‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 74 sur 110 · COTÉ RELIG1EÜ.X DE LA QUESTION D’ORIENT · texte numérisé non relu

COTÉ RELIG1EÜ.X DE LA QUESTION D’ORIENT

Monsieur,

Parmi les choses dures pour la France, amicales pour la Russie, dont se compose la brochure de M. de Fiquelmont : « Côté relifiieux de la question d’Orient, » il se trouve plusieurs passages très- hostiles à l’adresse de la Pologne ; et que je ne puis me dispenser de relever avec tous les égards dus à l’ancienne réputation de l’écrivain-diplomate. 11 est dit, à la page tdl, dans la partie de son travail formant l’épilogue :

« Les Romains ne firent la conquête du monde qu’à l’aide » de la supériorité de leur civilisation et de leur intelligence;

(1) M. Sasoiioff, notre ami, vient de compléter aujourd'hui cette noble profession de foi par la publication d’un ouvi-agc leraarqiiable, ayant pour titre : la Yèrile tur Picolai,

A M. HAYLN^ lUKEGTKUR SU SItaR

a la Russie n'a conquis jusqu’à présent que des peuples qui a étaient aussi inférieurs en lumières qu’en civilisation !...

a Le peuple polonais était, dans son ensemble, inférieur au » peuple russe I...

» Le peuple russe avait le juste orgueil d’avoir triomphé de a tous ses ennemis (!) ; tandis que le peuple polonais n'avait su » vaincie ni les Turks proprement dits, ni les Tatare de la Kri- » mée, ni les Suédois, etc., etc. »

Autant de mots, autant d’erreurs palpables ; fruit d’une distraction au moins étrange chez un ancien homme d’Èlat, presque contemporain de M. de Mettemich. Dans un autre passage il est question, à propos du traité d’Oliva , de « l'into/éronce des lois de la république de Pologne !... »

En opposant une dénégation formelle à ces assertions de M. de Fiquelmont, nous ne ferons pas à ses lecteurs français l’injure de les réfuter en détail; il nous suffira de le renvoyer aux notions les plus élémentaires de l’histoire ancienne et moderne. Mais nous voudrions savoir ce qu'il entend par cette expression, « les Turks proprement dits, » sinon ceux qui furent vaincus, en 1(583, par notre Jean Sobieski ; sans lequel M.de Fiquelmont n’auiait probablement jamais écrit sa bi'ocliure dans une résidence autrichienne : à moins toutefois qu’il n'attache à ce « proprement dits » un sens particulier qu’il ne nous a pas été donné de pénétrer.

Nous voudrions savoir également cc({ue c’est que « le peuple russe vainqueur de tous ses ennemis, y> et dont personne n’avait entendu parler en Europe avant Pierre 1", le tzar moskouile, fondateur de Saint-Pétci shourg.

Ce libelle, qui semblerait écrit dans quelque chancellerie orthodoxe, met son auteur en opposition ouverte avec les tendances actuelles du cabinet autrichien, et celles de M. de Metternich lui-même, qui depuis 1815 a considéré l’exislet)ce de la Pologne comme nécessaire à la sécurité de l’Allemagne. En effet, il suffit d’un instant de réflexion pour pouvoir alfirmer que l’Autriche catholique, la Prusse libérale, préféreront toujours avoir pour voisine immédiate la Pologne, catholique et libérale comme elles, que la Russie schismatique et barbare qui, à un moment donné, leur reprendia les deux tiers de leurs populations. Si la France et l’Angleterre ont un intérêt moral toutpuissant h relever cette antique barrière de la civilisation qui séparait autrefois l’Europe de l’Asie , l’Allemagne, comme la

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pins directement menacée par l’ambition moskovite et dominée par son ascendant, a tout à la fois nn intérêt moral, matériel et politique à ce grand acte de justice et de réparation qui doit lui rendre son autonomie comme peuple, et sa liberté d’action comme État. Il n’est pas un seul publiciste sérieux à Vienne et à Berlin qui ne soit de celte opinion ; et nous pourrions extraire do la presse allemande des milliers de documents à l’appui de notre affirmation.

En <848, le lendemain de l’explosion populaire Berlin, le gouvernement prussien autorisait, dans V intérêt même de l'Allemagne, la réorganisation nationale du grand-duché de l’osen, le port descoulems nationales, la délimitation des districts allemands et polonais, etc. Le décret royal du 24 mars ajoutait; « Cette réorganisation doit être effectuée au plus tôt ; et , à » cette fin, une commission composée de Polonais et d' Allemands » sera constituée: laquelle, de concert avec le président supé- » rieur de la province, me soumettra les propositions nécessai- » res (1). » Cos sages mesures, ordonnées et signées par Frédérick-Guillaumc, sont venues échouer entre les mains des hommes arriérés, chargés de veiller à leur exécution.

