ANNIVERSAIRE NATIONAL
Messieurs et Concitoyess,
Onze années ont fui comme un jour...
Le temps, qui détruit tout, n’a rien changé à nos souffrances î aujourd’hui, nous voilà réunis à la même place, célébrant le même anniversaire, animés des mêmes sentiments !...
Oh 1 que les années s’écoulent avec peine et lenteur pour ceux qui attendent la liberté I combien chaque jour vient leur apporter d’amertume et de déceptions ! que de tombeaux accumulésl...
Beaucoup d’entre nous se sont arrêtés en chemin, glacés par le souffle pesant de la mort. Naguère encore, nous venons d’ensevelir deux proscrits aux cheveux blancs, deux amis qui dès l’enfance, ayant échangé leui’S âmes, ont voiilu, à ta manière des guerriers anciens, reposer côte à cote dans le même cercueil (I ). Artisans de laliberté, après avoir creusé leur pénible sillon, ils sont remontés là-haut, pour demander leur salaire, à leur divin maître... Paix à leurs cendresl
Moi-même qui vous parle, trouverai-je dans mon âme endolorie des accents dignes de vous, dignes de la grandeur de vos sacrifices? A l’aspect de ces douleurs imméritées auxquelles je ne puis porter aucun soulagement, de ces nobles poitrines guerrières remplies de regrets déchirants, je sens ma voix s’éteindre et mes yeux se voiler de larmes...
Mais (jue sont nos propres infortunes, nos misères de détail, auprès de l’holocauste immense qui se consomme aujourd’hui sur le sol de la patrie?
(I) Nicnicewicï ei Kniaiieii ici.
no
AU COMITE TOLONAIS
Vous dirai-je les Actes du martyre de la Pologne? Vous dirai-je ses temples profanés, ses tombeaux violés, "ses prêtres, ses eufants traînés en esclavage? le culte grec-uni, cette œuvre des siècles, eflacé d’un trait de plume? D’autres l’ont fait avant moi; d’autres le feront encore : mais toute peinture, si vivante qu’elle suit, restera toujours bien au-dessous de la vérité !
Déployez les Actes des apôtres , consultez les temps primitifs du christianisme ; cette prophétie du passé vous apprendra mieux que moi rhistoirc de l’avenir (1).
Iji persécution religieuse est la même; seulement les barbares de Home se servaient de flamme et de for, les sauvages de Moskou se servent de glaçons et de lanières de cuir : chacun de son élément.
Naguère encore l’Kurupe feignait d’ignorer ces horreurs qui la faisaient rougir, un ne prêtait qu’une oreille incrédule à cet immense cri de douleur qui du fond de l’Orient venait roubler ses rêves, Aujourd'hni,ccs faits sont à la connaissance de tous ; ils ont été résumés dans un livre immortel qui doit à jamais faire honneur à son auguste écrivain (2),
Le vieillard, un pied dans la tombe, avant de paraître devant Dieu, a interrogé sa conscience; cl s’est rappelé qu’il était prêtre et chrétien avant d’être pontife et roi. '
11 a levé de nos fronts l'interdit terrible sous le poids duquel nous avons gémi pendant dix années ; et lui-même il avoue s’être abusé sur les intentions pacifiques de Nicolas.
Paix avec lui, paix avec son dme, le jour où elle paraîtra devant le Juge suprême!
En présence de faits p ircils, toutes les douleurs se taisent, tous les partis se confondent et se teiidcnt la main; nous ne sommes plus que Polonais et chrétiens, enfants de la même mère-patrie, frères par le sang et frères par le mailyre. (lonsolez-vous, amis et frères! les temps de persécution ont
(<) « La pointe des épées s’est émoussée à force de tuer; et tes bourreaux épuisés de fatigue, se relev^eiit tour b tourl.., » (Eosébe, liv. VIII).
U Galçiius ne pouvait manger s’il n’ayait pas du sang ulirélien b saialile.,. »
(LACT.tscB, mort, fiert.)
•I Les lois romaines interdisant de mettre b mort les vierges, on les faisait aupainvuut violer pur le bourreau, et puis on les purinail par le feu!
(CiiATEAi'uniANn, Martyrs.)
(8) Allocution du Saitil-l’cre uu cousisloire secret du 22 juillet 1842.
Xlie ANmVEUSÂinK NATIONAL
ni
toujours précddé les temps de triomphe ; un règne aussi violent que celui du tzar Nicolas ne saurait durer longtemps. La vio> lence, en politique, est un signe infaillible de faiblesse et d’une réaction imminente ; cet homme, n’en doutez pas, se perdra par haine et par orgueil : sa chute sera d’autant plus rapide qu’elle aura pour point de départ l’apogée môme de son insatiable ambition. Lorsque la mesure de sang est pleine, il suffit d’une seule goutte pour la faire déborder.
