ANNIVERSAIRE NATIONAL
Messieurs et Frères d’armes, ;
Depuis longtemps les peuples de l'Europe, guidés par le sentiment de la justice autant que par le besoin de la sécurité commune, reconnaissent d’instinct la nécessité du rétablissement de la Pologne ; bientôt celte voix de la conscience universelle , cette aspiration généreuse de l’âme européenne va se traduire en faits positifs, en efforts simultanés pour redresser cet antique et respectable rempart de la civilisation. PeiTionne aujourd’hui n’ignore les éminents services rendus par notre patrie à la cause du progrès et de la liberté dans les temps écoulés ; le rôle providentiel échu à la Pologne, et qu’elle a rempli au prix de son existence même, n’est pas encore achevé. Nous sommes tous prêts, comme l’étaient nos pères, à nous offrir en holocauste pour la paix durable de l'Europe;
xxm'’ ANXIV^nSAIRE NATIOXAI,
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pour le li iomplie iln droit sur l;i force, du principe national sur l’oppression étrangère : principe ini[iérissable (pii doit un jour changer la face du monde entier,
(Jràce aux succès récents des armes musulmanes, présageant dans un avenir prochain des victoires plus décisives, l’écroulement de la Russie a commencé. Tous les peuples qui la composent, coin hés sous un joug (|u’ils détestent, aspirent à un état de choses meilleur, et font des vœux secrets pour l’indépendance de la Turquie. Dans quelques mois, dans quelques semaines pcnt-ctre, il nous sera permis de poui-snivre ce combat à outrance, engagé il y a vingt-trois ans, à pareil jour, à pareille heure, avec le despotisme moskovite; et qui doit finir de même sur les hords de la Vistule. Mais avant de rejoindre nos frères, qui déjà sur le sol musulman se groupent autour d’un drapeanpolonais, nous dirons une dernière fois quelles sont les croyances pieusement gardées dans nos cœurs, ijiii nous font considérer la cause turque comme une cause éminemment polonaise et nationale.
I.’état anormal de lutte et de souffrance dans lequel se débat le vieux monde, date de la seconde moitié dn dernier siècle, et coïncide évidemment avec les événements <|ui amenèrent le partage de la Pologne. la gueri'c de Sept ans, terminée par la paix désastreuse de 1763, en arrachant à la France l’empire des mers, rendit la Prusse prépondérante en Allemagne et l’Angleterre lonle-pui.ssanle en Amériijue. 1,’Anliiche, un iiüitant humiliée, ne dut son salut qu’à la valeur des Hongrois; la Russie, d'après les plans de Pieri e 1", méditait dès lors ses projets de domination universelle.
Celte gnei re fut le signal d’une première coalition des souverains d’origine allemande contre la France, oii fermentait déjà le levain de la liberté. Mais il fallait auparavant anéantir la Pologne, qui se trouvait sur leur chemin, puis.sainment attachée à la Fiance par les affinités nationales aussi bien que par les traditions historiques.
En 1772, sur l’ouverture du prince Henri de Prusse, guide par les perfides conseils de Kaunit!:, eut lien le premier démembrement de la Pologne, Trois puissances, jus<|ue-là rivales, se lièrent par un pacte d’iniquité; la question de.« dissidents, toujours soulevée par la Russie, en fut le prétexte : et l’Angleterre, alors ennemie de la France, refusa les propositions de Louis XV, de s’opposer conjointement à cette spoliation.
AO COMITÉ POLONAIS
Le soulèvement des colonies américaines, ne voulant pas payer les impôts nécessaires pour solder les frais de la guerre contre la France, et qui donna an monde une grande nation de plus, fut le premier châtiment de l'Anglelcrie. Les confédérés de Bar, émigrés dans le Nouveau-Monde, réunirent à jamais los noms de Kosciiiszko et de Kasimir Pulavvski, à celui de l’immortel Washington, fondateur des États-Unis d’Amérique.