Isi cabinet autrichien, de son côté, a proposé à trois reprises dill’érentes la cession spontanée de la Gallicie, son* aucun dédommagement territorial, en vue du rétablissement intégral de l’indépendance polonaise, savoir : en 1814, dans les préliminaires du congrès de Vienne, avant le débarquement et le retour en France de l'empereur Napoléon (2); en 1828, pendant la campagne désastreuse de Nicolas en Turquie, proposition rendue stérile par les menées de l’ambassadeur russe à Paris, M. Pozzo di Borgo, et peu de temps après par la révolution de juillet: eu 1831 enfin, pendant la guerre de Pologne, une ouverture semblable, faite au ministère français, n’a pas pu être accueillie faute de l’assentiment de l’Angleterre.

Les événements actuels en Orient en sont la conséquence.

Depuis cette époque, des écrits sans nombre ont vu le jour en Allemagne, réclamant hautement le maintien de la nationalité polonaise et, parmi les noms de leurs auteurs, je citerai ceux de M.M. Rotteck, le célèbre historien ; de Raumer, l'ha-

(1) Mémoire hittorique sur le graud-duchi Je Posen; Paris, I8t8.

(2) Histoire du Congrès de Vienne, par M. t lassan; 1. 1 , p. 80.

A M. HAVIN, DIRECTEUR DD SrÈCLE

bile homme d’Étal; OUoSpazicr, Oppenheim, Eisenmann (1), etc. ; qui certes, pour la netteté des idées et l’élévation des sentiments, peuvent se comparer à M. de Fiquelmout : sans parler des chaleureux discours prononcés dans les assemblées de Francfoi t, de Vienne et de Berlin.

Telle est la pensée unanime des populations allemandes , cette expression infaillible des besoins et des intérêts nationaux; il n’en faudrait d’autie indice que l’accueil enthousiaste qui a salué les débris de l’armée polonaise en 1832, durant leur passage à travers l’Allemagne : et dont l’immense entraînement a gagné jusqu’aux souverains eux-mêmes. Cet élan national s’est depuis reproduit à différentes époques; maintenant encore, il n’attend que les événements pour pouvoir se manifester.

Ces faits sont généralement inconnus en Europe; et leur ignorance seule peut expliquer, sinon justifier le silence absolu des principaux organes de l’opinion publique à l’égard de la Pologne, dans la question d’Oi ient. Mais ils ne sauraient être ignorés de M. de Fiquelmout, ancien ministre des afiaires étrangères dans son pays adoptif, et qui, depuis près d’un demisiècle, honore la carrière diplomatique de ses talents. Ce serait d’autant plus inconcevable que lui-mèrac est originaire de Lorraine, ce duché héréditaire de l’avant-dernier roi de Pologne, Stanislas Leszczynski, et dont tous les habitants se souviennent encore de scs bienfaits.

D’ailleurs, j’ai toujours considéré l’ignorance comme un des fléaux les plus implacables de l’humanité ; à l’égal au moins de la tyrannie, .sa sœur aînée, dont elle sert si men’eilleusement les desseins: car l’ignorance, cette tyrannie d’en bas, se reproduit comme un germe homicide, avec chaque génération naissante. C’est ce que pensait aussi le poète Goethe, lorsqu’il disait en bon allemand :

Gfgen Dummheil Kampfen die Gœtter selbet rergebens I

Ce qui pourrait se traduire au besoin par ces deux beaux Tcrs de Kasimir Delavigne dans les Enfants d’Édouard :

Plas ane ualomnle est difücile & croire.

Plus, pour la retenir, les sots ont de mémoire.

li)Aufruf s«r Bentellung dei Kcenigreiehe Polen; Erlangen, 1848.

LE rétablissement DE LA POLOGNE

En somme, les intérêts de la Pologne ne sont en opposition qu’a\ec ceux de la Russie; ils sont parfaitement identiques avec ceux de tous les peuples civilisés, y compris l’Allemagne : qui, n’en déplaise à M. de Fiquelmout, ne prétend pas en être exclue de sitôt.

Agi'éez, etc.

Parii, 3 mai 1854.

{Le Sièch.)

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