A M. SARRANS ]£ONE
une fantasmagorie qui s’élargit sans cesse eu se dissipant ; c’est un géant-fantôme sans cœur et sans entrailles, qui ne subsiste qu’à la faveur de l’elTroi qu’il inspire aux esprits crédules et timides, avec une grandeur théâtrale toute de perspective et de lointain : qui sent qu’il n’est rien, malgré sa taille goliatliique, et qui veut giandir encore pour devenir quelque chose.
Napoléon a voulu le frapjier au cœur, et son épée s’est brisée dans le vide; parce que, subissant l’illusion, il s’était imaginé que le fantôme était vivant.
Pour l’abattre, il suffisait de le frapper dans ses alliances, ou plutôt dans les lâches complaisances des cabinets allemands qui, depuis 1772, s’étaient reconnus ses tributaires et ses complices. C’est à Vienne, à Herlin, à Varsovie et Vilno surtout qu’il fallait le combattre. .Moins M. de iMettcrnich et la Sainte-Alliance, la Russie était moins que rien. ()ue l’Europe dise à ce fantôme de s’en letourner en Asie, d’oîi il est venu, et il s’en ira. Uéfendons-lui surtout de s’emparerde Constantinople ; car il ne prendrait corps et chair que du jour où il viendiait à s’assimiler la Turquie. Alors seulement la Russie de\iendrait une terrible, puissance organisée pour le mal ; elle serait en cHet le l'iéau des nations. Tout après, rien avant, l.’empècher de prendre pied eu Orient, c’est l’eni pécher d’être. Lui donner Constantinople, ce serait lui donner le monde.
L’alliance de la France avec la Russie serait donc l’alliance de la vie avec la mort, de la réalité acec le néant. Ce serait la consécration de scs tendances à la domination nniverscllc, la reconnaissance de celte mission divine que Nicolas s’arroge si orgueilleusement dans scs manifestes. Oui, certes! si le vol, la déprédation, la bassesse, le fanatisme et le massacre , constituent une missim divine, personne n’est plus à même de l'accomplir que le tzar de toutes les Russies; riiériticr de cette dynastie hybride et monstrueuse (|ui n’est plus allemande et ne sera jamais slave : dont tons les membres sont parricides, fratricides ou infanticides par tradition de famille ! « L'Occident s’en va ! » .se plalt-il à proclamer dans ses incessants défis jetés à l’Europe civilisée ; mais si rOccidenl s’en va « la Russie s’effnndie ! avec un mouvement bien plusrai)ide : pui.siju’il suffit d’une simple négociation avortée pour la faire chanceler du sommet à la base ! Elle dégèle et se j ompt comme les glaces
Dl»C\r)KNCE DE L\ RUSSIE
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(rAuslcrlilz que quelques boulets français ont suffi pour eufr'ouvrir sous les pas de Conslanlin et de sa garde impériale !
tlontracter une alliance avec la Russie ce serait lui donner une marine qu’elle n’a pas encore et qu’elle ne peut pas avoir; mais qui, peu d’années après l’occupation de Constantinople, fei-ait de la Russie la troisième puissance maritime du globe, après l’Angleterre et les États-Unis : grâce aux admirables matéi iaux de construction de ses forêts, au fer polonais, et surtout aux matelots grecs et illyriens, les meilleurs de l’Europe etpeiit êti-e du monde entier. lÆsdcux ports de Mai'seille et de Toulon deviendraient un jour des ports russes plutôt que fnmçnis, encombrés des grossiers produits de l’industrie moskovite, <jiii certes, sous le rapport du bon marché, pourrait faire concurrence à toutes les autres ; c’est ators <|ue le tzarfaulômc et vampire étreindrait l’Europe esclave de ses deux bras, par la mer du Nord d'un côté et la .Méditerranée" de l’auü"e ; et tandis i[u’à travers la Turquie, le Kaukase et la Perse il poursuivrait à grands pas sa route vers les Indes anglaises, la France affaissée, repliée sur elle-même, réduite au rang de puissance de troisième ordre, exécrée des rois et maudite des peuples, SC débattrait convulsivement sous les étreintes vengeresses de l’Angleterre, qui anéantirait aisément sa marine naissante, ruinerait ses colonies et, dans un temps donné, détruirait ses possessions africaines, qui lui ont déjà coûté tant de sang et de millions : voilà ce que vaudrait l’alliance russe à la France, et voilà où la conduiraient inévitablement les belles déductions politiques des LMtres franques et des Limites de la France. * On ne doit s’allier qu’avec les forts, » disait Talleyrand ; or, la Russie, ce n’est encore que la violence unie à la faiblesse.
Examinons à présent ce que .serait l’alliance anglaise, dans son principe et dans scs résultats.
J’éprouve, j’en conviens, quelque peu d’embarras en abordant celle analyse ; car je sens que je vais loucher à des cendres encore bi ûlantes, à des rivalités et des rancunes mal assoupies, à dos blessures à peine cicatrisées. Je sais qu’entre la France et l’Angleterre il y a bien du sang versé, bien des batailles perdues et gagnées, depuis Crécy et .Aziucourt justju’à Aboukir etTrafalgar. .Mais ala meilleure manièrede guérirunc blessure, dit un aphorisme d’ilippocrale, c'est de l’oublier. » — *11 tempo è un galant'uomo ! » dit aussi le proverbe ila-
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A M. SARRANS JKl’.NK
liiMi. Le temps a déjà Leaucniip fait pour amollir rel antagonisme ardeiil entre deux peuples ei\ili.sés, faits pinlût pour s’estimer cl se comprendre ; le temps parviendra bientôt à l’éteindre entièrement : pour jien ipi’il soit secondé dans son œuvre réparatrice par la sagesse des goinernements. D’ailleurs, il faut en croire la voix de Napoléon lui-même sortant de la tombe, qui déclare «ju’il n’aurait jamais songé à faire la guerre à l’Angleleire avec tout autre ministère que celui de \\ illiain Dill J et que, si le parti xvliig eût [uévaln, il aurait en son cliel, le célèbre Fox, non pas pour ennemi, mais pour allié dans toute sa politique européenne. «juoi lieunont pourtant les destinées de l’bumanilé dans nidre triste époque de baibarie inonarcbiquc ! C’est ainsi que la chute du ministère Nortb a suffi pour éteindre la guerre d'indépendance des l iais Unis ! C'est ainsi que l'ambition ou la démence d’un seul bomme d’Élat, peut faire couler des flots de sang ! Aussi, ce <pie nous demandons a la Franco, au nom de la ci\ili.saliun et de la liberté, ce n’est pas nu de ces cnli ainemenls romanesques comme celui qu’elle ressentit vers la fin du dernier siècle pour la pall ie de Washington ; ou celle alfeclion héroïque que la Pologne éprouva de tout temps (loiir sa sœur d’adoption, en lui prodiguant le meilleur de sou sang et les plus pui’s de .ses dévouements: ce que nous lui demandons quant à présent, c'est l’oubli de plus complet possible du passé, au nom de sa grandeur et de son avenir, c’est une réconciliation généreusement ullerte et acceptée des deux pai ls ou, si vous voulez, k> pardon récipi'oque. « L’homme n’est jamais si beau que quand il invoque le pardon ou qu’il pardonne lui-même, » dit un auleur polonais; et cela est tout aussi vrai pour les nations : la beauté des nations, c’est surtout leur grandeur morale.
«L’accord de rAnglcterixî et de la France, dit .M. ().-;car d’Haussonville, porte des fruits que ne produira jamais aie une alliana’. U amène le maintien de la paix, et d’une [laix constamment favorable à notre inlluence. L'nand de concert avec l’Angleterre, nous pouvons travailler au dévcloppnnenl régulier des institutions modernes en Europe, nous avon-; l’avantage de. remplir notre mission libémle .sans prendre la physionomie révolutionnaire (1). » En effet, depuis la lin de la lulle
(I) Histoirede lapoHUque extirUurt du goucerntmetit [Tançais, 1, M7, cl suivaïuea.
DÉCADENCE DE LA Rt’SSlE
américaine, toutes les fois que les deux politiques de la France et de l’Angleterre se sont trouvées d’accord, il en est résulté du bien pour l’Europe ; comme dans la guerre d'indépendance de la Grèce, dans les réformes opérées en Turquie sous le patronage des deux puissances, et tout récemment dans la question des Lieux-Saints ; toutes les fois qu’elles se sont divisées, le froissement des chaînes a retenti d’un bout du monde à l'autre : comme après la guerre d’Espagne, cette irréparable faute de Napoléon, la campagne manquée de Moskou, et enGn la désastreuse issue dos deux tentatives insurrectionnelles de 1831 et de 1819, en Pologne et en Hongrie. Les intérêts de ces deux puissances, qui sont parfaitement identiques dans la question d’Orient, se trouveront encore être absolument les mêmes lorsqu’il s’agira de délivrer l'Italie du joug autrichien, devenu intolérable ; ou d’arracher la Pologne, celte clef de «otite (Napoléon l’a dit), au despotisme effréné de la Russie. Sur ce terrain au moins, tout le monde en convient à Londres comme à Paris, les deux nations pourront toujours parfaitement s’entendre, et se réunir.
