‹ Lettres Slaves 18331857 Orient, Pologne, Russie Christien OstrowskiChapitre 75 sur 110 · ADRESSE AUX PEUPLES DE L’EUROPE · texte numérisé non relu

ADRESSE AUX PEUPLES DE L’EUROPE

LE RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE comme seule solution possible de la guerre d'Orienl (1).

it II n’j a pas de droit contre le droit. »

Bossokt.

ti L’Europe devrait être citée & la barre de la Polo(;ne, pour les injiialices croissantes dont ce pays a été victime.

EH» le sera au jugement de Dieu! »

Mme DR STAF.L.

«Polonais! vous aimez la liberté; vous en êtes dlpnes!.,. »

J. J. Roussevc.

« Partout oii nos cannna peuvent atteindre, nos alliés doivent être rea.

pi etés. »

Nàpoléo.v iii,L«((re nu Irar A'icoînj, 29 janvier 18S4.

Délégation vivante d’un peuple jadis libre et renommé dans l’iiistoire, aujourd’hui violemment spolié de son existence politi-

(I) Cette adresse a été faite nu nom du peuple polonais et de Témigralion polonaise, en vertu d'un mandat conféré à l’auteur par de nombreuses lettres d'adbésion (Voyez l’Appendice, No 11).

ACAESSB AUX PEUPLES SE L'eUBOFE

que, il est de notre devoir de faire entendre sa voix aux nationseuropéennes, préservées de l’esclavage par ses combats et son martyre : pour attester hautement, en face de Dieu et des hommes, son droit inaliénable et sacré à l’indépendance, comme peuple et comme État. Ce droit a été reconnu et proclamé par la France, dînant tout le règne de Louis-Philippe, par un paragraphe annuel, inséré dans l’adresse des deux chambres; il l’a été, de la manière la plus solennelle, par le vote unanime de la représentation nationale, à la date du 23 mai 18is. Aujourd’hui, loreipie les criminelles intrigues du cabinet de Saint-Pétersbourg ont engagé toutes les puissances de l’Occident dans une guerre de répression contre le tzar de Russie, ce u’est plus par des voles parlementaires ou de timides démonstrations qu’on peut espérer de vaincre l’orgueilleuse ambition de ce despote ; c’est par des actes décisifs, par un ehort simultané de toute la civilisation : qui, en rendant l’existence nationale à la Pologne, garantiraient l’Kurope et le monde contre les prétentions du tzar, ouvertement manifestées, à la domination universelle.

Apres avoir employé plus de vingt années à saper et à dissoudre l’empire ottoman, par toutes les menées de sa diplomatie, par toutes les rancunes du plus grossier fanatisme , à ratrermir .son ascendant sur l’.\llemagne, par l’effroi des commotions politiques cl par son intervention armée en Hongrie, le tzar jette enlin le masque ; d’une part, il déclare la guerre à l’Kurope eu attaquant directement la Turquie sons un prétexte inadmissible : de l’autre, il s’achemine vers le cœur de l’Asie, vers les Indes, afin de rattacher les Slaves dont il veut devenir le dominateur exclusif, à l’antique berceau de leurs ancêtres.

Celte pensée de l'omnipotence absolue fondée sur l’esclavage, n’csl pas de l’invention du tzar Nicolas; héiilagedes Timoiirlengh et des Genghis-khan, elle a été transmise aux tzars de Moskovie par les Tatarsde la llorle d’Or et du Nogaï, autrefois leurs maîtres : les princes allemands de la maison de llolstein-Gottorp, entée sur la famille des Homanolf éteinte depuis tin siècle, l’ont ressaisie aux mains de Catherine 11, pour en faire un jour leur droit public et leur instrument de conquête illimitée. Centraliser la race slave autour de trois grandes métropoles, Constantinople, Moskon et Saint-Pclersbourg; dominer les Allenmmls parles Slaves et, moyennant leur adhérence, subjuguer l’Europe et l’Asie, et peut-être uii