Notre peuple a déjà connu les jours du malheur; nous no sommes pus les premiers, ni peut-être les derniers exilés de la Pologne ! Des orages sans nombre ont passé sur sa tète sans l’abattre ; celui-ci passera comme les autres, et ne laisseia qu’un mélancolique souvenir de deuil et de souffrance dans les récits et les chants populaires.
Ce n’est pas la première fois que nous avons été comme abandonnés de pieu et des hommes ; aux temps de Jean-kasi- ^ir, il y aura bientôt doux siècles, la totalité du pays était de même au pouvoir de l’étranger : les Suédois, les Russes, les Talars, les Prussiens et les traltn's, croyaient avoir étoidl'é la Pologne dans un bain de sang. laj chef du gouvernement, étranger à la nation, donnait aussi lu premier l’exemple de la fuite... Eh bien ! après sa défection, la Pologne s’est relevée [dus fière que jamais; et le règne dé[dorable du dernier Vasa fut le prélude du règne à jamais célèbre de Jean Sobieski, le sauveur de la chrétienté !
Nous ne sommes plus au temps des couquêtes absolues et des partages détiuitifs. Ce mol môme de conquête semble avoir perdu la signilication qu’il avait au moyen âge ; lorsque les Biu fs élaient attachés à la glèbe du sgigueiir, et lorajiic la coi> quête de la terre entratiiait celle des habitants. 11 n’est plus aujourd’hui de conquêtes réelles et durables que celles de î’iutelligence et de la supériorité morale ; telle a été pour nous dans les siècles passés la réunion spontanée de la Pologne et de la Lithuanie, par un lien sacré, un pacte indissoluble que les dernières secousses des deux peuples ne font que resserrer de jour en jour.
Toute cojiquète dépose dans le sol qu’elle envahit les semences d'une révolution. Iais races sa rapprochent et se superposent les unes aux autres, comme les couches d’une alluviou géologique, mais ne se confondent jamais 1 Vient un moment où la séparation s’opère, d'autant plus violcule et plus passionnée,
AU COMITE POLONAIS
que l’inlérèt du crime s’esl plu® lenlement accumulé. Telle a été la ixnolulion anglaise de 1088, la longue insurrection ibérienne contre les .Maures, la révolution des Hellènes ; et celle des Russes eux-mêmes, personnifiée dans Vvan le Cruel : telle a été la votre en 1792... tel sera le démembrement pi-ochain de l’Aulriclie.
11 y a trente ans à peine, la France signiüail le monde ; vous avez reculé ses fionlièrcs plus loin que celles de l’empire de Charlemagne : vous avez eu vos départements des Bouchesde-l’Clbe et du Catlaro. Fti bien! qu’advieiit-il aujourd'hui de cette immense agglomération de territoires conquis? Le lien qui les étreignait s’esl brisé, et les nationalités primitives ont repris leur empire. « On ne l’ait pas un peuple libie, » écrivait Thistorien de ta civilisation moderne; et je ne lais que compléter sa pensée en ajoutant : a On ne l'ait pas un peuple esclave! » 11 est dans l’ordre moial, aussi bien que dans l’ordre matériel, des lois qui s’accomplissent en dépit de toutes les» combinaisons humaines; et cel c-ci est la plus sainte de toutes, car c’est la loi de la justice divine ! Les peuples ont des physionomies distinctes comme les individus, (jue ni la marche des lenips, ni les transl'ormations politiques ne sauraient altérer ; à deux mille ans d'intervalle, nous sommes tout étonnés de les retrouver les mêmes !
Nous aussi, nous les premiers-nés de la l'amillc slave, les premiers admis à rillumination chrétienne, nous nous sommes appelés d’abord Pélasges, Sarmates, Serbes, Venètes, \ andales; j)üis Slaves, Léchkites, Polonais : et cependant, depuis Hérodote cl Tacite jusqu à Kromer et Naruszewicz, nos mœurs ont à peine varié. Notre langue môme, ce curieux monument de l’antiquité, n'a subi que d’inappréciables inodincalions , témoin Thymne innnorlel composé par saint Adulbert à la lin du >t dixième siècle, et ijni semble écrit de la veille, tellement il est encore plein de verdeur et de clarté !
L’élablis.soment du chrislianisme en Pologne ne lui a pas coûté un seul martyr ; l’avénêment de la liberté, qui eu est le développement final, ne lui coûtera pas une seule guerre civile : et cependant le christianisme et la liberté lui doivent les plus grandes obligations, sinon leur existence même!
Lorsque nos deux premiers apôtres chrétiens, Jean Ka’ich et Paul le Venèle, dont la légende, sans tiup d’invraisemblance, a l'ait deux anges, sont allés se présenter au pape pour lui
Dlgitize^t.