Dans toutes les ' autres questions, la France et l’Angleten e ont deux sphères d'action parfaitement indépendantes ; deux mondes à part, où leurs intérêts peuvent quelquefois se confondre, et jamais se trouver en opposition. La France doit primer sur le continent, de même que l’Angleterre doit primer sur la mer. La France, quoi qu’on fasse, ne deviendra jamais une puissance maritime; ses matelots riverains, qui depuis l’enfance ne sont façonnés qu’au commerce du petit cabotage, ne suffiront jamais aux besoins d’une navigation un peu étendue : ceux du milieu des terres ne seront toujours, comme on l’a dit à Londres, que des matelots du beau temps. Sa marine à voiles et celle à vapeur, écrit un juge liès-compétent en pareille matière, le prince de Joinville, n’en a que le nom (1). H lui faudrait vingt fois son budget de chaque année pour élever seulement le nombie de ses vaisseaux m ^rt du chifire de ceux quepos.sèdela Grande-Bretagne ; t "janvier 1848, comme l’assure .M. Ledru Uoliîn (2), comp4il fi-ente-trois mille six cent soixante et douze navires, manœavrés par deux cents
(1) Ei$ai sur là Marine française, (839-1852.
(2) De la decaience de VAnylelerre, (8Sli mauvais ilire pour union
ouvi-age. V
ulÿitizec! by Googk
A M. SAIUVANS JEC.NE
cent trente-six mille soixante-neuf hommes. L’Anglolerrc, de son côté, ne pmiiT.i jamais être une puissance continentale. «Notre patrie, a t-oii dit dans V United service (a\cc une certaine opulence d’e.\pression <jiic nous nous plaisons à rencontrer dans un compatriote de 81»akspeare), l’Angleterre est une flotte dont le vaisseau amiral est à Londres, et les autres bâtiments, partout ! » « 11 ne faut pas, s’écriait aussi lord Cliatliam, qu’il soit tiré sur l’Océan un seul coup de canon sans noire bon plaisir ! » Et Frédéric 11 disait avant lui : « Si j’étais roi de France, il ne se tirerait pas en b;uroi)e iin seul coup de canon sans ma permission ! » Tous deux avaient paiTaitemerit raison. L’Angleterre ne peut rien contre la France sur le continent, la France ne peut rien contre l’Angleterre sur la mer; mais ce qu’elle peut, c’est d’étendre le génie de civilisation cl de liberté qui est son âme, sa raison d’être, sa nécessité politique sur toute l’Europe : cl l’Angleteri'e ne peut pas l’on empêcher. Placées l’une à côté de l’autre et ne pouvant se combattre avec avantage, elles ne peuvent que se prêter inutuellemcnt aide et appui. Ce ne peut être entre elles qu’une lutte insensée, lutte de désespoir et de barbai'ie indigne de. notre époque, ou un concours pacifique et fécond pour le bonheur de toutes deux et la paix du monde régénéré.
On ne doit vouloir eu politique «iiiclcs choses possibles ; or, une descente en Angleterre, tentée dans un but de conquête ou de vengeance, serait un crime, un acte de démence, qu’il faudrait abandonner avant même que les préparatifs en fussent terminés: et qui, en admcltant même <ju’clle put réussir pour un instant, se retournerait parla dé.sapprobation generale cl la stérilité de ses résultats contre les chefs imprudents qui l’auraient entreprise. Si j’avais un conseil à donnera ceux qu’une pareille tentative pourrail séduire, comme de justes représailles après tous les désastres subis parla France pendant cinquante annéesdclultes avec sa voisine, je leur dirais : «Laissez-lui l’empire des mei's, sur lesquelles la France ne sera jamais son égale ; abandonnez atout jamais une idée de conquête impossible, qui même accomplie ne tournerait (jii’au profil de la Russie, votre ennemie à toutes deux, et gardez votre dignité et votre honneur sur le continent ! Exercez cette mission d’initiative et de tutelle pi'otectrice sur les peuples qui x'ous a été assignée par la Providence, et qui est la véritable mission du pouvoir actuel, issu du peuple! Rendez 1 existence
DÉCADENCE DE LA RUSSIE
nationale à l’Ilalie, à la Pologne, (jiii ont le mieux me'rité de votre patrie, l’une par la communication de ses idées religieuses et civilisatrices, l’autre en jetant un demi-million d'hommes sur tous vos champs de bataille ! 1^ France est un pi incipc, l’Angleterre ne sera jamais qu’un fait, une puissance matérielle ; à ce point de vue, tout l’avantage se trouve du côté de la première : mais ce principe et ce fait réunis forment un tout invincible , la puissance la plus imposante qui se soit encore oiïerle à la vénération des peuples. C’est là qu’est le devoir de la France, c’est là que se trouve sa suprématie morale; le nom même de /o France signifie dans le langage des peiq)les alfranchisscmeiit et liberté : ceux (|ui vous disent le contraire sont vos ennemis qui vous trompetit et veulent votre ruine ! » La seule objection sérieuse qu’on pouriail élever contre l’alliance anglaise, c’est le besoin pour la France d’avoir ses frontières du Rhin, (jue celle alliance, dit-on, ne peut pas lui donner. Oui, certes! les limites du Rhin sont un besoin vital, organique pour la France; parce qu’il ressort du principe même des nationalités. Toute son bistoire depuis un demisiècle n’est qu’un effort immense pour atteindre à cette limite naturelle, trop souvent négligée ou mise en oubli par l'ancienne moiiai'chie française ; un gouvernement ne sera stable et fort, un pouvoir ne sera considéré qu’à la condition impérieuse de lui donner ce développement. 11 fauta la France la Bclgiipic, qui sera la première place d’armes de la coalition, dans le cas où la coalition des rois contre la Fi ance viendrait à se reformer. C’est par là que ses armées ont toujours pénétié. C’est là que se trouve celte ligne de bataille hérissée de forteresses établies par Vauban, et que la Sainte-Alliance a su retourner contre la France. D’ailleurs la Belgique est bien plutôt française que flamande; Liège, Namur et Mons sont tout aussi français que Lyon, Faris et Bordeaux. Sien 18301a Belgiipie ne s’est pas réunie à la France, c>l-ce l’Angleterre qui s’y est opposée N’est-ce pas plutôt la lâcheté de I.ouis- Philippe, ce roi delà paix à tout prix, qui reculait devant l’idée d’un agrandissement de territoire, pouvant le compromettre avec la Sainte-Alliance ? faute innnense (jui pèsera comme une tache ineffaçable sur son règne! Fii 1818, grâce à l'élan universel communiqué par la révolution de février, il eût encore été très-facile de rattacher la Belgique à la Fiance ; non par une honteuse manœuviv hypocritement concertée cl qu’on
A M. SARKViSS JËCNE
a élc forcé de desavouer, mais par un appel énergique et loyal au peuple l)elge, au nom du principe fraternel, solidaire, républicain. Aujourd'hui cncoie, l’occasion pourra s'en représenter, au nom des intérêts matériels de la Belgique, de celte usine immense, qui chôme pour la plupart du temps faute de pouvoir trouver un débouché ?i scs pioduits. Dans cette circonstance, on pourra sans doute obtenir rassentimeni del’Anglelerrc, en lui ofirant un concours actif et vigoureux, contre scs deux rivales sur le contineul, l'Autriche et la Russie, qui la délivrerait à jamais de ses craintes incessantes à l'égard de Constantinople et des Indes. Par une alliance récente, la monarchie belge vient de se livrer, corps et biens, au système de rAulrichc ; et d’ailleurs le cabinet anglais a des vues trop vastes et tropélcvée.s pour ne pas comprendre que l’Angleterre aumit tout à gagner à cet écliange, auquel elle avait déjà consenti en 1802, cosignant le traité d’Amiens avec Bonaparte.