LE B^TABUS3EMEIfT DE LA FOLOAHE

fn

jour la partie du Nouveau-Monde attenant à cette dernière : tel est le plan nettement tracé dans le testament de Pierre 1*', et poursuivi par ses des( endanl8 avec une incroyable ténacité, au service de laquelle ils ont mis constamment rinfemale habileté de la fourbe mongole, la mauvaise foi byzantine cl les sauvages instincts de la rapacité Scandinave. Toutes les proclamations de Nicolas, son manifeste en 1649, à la veille de l’invasion de la Hongrie; celui du 3 décembre 18S3; celui du 21 février et enfin du 23 avril de celte année, portent l’empreinte la plus évidente de celte atroce pensée de domination, ou plutôt de destruction universelle.

Ce plan moustreux, émanation fiévreuse du cerveau d’un tzai' maniaque, et qui ne manque pas d’une certaine grandeur barbare, est encore bien loin de son accomplissement ; car son exécuteur testamentaire, qui veut avoir une mtsston dioine, se présente aux peuples de l’Europe le symbole de la foi grecque dans une main, pour asservir leur iiitciligencc, et le knout dans l’autre, pour enchaîner leur puissance et leur volonté. L/Église orthodoxe, dont il est le chef temporel et le pontife supiéme, déclanie comme hérésie par les patriarches grecs de Conslanlinoplc et d’Athènes, au nom de laquelle cependant il veut démembrer la Turquie, comme scs prédcH^csseurs l'ont fait à l’égard de la Pologne, n’est pour lui qu’un vain prétexte et non pas une croyance religieuse ; sa religion n’est autre que celle de la force et de La violence : religion athée dont le tzar est dieu, lejpriiice Menchykoff, le lévélateur et l’apôtre, l'obéissance muette et passive de l'esclave, le dogme et le cuite extérieur. N’eu dissimulons pas toutefois le danger permanent; la prédiction de Napoléon se réaliserait dans le sens moskovile, Constautinople loml)erait aux mains de la Russie et i’Europé deviendrait koeaque, si tous les peuples civilisés, ceux au moins qui s’appartiennent encore, se boniaienlà des demi -mesures ou à des tentatives isolées : s’ils n’attaquaient pas de front cl sur tous les points ce fantôme golialliiquc qui menace de s’écrouler sur le monde, en le couvrant pour les siècles de son linceul d'abrutissement et d'infamie. Les moyens ne leur manquent pas, ils sont évidents ; il leur sullira de le touclier nne seule fuis avec le glaive de la Pologne, pour voir le spectre moskovite s’évanouir et disparalti'e dans les steppes fangeuses dont il veut sortir pour faire la conquête de l’univers.

La qnestioD polonaise doit nécessairement surgir de la ques-

ÂSBZSSE AUX PEUPLES DE l’eUEOPE

tion d’Orient, dont elle est le point culminant, le nœud capital, la clef indispensable; en d’autres termes: ou l’indépendance de la Pologne doit être et sera le résultat de la victoire des alliés, ou bien l’intégrité de l’empire ottoman ne sera qu’un mot, une fiction politique.

La guerre d’Orient a pris de telles proportions qu’aucune des parties belligérantes ne pept plus revenir sur ses pas et remettre la solution du difiérend à des transactions diplomatiques. Pour chacune d’elles, il faut vaincre ou mourir. 11 est aisé d’en conclure que cette guerre airivera jusi]u’à ses dernières conséquences ; en un mot, disons-le hardiment, point d’Europe libérale, ou point de Russie despotique : c’est-à-dire plus de civilisation, de lumière et de progrès, ou plus de barbarie, servitude et de conquête.