XII» AXSIVERSAIRE NATIONAL 413
rendre compte de leur mission, ils lui diront : « Nous avons en vain cherché parmi ce peuple le supplice; nous y avons trouvé la praliquo des vertus que nous venions enseigner. » Il a sufli d’abatirc les idoles, de consacrer les temples, de couper les forêts, et tout était dit. üi parole seule a suffi; le Verbe : Slovo, dont le nom même de la race slave est dérivé.
C’est ainsi que nous étions intuitivement chrétiens avant même la révélation ; que nous le sommes do fait aujourd’hui malgré l’hérésie et les jésuites, que nous le serons toujours malgré Nicolas, malgré la révolution, malgré les pontifes qui nous traiteront de séditieux : car, hâtons- nous de le dire, cette religion du Christ, ramenée par notre martyre à sa pureté primitive, sera la seule immuable, comme aussi la plus parfaite. la plus sociale, la plus avancée des croyances de l’humanité (I).
Le même peuple, après avoir jeté ses chaînes brisées sous les pieds du grand-duc Constantin, lui a donné un sauf-conduit jusqu’à la frontière pour le soustraire à l.t fureur de ses soldats. Indigne de. mourir d’une main polonaise, il est allé expirer sur le sol moskovile de celte mort lente, de ce mal héréditaire qui a tué son frère Alexandre, qui tuera son frère Nicolas, qui tuera les enfants de Nicolas jusqu’à la troisième génération ; car, vous le savez, Messieurs, l’aigle de Russie a deux têtes : l’une est celle des Holstein-Cotlorp 1 1 l’autre celle des OrlofI’, dont le bec rapace fouille dans la poitrine des tzars pour en arracher le cœur. Le cruel Constantin, né d’une race parricide et maudite, après quinze ans de séjour à V’arsoNie, est mort en regrettant la Pologne; le Verbe slave avait déjà converti le barbaie !
Admirable mansuétude de ce peuple, qui n’a toujours eu pour ses bourreaux que des prières et des larmes ; qui souffrant tous les outrages, accablé de toutes les trahisons, a répondu comme le Christ, son divin maître: «Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! »
Et c’est un pareil peuple qu’un despote en démence prétendrait subjuguer pour jamais? que l’on voudrait exclure delà grande famille européenne ? déshériter de cet avenir d’éman-
(1) Je disais ceci en 1813, sous la triste papauté de Grégoire XVI.
AU COMITÉ POLONAIS
il*
cipation inféUedüellc et de prospérité vew lequel tous les au“ très s’avancent à pas de géant ?
Oh I s’il est ici quelqu’un qui doute à ce point de la Providence, qu’il ait par son assentiment tacite consacré l’iniquité du partage, ce pacte d'infamie qui réunit les trois cabinets du Nord; qui dans son cœur ait commis en secret le crime que Nicolas commet à force ouverte, qu’il s’éloigne de cette en» ceinte, car il est le complice du tyran !...
De nos jours, il est évident que les peuples tendent vers l'unité ; que leurs alliances commerciales ne sont que le prelude des grandes alliances politiques qu’elles préparent.Dès à présent il est aisé de prévoir, sans tomber dans le ridicule des prophéties, que trois grandes unités doivent surgir au sein de l’Europe moderne, en vertu de cette loi permanente qui ramène la société vers son point de départ ; savoir : i’unitë gallo-romaine, l’unité germanique et l’imité slave. Mais quelle doit être la signification de celte dernière 9 sera-t-elle un symbole de paix et d’humanité, ou bien un mythe de carnage et do destruction? les États-Unis d’Europe ou le Panslavisme?
Quel est le culte nouveau qu’elle doit inaugurer? est-ce le catéchisme du tzar, ou la foi des illuminés ? Doit-elle apporter aux deux autres la vie ou la mort ? Énigme à double face, problême formidable que l’avenir jette au présent, et qu’ilappartient à Dieu seul de résoudre 1 Quoiqu'il en soit, tant qu’il nous reste un souffle de vie, une goiitte de sang à répandre, nous lutterons contre cette assimilation brutale qui voudrait nous imposer une fol nouvelle, des mcBuirs nouvelles, un nom nouveau parmi les peuples. La destinée de la Pologne est d’atTranobir et de l'égénérer les Slaves ; il faut donc avant tout que la Pologne existe. La fédération slave est sans doute un idéal sublime •, mais afin que celte grande synthèse puisse s’accomplir, il faut maintenir k Pologne, qui seule peut lui donner la vie et le mouvement. Une nation, si comprimée •? qu’elle soit, n’a pas lë droit de se départir de son individualité en faveur d’une autre unité prépondérante, tant que sa mission providentielle n’est pas accomplie ; les nationalités locales sont les garants de la civilisation, les sauvegardes des libertés publiques.
Le schisme, cette hydre odieuse dont la tête est à Saint-Pétersbourg, et qui vient d’enlacer de ses retours immenses la moitié dé l’Asie, lêgne déjà sur un grand tiers do l'Europe. Le