Ainsi, d’un côté la France réunissant toutes les branches de la race gallo-romaine autour de ses frontières du Rhin cl des Alpes; tendant une main à la race slavonnc qui se débat sous les étreintes du germanisme russe, et l’autr'e à la race anglosaxonne, autrefois sa rivale, aujourd’hui son émule sur le champ des conquêtes paciliques de la science et de l’iiulustrie; de rautre côté l'Europe régénérée, l’Ilalie libre, le partage de la Pologne, cette grande honte des temps modernes ellacée, la Turquie ..s’ouvrant à la civilisation européenne, la Russie restreinte et réprimée dans ses prétentions de dominaliou universelle, et tout ce que .Napoléon avait vainement tenté par le glaive s’accom|)lissaut sans commotion peut-être cl sans dé- .‘iasli’cs pai' la voie des traités: tels seront les fruits immédiats ou lointains, mais indubitables, de l’alliance de la France avec l’Angleterre, telle est, selon nous, la mission, la seule possible et la seule efficace, de la.F rance moderne.
J’arrive à ce qui fait l’objet capital de cette lettre, à la décadence anticipée de la Russie, dont les symptômes les plus manifestes viennent de se révéler à l’occasion de l’incartade du prince .MenchykofI à Conslanlinople.
Digitizf.-.; 1;
y G». Ile
DÉCADE.NCE DE I.\ RUSSIE 187
La Uussic est, de mémo que rAiitricIie, un Klat impossible et ^ hors nature; c’est pareillement un empire presqu’en totalité slave, gouverné par un prince allemand : voilà ce qui explique leur incessante affinité. Malgré les mensonges officiels des historiens (le la Russie, Karamzin en tôte, Nicolas n’est point un descendant de la famille des Romanofl. Voici à ce sujet quelques renseignements précis, puisés dans les archives mêmes (Je Saint-Pétersbourg.
I.a maison des Romanoff n’est ni ancienne, ni illustre dans riiistoire de la Russie. La première fois qu’il en est question, c’est au XVI' siècle; à propos d’un des nombreux mariages du tzar Yvan le Lruel (le Henri VIII de la Russie), et dont la fille d’un Romanofl' devint la quatrième ou la cinquième épouse : les autres avaient été assassinées. Dans le siècle suivant, le patriarche Philarète Romanofl', ayant acquis une certaine popularité pendant les guerres civiles de la Russie ([ui voulait se rallier à l’unité romaine en se donnant un prince polonais, parvint à faire élire son petit-fils Michel duc ou tzar de Moskou. Michel Romanofl était un homme fort ordinaire ; .son fils Ale.xis était pre.sque idiot ; et sous le règne de ces deux vraii RomanoR la Russie tomba dans un état de dégradation morale voisin de l’ahrutisSement et dont les mémoires récemment retrouvés de Kochykin, sont un éclatant témoignage. Alexis laissa une fille et deux fils : Sophie, Yvan et Pierre, qui régna plus lard sous le nom de Pierre I"'. Les mémoires secreLs du temps rappoi tent que bien des fois le tzar Pierre s’est vanté auprès de scs intimes de n’êtrc pas le fils d’Alexis. Quoi qu’il en soit, voici comment cette famille était composée à la mort de Pierre :
1® Branche atnée : les deux filles d'Yvan Romanoff, Anne, duchesse de Kourlande, et sa sœur, duchesse de .Mccklenhourg ;
2“ Branche caiieRe : Pierre 11, fils d’Alexis et petit-fils de Pierre l'L
A côté de CCS deux branches légitimes il y avait encore dent princesses bâtardes, nées des amours de Pierre I" et de Catherine la cantinière, avant que le mariage formel par devant le pope n’eût légitimé leur union; et dont l’une avait été mariée à un duc de IIolstein-Goltorp ; et la seconde, la princesse Élisabeth, fut reconnue plus tard impératrice.
A la mort de Pierre 11 que le prince MenchykofT vonlail à toute force marier avec sa fille, le Ircjnc revenait par droit de
Dini;:. - ; by Coogk
A M. SARnANS JEUNE
succession à la duchesse Anne de Kourlaude, lille d'Yvan et nièce de Picire 1*'; et ce droit passait après elle sur la* tète du jeune Yvan, son petit-neveu, lils d’une duchesse de Hriinswick. Mais celte famille n’ayaut pas su se faire un parti eu Russie, et 71 ’ètaut appuyée que par les étrangers qu’elle y avait amenés, une conspiration se servit du nom de la princesse Klisaheth, lille natmelle de Pierre 1", pour renverser du trône le jeune Y\an et le faire enfermer dans la forteresse de Schlussclhoiirg. Élisabeth devenue impératrice s’empressa de faire venir en Russie le fds de la duchesse de Holstein Goltoip sa sœur, marié à une princesse d’Aiihalt-Zerbst, et <jui monta sur le trône à la mort de sa tante, sous le nom de Pierre. 111. On sait comment ce prince fut assassiné en 1762 par sa femme qui se fit pioclamer impératrice sous 1e nom de Catherine II. Aussitôt après, elle lit mourir le jeune Yvan au fond de sa prison; et dans sa personne elle anéantit la descendance légitime de la maison llomanoll, pour laisser le trône à son bâtard Paul I" dont on igiioie ju.squ’à pivsentla véritable famille. Paul l", marié à une princesse de Wurtemberg, fut le père d’Alexandre et du souverain actuel de la Russie, Nicolas, marié lui-même à une princesse de Prusse.
On voit par ce rapide exposé que les llolstein-Gottorp, après une alliance avec une fille naturelle du tzar Pierre, et après avoir passé parles Anhalt-Zerbsl et les Wurtemberg, n’ont plus rien de commun avec la famille russe des Romanolf; que s’ils ont encoiu du sang slave ce n’est pas dans le cœur, mais sur les mains. Ce n’est pas sans un profond sentiment de dégoût ([lie nous avons dû secouer quelques lambeaux de toute cette fangeuse histoire, pour en faire jaillir la vérité sur la descendance légitime du tzar régnant de toutes les Russies (1).
(1) Aiijourd’liui même, exeipant des traités de 17C7 et <77-1 par lesquels le grand-duc, depuis Paul l'' de Russie, a cédé au roi Cliristiau VU de Danemark tout ce que la maison de Gollorp possédait dans le llolstein, l’empereur Nicolas déclare que cette cession n’a eu lieu «lu’au proUt de la descendance do Cliristian VU. En conséquence, tout eu coiiliimant et renouvelant la cession faite par son père des droits de la maison de üottorp au prullt du prince Cliristian de Gluksl'ourg, successeur désigné de la couronne de Danemark, l'empereur de Russie se réserve de rentrer dans les susdits droits si la descendance mâle du prince Cliristian de Gluksbourg venait & a'éteindre. (Le Siicle, 29 nov. 18SJ.) Nous applaudissons it la pensée de Nicolas do SC méuager, eu cas de non-suwés, uuo buiiiic retraite dans scs Elals liéréditaires.
DÉGAUKMiE DE LA HUSSIE
Nicolas élevé au trôue sur les caJavres de ses deux IVèrcs, Alexandre el Constantin, n’a pas menti à une pareille ori^'ine; le tzar actuel, nous l’avons dit plus haut, c’est le pied de l’Alleniand sur le Slave : et son règne, il faut l’espérer, sei’a le dernier de cette exécrable dynastie. Le génie allemand et le génie slave sont incompatibles j accouplés, ils ne peuvent ent'anter que des monstres.
L’histoire moderne, depuis Charlemagne, n’est pas antre chose que l’histoire de ces envahissements de la race germanique, obtenus par la fraude, sur des populations d’une oi igine étrangère. Cette race sémitique, triste débris des Mèdes et des l’crsans, arrivée la dernière en Lurope, sans doute avec la peste, s’est interposée, on ne sait ti op comment, entre les deux grandes familles indo-celtique et indo-slave, qui toutes deux ont un point de dépail commun, pour les dominer, tes asservir et les rendre ennemies l’une de l’autre. La Russie slave n’est nullement antipathbjue à la France romaine etceltiiiue; mais la Russie mongole germanisée par le tzar, et par toute cette administration tudes(]ue qui commence à .M. de Nesselrode et qui Unit au dernier sotoiWml- allemand originaire de Prusse ou de Konriande, avec des noms Unissant en er ou en vian, et la France inq»ériale, républicaine ou même royaliste, seront toujours deux mortelles ennemies. L’instinct particulier de celte race intermédiaire, c’est la domination ; c’est le système de la force brutale, force athée, dans l’absence et la négation de tout principe moral. Son caractère général et diflérentiel, c’est de ne pas avoir d’attachement au .sol, de nationalité proprement dite ; l’Allemand, c’est le cosmopolite |)ur excellence, i.a race gcimanique n’est plus aujourd’hui l’incarnation de l’esprit de réforme et de protestantisme des gtierres de religion; comme sous Gustave-Adolphe et Wallenstein : mais bien del’e.spril féodal du moyen âge, esprit d’exploitation et de vasselage. Qu’esl-ce que l’Allemagne moderne? c’est l’une des contrées les plus fertiles au nioiulc dont les habitants désertent par centiiinesde milliers, faute d’y pouvoir trouver un morceau de pain pour eux et pour leurs enfants; ce sont des rois, des ducs et des barons qui, pour maintenir leurs prétentions et pour garder leur rang, écrasent leurs sujets d’impôts, ne pouvant les vendre an plus olfrant, comme ils le faisaient auliefois aux colonies américaines : et dévorent en une soirée de jen ou de débauche la subsistance d’une année de leurs États, de vingt
A M. SAimANS JEUNE
lieues (le périmètre. « Ubibenc, ihi patria, » dit chaque émigrant s’embarquant au Havre ou à Boulogne, avec sa pipe, ses enfants et son lit do plume. Pu reste, sans regret, sans arrière-pensée; avec une indilTércnce non simulée pour tout ce qu’il laisse derrière lui, comme s’il emportait la patrie à la semelle doses souliers : son moi individuel, absolu, lui vaut le monde entier (1). a Le moi est haïssable, » a dit Bulfon.