Constatons d’c^rd une vérité d’une évidence palpable, admise comme un axiome par les hommes d’Élat les plus dévoués auKîidées d’ordre et de conservation, et gravée comme une loi divine au fond de toutes les consciences; IL N’EST QOÿJN SEUL MOYEN EFFICACE ET CERTAIN DE RÉPRIMER ET RE CONTENIR LA RUSSIE, SAVOIR : LE RÉTABLISSE- MENT DE LA POLOGNE. Tous les autres moyens sont insnffisants, dérisoires, et ne pouvant amener sur l’Europe que de sanglantes catastrophes.

-La Pologne est le côté faible, le point accessible et vulnérable de la Russie ; tout le reste de ce prétendu colosse est un abîme sans issue, fortifié par un rempart de glace. Lui reprendre ce pays, c’est l’isoler de l’Allemagne et de la Turquie ; c’est l’arrêter dans son expansion vers l’Occident et le Midi : c’est lui fermer à tout jamais les chemins de l’Europe. L’agglomération des troupes russes sur la Vistule et le San, est un indice effectif de l'importance que la Russie attache à la possession de la Pologne qui, en lui échappant, briserait entre ses mains le sceptre et la couronne des Slaves. Moins la Pologne, la Russie, ou plutôt le tzarat de Moskovie, devient à peine un État de troisième ordre, et perd jusqu’à son nom d’empire de Toute» les Russies, habilement usurpé sur elle pour donner le change à l’Europe; avec la Pologne, la Russie, devenue empire Gréco-Slave, constitue une puissance formidable, écrasant l’Europe et l’Asie, et tendant à conquérir le monde. L’Occident n’avance jamais et ne fait in-uplion dans le Nord qu’à l’aide du bras polonais ; ce bras enchaîné, la civilisation est à

LE RETABLISSEMENT DE LA POLOGNE 229

son tour livrée à l’ennemi : le Nord envahit l’Occident. 11 fallait que la Russie enlevât à tout prix cette sentinelle toujours vigilante, cette avant-garde de l’Europe, agueiTie depuis des siècles, et qui présentait des obstacles insurmontables à sa marche. Il est par trop évident pour tous ceux qui veulent voir, que l’agression récente contré l’empire ottoman n’atirait jamais eu lieu sans le démembrement de la Pologne ; il est également certain qu’une fois maîtresse à Varsovie, la Russie sera tôt ou tard souveraine à Constantinople : ce n’est qu’une question de temps et d’opportunité , pour porter un jour ses vues plus haut et plus loin, ses désirs s’étendant sans cesse en raison de leur satisfaction. Ses exigences immodérées au sujet des Lieux-Saints ; la mission du prince Menchykoff à Constantinople ; l’invasion en pleine paix des principautés danubiennes, sont les phases successives d’une attaque indirecte préparée de longue main contre la France : qu’elle craint encore assez pour ne pas lui dénoncer les hostilités, mais pas assez pour ne pas méditer son humiliation et sa ruine. Miner l’Europe parla corruption, la troubler parle fanatisme, et la subjuguer après par force ouverte ou par surprise ; voilà ce que veut dire dans son langage : « ouvrir à la nation russe un champ plus vaste, et multiplier ses rapports avec l’Occident (1). »

Sous ce point de vue général, la cause polonaise est identique avec la cause française et musulmane; ou plutôt ces trois causes indissolublement liées n’en font qu’une seule, qui doit être vidée au même instant. Mais, n’hésitons pas à le dire avec toute la force de nos convictions, le point vital, c.ssentiel de cette grande question , composée de ces trois éléments inséparables, la France, la Pologne et la Turquie, n’e.st nia Constantinople, ni sur le Danube, ni même en Krimée, il est à Varsovie; c’est là, et non pas ailleurs, qu’elle peut et doit être résolue : c’est là, et non pas ailleurs, que le géant peut être frappé au cœur et mortellement. La Pologne et la Turquie sont les deux ailes du front de bataille de l’Europe, comme la France en est le corps de réserve ; la perte de l’une des ailes peut entraîner la défaite du corps tout entier : qui, selon la logique des combats, doit se porter vers l’aile la plus gravement menacée. Vouloir vaincre la Russie sans organiser

