‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 39 sur 110 · XI« ANNIVERSAIRE NATIONAL · texte numérisé non relu

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merveilles d’une civilisation raffinée, agrandies, embellies sous le prisme de leur juvénile imagination, leur apparaissent, à travers l’immensité, comme un mirage oriental qui exalte sans cesse leurs désirs (t) ! Longtemps encore leur cri de guerre sera : Paris et la France !

Eh bien ! pour empêcher que le cheval kosaque ne vienne une troisième fois se laver dans les eaux de la Seine, vous n’avez q^u’un seul moyen ; un seul, fatal, inévitable : ce moyen, vous l’avez désigné d’avance, c’est le rétablissement de la Pologne. Est-ce que ces frêles remparts que vous élevez à grands frais autour de votre cité, .sauront la préserver de ces attractions infinies qui, à certaines époques marquées par la Providence, précipitent les barbares vers les grands foyers de la civilisation ? Tout rempart que l’on élève inspire à l’ennemi l’idée de venir le prendre; les ingénieurs prussiens ou suédois, aux gages de la Russie, sont au moins aussi habiles que les vôtres ! Non î ce n’est point ici que doit se livrer le grand combat de la liberté ; c’est là, sur la Vistule, sur le Niémen : et nos poitrines polonaises vous défendront bien mieux que ces murs de sable et de limon 1 Rendez-nous une Pologne, et vous refoulez sur l’Asie ce colosse qui menace de s’écrouler sur l’Europe ; rendez-nous une Pologne, et vous dépouillez celte mauvaise conscience d’un crime consenti, ce cilice rugueux qui depuis dix ans ronge votre chair et vous empêche de jouirdes fruits de la paix : rendez-nous une Pologne, et vous serez encore ce que vous étiez aux jours de Napoléon ou de Louis XIV, vous serez la plus grande nation du monde !.... Votre révolution de 89 ne s’est souillée de tant d’horreura qu’en expiation de l’abandon de la Pologne ; Louis XV aussi n’avait pour elle que des larmes et des vœux stériles : eh bien ! un de ses fils est tombé sur l’échafaud, l’autre a dû trois fois mendier le pain de l’étranger, et le troisième.... mort dans l’exil (2) !

(I) V. Béranger, î« C/ianl du Kosaque.

(9) Nous pourrions y ajouter la grande leçon de ISIS. Que devient aujourd’hui la dynastie de juillet? Que devient la couronne de ce prince hypocrite, qui osa faire entendre & la tribune française, un blasphème sanglant, marqué aujourd'hui & son front parle stigmate vengeur de rhistoire7Que devient la mémoire de son ministre ou plul&t son complice, qui s’est chargé do le prolérer? C’est ainsi que la Providence, en frappant les parjures jusque dans la troisième génération, semble hautement avertir que celui qui trahit la Pologne, trahit aussi sa soeur en liberté, la France.

Aü COMITÉ rOLONAIS

Mais, poijirait-on in’objectpr, nous voyons sans cesse dans riibitoire, les peuples vieillis, décimés, rajeunis par les peuples incultes; et les civilisations les plus brillantes ont serxi de point de mire aux bai bares. U Grèce de l'ialouctde l'éridès a cédé la place a la Gièce des Tliraces cl des Macédoniens, ces Slaves de l’auliquité ; l’iiéi ilage des Séleucus et des IHolémée a passé à son tour entre les mains de Rome : Rome aussi, celle puissante niiile du monde païen, n’est devenue ce(iu’elle était qu'après avoir mis le pied sur les ruines de trois civilisations, rÉtrurie, Atbènes et Garthage, Carthage dont les autels étaient souillés de sang liiimain. Rome, leui- hérilièie. devait tombera son tour sous les ellurls de nos ancêtres Golhs et Vandales, de ces barbares dont le pied fugitif a déposé sa trace sur la Vistiile, sur le Tibre, sur le Mançanarès. Mais ces peuples vieillis, ce n'est pas la Russie qui saura les rajeunir. Ce que Rome fut auliefois, la Russie l’est aujourd’hui ; mais c'est Rome il l•ebours : eji commcnciint par les jours de la corruption et du fanatisme religieux. Ce colosse si grand que son idée seule suffit [)our jeter le trouble dans la conscience des peuples, ce colosse a, connue celui de la bible, un estomac de fer et des pieds d'argile ; cet empire si vaste que jamais le soleil, comme sur les litats de Chaiies-yuiut, ne se couche sur ses frontières, cet empire n’a pas de lendeipain : et celte convicr tion, je voudrais la sceller de tout mon sang ! elle est éci-ile là, en caractères aussi hieflaçables que l’existeuee d’nu Dieu ! Si puissante pour la dcsRuction, la Russie n'a aucune force créatrice; celle terre inféconde, et qui n’a pas reçu l’insolation de la liberté, n’a rien produit que des tombeaux, rien enfanté que la mort ! Parcourez tout ce sombre héjuisphère depuis le golfe de Finlande jusqu’au Kamtchatka; partout une nature âpre èt monotone qui semble tenir du caractèie des liabilants la passivité de l’esclavage.... mais où sont les peuples? où sont les vestiges de leur existence? oii sont les monuments sur lesquels ils ont déposé l’empreinte de leur génie ?... Leur architecture ? c’est le Kremlin ; informe amas de pierres entassées symétriquement les unes sur les autres : ou la citadelle de Varsovie. Leur peinture? ils n’en ont pas ; à moins que l’on ne veuille considérer comme peinlui e nationale les images onluminée.s qu’ils attachent sur les parois de leurs temples. Leur sculpture? leur statuaire? leur fonderie ? 1 1 cloche fêlée de Moskou. Leur éloquence? le discours à la municipalité de

