LE PEUPLE-MUSICIEN
épisode du 24 février.
• Il était en ce moment une heure et demie à l’horloge des Tuileries. .
«Après avoir franchi le seuil du palais enseignes déployées, sabres nus et fusils sur l’épaule, le peuple vainqueur inondait les appartements royaux, les escaliers, les corridors, les galeries.
» Une trombe populaire composée de citoyens des faubourgs, d’étudianls et d’artistes, venait de traverser la salle splendide où tous les maréchaux de l’ère impériale sont peints eu pied.
» üe salle en vestibule, cette masse triomphante aborda enfin cette partie du château qui fut la résidence de Marie- Amélie.
» Enfants, pas d’excès! s’écria alors un vénérable colonel, combattant octogénaire du 14 juillet 1789 ; pas d’excès ! nous entrons dans la demeure d’une femme !
» Tous prirent rengagement de se montrer calmes et modérés, même après la victoire.
» foule entra donc dans le salon de la reine; non point semblable à un torrent dévastateur, mais bien plutôt pareille à une phalange de chambellans qui se présenteraient à la cérémonie d’un baisemain.
» On ne dérangea rien ; ni lés aquarelles, ni les bronzes, ni les meubles, ni toutes ces délicatesses du luxe qui éblouissent l’œil du pauvre : on respecta la femme détrônée jusque dans la moindre, fantaisie.
» Cependant une voix s’écria :
O Un piano! le piano de la reine!
» — Tout beau, reprit le colonel en jetant son épée surl’ins-
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tmraent; que personne n’y porte la main si ce n’esl un musicien 1
» Un grand jeune homme sans armes sortit des premiers rangs, ouvrit le piano, et d’uue main vigoureuse joua les premières mesures d’un air national.
» La Marseillaise ! s’écria le peuple; et le refrain répété en chœur par tous las assistants, se répandit de proche en proche à travers les vastes couloirs et les avenues du château.
» C’étaient plusieurs milliers de poitrines sonores, encore émues par la chaleur du cOinhal, chantant avec ensemble l’hymne immortel de Rouget de l’I.slc.
» Lejeune homme les conduisait avec énergie, avec amour, con smania diraient les Italiens; et ce n’était pourtant p is un homme du Midi.
» Un artisan du boulevard le reconnut :
» C’est le citoyen Christien Ostrovvski, l’ami de Kasimir L)elavigne et de Béranger, le fils du général polonais I
» — Est-ce vrai? lui demanda la foule.
». — Vous l’avez dit, répondit en se levant le virtuose; je suis un soldat de 1831 !
» Le vieux colonel le saisit dans ses bras elle pressa sur son cœur avec effusion.
» Dans ce moment, une main populaire inscrivait : Vive la Pologne! à l’endroit même où tout à l’heure on voyait le trône du roi fugitif, emportant avec lui sa couronne brisée, et sa race évanouie.
» Là-dessus les échos de la Marseillaise se mêlèrent aux cris : Vice la Pologne ! vive la république ! vive la France / »
Paris, 2 mars 1848.
IjVonileur du soir.)