(1) Voyez le mémoire adressé en I8U par M. Pozzo di Borgo, à l’empereur Alexandre,

▲DRESSE AUX PEUPLES DE L’eUROPE

la Pologne comme point d'appui ; lui faire la guerre sur tout autre principe, ce serait commettre une seconde fois la grande faute de 1812 qui a coûté son empire à Napoléon 1": et qui, depuis cette funeste époque, a mis la Russie à la place de la France dans l’équilibre européen. Ueconnailre le principe du pai lage en Pologne, ce serait le reconnailre parloul ailleurs ; et alors, il n’y a plus de raison pour que la Turquie, l’Allemagne, la France et l’Angleterre, ne soient un jour ou l’autre également conquises et démembrées. Arracher à la Russie cette proie palpitante qui semble s’immortaliser sous le supplice, c’est remettre toute chose à sa place en Europe ; c’est réparer tous les arfronls subis par la Fitmce depuis un siècle: c’est la replacer tout d’un coup à la télé de la civilisation.

Si, d’une part, la destruction de la Pologne était nécessaire , à la Russie pour prendre pied en Europe et lui assurer la conquête de Constantinople, de l’autre, elle lui servait à rappro cheret centraliser les Slaves qui, la Pologne existant, ne pouvaient se réunir qii'autour d’elle. Détourner celle mission de la Pologne au prolil de sou despotisme ; fonder le grand empire (inÉco-SLAVE : telle a été et telle est eiicore la pülili(|iie des tzars de Russie. I.a Pologne seule y formait obstacle ; cette puissance supprimée, la concentration des Slaves se fera nécessairemeiil, fatalement, autour de l’empire moskovite : en vertu de cette loi de gravitation qui fait que les corps pesants attirent les corps d’un poidsinférieur, et les entraînent dans leur orbite. Ce vaste assemblage d’une race virile, formant le tiers de l’Europe et le quart de l’Asie, déjà préparé par les émissaires du panslavisme, ferait de la Russie la plus redoutable agglomération de peuples qui jamais ait existé ; et mettrait le tzar Nicolas à la tôle d’une population de : cext mii.lioxs (I). C’est sur ce chiffre assez éloquent par lui-même que nous appelons la plus sérieuse atlcnlioudes peuples et des cabinets do l’Europe ; c’est là le nœud gordien de la (luestion actuelle, qui doit être tranché par le glaive de la civilisation : c’est vers le rétablissement de la Pologne dans ses limites d’avant Pierre 1" (1686), que doivent se porter lesvuesdc tous ceux qui veulent préserver la plus ancienne partie du monde civilisé de la barbarie moskovite, et qui tiennent à ne pas devenir, eux-

(<) Voyez le Tableau elalietigue, k la fin.

LE RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE 231

mêmes ou leurs eufants, les serfs de Nicolas ou de ses succès* senrs.

Tels sont les termes réels de la question d’Orient ; telle est aussi sa seule solution possible.

Aujourd’hui, lorsque la guciTe est commencée de fait par l’entrée des ûoltes anglo-françaises dans la mer Noire et la Baltique ; par l’incendie du port d’Odessa, en réponse à la plus brutale provocation qui soit consignée dans les annales du monde, la question d’Orient se présente sous deux aspects divers ;

Ou c’est une guerre-circonscrite entre la Russie et la Turquie, dans les limites que la conférence de Vienne s’est efforcée de lui tracer, un duel entre le tzar et le sultan, dont les conditions ont été fixées par les traités arrachés à ce dentier par la ruse ou la violence, et devant finir sur les bords memes du Danube, où il a commencé , en un mot, un retour au déplorable système de 1815 ;

Ou c'est une guerre nationale rxtntre l’ambition démesurée du tzar moskovitc, dont le but serait de refouler la Russie dans ses frontières naturelles, celles d’avant le traité de Uoskou (lOSU), de relever les nationalités opprimées par son influence ou convoitées par son orgueil, et dont le principe et le moyen doivent être le rétablissement de l'indépendance polonaise.

