‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 48 sur 110 · A L’ASSEMBLÉE POLITIQUE DE BERLIN · texte numérisé non relu

A L’ASSEMBLÉE POLITIQUE DE BERLIN

RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE

Habitants db Berlin,

Pour la seconde fois l’émigralion polonaise, glorieuse phalange d’une armée trahie mais jamais vaincue, a touché le sol germanique. Elle ne vient plus celte fois s’offrir en fugitive à votre hospitalité, à vos chants de douleur; au nom de la grande nation qui la rappelle, au nom du grand principe qu’elle représente, elle vous tend la main et vous salue coiqme les futurs alliés de la Pologne indépendante.'

Profondément touché de votre accueil, au moment de fran* chir la frontière de mon pays, je viens vous adresser dans cette enceinte une parole de paix et d’amitié. Que cette pror mière parole qui trouvera, je n’eu doute point, un écho sympathique dans vos âmes, soit la réconciliation fraternelle des Allemands et des Slaves.

Si la révolution de février, ce fait européen, fut aussi pour la Pologne le signal de la délivrance, c’est qu’elle lui a rendu l’active amitié de l’Allemagne, qu’elle a brisé pour jamais son alliance avec le Nord. En effet, le système de la domination matérielle poussée à ses dernières limites, et celui de la pensée abstraite n’ayant d’autre contrôle qu’elle même, ne pouvaient coexister en bonne harmonie; contraires dans leur principe, opposés dans leur résultat, ils devaient finir par se séparer et se combattre. La conséquence de cette séparation doit être le rétablissement de la Pologne ; non pas de ce royaume déri-

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soire de 181b, création éphémère des souverains démolie par le peuple, mais d'une République grande et forte, s'établissaiit d'après ses mœui's,ses besoins, scs convictions nationales : digue formidable contre laquelle ceut fois les hordes do l’Asie sont venues se briser et se briseront encore.

Et que l’on ne dise point que cet acte de haute justice, que cette expiation populaire du crime de vos rois, coûterait à l’Allemagne des sacriüces inouïs; qu’elle soumettrait son travail d’organisation intérieure aux chances d’une guerre étrangère, qu’elle épuiserait son trésor et le sang de ses plus nobles enfants: non I illuisufiira pour cela d’une imposante manifestation morale de sa volonté.

Vous direz aux Polonais :

« Frères, voici des armes! allez combattre et reconquérir votm patrie I nous vous seconderons de nos vœux, de nos capitaux, de notre influence ; mais à condition que vous admettrez les nombreux Allemands établis en Pologne à la jouissance de tous les droits dont ils jouiraient dans leur mère-patrie : que vous nous assurerez, par un échange sans entraves, l’écoulement des produits de nos manufactures, et que vous j-oconnailrez notre frateincUe initiative par une franche et cordiale réciproeitc! »

Vous direz à la Russie :

« Nous vous retirons notre alliance jusqu’à ca »pie vous ayez fait à l’égard de la Pologne ce que nous faisons nousmêmes ; rendez-Ini ses anciennes provinces, dont la possession de droit ne vous sera jamais reconnue : à ce prix seulement nous vous porterons les bienfaits de notre civilisation, les moissons intellectuelles de notre pensée, si nécessaires à votre développement , nous vous admettrons dans la grande famille dos peuples libres qui vous désavoue et vous traite de barbares. Jusque là, point de trêve, poiqt de ti-ausaction ; tant que le dernier soldat moskovitc n’aura pas quitté le dernier sillon de la terre polonaise, il ne peut y avoir entre nous rien de commun que le glaive ! »

Oh I après une manifestation pareille. Messieurs, soyez-en certains, 1a Pologne se lèvera comme un seul homme ! Vous aurez plus fait pour elle par cet acte de souveraineté populaii'e que par vingt batailles rangées ! Quel que suit l’enivrement du pouvoir absolu, le tzar lui-incme comprendra que la lutte serait la mort pour lui, la dissolution totale pour son empire !

A L’ASSEUBLÉE POLITIQL'ë de BERLIN

Tout ce que nous vous demandons quant à présent, c’est de permelti-e une réorganisation complète et toute nationale du grand-duché de Posen; c’est de neutraliser par un vote parlementaire, l’action malfaisante de l’ancienne bureaucratie, qui soulève les deux populations l’une contre l’autre!