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Varsovie, Leur IHtéralure? quatorze ou quinze mauvaises tiaduclions de nnîlodmmes ou de romans.

En 1824, lorsque les coiyurés de Moskou venaient pour s’aboucher avec la société des Faucheurs de Varsovie, dont Ki-zyzanowski était le fondateur et te chef, Bestoujeff, un des conjurés, pniposa à ce dernier, comme moyen nécessaire h la réussite diï lein-s projets, rexterminafionde ta famille entière de remperciir. Krzyzauowski objecta que jamais les Polonais n’avïientrépandulcsangffnesurlcscliampsdcbataîfto. «Eh Iqiioi, lui dit le délégué moskovitc, vous désirez l’indépendance, et vous reculez devant le massacre? » Paroles profondes, et qui peignent bien le caractère de Ces slaves dégénérés, assemblage monstrueux de l’cs|)rit normand et de l’esprit mongol ; ils ont fait du despotisme en viais Tatars, ils feront de la liberté en vrais Scandinaves, et boiront le sang dans les crânes des vaincus.

Dans rantiquitc, on liait le corps de l’assassin au corps de la victime, jusqu’à ce que la corruption eût passé du cœur de la victime à celui de l’assassin. Tel est le châtiment réservé à la Russie de la part des peuples martyrs qu’elle a cm se soumettre à jamais. Un jour viendra, et ce jour n’est pas éloigné, où le despotisme, ce lien de fer, qui éliv.ignait tant de populations ennemies,^ ou du moins étrangères l’une à l’autre, se brisera violemment; et toutes ces populations, étonnées dose trouver ensemble, se disperseront avec bruit, comme un faisceau de llèclics tatares. Les vieilles républiques de Pskow et de Novgorotl, jadis llorissantes, nneiuliquerout leurs droits, et rendront à la cité des tzars les représailles d’V van le Erucl. Un jour viendra, et ce jour n’est pas éloigné, où tout le sang versé sur les |)laiiies de la Pologne, dans les cachots infects, sur les autels du Christ, montera vers le ciel en nuages enflammés; et du sein de ces nuages tonnera l’imprécation de Caïn. Alors, de vastes ruines couvriront tout l’Orient. . •

Mais du sein de ces mines, voyez surgir une Pologne plus gl ande et plus belle ! Notre aigle blanche revient se poser radieuse sur sou aire suspendue au front des Karpatlies! d’une aile elle frappe la mer Noire, de l’autre, la Baltique; sous leur vaste envergure, je vois se presser comme une fédération iiiiinense : ce sont les peuples slaves, jeunes et forts, réclamant

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à leur tuur leur place au soleil et leur part do liberté ! Et ce n’est pas un roi qu’ils v iennent lui demander ; non ! la Pologne ne possède ni or, pour en forger une couronne, ni pourpre, pour en teindre un manteau royal. Elle leur réponi-ail, comme Godefroy de Bouillon, lorsqu'après un* victoire on venait lui oflrir le trône de Jérusalem : <( Que sa palme de martyre est plus belle et plus sainte que tous les diadèmes des rois de la terre. » ^

Cette Pologne, la veiTons-nous encore, ô mes amis ? Persévérance et courage ! c’est 1e cii que je ne cesserai de vous faire entendre jusqu’au tombeau. Soutenons les plus faibles par nos avis, par notre exemple ; plaignons les infidèles et les lâches. Choisissons un seul d'entre nous pour nous diriger et nous conduire; non pas quelque diplomate vieilli dans les intrigues des cours, quelque royal prétendant in partibus, mais un soldat, le cœur et les mains pures, jeune comme les événements auxquels il devra présider, et qui possédera au plus haut degré ces trois vertus chréliennes : la Foi, r Espérance et ^Amour, se traduisant aujourd’hui par un triple symbole, tout aussi divin que le premier... Et je vous le dis en vérité, soyez pleins de joie, car vous reverrez votre patrie heureuse, indépendante et libre !...

Et les générations futures, en voyant avec horreur les ruines ténébreuses qui furent la Russie, diront : Voilà le crime ! Et, contemplant cette Pologne nouvelle se levant à l'horizon comme une Solime céleste, diront: Voici l’expiation I

Paris, 29 novembre 1841.

{La Pretse de Seine-et-Oiee.)

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