Dans l’un et l’autre cas, examinons quels en seraient les résultats.

Toute rinstoire moderne n’est autre chose que la lutte patente ou déguisée des rois absolus coalisés autour de la Russie, contre la révolution personnifiée par la France. Cette lutte existe depuis ce traité désastreux imposé à la France en 1763, plutôt par l’adresse' politique que parles talents militaires du roi de Prusse ; et se poursuit sans cesse à travers la république, l’ère impériale, les deux commotions de 1830 et de 1848, Jusqu’à nos joüi's. Le premier de ces deux principes irivconciliables a pour alliés et pour auxiliaires les intérêts dynastiques, représentés par les maisons souveraines de Holstein- Goltorp, de Hohenzoiiern et de Habsbourg-Lorraine; le second, l’esprit de civilisation et de progiès : les nationalités comprimées par les traités admis, par des divisions territoriales faites au caprice des cours, au rebours de leurs affinités naturelles. Ces nationalités impérissables, après une longue et

AriXESSE AUX PEUPLES DE L’EUBOPE

muette nîsignation, Tculent enfin renaître à la \ie et à l’indépendance. C’est l’Italie intelligente, c’est la Hongrie belliqueuse, c’est la Pologne martyre, c’est l’Allemagne, la Serbie slavonne, la Moldo-Valacliie roumaue, la Grèce, l’Espagne enfin, étoullées, écrasées, «Ivilies, sous dos régimes sans pudeur, sansilmc, sans pitié. Cet état anormal, monstrueux, barbare, selon la plus mauvaise acception du mot, ne saurait se prolonger indéfiniment. Tout le monde en convient, y compris le tzar Nicolas; chacun veut, prévoit, pressent le changement : hormis peut-être la diplomatie, qui se cramponne encore aveuglément à .son œuvre. L’édifice artificiel de 1815, basé sur la défaite de la France et le partage de la Pologne., se disloque de toutes parts ; et le traité dont il est sorti ne .saurait plus lui donner la force et la durée qu’il n’a pas lui-même. Mais ce traité honteux, ébranlé de fond en comble, déchiré par tousses signataires, troué de balles par le peuple de Paris, de Bruxelles, de Berlin, de Vienne, de Milan, de Neufchâlel, de Palerme, de Rome, de Florence, de Livourne, de Venise, de Krakovia, de Posen, de Léopol, de Dresde, de Bade, de Varsovie, ce traité n’exislc plus de fait, il est virtuellement aboli. En cflet, pour nous borner à quelques exemples, oii sc trouve dans ce traité le royaume de (irèce? üîi est le royaume de Belgique? Ou bien l’empire français, gouverné par un membre de la famille napoléonienne, de celte famille, selon son article additionnel, expressément exclue « tout jamais ih\ âvoii monarchique européen ? Que sont devenues les institutions nationales des provinces polonaises et leur administration distincte, inscrites en tête de l’acte de Vienne et ratifiées par les traités particuliers entre la Russie, la Prusse et l’Autriche? Qu’est devenue la république libre cl strictement neutre de Krakovie (art. 1, U, 7, 8, 0, et 10)? Ce sont autant de questions auxquelles la diplomatie ne saurait répondre qu’en avouant son impuissance absolue à le maintenir.