Encore meurtri de sa défaite de 1792, et couvert dos boues de la Champagne, le roi de Prusse envahit la Pologne ; la réforme pacifique de 1791 fut annulée : et pour ne pas rester en arrière des violences commises au nom de la révolution, on procéda à un second démembrement.
Les excès de 93 en furent l’inévitable et terrible conséquence. D’après l’expression de Descorches, ambassadeur de France à Varsovie, le dernier roi de Pologne imposé par la ' Russie, l’infâme Stanislas-Auguste, en accédant au complot de Targovitza, avait signé l'arrêt de mort de Louis XVI.
Deux années plus tard, le massacre de Praga prélude à l’assassinat de tout un peuple, et laisse bien loin derrière lui les scènes de représailles qui désolèrent la Vendée.
Depuis ce dernier partage, source de toutes les complications actuelles, la brèche de l’Europe est ouverte pour ce flot envahissant qui grossit toujours, et qui, un instant refoulé à Zurich, ne s’arrête que devant le génie militaire de Napoléon.
La Pülogrie ne vit plus que dans .ses légions ; en Italie, en Égypte, sur le llhin, partout elle unit ses destinées à celles de la république et de l’empire français : jamais la gloire de scs armes n’a brillé d’un plus vif éclat. I.cs victoires d’Austerlitz et d’iéna lui rendent une ombre d’indépendance. Le grandduché de Varsovie est érigé sous un prince saxon allié de la France ; création insuffisante qui détermine une conjuration tacite des trois cours co-partageantes : création funeste et précaire comme tout ce qui est incomplet. Les souverains de sang germanique ont toujours porté malheur à la nation polonaise.
Les aft'aircs d’Espagne alfaiblisscnt en le déconsidérant le pouvoir moral cl matériel de la France ; l’astre impéiial semble pâlir à Essling : Wagram lui rend sa splendeur. .Malgré cela, dès lors on pouvait prévoir que tôt ou tard le Nord et l’Ouest se heurteraient dans une collision suprême et décisive.
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La Russie, ayant failli à ses promesses, est mise au ban des nations. La campagne de 1812 s’ouvre sous les plus heureux, pivsages; les Russes se retirent dans l’inldrieiir de l’empire, à l’abri de leui’s remparts de neige et de glace. A Smolensk, le prince d’Eckinuhl conseille à Napoléon d’attendre à 1813 pour la seconde campagne de Russie , il pre’sente un plan complet pour le rétablissement de la Pologne ; U propose de rendre le Tyrol et les provinces illyrienncs à l’Autriche en échange de la Gallicie, d’assurer à la Prusse la possession des provinces de la Russie dites allemandes : enfin, de restituer à la Suède la Finlande et son ancien littoral sur la Baltique. Malgré les sages conseils de Ravoust, guidé trop exclusivement par une haine passionnée contre l’Angleterre, Napoléon marche vers Moskou, sans réorganiser la Pologne ; aussi il a successivement la Bérézina, puis Lcip.sick, puis Waterloo : les derniers boulets jetés à la coalition aux portes de Paris sont tirés par des canons polonais.
Deux fois en deux ans la France est couverte par ces hordes asiatiques que la Pologne libre eût absorbées, en les empêchant d’entraîner à leur suite toute l’Allemagne. Napoléon meurt sur le rocher de Sainte-Ilélènejetl’Angleteire, devenue insolvable, voit encore aujourd’hui une dette énorme de plusieurs milliards peser sur son avenir.
Le soleil de Juillet éblouit un instant la Pologne. Trompée par Louis-Pbilippe, elle succombe dans une lutte inégale contre cette hideuse coalition aux trois têtes couronnées, toujours vivante, toujours reformée au moment du combat. Ne l’oublions pas. Messieurs ; l’humiliation de la France fut toujours et sera longtemps le vœu secret de l’.Allcmagne.
La royauté des barricades finit comme elle avait commencé; le trône de Juillet est brûlé sur la p'ace de la Bastille : et Louis-Philippe va, de meme que Charles X, de même que Napoléon (avec lequel c’est, du reste, son seul point de ressemblance), demander une tombe à l’Angletene.