Le plus populaire parmi les philosophes prussiens, le fondateur et le chef de l’école dite hégélienne, partage le monde entier en deux moitiés distinctes et indépendantes l’une de l’autre : le moi, et le non-moi; c’est-à-dire l’être intérieur ou personnel, et l’être extérieur ou général. L’Allemand, c’est le moi, mis en face de l'humanité qui est le non-moi, comme deux puissances coexistantes, également exclusives et souveraines. On ne pouvait touver de définition plus exacte pour symboliser tout l’esprit de cette race. Cette distinction à laquelle Dieu n’avait sans doiite pas songé en créant l’nnivers, trouvée par un pédagogue allemand, est la déification de l'individualisme. L’Allemand prend sa raison particulière pour la raison universelle, il en fait une balance à faux poids, il la suspend au pivot de sa ténacité en lui donnant son orgueil pour tléau ; sur un plateau il pose objeclivenient le monde et les hommes, c'est-à-dire le non-moi , dans l’autre il se loge subjectivement Ini-mème, avec son moi despotique, ridicule et jaloux : et puis il s’imagine que la balance incline de son côté! Nous déclarons que cette théorie philosophique préconisée aujourd’hui en Allemagne est antisociale, antihumainc, athée, subversive et barbare; plus russe que la Russie elle-même, dons la plus mauvaise signification de ce mot : dans le sens négatit, tzarien, satanique ! Jamais une société ne sera fondée sur une pareille base! Jamais les Allemands qui l’ont adoptée ne formeront une nation!
Toute la vie nationale allemande éteinte dans les masses, s’est réfugiée sur les trônes, son dernier asile et sa place d’armes. En effet, quelque part que l’on jette les yeux en Europe, on trouve un prince allemand trônant sur des sujets d’origine celtique ou slave auxquels il est parvenu à s’imposer comme un bienfaiteur et une providence. Sur la Russie et
DiT=- -
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(i) /ch, moi, e«t dériié de l'bébreux Isch, bomme.
DÉCADENCE DE LA RUSSIE
la Pologne slaves, un Allemand; siirrAulriche magyare, italienne cl slave, un autre Allemand ; sur la Norvège cl la Suède Scandinaves, encore un Allemand ; sur le Danemark, la Hollande, la Belgique, rAngleterrc, en Grèce, et môme jusqu’en Portugal, partout et toujours un Allemand. Trois trônes seulement en Europe, à part la France, ont échappé à cette loi générale qui veut que la langue allemande, ce patois coriace et guttural, soit la langue du commandement et de l’autorité; c’est un Carignan en Sardaigne, un Bourbon en Espagne , et un autre Bourbon à Naples : encore ce dernier, par les innombrables alliances de sa famille avec la maison des Habsbourg, est-il devenu bien plutôt un archiduc autrichien qu’un prince napolitain ou français. L’Améri(|ue septentrionale et les Indes sont en voie de subir la con(|uêle de rAllemand. Hôseati dominateur, polype immense étendu sur riinivcrs et l’infectant de ce principe funeste et maudit qui forme sa nalure même et sou élément ; qui se trouvera toujours dans son cœur, sinon sur ses lèvres : la domination universelle.
El à quoi lient cet état de choses ? est-ce à quelque supériorité morale ou physique?, non, mille fois non ! Son corps, sa physionomie, son intelligence porte les signes évidents de l’abjection et de l’infériorité. Sa similitude avec la race juive, d'origine sémitique comme elle, est par trop évidente; ce sont les mêmes traits physiologiipies , les mômes instincts de rapine et de concussion : presque le môme langage. Sa figure, de môme <jue celle du juif, porte un cachet particulier, indélébile ; elle se reconnaîtra, dans ses mélanges avec les autiHîS races subjuguées, jusque dans la dixième génération. C’est la môme rapacité jalouse et cette tendance à vivre sur le bien d’autrui qui s’est révélée dernièrement dans les assemblées populaires de Francfort et de Berlin; réunies au nom du principe démocratitpie, et qui voulaient faire des provinces limitrophes de Lombardie, de Schleswig et^de Posen, des enclaves allemandes : sous prétexte <|ue la population tudesque, accueillie à titre d’hospitalité et de bon voisinage, y était devenue prépondérante ! Laissez faire rAllemand, "et bientôt la Suisse, l’Alsace, avec une partie de la Lorraine, seront revendiquées au môme litre, comme devant faire partie de l’empire germanique. L’Allemand, comme l’ivraie, étoulVe et dévore tout ce qui se trouve à sa i»orlée; intrus sans pudeur et sans courage, une fois établi sur quelque lambeau d’un sol étran-
A M. SAURANS JEUNE
ger, qu’il y soit appelé par les besoins industriels ou qu’il parvienne à s’y faire admettre par ses faux seinldants de bonlioraie et de placidité, il ne quille plus jamais son nouveau lerroir, qu’il considère comme sa conquôle; il exploile, il pressure, il dépossède, sous des apparences légales, les popnlations (jui le méprisent et le délestent; ne pouvant môme vivre dans son pays, il veut dominer chez les autres : c’est une mauvaise herbe qui repousse sans cesse, et qu’il est presque impossible de déraciner. Il n’a point de patrie, car toute la terre lui appartient; son nom générique Alte-man ou Herr-man veut dire que tous les hommes lui doivent obéissance : il veut être seul dans le monde, et n’a vu dans le démembrement de la Pologne qu’une nation d’origine slave à tuer, yu’on y prenne garde ! eelte race insatiable envahirait l’univers; il est temps d’en affranchir au moins l’Europe, en la sarclant et l’émondant avec le fer de la France ! La bonne politique à son égard, c’est celle des batailles d’Iéna et de Wagram ; moins loulefois les deux fautes immenses de la paix de Tilsilt et du traité de Schœnbrunn : ce n’est pas IMoskou qui a perdu Napoléon, c’est bien plutôt Vienne et Hcrlin (I),
Le rêve impossible du gouvernement de février avait été une alliance avec l’Allemagne, c’est-à-dire avec le chaos, dont la pensée se fait jour à travers tous les nuageux discours du ministre des affaires étrangères; et (pii, selon lui, devait servir à régénérer la Pologne ; c’est contre celte impossibilité que Ic gouvernement de févi ier s’est brisé. La race allemande et la race slave sont deux grandes antithèses ; l’une est l’incarnation de l’individualisme, l’autre de la fraternité, deux idées incompatibles, dont l'expression sociale est la forme monarchique et la forme fédérale : il n’est qu’un seul moyen de les empôcher de se nuire et de se combattre, c’est de les séparer.
Nicolas, nous l’avons démontré, appartient autant par sa naissance que par son caractère à celle race spoliatrice, dont il est la personnification la plus complète.
C’est aussi pour cette raison, parce qu’elle est composée de ces deux éléments irréconciliables, slave .et germanique, que
(I) L'Allemand haineux et jaloux, déleste mortellement tout ce qui n'est pas lui-ménic : le Slave, le Hongrois, le Frau^-ais et l’italien. Cette haine date de loin ; le Dante, quoique gibelin, a donné aux trois faces de Satan les bois couleurs allemandes : le noir, le rouge et le Jaune.