Et si l’on voulait arguer contre la Pologne de son insurrection nationale de 1830, ne voit-on pas que ce soulèvement n’ayant été (ju’iine protestation en faveur de ses droits violés par la Russie, ne devait en aucune manière entraîner leur annulation ! Car aulrernent, .si c’est la force seide <iui constitue un droit intei-nalional, que vient-on nous parler de traités garantis par une alliance commune, et violés par ceux-mêmes qui avaient le plus grand intérêt à leur conservation ! La diplo-

D ^ ' "T by GoogS^

lE RÉTABLISSEMENT DE LA POLOGNE

matie de Vienne voudrait etendrc son aile protectrice sur les chrétiens d’Oricnt qui, tout le monde le sait, ne réclament nullement cette protection ; mais n’y a-t-il point aussi en Pologne des chrétiens à protéger : des catholiques-romains et des grecs-unis opprimés, persécutés par le tzar craignant-üieu, et surtout craignant l’alliance anglo-française ? Aurait-elle deux poids et deux mesures pour les questions religieuses comme pour les questions politiques ? serait-elle une nouvelle école du Ras-Empire? Dans son état actuel, l'Europe n’a pas d’équilibre et d’unité politique ; d’un coté se trouve le fait évident, de l’autre, le droit également évident ; d'un côté toute la force, de l’autre toute l’intelligence. C’est la négation absolue de tout principe, de tout système, de toute harmonie; c’est la vieille politique de 1815 , c’est le désordre avec sanction légale : c’est l'anarchie.

La question d’Orient ne saurait être résolue par l’anarchie.

Il faut à l’Europe un ordre de choses normal, basé sur les intérêts réels des nationalités; des lois et des conventions nouvelles : la carte est à refaire sur tous les points, de môme que les traités périmés de 1815. 11 faut que pour toutes ses fractions, la force et la liberté soient proportionnées au droit et à rintelligcncc. Vouloir pacifier l’Orient par un duel au premier sang et quelques protocoles, après le guet-apens de Sinope, après tant de sacrifices de part et d'autre, ce serait vouloir l’impossible, l’absurde. Autant vaudrait échanger un cartel entre, le tzar Nicolas et le sultan, auquel sans doute un des deux combattants s’abstiendrait de répondre. Et quand même, à force de concessions et de demi-mesures, le différend turkorusse serait momentanément assoupi, .sans que la nation polonaise soit rétablie dans son indépendance, ce serait maintenir l’état de guerre dans toute sa virtualité; ce serait à recommencer dans quelques années au plus tard : dans quelques mois, peut-être ! Cette victoire sur le papier n’aurait d’autre résultat que d’irriter la gloriole du tzar, sans assouvir sa soif de conquête et de vengeance ; de rendre la coalition de 1792 plus rassurée et plus solide que jamais, en rattachant l’Allemagne à la Russie par des liens indissolubles ; de détruire tout au plus quelques vaisseaux dans la mer Noire ou la Baltique, au profit exclusif de l’Angleterre ; et dans le cas inadmissible , quant à présent , de la dissolution de l’alliance anglo-française, de remettre un jour la France aux prises avec

ADRESSE AUX PEUPLES DE l’EUROPE

toute l’Europe, pour donner tiualement gain de cause à la Russie: voilà quelles seraient les conséquences, éloignées si l’on veut , mais certaines , de la question d’Orient résolue par la querrp-circonscrüe.

En admettant la seconde de ces hypothèses, celle d’une guerre continentale contre la Russie, tout change et tout se modifie à l’avantage de l’alliance anglo-franyaise.

Toute la force active de la Russie réside , depuis le partage de la Pologne, dans son associalion avec rÂllcmagnc ; le reste est purement imaginaire. Formée par la complicité d’un crime politique, cette association ne peut subsister et se maintenir qu’à la faveui' de crimes semblables au premier. Si la Russie ne peut rien contre la France sans son alliée, toutes deux marchant de front peuvent, comme en 1813, lui dicter des lois et lui imposer des priuces de leur adoption. Les Slaves soudés aux Allemands, forment une masse formidable, ù laquelle aucune puissance au monde ne saurait résister; pas même celle de la France et de l’Angleterre réunies: o« ne ffiut les désarmer qu'en les séparant. Ce sont les deux tiers de l’Europe contre un fiers.

