Vistule et la frontière de Prusse qui, sous le rapport stratégique, devait être considérée comme une grande puissance neutre, rangée par les tacticiens au nombre des obstacles insurmontables. En effet, si, par suite d’un échec, Paskéwitch avait dû se replier pour reprendre haleme à l’abri de >a frontière de Posen ; bien que les Prussiens lui eussent fait bon accueil, il est à croire que celte violation insigne de la neutralité n’aurait pas été soufferte par la France et l’Angleterre: d’autant moins que la con-