DÉCADE.NOE DE LA RUSSIE
cet empire universel fondé sur l’esclavage, la Russie, est appelé à une calaslrophe inévitable et prochaine. Voici ce que dit à ce sujet M, Marmier, l’auteur des Lettres sur le Nord, qui n’a aucun motif plausible pour déguiser la vérité : « Après la mort de l’empereur Nicolas il y aura un changement ou une révolution épouvantable. Le grand-duc .Michel avouait qu’il . . croyait au prochain démembrement de la Russie. L’unité factice se brisera, pour donner place à un ordre naturel. La Pologne attend ce moment réparateur et pour elle et pour tous les intérêts (jue le gouvernement actuel comprime sans pouvoir les anéantir. » Cette conclusion significative est parfaitement juste. Mais ce moment réparateur les Russes 1 attendent aussi bien que les Polonais; et nous ne sommes pas fondes à croire plus que le grand-duc Michel à l’avenir de la Russie.
Le règne de Nicolas, un des plus longs (pic ce peuple ait eu à subir, a été un teni|)s d'arrêt dans l’essor dévorant et prodigieux de l’empire russe; croissance hâtive, àliiquelle tous les tzai-s depuis Pierre P' l’avaient habitué : et qui par là même était devenue la loi organique de son développement. Dc|)uis 1832, c’est-à-dire depuis la soumission de la Pologne, la Russie n’a plus fait un seul pas en Europe, ni même en Asie ; et cependant il faut pour elle ou s’étendre ou mourir. Nicolas le sent si bien, qu’il voudrait tenter de relever par un coup de main hardi son règne qui décline, et le discrédit dans lequel il est tombé aux yeux de ses sujets; en ouvrant une carrière nouvelle à leur ambition : en changeant la direction des esprits. Grâce à l’alliance anglaise il n’y parviendra pas. Il connait la haine profonde dont il est l’objet de la part des Russes eux-mêmes et tout ce que nous pourrions dire à ce propos serait au-dessous de ce qu'on trouve dans les nombreux ouvrages des auteurs russes publiés à Paris, cuimrie ceux de l’illustre Tourgueneff, de .M.M. Y. Gollovin, A. llertzen, Sasonoff, etc., glorieuse colonie d’émigrés qui est venue abriter sur le sol de la France la pensée russo-slave, la véritable pensée nationale, pensée de fédération eide fralernilé. a L’administration russe, disait .M. Donoso Cortès, est aussi corrompue que l’administration la plus pervertie de l’Europe ; et l’oligarchie russe no le cède pas à l’aristocratie la plus vicieuse. La Russie, placée au milieu de l’Eufope conquise et prosternée à ses pieds, absorbera par toutes les veines le poison qu’elle a bu et qui la tuera.
A M. SAIvnANS JEUNE
La Russie ne tardera pas à tomber dans la putréfaction. » Cette putréfaction est déjà tout opérée; la Russie est déjà sur tous les points en pleine décomposition. Partout le vol, comme une gangrène affreuse attachée à ses flancs, mine et ronge les entrailles de cet empire chimérique. Un proverbe russe dit: a Le noble écorche le paysan, le tzar écorche le noble, et le diable écorche le tzar. » En 1829, de l’aveu d’un célèbre général au service de la Russie, Jomini, on avait volé, dans le port môme de Rron.stadt, un vaisseau de ligne; depuis ou n’a jamais pu savoir ce que ce vaisseau est devenu. Le général Wornnzoff, en prenant le commandement de l’armée du Kaukase, fut tout étonné de n’y point trouver plusicui’s citadelles dont les frais de construction étaient depuis cinq ans payés aux ingénieurs et qui n’étaient indiquées que sur la carte. Ces faits sont connus de tout le monde en Russie ; ils n’y produisent aucun étonnement, ils y semblent tout simples et tout naturels : l’administration tout entière n’y vit que par le vol. « Lofer et mentir, a dit Rulharyn, un des meilleurs écrivains de la Russie, ce sont les deux verbes auxiliaires de notre langue. » M. Donoso Cortès, cette noble intelligence trop tôt enlevée à nos sympathies, fait tort à la Russie de la moitié au moins de sa corruption, eu la comparant avec scs voisins ; il atténue bien plutôt qu’il n’exagère la putréfaction mosknvite. Voici tout au long l’extrait d’un discours prononcé en 1817 au sein d’une assemblée polonaise par un réfugié russe, lâchement livré par l’Autriche une année plus tard aux vengeances de l'aucocrate :
« Les affaires intérieures du pays vont horriblement mal. C’est une complète anarchie avec tous les semblants de l’ordre. Sous les dehors d’un formalisme hiéraixhi(|ue excessivement l igoureux se cachent des plaies hideuses ; notre administration, notre justice, nos finances sont autant de mensonges: mensonge pour tromper l’opiuion étrangère, mensonge pour endormir la sécurité et la conscience du souverain, qui s’y prête d’autant plus volontiers que l’état réel des choses lui fait peur. C’est enfin l’organisation en grand, une organisation pour ainsi dire étudiée et savante de rini(|uité, de la barbarie, et du pillage ; car tous les serviteurs du tzar, depuis ceux qui occupent les plus hautes fonctions jusqu’aux plus petits employés de district, volent, ruinent le pays, commettent les injustices les plus criantes, les plus détestables violences, sans la moin-
DÉCADENCE DE LA RUSSIE
dre honte, sans la moindre crainte, publiquement, au grand jour, avec une insolence et une brutalité sans exemple, ne se donnant môme p is la peine de dérober leurs crimes à l’indignation du public, tellement ils sont sûrs de rester impunis.
» L’empereur Nicolas se donne bien quelquefois les airs de vouloir arrêter les progrès de celle eflroyable comiption; mais comment supprimei ait-il un mal dont la cause principale est en lui, dans le principe même de son gouvernement ? Et voilà le secret de sa profonde impuissance pour le bien! car ce gouvernement qui parait si fort au dehors, à l’intérieur il est impuissant; rien ne lui réussit : toutes les réformes qu’il entreprend sont aussitôt frappées de nullité. N’ayant pour fondement que les deux passions les plus viles du cœur humain, U vénalité et la peur; fonctionnant en dehors de Ions les instincts nationaux, de tous les intérêts, de toutes les forces vitales du pays : le pouvoir, 'en Russie, s’affaiblit chaque jour par sa propre action, et se désorganise d’une manière eirrayante. 11 s’agite, il se démène, il change à chaque instant de propos et d’idées; il entreprend beaucoup de choses à la fois : mais il ne réalise rien. Seule, la puissance du mal ne lui manque pas ; et il en use largement : comme s’il voulait hâter lui-même le moment de sa ruine. Étranger et hostile au pays au milieu du pays même, il est marqué pour une chute prochaine.
» Ses ennemis sont partout; c’est la masse formidable des paysans qui ne comptent plus sur l’empereur pour leur émancipation; et dont les soulèvements, jour par jour plus temblcs et plus fréquents, prouvent qu’ils sont las d'attendre : c’est une classe intermédiaire fort nombreuse et composée d’éléments très-divers, classe inquiète, turbulente, et qui se jettera avec passion dan.s le premier mouvement révolutionnaire.
» C’est encore et surtout cette armée innombrable qui couvre toute la surface de l’empire. Nicolas regarde, il est vrai, ses soldats comme scs meilleurs amis, comme les plus fermes soutiens de son trône; mais c’est là une étrange illusion, qui ne manquera pas de lui être fatale. Quoi 1 les appuis de son trône, des hommes sortis des rangs du peuple, si profondément malheureux ; des hommes que l’on enlève brutalement à leurs familles, que l’ou pourchasse comme des bêtes fauves dans les forêts oii ils vont se cacher, souvent après s’être mutilés eux-mêmes pour échapper au recrutement : que l’on conduit enchaînés à leurs régiments, oii ils sont condamnés pen-
lllG
A M. SARKANS JIÎUNE
dant vingt ans, e’est-à-dirc pendant la vie d’un homme, à une / existence d’enfer, battus tons les jours, tons les joui's accablés de nouvelles fatigues, et tous les jours mourant de faim ! Que seraient-ils donc, grand Dieu ! ces soldats russes, si an miiiéu de pareilles tortures ils pouvaient aimer la main (|iii les leur itiflige ! Croyez-le bien. Messieurs ; nos soldats sont les ennemis les plus dangereux de l’ordre de choses actuel : ceux de la garde surtout, qui voyant le mal à sa source, ne peuvent se faire d’illusions sur runiqne cause de toutes leurs souffiances.
Nos soldats, c’est le peuple Ini-mèine, mais encore plus mécontent; c’est le peuple entièrement désillusionné, armé, ha- J
bitué à la discipline et à l’acfion commune. En voulez-vous une ^
pieuve? Dans toutes les dernières émeutes des paysans, les >
soldats congédiés ont joué le rôle principal. ' |
» Pour terminer cette revue des ennemis du pouvoir en Hnssie, je dois vous dire enfin, Messieurs, que dans la jeu- !
nes.se noble il y a une foule d’hommes instruits, généreux, patriotes, qui rougissent de la honte et de riiorreur de notre po- j
sition, qui s’indignent de se sentir esclaves, qui sont tous ani- i
niés contre rempereur et son gouvernement d’une haine implacable. Ah ! croyez-lc bien, les éléments révolutionnaires ne manquent pas en Uussie ! elle s’anime, elle se passionne, clic compte ses forces, elle .se reconnaît, elle se concentre ; et le rrio- |
ment n’est pas éloigné où la tempête, une grande tempête, notre salut à tous, éclatera!