En cllet, sous les limites artificielles imposées aux peuples par les derniers traités , sous celle mosaïque difl’orme et sans cohésion (]u’on appelle le système européen, trois grandes races se partagent à un chiffre presque égal notre ancien continent ; c’est, en commençant par les régions occidentales, la race gallo-iomainc , composée de la péninsule ibérique, de la Fiance, de la Relgique, de la Suisse et de l’Italie; c’est la race germanique, subdivisée en une multitude infinie de fragments, mais une et compacte par son esprit de méfiance jalouse à l’égard de la première ; c’est enfin la race slave avec la Rohèine à roccidenl, la Serbo-Üalmalic au sud, la Pologne au centre et la Russie à sa frontière asiatique. Toutes les autres nationalités n’existent en Europe qu’à titre d’immigration et de droit de cité acipiis par les siècles ; comme les Magyars, les Roumans, les Turks, les Finnois et qui, annexées aux grandes, doivent un jour entrer dans leur système fédéral : si ce n’est toutefois r.Angleterre, qui seule, par sa situation tout exceptionnelle, son poids imposant et sa constitution robuste, partage avec l’Amérique l’empire maritime du globe. Ces trois grandes fractions de la famille européenne convergent de leurs cxU'émités à leur centre ; selon cette loi immuable qui

LK BÉTÀBLISSEMENT DE LA POLOGNE 23K

ramène sans cesse la société vers son point de départ ; l’unité. Elles ont pour délimitations naturelles le langage ; institution impérissable , parce qu’elle est d’origine divine. A quelle époque cette unité doit-elle se réaliser pour chacune d’elles? C'est là le secret de la Providence ; il n’appartient point aux hommes d’en préciser le moment : ils ne peuvent que diriger ce mouvement unitaire, en le dégageant autant que possible des entraves temporaires ()iii pourraient le retarder. Agir ainsi, c'est agir conformément aux vues de la Divinité ; c’est lu ce qu'il nous sera permis d’appeler : la Synthèse unitaire européenne.

Eh bien ! disons-le sans restriction , la race qui semble de nos jours la plus rapprochée de celte destinée finale , c’est la race slave, qui révélée à peine d’hier, marche du pas le plus ferme et le plus rapide vers riiomogénéité; c’est à la vérité la moins avancée dans les voies de la civili.saiioii et des lumières, mais c’est la plus jeune et la plus belli<|ueuse : la seule qui, dans notre époque, élève des préleiitions de conquête. Son unité nationale doit s’accomplir dans un temps donné, en dépit de tous les obstacles qui lui seraient opposés ; uu profit du tzar sans la Pologne , au profit de l’Europe sans le tzar. C’est une question de prédominance morale ou matérielle entre le tzar et nous, basée sur deux principes contraires; ou bien, pour nous servir d’une expression mathématique, c’est une éfjuation univeraelle à deux solutions diHérenles : positive avec la Pologne, négative avec le tzar. C’est la Fédération slavonne ou le Panslavisme.

La France qui, depuis un siècle, se débat sous le soiifüe ardent de la révolution sociale, n’a jamais eu l’intuition complète de celte pensée unitaire ; et si elle l'a eue , c est pour la démontrer théoriquement aux deux autres races. Elle n’est encore aujourd’hui qu’une vaste ofücine où s’élaborent les idées qui doivent éclairer le monde, sans en concevoir l'application pour elle-même ; c’est un livre qui instruit, une parole qui enseigne : et dont les autres profitent en agissant. La maxime de Louis XIV, « Plus de Pyrénées !» et le traité d’Amiens signé en 1802 entre l’Angleterre et la France, furent les premiers indices de sa réalisation ; cependant , tout son avenir est dans ce seul principe, et non pas ailleurs.

Quant à l’Allemagne , elle n’a point encore de centre déterminé, de symbole natioDal ; et son idée unitaire est, jusqu’à

Cov

Page 1