Votre perte territoriale, insignifiante d’ailleurs, sera réparée amplement par la suprématie morale que vous aurez conquise sans effort dans toute l’Allemagne. Cette politique franche et généreuse est la seule digne d’un peuple intelligent comme le vôtre et qui vient de reconquérir sa liberté. Ou vous a dit trop souvent que nous étions vos ennemis; ne croyez pas à ce mensonge. La Prusse moderne, c’est-à-dire ruuilé allemande ; et la Pologne à venir, c’est à dire l’unité slave, sont deux trop grandes puissances pour avoir rien à s’envier : il ne saurait y avoir entre elles de rivalités provinciales, ni de querelles de bout de champ. ,

Dans un élan sublime de patriotisme, vous avez brisé les chaînes des captifs polonais, dont le seul crime fut d’avoir conspiré pour la délivrance de leur pays ; le développement nécessaire et logique de cette inspiration populaire doit être l'entière indépendance du grand-duché. C’est ainsi que vous remplirez cette mission médiatrice qui vous est assignée entre les peuples ; c’est ainsi que vous établh’ez parmi voiis et les Slaves le lien le plus puissant existant parmi les hommes : la fraternité I c’est ainsi que vous vous rendrez digues de la signification universelle de votre nom national : Die AUemannen I

Mais que dis-je! le peuple russe lui-même cherchera à s’arranger du mieux qu'il pourra avec ce désir formellement exprime; et s’il présente le combat, ce sera seulement poursauver-l’honneur de ses armes. La Russie de Pierre P' n’a pas de base solide ; ce géant hydropique n’est pas invulnérable : nous l’avons prouvé en 1 83 1 , loraque trahis parles rois, abandonnés par les peuples, cernés de toutes parts, nous avons tenu la campagne pendant dix mois et nous avons remporté trente victoires ! ffous sommes assez forts, même sans vous, pour l’abattre; donnez-nous des armes : et, Dieu aidant, nous ferons le reste !

Grâce à la politique déchue, la Prusse a été le bras droit de l’absolutisme étendu sur l’Europe, et comprimant en elle cet esprit d’indépendance qui fermente au sein des peuples;

RÉTABL1SS2MËNT DE LA POLOGNE

grâce à la pulitiquc triomphante, ce bras armë se retournera vers le Konl et brisera les chaînes d’un peuple indignement asservi (1 ) !

Berlin, 10 avril 1S48 (Journal dt Leipzig.)

(4) Voici le décret royal du U avril rendu par lo cabinet prussien pendant ' mon séjour à Berlin. Nous le doHnons ici à litre de simple concordauco de dates et comme un curieux spécimen de la loyauté tudesque daus les transactions politiques :

1 J’approuve la proposition de mon ministère, provoquée par les nombreuses pétitions des babitanls allemands du ('land-duché de Pusen cl relative It la réorganisation nationale dccctte province promi'seauxbabitantspolonais./suconee'gueiice, cette réorganisation ne devra plus avoir lieu dans les parties de la province oü la iiatiniialilé allenundo se trouve être prépondérante. Je desire, en outre, que la proposition faite auprès du la Confédération germanique pour que ces parties du duché soient réunies à la Fédération, puisse être acceptée tout de suite. Les grandes diflicultés que pourrait rencontrer la réorgunisutiun nationale des parties polonaises du grand-duclié de Pusen, se trouveront par là aplanies, et la réurganisatiou devra désormais être accomplie sans obstacle.

» Signé ; FRÉDûRic-GuiLLjttHB. »

Nous laissons an lecteur le soin d’apprécier la sincérité des intentions du cabinet de Poisdam à l’égard de la province polonaise de Posen et de ses liabilanls. V'oici ce qui se passait à la même date dans le grand-duclié :

U Dans plusieurs contrées, des bandes de soldats et de colons prussiens, commandées par des employés et des propriétaires allemands, parcourent les villages, s'emparent des propriétaires polonais, des prêtres et des multi esd’éco'cs de villages, les enlèvent et les fustigent publiquement. C'est ainsi qu’à Grudsisk une jeune hile a été fouettée par les soldats et par les juifs pour avoir fait des cocardes cl des drapeaux polonais. Dans le déparlément de Bydgoszcx (BromhergJ, M. Treskoff cl M. Luiticlian, propriétaires allemands, viennent d’organiser nue bande armée avec laquelle ils voulà la rccbercbe des Polonais, qni, privés de tous les moyens de défense, se tionvenl obligés de s’enfuir de leurs maisons, sous peine de se voir ignominieusement maltraités ou assassinés dans le cas oü ils cberclieraicnt à se défendre. Et ce nouveau mode de pacipeatinn est employé au moment même oü toute lu population polonaise se trouve déjà désarmée. >>

V. Mémoire historique sur le grand duché Je Posen; Paris, 4848.

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