» Messieurs, c’est au nom de cette société nouvelle, de celle véritable nation russe, que je viens vous proposer une al- '•
liance. L’idée d’une alliance révolutionnaire entre la Pologne et ]
la Kussie n’est pas nouvelle ; déjà elle avait été conçue, vous le i
savez, par les héroïques conspirateurs des deux pays en 1821, ;
et plus tard leurs martyrs. » |
Efcelle main ijiic le proscrit nous tendait fraternellement au ,
nom de sa nation délivrée, nous l’avons accc[)téeau nom de la j
Pologne martyre, nous l'avons serrée avec cllïision ! Que peut- 1
on ajouter à cet éloquent tableau tracé p.ir Dakounin, des |
süullrances intérieures de la Russie ployée sous le joug d’uu des[)ole allemand, cent fois plus déleslabk'. <]ue celui des Talars dont nous l’avons aidée au seizième siècle à se délivrer?
Que sont auprès de lui les déclamations à vide delà Itevuedcs Ücux-JUomles, lorsqu'elle proclame : «Qu’il est certain que la société et le pouvoir en Russie sont fondés sui’ des bases iin-
UÉCiJ)JiJiCE 1)E LA RUSSIE 1^7
posantes, que la hiérardiic y est fortement constituée (1). » Que signifient les accusations contre l’anardiie polonaise ne M. de Sainl-I’riest, qui donne en toute circonstance raison a la ilussic contre la Pologne, au bourreau contre la ^iclilne! Que prétend M. de Lamartine dans son Histoire de la Restauration lorsqu’il dit ; « La Pologne est anarchique, la France ne lest pas; voilà pourquoi la Pologne a péri, et voila pourquoi la France ne périra pas! ■> H n’est pas, sans doute, ici question de la France de M. de Lamartine. Mais à ce compte la Russie ne devrait-elle pas ôlre mille fois démembrée, anéantie, mise au ban des nations, pour l’honneur de l’humanité, poin le mainlien de la foi dans la justice divine, dans la Providence I devons n uis pas avoir une pilie prolonde pour ce peuple (|ui ne sait récompenser que par le martyre et la torture morale des hommes pareils à ce noble exile ijui lui taisait espérer en môme temps un penseur profond et un écrivain de génie! Fatalité sinistre pesant sur tout un peuple en expiation du meurtre de la Pologne, de ce fratricide sanglant qui mit a son front la tache de Caïn ! Non, certes ! un Ctat pareil ne peut iws, ne doit pas subsister! 11 n’est pas seulement en décadence, U est déjà tombé; et bien plus tombé que nous, parce que dans notre chute momentanée nous avons sauvé l’avenir! Comment oserait-on croire à l’avenir d’un État, fut-il encore plus grand que la Russie, où il ne se trouve aucune notion de droit, ni de propriété, ni de religion, ni de morale ; rien que le tzar, rien que sa volonté, dans son extension la plus despoliipie : pouvoir sans contrôle, sans contre-poids, anéantipement de tous dans un seul, négation de Dieu et de l’humanité, du bien et du mal, de la justice et de l’intelligence ! Machine tendue pour la torture de l’àme russe, comme l’a dit notre frère de cœur, J. Michelet! Mais la Russie c'est la négation de l’ànie ! Pour etre Russe, il faut d’abord renier la sienne, la corrompre, l’avilir et la tuer! « Un seul homme pense en Russie, c’est le tzar! a dit un misérable renégat, borgne de corps et d’esprit, le comte A. G"*; et la Russie entière exécute aveuglément, sans examen, sans volonté, sans conscience. » Or, si cette pensée se perverlit et s’égare, si elle devient folle pur sa tension, pai l »ibsence même de toute règle et de toute limite ; si elle conçoit un
(1) lievw detüeux-MonJes, 15 mars 1859.
A il. SAIIRANS JKI'M:
projet impossible, hors nature, anlihiimain, comme celui de tuer et d’anéantir un peuple, la Russie entière deviendra folle en l’exccutanl : rinslrumcnt de celle idée se brisera de luimème et se tuera en obéissant! Et voilà précisément ce qui arrive aujourd’hui ou ce qui doit arriver demain.
Un seul moyen lui resie pour se préserver de celle mort ccrlaiiie et pour sauver son avenir j mais ce moyen, la Russie, c’est-à-dire le tzar, ne l’adoptera pas, et la Russie-tzar périra: ce serait d’éliminer de son sein l’élément germanique, et de redevenir réellement slave, comme l’avaient déjà tenté les hérobpies conjurés de 1821, de briser le tzarisme allcrnaïul et Scandinave des faux RomanofI’, et de mettre à la place la fédération nationale slavonne.Ce serait encore de restreindre l’auloiilé sans bornes, par la séparation des pouvoirs temporel et spirituel ; ce serait enfin de rentrer dans la communauté des peuples, dans la famille chrétienne, par l’assimilation de l’idée fédérale polonaise, par l’adoption du rite grec-uni : qui, en fondant une Église catholique slave, ferait cesser le schisme religieux et rétablirait runilé spirituelle, de l’humanité. Celte réforme cssciitielle, vitale pour la Russie, a déjà été indiquée par la Pologne dans b^s synodes de Florence et de Rrze.sç, en 1439 et Cibé, dans lesquels le rite grec-uni avait été proposé et adopté pour toutes les lei’res rtissiennes dépendant de la républi(|uc. Elle a été poursuivie par l’empereur .Alexandre, qui lui-mèrne cmbra.s.sa le catholicisme en 1821, dans un couvent dominicain de la Lithuanie ; et qui négociait à Rome le. retour de tout son empire à l’Église universelle lorsejuc la mort est venue, fort à propos pour l’empêcher d’accomplir son œuvre, le surprendre dans un port de la mer d’Azof. « Attendez, soyez patients, disait-il souvent aux Polonais; Moi et la Russie nous viendi uns à vous ! » .Après la mort d’Alexandi e, on a trouvé le projet d’une constitution ébauchée par lui; qui accordait encore beaucoup, il est viai, à l’absolutisme : mais qui , en limitant l’oligarchie, en fondant un droit constitutionnel, portait déjà le germe d’une réforme complète pour son pays. Celte, mort tragique et mystérieuse, sur laquelle plane jusqu’à pré.scnt un voile impénétrable, fut celle de la Russie ellc-mcme. Le règne de Nicolas, qui commençait [>ar récrouleinenl d’un trône, et qui doit aboutir à récroulemcnl d’uu empire, ne fut que le. délire de .son agonie. Il a fait mentir toutes les prévisions d’Alexandre et avorter tousses luojels.
DÉCADENCE DE LA RUSSIE
qui auraient pu rendre la vie à ce corps mal organisé, grandi trop vite, et déjà frappé de marasme et de démence. Mais le tzar iS'icolas qui proclame tout haut que « l’Occident s’en va ! » n’acceptera rien de l’Europe, ni ses idées, ni sa religion, ni sa politique J il ne veut avoir rien de commun avec elle, il la maudit, la menace et lui déclare la guerre ! Son orgueil inconcevable ne se courbera jamais jusqu’à cette sainte mar- * lyre qu’il tient palpitante à ses pieds, et <jui seule pourrait, en se relevant, lui donner la moitié de son âme I 11 confond dans une haine commune \o. polonisme, c’est-à-dire le sentiment de la liberté, et le dominas vobiscum, c’est-à-dire la foi romaine, universelle ; car il pressent qu’elles seront scs héritières.
« PlutiU la guerre que de céder une seule chaumière polonaise In disait en I8H l’empereur Napoléon. « A moins que je meure, Je rétablirai la Pologne! » ajoutait en 1812 l’empereur Alexandre. « Je détruirai Varsorie, et ce ti’est pas moi qtii la rebâtirai ! » blasphémait en 1 835 le tzar Nicolas. Aucun d’eux n’aura tenii-son programme, le premier faute de prévoyance, le second faute de courage, le troisième faute de temps; l’un a été emporté par l’exil au delà des mers, l’autre est mort du mal héréditaire <|ui tue, de père en fils, en Russie, tous les souverains allemands : tel sera aussi le sort du dernier. « Qu’avonsnous besoin d’une constitution, disait en 1811 la princesse Lapuchin, maîtresse du tzar Alexandre, à Vladislas 0.strowski ; n’avons-nous pas nos matelas et nos écharpes ? » Que Nicolas pèse bien ces paroles échappées à la candeur d’une dame russe qui faisait de ses bras une écharpe pour le cou de son impérial amant ; et qui sont tout aussi vraies pour lui à Saint- Pétersbourg qu’elles l’étaient pour son frère àTaganrog.