La commotion de Février aurait pu devenir le signal d’une régénération universelle ; des hommes sans mission et sans 4me en font une détestable parodie. Le vieux-monde aurait pu renaîu-e et rajeunir, comme à toutes les grandes époques de sa transformation; comme au seizième siècle, comme aux temps du christianisme primitif, comme à ceux de la civilisation grecque et romaine; nouveau I^zarc, il a dû rentrer dans
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AU COMITÉ POLONAIS
sa tombe. Pour certains hommes, le passé et l’avenir n’exislent pas, il n’y a que le présent. Us ont oublié qu’il n’y a point de France Ubm sans une Europe libre ; qu’il n’y a point d'Europe libre sans une Pologne indépendante : ils espéraient même, les pauvres esprits, se faire accepter comme un pouvoir régulier par les gouvernements despotiques ! Ils recueillent à présent le fruit de leurs œuvres; mais quel que soit leur châtiment, il restera toujours bien au-dessous d’une faute aussi'grave.
Aujourd’hui, sous le prétexte d’une question de sanctuaire, le tzar veut devenir le souverain elTectif de la Turquie. En pleine paix, il envahit les principautés danubiennes, qu’il remplit de ses exactions; et, combinant cette attaque avec une disette de grains en Europe, il espère que l’ÂngleleiTe, où sir Robert Pecl a sacriüé l’intérêt agricole à l’intérêt manufacturier, pressée par le besoin d’assurer ses subsistances, laissera s’accomplir la plus brutale conquête que l'on ait encom tentée au nom du fanatisme religieux,
La question est de savoir sijes'pouvoirs de l’Occident accepteront sans combat les prétentions du tzar orthodoxe, s’ils assisteront en témoins impassibles au démembrement de la Turquie, comme ils l’ont fait au dernier siècle à l’egard de la Pologne ;
Ou bien, s’ils profiteront de l’énergie dos Turks, .secondée par le dévouement des Polonais, pour faire prévaloir le droit sur la force dans l’organisation nationale de l'Europe à venir: si, en leur prêtant un aide moral et matériel, ils ne mettront pas la Russie hors d’état de troubler désoi mais la paix des autres peuples.
Ils ne peuvent assurer ce résulUtet réparer toutes les fautes du passé que moyennant le RÉTABLISSEMENT IISTÉGR.AL DE L’ANCIENNE POLOGNE.
Paris, l« novembre 1853.
M. SASONOFF
à l’auteur des Lettres Slaves.
DÉLIVRANCE PROCHAINE DE LA RUSSIE. • Monsïccb et amî.
C’est avec une sincère joie que j’ai appris, par votre fiaternelle invitation, la possibilité où vous étiez de vous réunir cette année, pour célébrer l’anniversaire de voüe révolution. J’ai d’autant plus été touché par cette invitation qu'elle m’a rappelé la dernière Tète polonaise à laquelle j’ai assisté ; celle où mon ami Bakou nin prit la parole, pour dire du fond de sa conscience qu’il se sentait fier de pouvoir répéter avec vous : « La Pologne n’a pas encore péri tant que nous existons, n Mon ami a depuis attesté la vérité de ses paroles à Prague comme à Dresde, comme dans les prisons de la Saxe, de l’Autriche et de la Russie. Oh ! certes, je n’ose pas me comparer à ce martyr de la liberté qui est un saint pour moi ; mais du fond de ma conscience, j’ose dire à son exemple que je ne seiai pas déplacé à votre patriotique réunion. Je me rap{>elle que vos drapeaux portaient pour devise en 1830 : Za tcaiza i nusza wolnosç; je me rappelle que la même année, à [)ciue sorti de l’enfance, j’avais voulu apprendre le polonais : javur cfjnnailrc la langue de ce peuple héroïque dont la mâle énergie nous ouviait l’avenir, en prevoquanl uue révoliiliou aussi nécessaire à la Russie esclave qu’à la.Pologue subjuguée. Les (xnvietions de mon adolescence sont restées celles de mon âge mûr. Exilé volontaire de mou pays; condamué par le tzar pour n’avoir pas voulu rentrei' en Russie loiaqu’il me l'ordonnait, j’ai tout sacrifié pour rester maître de moi-même : ])our pouvoir aimer la Pologne indépeudante comme la Russie libre. Oui, chers coacitoyens ; je vous le dis avec tout mou cœur et
M. SÂSONOFF
avec toute mon intelligence : nous ne pouvons êtres libres qu’ensemble, comme ensemble nous sommes asservis! Je puis ne pas être de voire avis sur les alliances que vous recherchez pour reconquérir votre indépendance ; mais lorsque vous agirez comme peuple polonais, le peuple russe répondra à votre appel rratei’nel : j’en juge par moi-même et par tous ceux qui pensent comme moi en Russie, et leur nombre est grand, croycz-le bien!