« La Russie n’existe pas, il n’y a que le tzar.
» Le tzar souverain est en même temps peuple, messie et dieu ; le prince Mcnchykofl est son apôtre et le knout son symbole religieux.
» Le tzar n’est pas slave, mais il est allemand.
» La Russie, à moins d’ètrc maîtresse du monde entier, ne peut se maintenir.
X Alors aussi l’humanité n’existera pas; il n’y aura plus que le
A M. SAHUANS JEUNE
tzar qui vivra, pensera, voudra pour elle, et deviendra réellement dieu de l’univers. »
(i’est au nom de celte cflroYable religion , laissant bien loin derrière elle le paganisme ancien , le culte du Dalaï-Lama et le Céticliisine des sauvages, que le prince Mencliykoll' allait . tout réceniinent réclamer le prolcclorat du dieu- tzar sur les quatorze millions de grecs-.schismati(iues de la Turquie et de l’Asie .Mineure. C’est aus.si sous un prctexle religieux que la Itussie intervenait au siècle dernier dans les alVaires de la Pologne; pour protéger, disait-elle, tous les dissidents, qui n’avaicut nullemeiil besoin de cette protection: parce que les étrangers habitant ce pays. Allemands, Juifs, Arméniens ou Tiitars, y ont toujours trouvé le libre exercice de leur culte. .Mais la Itussie n’est jamais embarrassée pour trouver un |)réte.\le d’intervention, ni pour couvrir de sa protection tous ceux qu’elle xeul avoir pour esclaves. Cependant un fait inattendu est résulté de celle audacieuse tentative de communisme politique; c’est que les grecs-schismaliques de la Turquie, que l’on croyait jusqu’à présent dévoués à la personne du tzar et à sa doctrine, ont hautement protesté contre celle dangereuse tutelle qu’on voulait leur imposer: et cha(]uc jour ils adressent au divan leurs réclamations à ce sujet. La tolérance religieuse <pn est une des réformes principales du tanzimat, et qui chaque jour s’étend davantage, ne leur fait nullement désirer de voir le tzar intervenir entre eux et les musulmans, ni de rien changer à leurs conditions réciproques. L’habilclc proverbiale de la diplomatie russe , qui prétendait être si bien intormée et qui faisait la force principale du cabinet moskovile, a donc reçu une profonde et irréparable atteinte. Aujourd’hui , après le départ subit du prince .MenchykofV, le prestige est complètement dissipé ; la diplomatie russe vaut tout le reste ! Nous avons sous les yeux une brochure du prince Slcphanopoli Comnène, un descendant des anciens empereurs de Dyzancc, qui repousse foimcllcment, au nom de sa nation, toute idée de solidarité avec la Russie ; il s’indigne de voir que l'Europe ait pu si longtemps croire aux sympathies de la Giècc chrélieiiue pour Nicolas :
« Le système insatiable, asservissant et corrupteur des Russes, est plus eirrayant, dit-il , pour tous les peuples, que celui des anciens Ottomans. 11 est urgent que tous sc réunissent pour en préserver le monde...
DKCATlf.NCE DE LA UL'SFIK
» Qiio, la France dierclic à élendre'ses limites sur les provinces rhénanes, par les sympathies nationales et les antres convenances qui la lient à ses voisins, personne no désire plus que nous son agrandissement. Mais voidoir les obtenir par des concessions humiliantes, rnine'ises, facilitant, en outre, sur l’Orient et l’Occident, sur le lite grec et le catliolicisme, le débordement de la conquête, de la déprédation et de l’intolérance, oh î non ; la France n’abdiipiera pas .sa loyauté ni sa magnanimité pour tomber, à ses dépens, dans un tel • machiavélisme ! Elle n’efTacera pas l’aui éole de sa gloire, ne cédera pas les trésors de son intelligence et de .son industrie pour apaiser les menaces d’un audacieux conquérant, dont l’empire colossal a, du reste, des pieds d’argile. Une nation sachant, comme la France, diriger scs arméeS et .«es tlolles bien organisées par une prévoyante politique, ne laissera pas le tzar faire un pas en avant vers Constantinople; parce <]ue là se réunissent les grands intérêts politiques, religieux et commerciaux de toutes les nations civilisées.
» Il importe hautement à la sécurité du catholicisme romain et au maintien de l’équilibre continental, que la diplomatie française et anglaise fasse pressentir que la France et la ' Grande-llretagnc soutiendront leurs intérêts en Orient par leurs armées, si le tzar prétend user de coercition auprès du sultan dans les différends actuels ; altcudu (|ue ce qu’il veut enlever à la Turquie il veut l’arracher de même à ces deux puissances ; par des préteidions dont ses exigences sur les Lieux-Saints et son protectorat sur les Grec.s, ne seraient que le prélude. »
Et plus loin :
« Comment rAntrichc peut-elle se flatter de conserver son indépcnd.mce, quand les Russes possédant les provinces moldovalaqiies, auront mis sous leur protection les Serbes, les Épirotes, les Gréco-slaves, les Moutén(*griiis, tous les orthodoxes de la Roiimélie et de l’Asie .Mineure? quand ils pèseront sur l’empire de Vienne et le royaume de l’russc? Une fois qu’ils seront arrivés sur les rives de l’Albmie, leurs flollos n’auront plus qu’à franchir la mer Adriali(]ue pour posséder Rome et l’exarchat do Kavenne; provinces de l'ancien empire grec, dont le tzar prétend aujourd’hui, sous le masque grec, Vtsurper les dépouilles.
A M. SAUHANS JEUNE
» Csl-il exact de dire que les Russes soient coreligionnaires des Grecs depuis que le tzar est chef de son église comme de son armée? I.es enïpereurs de l’ancienne monarchie grecque n’ont jamais exercé cette théocratie. D’ailleurs, l’imion de la religion n’cmpoiie pas celle du territoire et de la nation; d'autant plus que le caractère grec n'a rien de commun avec celui des Husses (c’est le prince Comnène qui le dit) : ni dans sa physionomie, ni dans .sa langue, ni dans ses institutions civiles , ni dans le reste de son développement moral , ni dans ses travaux scientitiques, artistiques et littéraires, ni enfin dans ce que son génie national a manifesté pendant les temps anciens et modernes. De quel droit le Russe s'arrogerait-il donc la ^ qualité de Grec pour greffer sa cause sur celle des Hellènes ? Le Français se dit-il Allemand, Italien ou Espagnol, se fondant sur ses rapports religieux avec ees peuples? La commune origine même est-elle invoquée entre ceux-ci quand il s’agit d’intéréis politiques? »
Après avoir passé en revue les bienfaits rendus à la civilisation, aux arts, à la science, par la Grèce ancienne qui jusqu’à présent nourrit le monde entier de son génie, de ses tradition», il rappelle les services des empereurs d’Orient, des Comnène et des Paléologue, dont le dernier, Constantin, est mort sur la brèche encore ouverte de Mahomet H; et enfin les noms de ces nobles exilés de Byzance qui transmirent à l’Italie et à la France le flambeau de la pensée antique. Dans un langage digne de Bessarion ou de Démostliène, il s'écrie en terminant :
« Non, ce ne sont pas les Grecs qui appellent la domination cl la suprématie religieuse des Russes ! ce ne peuvent être que des hommes coirompus, aveugles ou salariés, recueillis dans les repaires des Fanaiiotes, prêts à se donner à la première puissance qui se fera précéder par quelques émissaires habiles avec des monceaux d’or. Le mal qui lésultera d< s progrès moskovites sur le Bosphore sera plus grand encoïc, s’il est possible, que celui du partage de la l’ologne; puisqu’il s'étendra sur l’occident , le midi et l’orient de l'Europe , dont la Russie prendra la plus grande et la meilleure part pour y centraliser la corruption et le fanatisme ! »
Puis, s’adressant au pape ; ,
« Le chef de l’Église catholique ne saurait assez travailler avec les successeurs de Charlemagne, qui l’a doté de son
DECADENCE DE LA RUSSIE
apanage, pour présc'rvcr la calholicilé du fanatisme des Moskovilcs; déjà pres(|ue aussi nombreux que tous les catholiques, et qui iciiouvollcronl sur toutes les terres conquises les persécutions religieuses qu’ils pratiquèrent contre les religieuses de Minsk.