Frères, laissez-moi vous dire encore quelques paroles sincères et viriles. Lorsque les envabissements incessants du tyran qui nous opprime ont soulevé dans le monde entier une clameur immense, j’aurais voulu prendre part dans ce concert de malédictions pour aider à l'écraser sous la réprobalion générale j mais l’erreur ou la passion sont venues ajouter à cette légitime révolte de l’opinion publique des outrages immérités au peuple russe. On a voulu nous confondre, nous Russes, nous Kosaks, nous Moskovites, avec ce gouvernement d’oi iginc étrangère contre lequel nous n’avons cessé de protester, nous Russes, nous Kosaks, nous .Moskovites, par des insurrections, par des conspirations, par l’exil, la déportation et la mort. On nous a accusés dans notre religion, dans notre histoire, dans nos mœurs. Eh bien ! frères d’exil, de souflrance, de croyance, je n’accepte aucune de ces injures; et devant vous, je viens réclamer contre une injuste animadversion.
Comme vous, nous sommes chrétiens; celte religion dans laquelle nos mères nous ont élevés, nous a appris la pratique de la liberté chrétienne dont nos confesseui’s et nos martyrs nous ont enseigné la voie. Notre histoire dont la partie la plus moderne est malheureusement entachée du plus alTreux des despotismes, eut aussi ses époques de luttes généreuses et de grandes ré(iaralions; et nous n’en récusons rien, cai' la libel lé y a trouvé des représentants toujours dignes, quoique souvent malheureux. Les mœursde notre peuple sont les mœurs de tous les peuples slaves ; nous attaquer à ce point de vue, c’est vous attaquer vous-mêmes. Frères, j’avais besoin de dire tout cela devant vous, assuré de votre fraternelle sympathie. Laclameur qui s’élève contre la Russie blesse mon cœur sans obscurcir mon intelligence; elle seul résultat qu’elle puisse avoir pour un cœur sincère, pour un esprit convaincu, c’est de provoquer une haine plus profonde encore et plus entière contre ce despotisme sans entrailles qui, aux yeux d’hommes ci^ dises, nous
CÔTÉ BELIGIEOX DE LA QDESTION D’ ORIENT 221
ravale au degré de bêtes féroces. Il n'est pas juste de confondre un peuple avec le gouvernement qui l’écrase. Haine donc 1 oui, haine et vengeance contre ce gouvernement per- Gde, antinational autant qu’anlihurnain qui, en cherchant à subjuguer l’Europe, perd la Russie ; périsse à jamais le despotisme : mais justice et réparation pour les Slaves qui le détestent I
Laissez-moi ajouter un mot pour continuer une sainte tradition, laissez-moi vous dire comme Bakounin : « La Pologne n’a pas encore péri tant que nous vivons. » Tant que nous vivrons, le peuple l usse aussi ne périra pas ; il vivra POUR SA LIBERTÉ COMME POUR LA VOTRE (1).
Agréez, etc.
Paris, 39 novembre 1853.