» Enfant de la Grèce, ayant consacre toutes les facultés de mon âme à la déliviance de ma patrie ; moi, descendant des Comnèuc , anciens empereurs de Constantinople : je iirotesle, au nom des véritables Grecs et du droit des gens, contre les prétentions des Russes, se disant Grecs et héritiers des Byzantins, pour s’emparer de notre sol et de notre liberté. La Grèce est le théâtre politique où se débattent les intérêts du monde. C’est là qu’il faut empêcher les Russes de porter la perturbation dans l’ordre politique, religieux et .social. La cause des Grecs n'est pas celle des Russes. Les nalious isolées et la société entière attendent protection des élus qui ont entre leurs mains les destinées des peuples. Respect à leur caractère, mais confiance à leur sollicitude ; c’est dans les grands périls que se révèlent les grandes vertus! e
Voilà donc à quoi se réduisent les sympathies des Grecs pour la Russie; il faut avouer qu’elles sont très-énergiques. Nous n’aurons que peu de cho.«e à ajouter à celte citation.
Nous axons remarqué le nom de la Pologne cité à plusieurs reprises dans cet écrit que nous regrettons de ne pouvoir reproiluire en entier. C’est que ce nom se trouvera toujours dans le cœur de tous les peuples qui revendiquent leurs droits nationaux ; qui considèrent à juste litre la Russie comme l’ennemie implacable et mortelle de l’humanité. .Nous eu remercions le prince. Comnène que nous u’avons pas l’houneur de connaître ; et du fond de notre âme, nous formons des vœux sincères pour que sa voix soit entendue. Nous le prions de se rappeler que l alVranchisscment de la Grèce était une des pensées constantes du roi Jean Sobieski; et le motif principal de sa campagne lie Vienne : que tout en combattant la Turquie, il négiK'iait avecelleàZnravno (nocl. Hi'jO), la reslitntion des I.ienx-Sainls aux cultes romain cl grec-uni, Toutefois, il peut se rassurer sur l’avenir de sa patrie, de même que nous sommes certains du réveil de la notre. Toutes les nations européennes sentiront bientôt la nécessité de reconstruire celte antique barrière qui, pendant huit siècles, lésa protégées contre les invasions de? barbares. U* triomphe de l’indépendance polonaise est identifié
A M. SVnnANS JEUNE
cl im cote avec le li iomplic de l’idt-e nalionale slave en Russie et des nalionalitds en général ; de l'antre, avec le triomphe de 1 hghse chrétienne imiverselle : par le retour micessaire du schisme grec a l’imilé. La paix, ce Inil moral vers le.iuel tendent toutes les sociclés, n’est possible, n’est durable nu’i{ ce prix; sans .juoi, dans un temps peu tiloigiid, l'équilibre européen serait ^•ompu : et le moyen âge, le temps des incui-sions barbares, recommencerait pour l’Occident et le Midi. L’Iüurope occidentale ne permettra pas qu’une seconde page d’infamie soit ajoulee a la page sanglante qui contient l'assassinat de la 1 ologne; elle ne voudra pas que Constantinople soit russe et que la Rus.sie .soit le monde. ’
La France ne pourra réaliser .sa devise : « VEmpire c'est la /’aix rasseoir rautorité sur des bases réelles, échapper aux convulsions qui depuis soixante années ont accumulé tant de ruines, qu’cii relevant cette clef de voûte sur laquelle repose tout 1 équilibre des sociétés chrétiennes; tons les pouvoirs qui s y .sont succédé depuis près d’un siècle, ont péri pour avoir méconnu ce grand principe, ou pour lui avoir refusé satisfaction ; I./nns .XV comme la République, Napoléon I" comme I.ouis-Philippe et les nains de Février. Le pouvoir actuel aussi, exécuteur testamentaire des idées napoléoniennes, mais non pas des erreurs napoléoniennes, ne [Kuirra se maintenir qu’à la condition de replacer cette clef de vmV.e, tombée mais non brisée, an sommet de l’éditicc européen; sinon, il .serait désavoué par ce même peuple dont il est issu. Kn le faisant, il aura bien mérité de la France, de la Pologne, de l’Europe et du monde ; ce sera continuer, au nom de la France,
1 œuvre de l’affranchissement de l’Amérique. Mais cette fois, la tache .sera immcnsémpnt plus aisée par l’association .spontanée de l’Angleterre; et par cette période de crise et d allai.ssement politique dont nous ax’ons observé les signes évidents et palpables dans ces dernières années du règne de Nicolas. Son étoile nous pouvons donc espérer de voir bientôt
se le\er la notre. La Russie n’a ni corps ni Ame ; c’est le vide : mais c est un vide qui attire et qui tue. C’est un abimea’ensé sons 1 Europe romaine ; et qui, en s’entr'onvi-ant, pourrait bien a devorer. Elle n a d autre puissance que celle du preslige; celle de tous les abîmes, dont on n’ose pas sonder les profondeurs. Ce preslige, que faut-il faire pour le dissiper? Ce qu’on a fait atec les catacombes du Panthéon ; en les étayant par
DÉCADENCE DE LA RUSSIE
des soutiens solides, pour les empêcher de s'écrouler et d’entraîner avec elles tout l’édifice : en éclairant le gouffre, en s'habituant à le mesurer du regard, à le braver. Ces piliers de voûte, nous les avons désignés dans le cours de cet écrit par les noms des quatre nationalités qui doivent un jour former la télrapole slavonne ; ces piliers s’appellent : Pologne, Bohème, Serbo-dalmatie, et enfin Russie régénérée par le régime fédéral. Alors, on aura détruit le prestige qui s’attache à l’abîme moskovite, la fascination qu’il exerce encore sur tous ceux qui craignent de l’approcher. Jetez une lumière dans le précipice et regardez au fond ; vous n’y découvrirez que le tzar: le dieu du néant.
Au siècle suivant, on sera tout étonné de voir une Pologne grande cl forte, reconstruite sur un plari nouveau avec ses anciens éléments de dix siècles ; groupant autour d’elle une société cà venir que nous entrevoyons déjà : les États-Unis d'Europe, et de chercher la place où fut autrefois l’empire des tzars de Moskou, et où se trouvera une imposante fédération slave, indestructible pour les siècles. Ce n’est pas la Pologne qui deviendra Russie ; c’est la Russie qui sera devenue Pologne .* c’est-à-dire fédérale et républicaine.
Je ne sais si ces lettres produiront une réaction nécessaire contre le germanisme moskovite; toutefois, il était de notre devoir d’en signaler les dangers et d’indiquer les moyens de les prévenir. Tous ces noms slaves (|ui naguère encore, du temps de Napoléon 1'’, ne se donnaient rendez-vous que dans les camps de la France, pouiraient bien, d’un jour à l’autre, se trou^er enrôlés sous les drapeaux des rois absolus ; aujourd’hui môme on en compte déjà beaucoup trop pour la sécurité de l’Europe : c’est un Radeçki, un Yellachich, un Paskéwilch, *• un Radzivill dans l’armée , c’est un Corzkowski, un Karniyki, un Goluchoxvski, un Sanguszko dans l’administration du despotisme. Nous pourrions bien aussi, sans beaucoup de peine, y trouver quelques noms anglais ou même français ; pour les noms allemands, ceux-là forment masse cl cohue. Certains noms polonais ne s’y verront jamais ; mais ceux qui les portent, si l’on n’y prend garde, seront les derniers soldats et martyrs de la civilisation européenne au dix-neuvième siècle. Il y a quelque vingt-cinq années, l’Iùirope était encore toute gallo-romaine et toute française ; que vingt-cinq autres années s’écoulent sans tme Pologne libre, et l’Europe sera toute slavo-
SUn LA TOMBE PE U'F.NÉ WBOXSKl
gprmaini! et toute byzantine : Je rêve insensé de Pierre 1"^ deviendra une efrmyanle réalité.
En tlièsc généiale :
Les princes alleiiiand.'!, moyennant le.s peuples slaves aliaiidonnés à leur despotisme, subjugueront la race gallo-iornaiue ;
Ou les Slaves allranchis de la tutelle gcrmanicpie, et mis en fédéi ation avec l’assistance des Gallo-romains, deviendront les alliés et les frères de leurs libérateurs;
Il n’est point d’Europe libre, ni môme constitutionnelle, sans une P(dogne indépendante et fédérale ;
L’alliance anglaise, c’est la paix solide et la lilKu lé;
L’alliance russe, c’est la guerre civile et l’esclavage ;
Le choix est indiqué : la France avisera.
Agréez, etc.
Parti, 13 mari 18&3.
(Galignani’t Messengtr.J